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26/07/2020

André Frénaud, HÆRES

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Mais qui a peur ?

 

Les arbres mouillés,

les armes rouillées,

l’astre dérobé,

le cœur engourdi,

chevaux encerclés,

château disparu,

forêt amoindrie,

accès délaissé,

lisière éperdue,

source dessaisie,

 

— La neige sourit.

 

André Frénaud, HÆRES,

Poésie/Gallimard, 2006, p. 147.

25/07/2020

André Frénaud, La Sainte Face

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Comptine à la moustache

 

La virgule qui s’en, qui s’en va

clopin-clopant, c’est la moustache, adieu papa.

C’est la moustache au rat qui s’en va. C’est la moustache,

c’est la moustache.

Oh ! S’en reviendra-t-il, s’en ressouviendra-t-il

en tronçons de... Ahah, le gros rat, le gros roi ?

C’est la question... La question, c’est la moustache.

 

André Frénaud, La Sainte Face, Poésie/ Gallimard,

1985, p. 195.

24/07/2020

André Frénaud, Il n'y a pas de paradis

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       Un par deux

 

J’ai maintenant deux corps,

le mien et le tien,

miroir où se fait beau

celui que je n’aimais pas.

Qui ne me portait pas chance

Des succès qui ne m’accordaient rien.

L’amour que nous nous rendons

nous a délivrés des rencontres,

aussi des vertus inutiles.

 

André Frénaud, Il n’y a pas de paradis,

Poésie/Gallimard, 1967, p. 50.

14/07/2020

André Frénaud, Il n'y a pas de paradis

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                 14 juillet

C’est le jour de fête de la Liberté
Nous avions oublié la vieille mère
Dont les anciens ont planté les arbres.

 

Il est des morts vaincus qu’il faut précipiter
Encore un coup du haut des tours en pierre.
Il est des assauts qu’il faut toujours reprendre.
Il est des chants qu’il faut chanter en chœur,
Des feuillages à brandir et des drapeaux
Pour ne pas perdre le droit des arbres
De frémir au vent.

Nous allons en cortège comme une noce solennelle.
Nous portons le feu débonnaire des lampions.
Soumis à notre humble honneur, le geste gauche.
Les bals entrent dans la troupe et les accordéons.

Le génie de la Bastille a sauté parmi nous.
Il chante dans la foule, sa voix mâle nous emplit.
Au faubourg s’est gonflé le levain de Paris.
Dans la pâte, nous trouverons des guirlandes de verdure,
Quand nous défournerons le pain de la justice…
C’est aujourd’hui ! Nous le partageons en un banquet,
Sur de hautes tables avec des litres.
Le monde est en liesse, buvons et croyons !
Je bois à la joie du peuple, au droit de l’homme
De croire à la joie au moins une fois l’an.
À l’iris tricolore de l’œil apparaissant
Entre les grandes paupières de l’angoisse.
A la douceur précaire, à l’illusion de l’amour.

André Frénaud, Il n’y a pas de paradis, Gallimard, 1967.

05/03/2020

André Frénaud, Les Rois mages

 

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               La création de soi

 

Mes bêtes de la nuit qui venaient boire à la surface,

j’en ai harponné qui fuyaient,

je les ai conduites à  la maison.

Vous êtes ma chair et mon sang.

Je vous appelle par votre nom, le mien.

Je mange le miel qui fut venin.

J’en ferai commerce et discours, si je veux.

Et je sais que je n’épuiserai pas vos dons,

vermine habile à me cribler de flèches.

 

André Frénaud, Les Rois mages (1977),

Poésie/Gallimard, 1987, p. 67.

06/10/2019

André Frénaud, Hæres

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Le grand masque

 

Le grand masque, il cache

l’escalier sans retour, aboi des chiens d’enfer,

le miroir toujours vide — le roi des masques,

celui qui rit à gorge déployée

au plus fort de la fête.

 

André Frénaud, Hæres, Gallimard, 1982, p. 232.

16/06/2019

André Frénaud, Nul ne s'égare

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Pour apurer les comptes

 

Ce n'est rien, donne-moi l'addition, c'est gratuit.

C'est toujours rien, tout est payé, ta vie aussi.

Tout est donné et tout repris. Mais va-t-en donc.

 

Pourquoi trembler, ou te vanter, t'émerveiller ?

Pourquoi mentir et ressasser, pourquoi rougir ?

Pourquoi vouloir, ou bien valoir ? Pour être qui ?

 

Ce n'est rien, ce ne fut jamais rien, c'est la vie.

Céder, chanter. Tout vient, s'en va, pourquoi te plaindre

Si le dieu qui n'est pas paie tout ? Mais pourquoi vivre ?

 

André Frénaud, Nul ne s'égare [1982], précédé de Haeres 1986],

Poésie / Gallimard, 2006, p. 273. 

05/04/2019

André Frénaud, La Sainte Face

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L’irruption des mots

 

Je ris aux mots j’aime quand ça démarre,

qu’ils s’agglutinent et je les déglutis

comme cent cris de grenouilles en frai.

Ils sautent et s »appellent, s’éparpillent et m’appellent

et se rassemblent et je ne sais

si c’est Je qui leur réponds ou eux

encore dans un tumulte intraitablement frais

qui vient sans doute de mes profondes lèvres.

 là -bas où l’eau du monde m’a donné vie.

Je me vidange quand m’accouchent ces dieux têtards.

Je m’allège et m’accrois par ces sons qui dépassent,

issus d’un au-delà, presque tout préparés.

J’en fais le tour après, enorgueilli,

ne me reconnaissant qu’à peine en ce visage

qu’ils m’ont fait voir et qui parfois m’effraie,

car ce n’est pas moi seul qui par eux me démange.

 

André Frénaud, La Sainte Face, Poésie/Gallimard, 1985, p. 72.

09/02/2019

André Frénaud, Les Rois mages

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La vie morte, la vie

                                 À Jean Tardieu

 

Ma vie morte, ô mon poids fertile,

la rivière qui me conduit,

ma seule part de toute présence,

la consistance de mon défaut,

mon entrave ardemment ourdie,

mon étrave que je maudis,

glacier qui absorbes mes flammes,

néant coloré qui l’inondes,

tache à flanc de si lourde absence,

aqueduc au rebours de l’eau vive,

c’en est assez, ma vie, merci.

 

Quand me perdrai-je hors de ma vue ?

 

André Frénaud, Les Rois mages, Poésie /

Gallimard, 1987, p. 160.

29/10/2018

André Frénaud, HÆRES, poèmes 1968-1981

 

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Les expressions de la physionomie

 

Celui qui sans raison prétend au sacrifice,

celui dont les dons ne valent plus,

celui qui s’entête, celui qui écourte,

celui qui fait la roue — qui fait semblant —

celui qui s’est détourné, qui est là encore

quand il sourit sans plus récriminer,

celui qui s’encourage par des billevesées

à défaut de mieux,

celui qui hurle parce qu’il ne sait plus dire,

celui dont le cri s’est étranglé,

celui qui s’entrouvrait à la rumeur

qu’il n’entend plus,

celui-ci, le même,

sous différents jeux de physionomie,

dans la bonne direction décidément,

et qui atermoie, qui atermoie,

conserve-t-il de la bonté, je le voudrais.

 

André Frénaud, HÆRES, poèmes 1968-1981,

Gallimard, 1982, p. 253.

31/03/2018

André Frénaud, Il n'y a pas de paradis

 

 

À force de s’aimer

 

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À force de s’aimer on ne se connaît plus,

parce qu’il n’existe plus de toi ni de moi

mais un oiseau aveugle immobile sur le vide,

ne chantant pas, irréprochable, rajeunisseur.

L’éclat de son silence répare les fêlures.

Mon amour, mais toi et moi nous devenons vierges !

 

André Frénaud, Il n’y a pas de paradis, Poésie/Gallimard,

1967, p. 58.

20/08/2017

André Frénaud, HÆRES, poèmes 1968-1981

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La femme qui pleure de Picasso (1939)

 

La femme avait si violemment vu le sang

qu’elle en demeure sans larmes,

et ses yeux se trouvèrent tout à coup

                                                 dessaisis,

et les seins et le nez et les mains prirent tous

une difformité calamiteuse,

et — si l’on se souvient de ce jour-là —

c’est chacun de nous, qui portions au cœur l’Espagne du peuple,

dont les yeux interdits se désaccordèrent,

morceaux déviés, agrandis,

devant un monde que l’on ne pourrait désormais

                                                                             fixer.

 

                                                                             juin 1981

 

André Frénaud, HÆRES, poèmes 1968-1981, Gallimard, 1982, p. 240.

02/05/2017

André Frénaud, HÆRES

                               André Frénaud, HÆRES, expressions de la physionomie, unité, dispersion

Les expressions de la physionomie

 

Celui qui sans raison prétend au sacrifice,

celui dont les dons ne valent plus,

celui qui s’entête, celui qui écourte,

celui qui fait la roue — qui fait semblant —

celui qui s’est détourné, qui est là encore

quand il sourit sans plus récriminer,

celui qui s’encourage par des billevesées

à défaut de mieux,

celui qui hurle parce qu’il ne sait plus dire,

celui dont le cri s’est étranglé,

celui qui s’entrouvrait à la rumeur

qu’il n’entend plus,

celui-ci, le même,

sous différents jeux de physionomie,

dans la bonne direction décidément,

et qui atermoie, qui atermoie,

conserve-t-il de la bonté, je le voudrais.

 

André Frénaud, HÆRES, Gallimard, 1982, p. 253.

 

 

 

03/09/2016

André Frénaud, Les Rois mages

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Sans amour

 

Il va sous les végétations de la lumière,

le cœur sans amour.

Le monde se creuse comme la mer.

Le sourire éclatant du désespoir

tiendra-t-il jusqu’à la mort prochaine ?

 

André Frénaud, Les Rois mages,

Poésie/Gallimard, 1987, p. 82.

24/04/2016

André Frénaud, La Sainte Face

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La femme de ma vie

 

Mon épouse, ma loyale étoffe,

ma salamandre, mon doux pépin,

mon hermine, mon gros gras jardin,

mes fesses, mes vesses, mes paroles,

mon chat où j’enfouis mes besoins,

ma gorge de bergeronnette.

 

Ma veuve, mon essaim d’helminthes,

mes boules de pain pour mes mains,

pour ma tripe sur tous mes chemins,

mon feu bleu où je cuis ma haine,

ma bouteille, mon cordial de nuit,

le torchon pour essuyer ma vie,

l’eau qui me lave sans me tacher.

 

Ma brune ou blanche, ma moitié,

nous n’aurons fait qu’une couleur,

un soleil-lune à tout casser,

à tous les deux par tous les temps,

 

si un jour je t’avais reconnue.

 

André Frénaud, La Sainte Face,

Poésie /Gallimard, 1985, p. 61.