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13/01/2015

Écrits de Laure, texte établi par Jérôme Peignot et le Collectif Change

 

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De la fenêtre présente et invisible

 

je voyais tous mes amis

 

se partageant ma vie

 

en lambeaux

 

ils rongeaient jusqu’aux os

 

et ne voulant pas perdre un si beau morceau

 

se disputaient la carcasse

 

 

 

La solitude ronge comme un chancre

 

Briser ce cercle

 

Arracher ce baillon

 

 

 

Tristesse et Amertume

 

rongent, rongent, rongent

 

le cœur comme les rats

 

 

 

Honte à toi

 

sans doute ?

 

Mais pas sûrement

 

un si curieux décalage

 

des mots

 

 

 

Qui braver ?

 

Le quotidien

 

le gris le terne

 

 

 

Que m’importe où je suis

 

si je sais où je vais

 

puis-je savoir où je vais

 

sans connaître où je suis

 

je peux le savoir

 

dans la mesure où je me situe

 

Aujourd’hui

 

c’est l’heure trouble

 

dans les rues grises et désertes

 

l’heure où les chauffeurs d’autobus

 

excédés des journées

 

enfilent des avenues

 

qui s’écartent toutes nues comme

 

des jambes de femme

 

chacun est rentré chez soi

 

pour oublier

 

dans les oins du ménage

 

qu’il ferait bon vivre

 

sous le soleil.

 

À chaque départ

 

Je prenais le train

 

Là même où les acrobates

 

font le saut périlleux :

 

sous les voûtes vitrées

 

des grandes gares

 

 

 

Écrits de Laure, texte établi par Jérôme

Peignot et le Collectif Change, éditions

Jean-Jacques Pauvert, 1977, p. 90, 121, 141.

 

12/12/2014

Jacques Dupin, Une apparence de soupirail

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Toi, immobile sur la pont de fer. Regardant un autre récit. Regardant avec mes yeux. Regardant le temps immobile.

 

J'ai croisé dans la rue le rire d'un aveugle. Les nuages, les falaises, la mer : serrés contre sa poitrine. La musique commence dans les fenêtres...

 

... Et reculant sur l'échiquier enfantin. L'absence de sujet déchire le sommeil de tous. Perd du terrain. Tire un oiseau en vol.

 

Un essai de lumière sous la porte, et ce long possessif dol reptilien aiguisant la langue. A travers la porte, devant l'élévation de la nuit...

 

Une serpillière à grande eau sur les roses du carrelage. Et le bec de la charbonnière contre la vitre. Quand la pensée du double compense la faiblesse du bras.

 

Jacques Dupin, Une apparence de soupirail, Gallimard, 1982, p. 12-16.

10/11/2014

Thomas Bernhard, Sur la terre comme en enfer

                 Thomas Bernhard, Sur la terre comme en enfer, frère, nuit, savoir, solitude

Tu ne sais rien, mon frère, de la nuit

 

Tu ne sais rien, mon frère, de la nuit

rien de ce tourment qui m'épuisait

comme la poésie qui portait mon âme,

rien de ces mille crépuscules, de ces mille miroirs

qui me précipitent dans l'abîme.

Tu ne sais rien, mon frère, de la nuit

que j'ai dû traverser à gué comme le fleuve

dont les âmes sont depuis longtemps étranglées par les mers,    

et tu ne sais rien de cette formule magique

que notre Lune m'a révélé entre les branches mortes

comme un fruit de printemps.

Tu ne sais rien, mon frère, de la nuit

qui me chassait à travers les tombeaux de mon père,

qui me chassait à travers des forêts plus grande que la terre,

 

qui m'apprenait à voir des soleils se lever et se coucher

 

dans les ténèbres malades de ma tâche journalière.

Tu ne sais rien, mon frère, de la nuit,

du trouble qui tourmentait le mortier,

rien de Shakespeare et du crâne brillant

qui, comme la pierre, portait des cendres par millions,

qui roulait jusqu'aux blanches côtes,

au-delà de la guerre et de la pourriture avec des éclats de rire.

Tu ne sais rien, mon frère, de la nuit

car ton sommeil passait par les troncs fatigués

 

de cet automne, par le vent qui lavait tes pieds comme la neige.

 

Thomas Bernhard, Sur la terre comme en enfer, traduit de l'allemand et présenté par Suzanne Hommel, "Orphée" / La Différence, 2012, p. 47.

 

05/11/2014

René Char, Fenêtres dormantes et porte sur le toit

              René Char, Fenêtres dormantes et porte sur le toit,rélité, enchantement, gouffre, solitude, mer, rêve

Venelles dans l'année 1978

 

   Nous nous avançons devant la haie d'une double réalité : la première est la plus coûteuse (la vie continuellement allumée et qui monte jusqu'à la fleur), la seconde est supposée nulle puisqu'elle n'a pouvoir que de lentement nous déshabiller et de nous réduire en poudre. L'avantage de la première sur la seconde est de se savoir fiable, de n'être pas aveugle, de mentir comme elle respire, l'enchantement consommé.

 

   On ne partage pas ses gouffres avec autrui, seulement ses chaises.

 

   Elle ne peut se souffrir seule, l'épouse de l'espoir, serait-ce dans un bain de vagues. Mais sur le berceau convulsé de la mer, elle rit avec les écumes.

 

   La terre prête filles et fils au soleil levant puis les reprend la nuit venant. Leur repas du soir expédié, la cruelle les presse de s'endormir, consentant chichement quelques rêves.

 

René Char, Fenêtres dormantes et porte sur le toit, Gallimard, 1979, p. 61.

© Photo Jacques Robert (Gallimard)

04/11/2014

Samuel Beckett, Malone meurt

                                        Samuel Beckett, Malone meurt, jeu, solitude, obscurité

   Cette fois je sais où je vais. Ce n'est plus la nuit de jadis, de naguère. C'est un jeu maintenant, je vais jouer. Je n'ai pas su jouer jusqu'à présent. J'en avais envie, mais je savais que c'était impossible. Je m'y suis quand même appliqué, souvent. J'allumais partout, je regardais bien autour de moi, je me mettais à jouer avec ce que je voyais. Les gens et les choses ne demandent qu'à jouer, certains animaux aussi. Ça commençait bien. Ils venaient tous à moi, contents qu'on veuille jouer avec eux. Si je disais, Maintenant j'ai besoin d'un bossu, il en arrivait un aussitôt, fier de la belle bosse qui allait faire son numéro. Il ne lui venait pas à l'idée que je pourrais lui demander de se déshabiller. Mais je ne tardais pas à me retrouver seul, sans lumière C'est pourquoi j'ai renoncé à vouloir jouer et fait pour toujours miens l'informe et l'incertitude, les hypothèses incurieuses, l'obscurité, la longue marche les bras en avant, la cachette. Tel est le sérieux dont depuis bientôt un siècle je ne me suis pour ainsi dire jamais départi. Maintenant ça va changer, je ne veux plus faire autre chose que jouer. Non, je ne vais pas commencer par une exagération. Mais je jouerai une grande partie du temps, dorénavant, la plus grande partie, si je peux. Mais je ne réussira peut-être pas mieux qu'autrefois. Je vais peut-être me trouver abandonné comme autrefois, sans jouets, sans lumière. Alors je jouerai tout seul, je ferai comme si je me voyais. Avoir pu concevoir un tel projet m'encourage.

 

Samuel Beckett, Malone meurt, éditions de Minuit, 1951, p. 9-10.

04/10/2014

Li Po, Parmi les nuages et les pins

 

En montagne buvant avec un ermite

 

Tous deux nous buvons parmi les fleurs écloses

Une coupe une autre puis encre une coupe

L'ivresse m'assoupit il est temps que tu partes

Mais demain matin si tu veux reviens avec ton luth

 

Dialogue sur la montagne (4)

 

On me demande pourquoi je vis sur la Montagne Verte

Je souris sans répondre le cœur en paix

Les fleurs des pêchers s'en vont au fil de l'eau

Il est une autre terre un autre ciel que ceux des hommes

 

Sur les rapides de la rivière Lingyang

 

Les rapides font retentir leur grondement

De chaque côté des nuées de singes

Les flots tourbillonnants déferlent en avalanche

Entre les bancs de rochers même un canot passe à peine

Bateliers et pêcheurs

Combien de perches ici ont dû se briser

 

Li Po, Parmi les nuages et les pins, traduit du chinois par

Dominique Hoizey, Arfuyen, 1984, np.

10/07/2014

Andrea Zanzotto, Idiome

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                      Des gens

 

Des gens — comme tant d'autres gens —

....................................................................

   Peut-être est-ce ce pourquoi j'ai toujours peine

   et mal voulu partir,

   à cause du bienheureux sans-gêne d'une certaine vertu

   bien à toi qui en non violence tisse

   et retisse des quotidiennetés —

   de par elle-même, elle donne tant d'autres biens

   d'accueil et de douceur

   réciproque, sans exclure la fermeté —

même si parmi de légères distractions

réciproques, indifférences croisées,

caillots de petites affaires et mafias —

et puis une petite volonté

poisseuse de ne pas regarder trop loin,

une bonhomie quelquefois somnolente

 

Pensant à de telles choses je me découvre

parfois complètement seul, je sens

que j'omets beaucoup, ne pouvant

ni ne sachant en dire davantage

mais ensuite je me libère,

avec un peu d'effroi, un peu de joie

qui //et je me coule dans la juste

existence, un parmi le grand nombre d'ici.

Je me libère : et je vois un papier qui va

vers le nord, dans le vent, vers la nuit.

 

Et parfois, m'éblouit un pré

derrière une vieille maison oublié,

solitaire, feignant l'indifférence ou

une légère ou une pâlichonne distraction

 

mais peut-être souffre-t-il, peut-être est-il seulement

   un paradis

 

 

 Genti

 

Gente — come tante altre genti —

............................................................

Forse è per questo che ho sempre stentato

e malvoluto partire,

per l'invadenza beata di una certa tua virtù

che in nonviolenza tesse

e ritesse quotidianità —

essa di per sé dona tanti altri beni

di accoglienza e dolcezza

reciproca, né esclude la fermezza —

pur se tra lievi distrazioni

reciproche, indifferenze incrociate

coaguli di minimi affari e mafie —

e poi una piccola appiccicosa

volontà di non guardar troppo lontano

una bonarietà qualche volta sonnolenta

 

Mi scopro talvolta del tutto solo

pensando a tali cose, sento di

omettere molto, di non poter

né saper dire di più,

ma poi mi libero,

con un po'di sgomento un po'di gioia

che //e mi adagio nel giusto

essere uno coi tanti di qui.

Mi libero : e vedo une carta che va

verso nord, nel vento, verso la notte.

 

E talvolta mi abbacina un prato

dimenticato dietro una casa antica,

solitario, che finge indifferenza o

lieve o smunta distrazione

 

ma forse soffre, forse è soltanto

un paradiso

 

Andrea Zanzotto, Idiome, traduit de l'italien, du dialecte

haut-trévisan (Vénétie) et présenté par Philippe Di Meo,

José Corti, 2006, p. 33 et 35, 32 et 34.

 

 

11/06/2014

Aurélie Foglia, Gens de peine

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Vies de

 

I

 

Souvent on entend froisser

les forêts de Gens

 

le grand vent

les forêts profondes de Gens

 

ce sont les Chevrotants les Désolés

aux troncs tordus les Abonnés aux branches

basses qui brament au fond des fossés

 

« nous ne sommes pas doués

pour la divinitude

apprends-nous comment

nous soustraire arrache-nous

d'entre nos frères la mort »

 

tordant leurs bras griffus

s'adressant à qui ? au vent absent

 

ce sont les Bafoués les Enterrés du pied

faune en costume de lichen à cornes

de brume les Passés sous silence

 

qui végètent sous

des loups de velours dévoré

 

II

 

quelques-uns nus     d'autres non

 

Gens derniers

 

ainsi furent ainsi d'en furent

long loin

leurs notes mal tenues

 

pas un ne les rappelé

 

Gens de rien

perdus entre tous

les sons qui les émurent

 

dont nos noms ne sont pas

parvenus

 

eurent si peu de fourrure

par si grand froid

qu'ils en moururent

 

pas un ne les réchauffa

 

[...]

 

Aurélie Foglia, Gens de peine, NOUS, 2014, p. 11-14.

26/05/2014

Jean-Claude Pirotte (1939-24 mai 2014), Revermont

 

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sans nouvelles d'ailleurs

et n'étant pas d'ici

ma présence m'écœure

et mon absence aussi

 

               *

 

ce n'est pas assez dire

que je suis seul et nu

en vérité c'est le bonheur

 

fredonnant les trilles du diable

de cette vie je peux maudire

seul et nu devant ma table

aux horizons imaginaires

 

et quel instrument que mes nerfs

un violoneux fantôme joue

mes mêmes airs jour après jour

et cela me tue à ravir

 

Jean-Claude Pirotte, Revermont,

Le temps qu'il fait, 2008, p. 65, 82.

22/05/2014

Octavio Paz, Liberté sur parole

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La vie tout simplement

 

Appeler le pain par son nom  et que se pose

sur la nappe le pain de chaque jour ;

faire la part du feu, donner à nos rêves,

au bref paradis, à l'enfer,

au corps et à la minute ce qu'ils réclament ;

rire comme rit la mer, comme le vent rit,

sans que le rire sonne comme des bris de verre ;

boire et dans l'ivresse posséder la vie ;

danser sans perdre le tempo ;

toucher la main d'un inconnu

par un jour de pierre et d'agonie

et que cette main ait la fermeté

que n'eut pas la main de l'ami ;

passer par la solitude sans que le vinaigre

torde ma bouche, ni que le miroir

repère mes grimaces, ni que le silence

se hérisse dans un grincement de dents :

ces quatre murs — papier, plâtre,

tapis chiche, foyer jaunâtre —

ne sont pas encore l'enfer promis ;

que ne me blesse plus ce désir,

gelé par la peur, plaie froide,

brûlure de lèvres non embrassées :

l'eau claire jamais ne suspend son cours

et certains fruits tombent mûrs ;

savoir partager le pain — et le partage,

le pain d'une vérité commune à tous,

vérité de pain qui nourrit notre faim

(si je suis homme, c'est par son levain,

un semblable parmi mes semblables) ;

lutter pour que vivent les vivants,

donner vie aux vivants, à la vie,

et enterrer les morts et les oublier

comme la terre les oublie : comme des fruits...

et qu'à l'heure de ma mort j'arrive

à mourir comme les hommes et que me soit donné

le pardon, et la vie perdurable

de la poussière, des fruits, de la poussière.

 

Octavio Paz, Liberté sur parole, traduction Jean-Claude Masson,

Pléiade, Gallimard, 2008, p. 28-29.

29/03/2014

Albert Camus, Carnets II, janvier 1942-mars 1951

Albert Camus, Carnets II, solitude, pauvreté, écrire, forme, aimer, enfer

                                  1947

 

   Misère de ce siècle. Il n'y a pas si longtemps, c'étaient les mauvaises actions qui demandaient à être justifiées, aujourd'hui ce sont les bonnes.

 

   La solitude parfaite. Dans l'urinoir d'une grande gare à 1 heure du matin.

 

   Comment faire comprendre qu'un enfant pauvre peut avoir honte sans avoir d'envie.

 

   Forme et révolte. Donner une forme à ce qui n'en a pas, c'est le but de toute œuvre. Il n'y a donc pas seulement création, mais correction. D'où importance de la forme. D'où nécessité d'un style pour chaque sujet non tout à fait différent parce que la langue de l'auteur est à lui. Mais justement elle fera éclater non pas l'unité de tel ou tel livre mais celle d e l'œuvre tout entière.

 

   La paix serait d'aimer en silence. Mais il y a la conscience et la personne : il faut parler. Aimer devient l'enfer.

  

Albert Camus, Carnets II, janvier 1942-mars 1951, éditions établie et annotée par Raymond Gay-Crosier, Folio- Gallimard, 2013, p. 214, 216, 222, 241, 243.

15/02/2014

Malcom Lowry, Poèmes, traduction Jean Follain

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                     Dans la prison d'Oaxaca

 

J'ai connu la cité d'atroce nuit

bien plus atroce que celle que connurent

Kipling ou Thomson...

une nuit où la dernière graine d'espérance s'est envolée

de l'esprit évanescent d'un petit-fils de l'hiver.

 

Dans le cachot cet enfant alcoolique frissonne

réconforté par l'assassin car la compassion ici aussi se montre ;

les bruits nocturnes y sont appels au secours

provenant de la ville, du jardin d'où l'on expulse les destructeurs ?

 

L'ombre du policier se balance sur le mur

l'ombre de la lanterne forme tache noire sur le mur

et sur un pan de la cathédrale oscille lentement ma croix

— les fils et le grand poteau télégraphique remuant au vent —

 

Et  moi je suis crucifié entre deux continents.

 

Aucun message n'arrive du dehors en pleurnichant

pour moi qui demeure ici

mais que de messages pour moi venant d'ici

où l'on signe syphilis et chaude pisse avec du Sloane liniment

mais selon l'un ou l'autre on varie la dose

 

Malcom Lowry, Poèmes, traduction Jean Follain, dans Les Lettres Nouvelles, "Malcom Lowry", mai-juin 1974, p. 225.

26/12/2013

Jean Tardieu, Comme ceci comme cela

 

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                             Aventure

 

Était-ce hier ou dans un temps lointain ?

 

La vibration de l'air à peine on l'entendait

(C'était le cri de l'alouette invisible)

 

J'étais seul, habité par une multitude muette

où grondait la colère des mauvais jours.

 

Dans cette large plaine coulait sans doute un fleuve

et au-delà pâlissaient les montagnes mais on ne les

                                               [voyait pas

 

Le reflet de ma peine, identique à ma joie

plongeait dans les ténèbres

vides.

 

Quelqu'un passa, ou quelque chose

« Qui est là ? » — demandai-je

 

Nul ne répondit

Mais une feuille tomba

 

et le rideau s'entrouvrit

sur le paisible abîme de mes jours.

 

Jean Tardieu,  Comme ceci comme cela, Gallimard,

 

1979, p. 27-28.

14/08/2013

Jacques Réda, La Tourne

Jacques Réda, La Tourne, solitude

Pauvreté. L'homme assiste sa solitude.

Elle le lui rend bien. Ils partagent les œufs du soir,

Le litre jamais suffisant, un peu de fromage,

Et la femme paraît avec ses beaux yeux de divorce.

Alors l'autre que cherche-t-elle encore dans les placards,

N'ayant pas même une valise ni contre un mur

La jeune amitié des larmes ? — Te voilà vieille,

Inutile avec tes mains qui ne troublent pas la poussière.

Laisse. Renonce à la surface. Espère

En la profondeur toujours indécise, dans le malheur

Coupable contre un mur et qui te parle, un soir,

Croyant parler à soi comme quand vous étiez ensemble.

 

 

Jacques Réda, La Tourne, "Le Chemin", Gallimard, 1975, p. 59.

10/08/2013

André Frénaud, La Sainte Face

André Frénaud, La Sainte Face, solitude, vers court

Bon an, mal an

 

Bon an mal an,

bon gré mal gré,

bon pied bon œil,

toujours pareil,

toujours tout neuf,

c'est toujours vrai,

c'est toujours vain,

ça persévère,

ça s'exaspère,

ça prend son temps,

ça va briller,

ça s'inscrira,

indescriptible,

perdu ravi,

malheur gaieté,

le pour le contre,

la fin la suite,

commencement,

flamme épineuse,

contour changeant,

la mort qui tousse,

qui se ravive

au goût du vif,

la mort, la joie,

m'épuisant à rire

dans cet hôtel jaune,

dans ce lit de fer,

éclairé jusqu'où,

feuille tombée vivante

d'un sommeil sans rêve

au milieu de toi,

promesse souterraine,

pousse nourricière,

douce comme le bleu.

 

                  Marseille-Lyon, 14 mars 1949

 

André Frénaud, La Sainte Face, Poésie /

Gallimard, 1985 [1968], p. 165-166.