28/11/2014

Thanassis Hatzopoulos, Cellule

                         

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                           Homme

 

 

Réfléchi

Alliant force et mesure

Il avance

 

Et cette tourmente qui balaie

Son esprit,

mémoire du corps

Mémoire de ce monde-ci

Non point de l'autre

 

La rage qui éclate, partagée,

Tourne de fatales catastrophes

En destins féconds

                   

                        Ce qu'on nomme l'aube

 

— Mais quelle donc cette violence

Qui fait poindre la lumière ?

 

Il s'interrogea lui-même et se coucha sur le côté

Puis sous l'éclat du soleil

Harassé de sa longue veille

Il s'endormit

 

Thanassis Hatzopoulos, Cellule, Traduit du grec Par Alexandre Zotos, en collaboration avec Louis Martinez, préface de Jean-Yves Masson, édition bilingue, Cheyne, 2012, p. 25, 121.

27/11/2014

Gertrude Stein, Autobiographie de tout le monde

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                      Gertrude Stein par Picasso, 1906

 

   Mon écriture est aussi limpide que la boue, mais la boue se dépose et les courants d'eau claire filent et disparaissent, peut-être est-ce là la raison mais il n'y a vraiment pas de raison sinon que la terre est ronde et que personne ne connaît les limites de l'univers c'est l'ensemble de ce qui concerne les hommes et les femmes qui est intéressant. Tout le reste c'est la nature humaine et j'ai écrit Alice Toklas dit et elle a toujours raison à tel point que je lui demande souvent si cela ne la fatigue pas que tout compte fait j'ai trop écrit sur ce qu'est la nature humaine.

   Donc nous sommes allées à la campagne comme d'habitude avant d'aller en Amérique toutefois nous ne savions pas encore vraiment que nous allions partir en Amérique.

   Vous devez continuer à raconter quelque chose bien qu'en ce moment il y ait toujours de moins en moins à dire, c'est-à-dire qu'y a-t-il, la terre est ronde et même les avions sont obligés d'y revenir. Et alors naturellement il y a moins de commencement et de milieu et de fin qu'il y en avait avant et les romans ne sont donc pas très bons à notre époque sauf s'il s'agit de romans policiers où le héros est le mort et de ce fait il ne peut y avoir ni commencement ni milieu ni fin puisqu'il est mort. Ce qui me tracasse dans les romans policiers, c'est qu'ils ne vous disent pas où est passé l'argent. Je suis de plus en plus persuadée que la seule différence entre les hommes et les animaux c'est que les hommes peuvent compter et pas les animaux et s'ils comptent ils comptent surtout de l'argent, et une des choses que j'ai vraiment aimées chez Napoléon c'est son habitude de calculer les dépenses quotidiennes de chacun des personnages des histoires qu'il lisait. Cela m'a toujours considérablement intéressé dans les romans anglais, aujourd'hui eh bien l'argent dans les détails a un peu perdu de sa signification, quoi qu'il en soit vous êtes forcé d'en avoir même si les points de détail sont moins fascinants que jadis dans les vieux romans et c'est vraiment pourquoi les romans ne sont vraiment pas bien écrits aujourd'hui c'est vraiment à cause de cela.

 

Gertrude Stein, Autobiographie de tout le monde [Everybody's autobiography, 1937], traducteur non indiqué, "Fiction & Cie", Seuil, 1978, p. 123.

 

                               

                                            

z : , série de 4 plaquettes, 9 €

   Les revues consacrées à la poésie sont aujourd'hui relativement nombreuses sur la Toile et personne ne s'en plaindra. Leur présence n'a pas, bien heureusement, fait disparaître les revues sur papier, même si beaucoup vivent difficilement, et il faut se réjouir quand un nouveau titre apparaît : le maintien de l'écrit sur un support papier est essentiel pour la transmission de la littérature. Deux ou trois par an, z : propose 4 petites plaquettes insérées dans une enveloppe translucide de petit format (16, 5 x 11, 5), chacune renfermant un poème plus ou moins long ; cette année, au salon de la revue en octobre, z : présentait sa troisième série. La revue a été créée et est animée par trois jeunes poètes, Marie de Quatrebarbes, Maël Guesdon et Stéphane Korvin — ce dernier, également dessinateur, est aussi responsable de la revue aka.

   Les titres de la seconde série évoquent des animaux, prétexte dans les quatre textes à des variations sur les mots pour Cécile Mainardi : « je suis la girafe à peine représentée / qui s'encastre le mieux / dans la glace laissée vide par le mot girafe »  ("la place de la girafe"), comme pour Martin Richet ("génération de l'animal"), Maël guesdon ("catiches" — Littré : « Trou où se cachent les loutres et les autres amphibies, sur les bords des rivières et des étangs ») et Caroline Sagot-Duvauroux avec un titre programme ("mouches à histoires").

   Le lecteur s'apercevra que les animaux ne sont pas absents de la troisième série, liés à la liberté du sauvage (la wilderness de l'anglais) chez Fabienne Raphoz ("mal au dos"), rattachés notamment à l'opéra, au mythe d'Actéon et aux dessins de Magali Lambert pour Arno Bertina ("bigger than life"), provoquant la mise en mouvement d'énumérations pour Anne Kawala ("fly"), suscitant pour Stéphane Bouquet une errance d'une pinède à un parking « où les camping-cars sont en vacances / les enfants jouent entre les voitures [et] les chiens attachés ».

   Comme beaucoup de revues, z : n'est pas très visible, trop peu de librairies accueillant les livres de poésie et les revues. On peut commander une ou plusieurs séries directement : zdeuxpoints@gmail.com,ou les acheter dans quelques librairies, à Paris (librairie Texture, librairie Corti) et à Nantes (librairie Vent d'ouest) et, par ailleurs, on se réjouira de consulter le site de la revue : http://zdeuxpoints.tumblr.com/

 

                                 Note publiée sur Sitaudis le 23 novembre 2014 

 

 

 

 

 

 

 

26/11/2014

Marina Tsvétaeva, Le diable et autres récits

                                   Marina Tsvétaeva, Le diable et autres récits, mère, musique, enfance, gamme

                            Ma mère et la musique

 

     Lorsqu'au lieu d'Alexandre, le fils désiré, réclamé, presque commandé au destin, vint au monde une fille, moi, rien que moi, ma mère avala un soupir avec dignité et dit : « Du moins, elle sera musicienne ». Et lorsque le premier mot manifestement absurde mais tout à fait distinct que je prononçais avant d'avoir un an fut "gamme", ma mère se contenta de réaffirmer : « je le savais bien » et entreprit aussitôt de m'apprendre la musique, me clamant sans cesse cette gamme : « Do, Moussia, et ça c'est ré, do-ré... ». Ce do-ré se transforma bientôt pour moi en un livre énorme, la moitié de ma propre taille, un "rivre" comme je disais alors, son "rivre" à elle, avec un couvercle sous le mauve duquel l'or perçait avec une force si effroyable, que jusqu'à présent j'en ressens en un coin secret, le coin d'ondine de mon cœur, la chaleur et l'effroi, comme si, ayant fondu, cet or sombre se fut déposé tout au fond de mon cœur et que de là, il s'élevât au moindre contact pour m'inonder tout entière jusqu'au bord des paupières et m'arracher des larmes brûlantes.

 

Marina Tsvétaeva, Le diable et autres récits, traduction et postface de Véronique Lossky, L'âge d'homme, 1979, p. 65.

25/11/2014

Primo Levi, À une heure incertaine

                                         Primo Levi, À une heure incertaine, voix, silence, solitudemots,

                                   Voix

 

Voix muettes depuis toujours, voix d'hier ou à peine  éteintes ;

Tends l'oreille et tu en saisiras l'écho.

Voix rauques de ceux-là qui ne savent plus parler,

Voix qui parlent mais ne savent plus dire,

Voix qui croient dire,

Voix qui disent et ne se font pas entendre :

Chœurs et cymbales pour faire passer en contrebande

Le sens dans un message qui n'a pas de sens,

Par chuchotement pour laisser croire

Que le silence n'est pas le silence.

À vous parle, compaings de galle :

C'est à vous, compagnons de noce que je parle,

Vous, comme moi ivres de mots,

Mots poignards, mots poison,

Mots clés, mots rossignol,

Mots sel, mots masques, mots népenthès.

L'endroit où nous allons est un lieu de silence,

Un lieu de surdité, limbes des solitaires et des sourds.

    La dernière étape, il te faut la parcourir sourd;

     La dernière étape, il te faut la parcourir seul.

 

                                                              (10 février 1981)

 

Primo Levi, À une heure incertaine, traduit de l'italien par Louis Bonalumi, préface de Jorge Semprun, Arcades/Gallimard, 1997, p. 64.

24/11/2014

James Joyce, Brouillons d'un baiser, traduction Marie Darrieussecq

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                           [Portrait d'Iseult]

 

   Côté prudence, elle laissait toujours la clé de son armoire dans la serrure de son armoire, la plume de son encrier dans le col de son encrier, le pain sur la plaque tiède. Jamais ils ne se perdaient. Elle était loin d'être cruche & on ne l'avait jamais prise à mentir. Côté instruction en géog elle savait que l'Italie est une botte cavalière, l'Inde un jambon rose & la France un plaid en patchwork, et elle pouvait dessiner la carte de la Nouvelle-Zélande, île du N & du S, toute seule. Côté instruction en zoog elle connaissait l'agneau, l'agneau un jeune mouton. Côté charme elle savait faire  démonstration de ses jambes en bas couleur chair sous une jupe aussi droite que possible dans les diverses positions d'une Sainte Nitouche, Tatie Nancy, escabeau beau beau montre-moi tes cornes, petits pois, comète jolie, je t'aime un peu beaucoup, drôle de tartine, aime-moi mon amour, mon levier pour toujours.

   Côté santé elle fut la seule de la maison à avoir la rougeole & quand elle était bébé au biberon tous ses amis admiraient ses anglaises.

   Côté arts ménagers elle ramonait la cheminée en mettant le feu à un Irish Times et en le fourrant flambant dans le conduit et elle lavait le hall en posant son parapluie ouvert mouillé et ses galoches en cailloutchou dégouttièrant dans un coin. Bon dieu, ça y allait avec elle, Bon Dieu, ça y allait bien !

 

James Joyce, Brouillons d'un baiser, Premiers pas vers Finnegans Wake, réunis et présentés par Daniel Ferrer, Préface et traduction de Marie Darrieussecq, 2014, p. 65.

 

 

   

 

23/11/2014

James Sacré, Le désir échappe à mon poème

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                Petite note sur le désir d'écrire

 

[...]

   Lecteur qui m'avait pas prévu.

   Écrire comme on drague. L'écriture comme une rencontre. Les mots que me tend l'autre toujours : avec sa joue qu'il m'abandonne sans me connaître ; dictionnaire et sa couverture de carton rose dans l'enfance j'y faisais des trous en y découpant des figures d'animaux jamais vus : oui, et depuis, le zorille et l'agouti me mangent le cul en caressant mon cœur. Lecteur que j'avais pas prévu.

 

                                             *

 

J'ai envie d'écrire. "Ça te prend-y pas comme une envie d'chier ?" dirait mon père. Ou Rabelais : rondeau en chiant. C'est pas la peine de chercher un ange, on n'en voit jamais.

 

James Sacré, Le désir échappe à mon poème, dessins de Mohamed Kacimi, Al Manar, 2009, p. 10.

22/11/2014

Jaroslav Seifert, Sonnets de Prague, traduction Henri Deluy et Jean-Pierre Faye

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Dès le printemps jusqu'à tard dans l'hiver

puis dans l'hiver encore jusqu'aux jours du printemps

quand le vent défait les dentelles blanches

et pare Prague d'une autre dentelle

 

c'est avril. Le soleil de la cruche

verse le lait. Viendront les baptêmes

prépare une petite branche de romarin

et dis où je vais te retrouver

 

et sous les arcades du Tyn

déjà je viens sa main dans ma main

au moment où elle déboutonne son gant

 

écoute les demi-heures qui sonnent

j'attends comme le bâton ou comme l'ombre

comme celui qui attend sous le parvis

 

Jaroslav Seifert,  Sonnets de Prague, traduits par Henri

Deluy et Jean-Pierre Faye, Seghers, 1985, p. 15.

 

21/11/2014

Jean-Pierre Chambon, Tout venant

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À l'heure du petit déjeuner

la radio bourdonne dans la cuisine

la nuit n'a pas lavé le monde

de l'injustice et du malheur

comment vivre cette journée

 

Les mots

dans leur ombre insensée persiste

portant l'écho d'une voix à venir

le rêve d'une langue transparente

tenue en réserve depuis l'enfance

qui nous ferait traverser le miroir

et dirait enfin le secret des choses

 

Dans les carrés de lumière

que les fenêtres des immeubles

découpent sur la nuit

se démultiplient les silhouettes

d'un petit théâtre d'ombres

jouant les scènes triviales

de la fascinante

vie des autres

 

Jean-Pierre Chambon, Tout venant,

Héros-Limite, 2014, p. 108, 91, 187.

20/11/2014

Jean-Christophe Bailly, Passer définir connecter infinir : recension

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   Comment reconstituer le parcours d'une vie, aussi bien évoquer ce que furent des engagements dans la société que revenir sur les influences qui ont aidé à se réaliser, préciser la place de la littérature et de l'art pour l'émancipation de chacun, insister sur l'importance de l'observation des animaux  ? Autant de questions auxquelles le dialogue ne pouvait donner de réponses détaillées, mais elles suffisent pour que le lecteur souhaite ensuite aller voir de plus près et lire Le parti-pris des animaux ou l'essai sur les portraits du Fayoum : si les recherches de Bailly ont les objets les plus variés, c'est que sa vie, avant tout, refuse le cadre, la norme, les codes, l'enfermement dans un domaine, ce que dit le dernier verbe du titre.

   Anecdote significative, il n'a préparé que pendant une semaine l'entrée à l'École normale supérieure, comprenant que le temps du loisir, le temps libre consacré à tout ce qui est en dehors des études allait disparaître — et il a préféré rejoindre l'université. Il y a continuité entre ce choix et son analyse du capitalisme libéral qui aboutit à « [l']annulation, [l']effacement, [l']arasement des différences » ; la société marchande impose les formes de loisir, l'organisation du travail, les systèmes d'échanges de sorte qu'elle vise à ce que toute expérience dans la vie soit empêchée, expérience toujours dangereuse pour son fonctionnement puisque permettant seule à chacun de devenir lui-même, de ne pas rester dans l'immobilité de la répétition. Comment rompre avec le retour du même, comment ne pas s'arrêter à ce qui rassure ? Il est indispensable de briser les limites du domaine dans lequel chacun s'enferme rapidement. Le verbe "sortir" définit (un peu sommairement, certes) la démarche de Bailly : on peut penser l'Histoire comme la lente formation de « clôtures, frontières, quotas, verrous, codes » et s'il ne s'agit pas de s'imaginer en dehors d'elle rien n'empêche « d'illimiter la réflexion », de réfléchir à ce qu'est un paysage ou à « l'étrangeté fondamentale qu'est pour nous l'existence des animaux », d'être attentif à ce qui apparaît comme inconnu en le vivant comme « un appel, un abîme où il faut lancer des sondes. »

   Il s'agit bien d'être encyclopédiste, contre la spécialisation dans laquelle la société entend limiter chacun. C'est, en premier lieu, la leçon que Bailly a tirée de sa lecture de L'Encyclopédie de Novalis — dont il cite volontiers ce fragment : « L'homme n'est pas seul à parler — l'univers aussi parle — tout parle — des langues infinies. » — et des autres romantiques d'Iéna, comme Schlegel, Tieck, pour lesquels la littérature était conçue comme « un dépassement des genres et de leurs particularités ». Mais le terrain était préparé, grâce à l'habitude de regarder très tôt des reproductions de tableaux, fournies par son cousin, Jacques Monory, grâce aux discussions avec son ami Alexis Baatsch. Il faudrait ajouter bien d'autres éléments, comme la lecture d'Apollinaire ou, dans l'adolescence, la prise de conscience devant le lac de Garde que la photo à prendre, « c'était par l'écriture ». Il a connu la rhétorique surréaliste mais s'en est éloigné par la lecture de Bataille, il a suivi les analyses de Leroi-Gourhan sur la naissance de la technique, il a découvert la poésie de Pavese (encore trop ignorée aujourd'hui...), apprécié le Paterson de William Carlos Williams et la littérature russe, cherchant toujours à se libérer du « totémisme national ». Rien de surprenant que Büchner, ce météore dans la littérature allemande qui comprit si bien « la détresse d'un temps qui était celui des débuts de l'âge industriel », soit une référence majeure pour Bailly, comme Benjamin pour d'autres raisons.

   Bref, les rencontres n'ont jamais cessé et ne peuvent que se poursuivre ; il faudrait aussi insister sur ses relations avec des peintres qui le conduisent dans les ateliers, attentif à la fabrication.  La « mise en circuit des choses » aboutit à publier ses réflexions dans plusieurs domaines, sans crainte de bousculer des schémas bien établis ; ainsi, fort éloigné d'« une modernité un peu rassise qui va de Flaubert à Barthes », il ne craint pas d'insister sur la caractère réactionnaire de Flaubert, y compris dans son style, comparant son voyage en Orient à celui de Nerval, et il lit d'abord dans Céline « le maximum de la rage de ressentiment destructeur ».

   C'est la nécessité de toujours observer le concret qui, par exemple, a conduit Bailly au Kenya avec Gilles Aillaud et l'éditeur Franck Bordas : il s'agissait pour le peintre de dessiner des animaux dans leur milieu et de les reproduire en lithographie, travail qui fut commencé sur place. C'était pour Bailly poursuivre son approche du monde animal, lié par certains aspects à ses recherches sur le langage et, directement, à la question de l'altérité et de la fermeture ; la littérature, les arts sont indispensables pour sortir d'une « situation fermée [...] et toute situation est toujours sous la menace de sa propre clôture », et l'ouvert est « la co-présence de tous les territoires et de tous les êtres qui les habitent et les parcourent », de ce qui aussi, écrit-il ailleurs, « s'écarte, s'enfuit » : « Une hirondelle [...] est exactement comme une pensée que nous devrions avoir. »(1)

 

Jean-Christophe Bailly, Passer définir connecter infinir, dialogue avec Philippe Roux, Argol, 2014, 200 p., 29 €.

Cette note a été publiée sur Sitaudis le 17 novembre 2014.

___________________

 

1. Jean-Christophe Bailly, Le parti-pris des animaux, p. 33 (Bourgois, 2013).

 

19/11/2014

Luis Mizon, Corps du délit où se cache le temps

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je réfléchis

il y a une petite chose qui me tracasse

je ne sais pas reconnaître mes adversaires

je sis capable

de reconnaître mes alliés

mais je me trompe souvent

je ne connais pas les règles de ce jeu

 

plus grave encore je n'ai pas envie de les

connaître

c'est trop tard pour les apprendre

maintenant

à minuit

au milieu du terrain

entouré de haut-parleurs et de chiens

illuminés par les étincelles d'un bâton de

charbon

qui se consume entre la vie et la mort

 

Luis Mizon, Corps du délit où se cache le temps, dessins

de Philippe Hélénon, Æncrages & Co, 2014, np.

18/11/2014

Jacques Réda, La nébuleuse du songe, suivi de Voies de contournement

Jacques Réda, La nébuleuse du songe, suivi de Voies de  contournement, création du monde

J'étais là. Je voyais se former les chimères

Du futur, comme si je les avais déjà

Vues s'accomplir avant que ne se dégageât

L'intention blottie au cœur glacé du vide.

Enfin elle s'échauffe, et l'excès du torride

Sur sa flamme la tord, la pousse à s'arracher

Aussi loin que possible enfin de ce bûcher

Fondu dans un bouillon de lave — et qu'en bondissent

Des grumeaux de charbon ardent qui refroidissent

Peu à peu sous le vent presque aussi violent

De leur course dont rien ne cassera l'élan.

Sinon (comme un troupeau dans des friches fleuries

Propices au repos, s'attarde en flâneries

Et succombe au besoin grégaire des moutons)

Le tournis planétaire, où d'abord à tâtons,

Sous un soleil encore embarbouillé d'éclipses,

La vie a démêlé ses premières éclipses

Dans la confusion du cosmique rugby.

 

Jacques Réda, La nébuleuse du songe, suivi de Voies de

contournement (La Physique amusante III), Gallimard,

2014, p. 61.

17/11/2014

Raymond Queneau, Texticules, dans Contes et propos

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                                 Dans la lettre

 

   L'abri, c'est magistral à l'intérieur d'un a, par exemple, d'un o, d'un i — intérieur mince, bien sûr, que celui de l'i, mais combien certain, tiède même, gemütlich. Avec ça bien sûr, on ne va pas loin sur le chemin de la renommée. Bien plutôt, on va lentement. Oh, combien d'écrivains et combien d'écrivaines

     qui sont partis joyeux pour des courses lointaines

           à l'intérieur d'un i se sont ensevelis.

   Si l'on est désinvolte on peut choisir autre chose : l'aleph, l'oméga, le sampi.

   Ah petit troupeau, petit troupeau, que tu nous fais souffrir.

 

                                    Paralogies

 

   Que s'apprête un peu, loin de, le ce qu'il faut dire alors les échos qu'aux cocoricos d'une longue carte infuse mais dérisoire les limites répondent, répondent. C'est minuit. Certains écrivent, certains rêvent. L'encre coule entre les doigts de la lune en ses carrosses d'algèbres. À côté de, presque, environ, l'étage est annoncé par le carillon flagrant d'une thune. Il est toujours midi. L'heure n'a pas changé depuis le silurien. À peine a-t-elle changé. À peine : juste de quoi ne plus devenir troglodyte.

   Le papier blanc laissé sur la table bat des ailes et prend son vol adéquat, idoine, certain.

 

Raymond Queneau, Texticules, dans Contes et propos, Gallimard, 1981, p. 209-210 et 214.

16/11/2014

Étienne Faure, Vues prenables

                         Étienne Faure, Vues prenables,le goût du rouge, neige, ville, dimanche, guerre

 

Le temps travaille trop, on est déjà dimanche

ce matin en ouvrant la fenêtre,

il neige en silence, les rues sont d'antan ;

de la ville, la rumeur est absente,

c'est la neige ou la nuit en son cœur qui l'interrompt

— ou la mort, insistante à sonner l'heure,

qui ponctue plus sonore les rêves.

 

Tout remonte en mémoire, les petits vieux

revenus naguère estropiés, claudiquant,

plusieurs balles dans la peau, des idées

fixées désormais sur les hommes,

qui le dimanche à des poulbots sans église

tendaient des gâteaux, biscuits à la cuiller

trempés dans du vin, leur donnant

sans le savoir le goût du rouge.

 

Aidés d'un peu d'alcool ensuite ils mourraient

un après-midi dansant

entre les bras d'un fauteuil qui connut leurs étreintes

dimanche, entre deux guerres.

 

le goût du rouge

 

Étienne Faure, Vues prenables, Champ Vallon, 2009, p. 79.

 

15/11/2014

James Joyce, Brouillons d'un baiser, traduction de Marie Darrieussecq

                                                      James Joyce, Brouillons d'un baiser, traduction de Marie Darrieussecq, Tristan et Iseult, amour

                        [Tristan & Iseult]

 

   Lui, le gentleman, avait une tête de bicarbonate. D'abord c'était un martyr de l'indigestion, plutôt enclin aux hémorroïdes à force de s'asseoir sur les murs de pierre en se repaissant de la beauté de la nature et par dessus le marché à suivre les avis du Dr Morrue il s'était envoyé des potions quotidiennes d'extrait d'écorce de saule pour se garder de la grippe hibernienne quand il avait été frappé d'une toux têtue. D'une pâleur fiévreuse, où se lisait l'action des hautes mers sur un estomac abstinent, il contemplait les saints fantômes de ses amours estudiantines, Henriette au sommet de la meule de foin, Nenette de l'Abbaye derrière la porte de la buvette, Marie-Louise toute de plaisir et de puces, Suzanne pompette attrape-moi si tu peux, et, la dernière mais pas la moindre avec ses os pointus, la bonne du curé de la paroisse locale. Épouvantablement, il la passamoura de l'œil avec une expression bordée de noir.

   Elle leva la tête, les yeux suprêmement satisfaits. Car désormais elle tirait plutôt plein pot de son persiflage qu'il était un esclavamour à vie, c'était elle l'élue et pas cette chiffe à museau de souris et mèches d'épouvantail, Kateagnes O Halloran.

   —Johnny-qui-sourit, quémanda-t-elle gynelexicalement, est-ce que tu mêmemême un titi pou ?

[...]

 

James Joyce, Brouillons d'un baiser, Premiers pas vers Finnegans Wake, réunis et présentés par Daniel Ferrer, Préface et traduction de Marie Darrieussecq,

2014, p. 69.

14/11/2014

René Crevel, Le clavecin de Diderot

                                           René Crevel, Le clavecin de Diderot, amour, possession, esclavage, Racine

                         Amour divin et amour-propre

 

   Des expressions de cette farine devenues monnaie courante, on s'imagine à la suite de quelles piètres pratiques l'amour a bien pu, dans l'idée que s'en font les hommes, se recroqueviller au point de prendre en béquille, de tels qualificatifs.

   La rage possessive s'obstinait à voir, jusque dans la créature préférée une simple chose à prendre. Et certes, ppour que les affirmations :  Tu es ma chose, je te possède et les acquiescements : Je suis ta chose, prends-moi, fussent devenus des cris réflexes de la jouissance, il fallait bien que l'inégalité eût été, une fois pour toutes, admise entre et par les éléments du couple. D'où notion d'un amour esclavage, lequel, avec ce qu'il sous-entend de remords de la part du maître-abuseur, de ressentiment de la part de l'esclave-abusée, devient vite amour-enfer. Alors, à nous les formules incandescentes :

   Brûlé de plus de feux que je n'en allumais.

   Malgré le ton haute époque, cet alexandrin pyrogène n'en sent pas moins le cochon grillé.

   La communion que les êtres, entre eux, se défendent, apparaît à la lumière de leur désespoir délirant, une interdiction que seule peut lever, et pour des fins surnaturelles, la vertu d'un sacrement.

[...]

 

René Crevel, Le clavecin de Diderot, 1932, "Libertés 38",  J. J. Pauvert éditeur, 1966, p. 64-65.