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24/09/2017

Philippe Jaccottet, Tâches de soleil, ou d'ombre. Notes sauvegardées.

 

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   Les iris poussent au hasard dans un enclos d'herbes hautes — couleur mauve ou violet sombre — sortis de leurs papiers de soie parmi leurs dures lames vertes. Ou ceux, de couleur jaune, qui poussent dans les marais et les canaux. Et ces toutes petites fleurs basses — jaunes ou roses — qui s'accrochent aux pierres, aux rochers, qui leur tiennent lieu de pelage, doux, gras et chaud, modeste et tenace.

 

                                             *

                                           

   Le parfum des iris, très doux, sucré, presque suave, évoquant, me semble-t-il, l'idée qu'on a pu se faire, adolescent, du féminin : de quoi vous tourner la tête... Avec cette espèce de chenille d'un jaune éclatant, solaire, mais si bien cachée sous les pétales bleu pâle comme sous des langues d'eau. Mais le mot "chenille"  gêne, et "brosse" tout autant. Une réserve de poudre d'or, un pelage d'or, une toison peut-être, cachée dans la soie de la robe ?

 

Philippe Jaccottet, Taches de soleil, ou d'ombre, Notes sauvegardées, 1952-2005, Le Bruit du temps, 2013, p. 47, 154.

23/09/2017

Apollinaire, Enfance (Poèmes retrouvés)

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Enfance

 

Au jardin des cyprès je filais en rêvant

Suivant longtemps des yeux les flocons que le vent

Prenait à ma quenouille, ou bien par les allées

Jusqu’au bassin mourant que pleurent les saulaies

Je marchais à pas lents, m’arrêtant aux jasmins,

Me grisant au parfum des lys, tendant les mains

Vars les iris fées, gardés par les grenouilles.

Et pour moi les cyprès n’étaient que des quenouilles,

Et on jardin, un monde où je vivais exprès

Pour y filer un jour les éternels cyprès.

 

Apollinaire, Poèmes retrouvés, dans Œuvres poériques,

Pléiade / Gallimard, 1961, p. 651.

22/09/2017

Jules Renard, Journal, 1887-1910

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Elle avait une peur ridicule du ridicule.

 

On place des éloges comme on place de l’argent, pour qu’ils nous soient rendus avec les intérêts.

 

Il jouait du piano d’une façon remarquable avec un seul doigt.

 

La psychologie. Quand on se sert de ce mot-là, on a l’air de siffler des chiens.

 

Tout est beau. Il faut parler d’un cochon comme d’une fleur.

 

Jules Renard, Journal, 1887-1910, Pléiade / Gallimard, 1965, p. 55, 59, 64, 75, 92.

21/09/2017

Franz Kafka, Lettres à Felice

 

À Grete Bloch, 8. V. 14

 

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Jusqu’à présent (…) j’ai obtenu tout ce que je voulais, mais pas tout de suite, jamais sans détour, le plus souvent même sur le chemin du retour, toujours au cours de l’ultime effort, presque au dernier moment si tant est qu’on en puisse juger. Pas trop tard, mais presque trop tard, c’était tout juste le dernier martelage du cœur. Et puis je n’ai jamais obtenu non plus la totalité de ce que je voulais, en général d’ailleurs tout n’était plus disponible, et tout l’eût-il été que je n’aurais pas pu en venir à bout, mais quoi qu’il en soit j’en recevaus toujours un gros morceau, et même le plus souvent le principal. En soi naturellement ces lois qu’on trouve soi-même ne signifient absolument rien, elle ne sont toutefois pas sans signification pour caractériser celui qui les découvre, d’autant qu’une fois trouvées elles le dominent avec une sorte de matérialité réelle.

 

Franz Kafka, Lettres à Felice, II, traduction Marthe Robert, Gallimard, 1972, p. 655-656.

20/09/2017

William Faulkner, Les Larrons

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   C’était samedi matin, vers 10 heures. Ton arrière grand-père et moi, nous étions dans le bureau de l’écurie de louage. Père assis à son bureau en train de compter l’argent et de vérifier avec la liste des factures de livraison les sommes que je venais de collecter dans le sac de toile en faisant le tour de la Place ; et moi assis sur la chaise contre le mur, attendant midi, l’heure où je toucherais les dix cents de mon salaire du samedi (de la semaine) et où on rentrerait à la maison et où je serais enfin libre de rattraper (on était en mai) la partie de base-ball qui se jouait sans moi depuis le petit déjeuner : l’idée (pas la mienne, celle de ton arrière grand-père) étant que même à onze ans un homme devait depuis un an déjà assumer le coût et les responsabilités de sa place au soleil, de l’espace qu’il occupait dans l’économie de ce monde (du moins celle de Jefferson, Mississippi). Tous les samedis matins je partais avec Père immédiatement après le petit déjeuner, tandis que tous les autres garçons de notre rue se contentaient de s’occuper de balles, de battes et de gants — pour ne rien dire de mes trois frères qui, étant plus jeunes et par conséquent plus petits que moi, avaient plus de chance, à supposer que tels étaient bien la logique et les présupposés de Père : puisque tout adulte digne de ce nom pouvait prendre en main ou assumer la responsabilité économique de quatre enfants, n’importe lequel de ces enfants, à plus forte raison l’aîné, suffirait pour prendre en charge les déplacements nécessaires à cette économie (…)

 

William Faulkner, Les Larrons, Pléiade / Gallimard, 2016, p. 785-786.

19/09/2017

André Breton, Les Pas perdus

 

                                   

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Max Ernst

 

   L’invention de la photographie a porté un coup mortel aux vieux modes d’expression, tant en peinture qu’en poésie où l’écriture automatique apparue à la fin du xixe siècle est une véritable photographie de la pensée. Un instrument aveugle permettant d’atteindre à coup sûr le but qu’ils s’étaient jusqu’alors proposé, les artistes prétendirent non sans légèreté rompre avec l’imitation des aspects. Malheureusement l’effort humain, qui tend à varier la disposition d’éléments existants, ne peut être appliqué à produire un seul élément nouveau. Un paysage où rien n’entre de terrestre n’est pas à la portée de notre imagination. Le serait-il que lui déniant a priori toute valeur affective nous nous refuserions à l’évoquer. Il est, en outre, également stérile de revenir sur l’image toute faite d’un objet (cliché de catalogue) et sur le sens d’un mot comme s’il nous appartenait de le rajeunir. Nous devons en passer par ces acceptions, quitte ensuite à les distribuer, à les grouper selon l’ordonnance qu’il nous plaît. C’est pour avoir méconnu, dans ses bornes, cette liberté essentielle que le symbolisme et le cubisme ont échoué.

 

André Breton, Les Pas perdus, dans Œuvres complètes, I, édition Marguerite Bonnet, Pléiade / Gallimard, 1988, p. 245.

18/09/2017

Louis Sébastien Mercier, Le Nouveau Paris (1797)

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                                             Cartes de restaurateurs

 

Vous les recevez en entrant tout imprimées ; c’est une feuille in-folio. Tel accoudé sur une table, les médite longtemps avant de se décider ; tel tâte son gousset pour savoir s’il a vraiment de quoi dîner, car l’on ne dîne plus à bon marché. Faites bien votre calcul, si vous ne voulez pas être pris au dépourvu, et laissez votre montre ou votre tabatière au comptoir, en gage d’une moitié de poularde.

   Vous voyez bien les prix, mais vous ne voyez pas le plat ; quand il arrive, ce qu’il contient pourrait être servi dans une soucoupe, ou dans une palette à saignée. On voit au firmament la croissance de la lune, on ne voit chez les restaurateurs que la décroissance des plats ; et les prix sont fixes et invariables, comme l’étoile polaire. La viande est découpée en filigrane, et bientôt le sera en dentelle. On dirait que les bœufs sont devenus pas plus gros qu’un dindon ;(…)

   Si vous demandez d’un tronçon d’anguille à la Tartare, on vous en apporte ; mais ce tronçon n’a que jusqu’à un pouce et demi de longueur ; ayez soin que la carte dise combien vous en aurez de pouces, sans quoi votre tronçon ne sera qu’une roulette. Il en est de même de tous les autres mets, c’est l’exiguïté la plus délicate : on dirait qu’on vous apporte des échantillons d’un repas futur.

   La goinfrerie est la base fondamentale de la société actuelle : on ne songe sérieusement qu’à manger, qu’à bien dîner ; et tous ces miroirs qui décorent ces salles de restaurateurs, réfléchissent l’égoïsme qui seul dévore tout à son aise ; et qui, quand il a dîné, n’est touché de l’infortune de personne.

 

Louis Sébastien Mercier, Le Nouveau Paris, 1797, p. 72-76 (Gallica)

17/09/2017

Jean-Claude Pinson, Laïus au bord de l'eau

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                 Autoportrait

 

À quoi bon détailler toutes ces circonstances

raconter vaguement sa vie ?

tandis que je feuillette un livre sur Rembrandt

me revient la question d’un collègue me demandant

pourquoi j’écris à la première personne

 

le moi, je le concède, est haïssable

j’aimerais bien d’ailleurs certains jours m’en défaire

me fondre pour de vrai dans le décor

bucolique évoqué dans ces vers

 

mais il s’attache l’animal

refuse de s’évaporer dans la brume

qui pourtant lui plaît bien quand à fleur d’eau

dans les matins d’automne on la voit qui lévite

 

et même s’il lui prenait l’envie

(imaginons un jour de bile vraiment noire

où il se sentirait décidément trop lourdaud)

de devenir diaphane et pour de bon

basculait d’un plongeon sans retour,

il y a fort à parier qu’au dernier moment

comme je sais très bien nager 

je ramènerais moi-même ce maudit moi

sur la berge sans peine

car nous ne pesons que le poids d’un seul

et nous continuerions ensemble

à naviguer dans la vie

mon double et moi

à parler d’une seule voix.

 

Jean-Claude Pinson, Laïus au bord de l’eau,

Champ Vallon, 1993, p. 57-58.

16/09/2017

Jules Supervielle, Le Corps tragique

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       Le milieu de la nuit

 

Je vois ma plume au milieu de la nuit

Qui met un peu de lumière autour d’elle.

Mais la vapeur de la locomotive

Entre ces murs de plus en plus rétive

Qui me le dira d’où vient-elle ?

J’ai beau penser fer, chaudière, charbon,

Je ne vois pas à quoi je leur suis bon,

Je ne sais plus d’où me viennent ces mots

Ni l’alphabet dont les lettres cessèrent

Si brusquement de m’être familières.

Comme quelqu’un qui a perdu son cœur

Je suis ailleurs jusqu’en mes profondeurs

Et je me sens tellement insolite

Que tout m’est bon à me servir de gîte.

À la merci de contraires sans foi

Je suis partout où s’affirment leurs lois,

Et cependant la bougie se consume

Et le train file et je suis dans ma chambre.

Les montagnards de mon rêve s’égaillent

Et je me sauve au fond des couvertures.

 

Jules Supervielle, Le Corps tragique, dans

Œuvres poétiques complètes, Pléiade / Gallimard,

édition Michel Collot, 1996, p. 595.

15/09/2017

Aragon, Le paysan de Paris (1926)

 

                                  Le songe du paysan

 

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   Il y a dans le monde un désordre impensable, et l’extraordinaire est qu’à l’ordinaire les hommes aient recherché sous l’apparence du désordre, un ordre mystérieux, qui leur est si naturel, qui n’exprime qu’un désir qui est en eux, un ordre qu’ils n’ont pas plutôt introduit dans les choses qu’on les voit s’émerveiller de cet ordre, et impliquer cet ordre à une idée, et expliquer cet ordre par une idée. C’est ainsi que tout leur est providence, et qu’ils rendent compte d’un phénomène qui n’est témoin que de leur réalité, qui est le rapport qu’ils établissent entre eux et par exemple la germination du peuplier, par une hypothèse qui les satisfasse, puis admirent un principe divin qui donna la légèreté du coton à une semence qu’il fallait à d’innombrables fins propager par la voie de l’air en quantité suffisante.

 

Aragon, Le paysan de Paris (1926), dans Œuvres poétiques complètes, I, Pléiade / Gallimard, 2007, p. 484.

14/09/2017

Benoît Casas, L'agenda de l'écrit

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14 septembre

Naissance de Dante Alighieri

 

Le dire est faible : ma parole sera courte

j’ai mémoire, vue nouvelle, d’un enfant, langue au sein.

Je voulais voir la lumière, je voyais.

 

Benoît Casas, L’agenda de l’écrit,

Editions Cambourakis, 2017, np.

 

13/09/2017

Borges, Éloge de l'ombre

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               Labyrinthe

 

De porte, nulle part, jamais. Tu es dedans

Et l’alcazar embrasse l’univers

Et il n’a point d’avers et de revers,

Point de mur extérieur ni de centre secret.

N’espère pas que la rigueur de ton chemin

Qui obstinément bifurque sur un autre

Qui obstinément bifurque sur un autre

Puisse jamais finir. De fer est ton destin

Comme ton juge. N’attends point la charge

De cet homme-taureau dont l’étrange

Forme plurielle épouvante ces rêts

Tissés d’interminable pierre.

Il n’existe pas. N’attends rien. Pas même

Au cœur du crépuscule noir, la bête.

 

Borges, Éloge de l’ombre, traduction J.-P. Bernès

et N. Ibarra, dans Œuvres complètes, II, Pléiade /

Gallimard, 1999, p. 161.

12/09/2017

Claude Chambard, Le chemin vers la cabane

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le jardin est désert

aucun chemin n’en part

ciel vert le matin

ciel rouge le soir

 

un assemblage     un paysage

 

la porte du paradis

est condamnée

faute de clef

 

il n’y a pas de sentier derrière la porte fermée

 

partout le paysage est interrompu

par de méchantes larmes

 

(en Petite Sologne)

 

Claude Chambard, Le chemin vers la cabane, le bleu

du ciel, 2008, p. 16.© Photo Michel Durigneux.

11/09/2017

Maurice Olender, Un fantôme dans la bibliothèque

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(…) comment a-t-on le droit d’apprendre à lire, à écrire, si la lecture et l’écriture conduisent à légitimer la mort de jeunes hommes valides, ni soldats, ni combattants, de femmes, d’enfants, de vieillards ? comment peut-on apprendre à lire, à écrire les alphabets de langues dans lesquelles ont été pensées et consignées, en toute légalité, des lois (en France, en Italie, en Allemagne) qui triaient les humains, séparant ceux qui étaient destinés à la vie de ceux qui devaient disparaître pour « raison de naissance » ?

   Les mots formés par ces alphabets, la grammaire, la syntaxe de ces langues avaient autorisé, légitimé même, les mécanismes intellectuels et les rouages techniques de l’administration d’un génocide industriel. Non pas comme dans une guerre géopolitique, qui se déroule avec un début e tune fin, quand on tue des ennemis pour l’emporter dans un conflit, mais comme dans une extermination métaphysique, sans fin, hors du temps et de l’espace, où les actions résultent d’une haine inexpiable où la mort elle-même se dérobe aux mortels.

 

Maurice Olender, Un fantôme dans la bibliothèque, La librairie du xxe siècle, Seuil, 2017, p. 22-23.

10/09/2017

Buson, Le parfum de la lune

 

     buson (1716-1783),le parfum de la lune,nuit,lune,pluie,printemps

les journées lentes

s'accumulent

si loin autrefois

 

le poirier en fleurs

sous la lune

une femme lit une lettre

 

je marche, je marche

songeant à des choses et à d'autres

le printemps s'en va

 

au bord du chemin

des jacinthes d'eau arrachées fleurissent

la pluie du soir

 

la nuit, des voix d'hommes

irriguant les champs

la lune d'été

 

la nuit voilée

les grenouilles brouillent

l'eau et le ciel

 

Buson (1716-1783), Le parfum de la lune,

traduction Cheng Wing fun et Hervé

Collet, Moundarren, 1992, p. 55, 59,

68, 80, 90, 93.