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29/08/2015

Jeanpyer Poëls, La vie en vie

Brouette

 

La vie brouette la vie

et son envers la poursuit

modèle des palissades

ou sous l’envers d’une vie

bourrue une vie ou deux

comme une qui fait le guet

La brouette de la vie

saigne et dérange la vie

 

Curieuses

 

La vie attire les badauds sur un damier

la mort également qui a son bel canto

un damier se réduit à un seul carré noir

un bel canto finit par les désoler tous

 

Jeanpyer Poëls, La vie en vie, La Porte,

2015, np.

28/08/2015

Tristan Corbière, Les Amours jaunes

 

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                  Petit mort pour rire

 

Va vite, léger peigneur de comètes !

Les herbes au vent seront tes cheveux ;

De ton œil béant jaillirent les feux

Follets, prisonniers dans les pauvres têtes...

 

Les fleurs de tombeau qu’on nomme Amourettes

Foisonneront plein ton rire terreux...

Et les myosotis, ces fleurs d’oubliettes...

 

Ne fais pas le lourd : cercueils de poètes

Pour les croque-morts sont de simples jeux,

Boîtes à violon qui sonnent le creux...

Ils te croient mort—Les bourgeois sont bêtes —

Va vite, léger peigneur de comètes !

 

Tristan Corbière, Les Amours jaunes,

dans Œuvres complètes, édition établie

par Pierre-Olivier Walzer, Pléiade /

Gallimard, 1970, p. 851.

 

27/08/2015

Marie Étienne, Le LIvre des recels

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                                          Péage

 

  On tue une femme ou elle se tue. On ne sait pas. On la retrouve dans le fleuve. On l’a vue sur le pont, il fait nuit. Le fleuve, le pont : un paysage. Ils sont tranquilles et doux, ils possèdent une histoire, permanente. Celle d’une femme qui, différente et la même, a la douleur comme une rage, se voit déteindre assez, dans l’eau des jours, pour se vouloir enfin, trempée, noyée.

   Je l’ai aimée, sa silhouette, je l’ai cherchée dans les chroniques d’<Ile-de-France, dans le journal de la province, toujours à feuilleter les faits-divers. Sur la photo le pont, mais vide. Et l’eau.

   Tu comprends, j’imagine, ce qui se pourrait, là, passer. La Loire comme aujourd’hui, épaisse et plate, et nous, devant son eau, massée de mouvements internes, ou plantée d’arbres pâles ; la terre en ordre, malgré l’odeur des digues ; çà et là les moissons de pierres entassées, de ciels ; et pesamment le chaud qui baignes la ferveur, l’air qui brise le lisse.

 

Marie Étienne, Le Livre des recels, Poésie / Flammarion, 2011, p. 157.

26/08/2015

Deborah Heissler, Sorrowful Songs

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                      Jardin — elle endormie

 

Un triomphe, une querelle d’ongles à la cloison des feuilles. Toucher absolu de la distance qui nous sépare désormais.

 

Ce matin la pluie dégringole, diffuse le long de la fenêtre, comme s’il avait fallu qu’accompagnée dans l’instant, elle le fût également sans que personne n’ai été averti. Sans bruit d’aucune sorte. J’ai pensé à ce moment, je m’en souviens, affronter l’image de son corps dans la pièce du bas. C’est le bois tiède du parquet qui a retenu mes pas.

 

Blanche est morte. Elle est morte hier soir.

 

                                                                                  Elle.

Lèvres entrouvertes.

Peau blessée.

Tresses soyeuses.

 

Je suis resté saisi à deux doigts d’elle, du bouquet d’ombre que les buissons depuis le jardin dandinent sur les murs, de la méridienne, des lettres du presse-papier, de son journal — le poète s’adresse sa femme —, d’autres passages réunis au fil des jours « Bribes de mondes égrenés qui explosent entre ses doigts » (Sylviane Dupuis).

 

[...]

 

Deborah Heissler, Sorrowful Sogs, dessins de Peter Maslow, préface de Claude Chambard, Æncrages & Co, 2015, np.

25/08/2015

Velimir Khlebnikov, La création verbale

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                   I et E, Récit de l’âge de pierre

 

 

 

1

 

— Où est-elle I ?

 

Au plus profond des bois

 

Nous lassons vainement

 

nos voix.

 

Nous appelons I,

 

mais elle n’est pas,

 

la famille se lamente.

 

Déjà la frange de l’aurore

 

éveille toute vie,

 

les sommeils des vivants.

 

 

 

2

 

Une branche

 

craque

 

au passage de l’écureuil leste.

 

Le scarabée

 

s’étonne

 

dormant sur l’onde.

 

Les enfants de l’onde rient,

 

secouant leur tête,

 

leurs épaules menues se profilent,

 

et dans l’air tourbillonnent,

 

titillent, stridulent

 

et volent dans leur chanson vive les sauterelles.

 

 

 

3

 

— Ô, dieu du fleuve,

 

ô, père de l’onde !

 

les vieillards

 

viennent t’implorer.

 

Que l’homme rapporte du saumon

 

de bon poids, à la peau noire.

 

Aïeul aux cheveux blancs, nous te prions,

 

appuyés sur notre massue.

 

Fais en sorte que, brisant leur course,

 

les cerfs tombent, atteints par nos flèches.

 

Nous te conjurons

 

à genoux.

 

 

 

[...]

 

Velimir Klebnikov, La création verbale, traduit du

 

russe par Catherine Prigent, Christian Bourgois,

 

1980, p. 99-100.

 

24/08/2015

Roger Gilbert-Lecomte & René Daumal, Correspondance 1924-1933

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                     à René Daumal, à Roger Vailland

 

Le célèbre As-truc fait tomber de son ample chevelure verte le petit pou apprivoisé qui répondait à l’épithète homérique et bien méritée de Tutute. L’As-truc partageait sa maigre pitance avec son petit pou. Pour se mettre en appétit, tout deux se gaussèrent d’abord comme de vraies petites saucisse en contemplant l’expression d’hébétude réjouie, et d’ahurissement folichon qui caractérisait l’œuf à la coque (d’acier) qu’on leur servait. Puis ils durent subir l’interview d’un gynécologue dont la queue, la fonction créant l’organe, s’était développée en palette natatoire. Le digne homme de science ne pouvait parvenir à s’expliquer que la chevelure de l’As-truc fût verte quand le pou Tutute y habitait et qu’elle fût couleur de cuisse de nymphe enrhumée dans toutes les autres circonstances graves de la vie. Pour lui permettre de comprendre le phénomène l’As-truc lui fit l’apologue suivant : « Dans les narines d’une honnête  clarinette habitaient 27 Topinambours fantômes... » et joignant le geste à la parole l’As-truc et le pou Tututte se ruèrent sur le gynécologue distingué qu’ils décortiquèrent vivant puis dévorèrent goulûment. Moralité : n’urinez jamais le long d’un agent de police.

 

Roger Gilbert-Lecomte & René Daumal, Correspondance 1924-1933, texte établi, annoté et postfacé par Billy Dranty, Ypsilon, 2015, p. 81-82.

23/08/2015

Nelly Sachs, Départ au désert

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Départ au désert

 

Quitter soudain

la table du repas

et sans autre arme que son corps

s’en aller là-bas où les hyènes rient

 

Rendre visite aux pierres

qui se levèrent aussi un jour

pour revêtir la raideur de millions d’années

 

Tendre l’oreille pour épier

la faible plainte enfantine

au sein des sources cachées

qui veulent jaillir au monde

pour désaltérer les langues d’étoiles assoiffées —

 

le zodiaque des langues

qui lapent la lune opaline

et perdent tout leur sang

dans le frémissant rubis du soleil

 

Se lever soudain de table

s’enfoncer dans la racine de minuit

laisser un éclair fulgurant

déchirer notre poussière

 

Voir devant soi dans les sables du désert

le mirage vert des flammes végétales

la blancheur insoutenable des secrets dévoilés

la prière qui se déverse par les jointures de la mort

 

et les neiges éternelles de la rédemption —

 

Nelly Sachs, traduit de l’allemand par

Barbara Agnese, dans Europe, "Henri Heine",

"Nelly Sachs", août septembre 2015, p. 207-208.

 

 

 

22/08/2015

Edward Estlin Cummings, L'Énorme chambrée

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                       Une galerie de portraits

 

[...] l’Instituteur.

   Un petit vieillard fragile dans un pantalon terriblement grand. Quand il marchait, de son pas inquiet, apeuré, ce pantalon faisait les plis les plus saugrenus. Dans la cour, s’il s’appuyait contre un arbre — avec une vieille, très vieille pipe, fragile elle aussi, qui sortait de sa poche — son col , trop grand de trois bonnes tailles, jaillissait de telle sorte que son cou desséché paraissait aussi effilé que la cravate blanche qui flottait sur une chemise à la hauteur du col. Il portait par tous les temps une veste qui lui arrivait au-dessous des genoux : il avait dû l’avoir en héritage, en même temps, d’ailleurs, que les genoux. Quand l’Instituteur s’asseyait tranquillement pour écrire à une petite table à trépieds dans l’Énorme Chambrée, une énorme plume emportant sa faible main osseuse, les vastes épaules de sa veste pointaient, comme des ailes, de part et d’autre de ses coudes. Sa casquette, démesurée elle aussi, était munie d’un petit bouton comme une tête de clou ; c’était à croire que cette vieille marionnette avait perdu sa pauvre tête grise, et que pour la réparer on avait tout bonnement cloué la tête sur le cou — sa place normale après tout.

 

Edward Estlin Cummings, L’Énorme chambrée, traduit de l’américain par D. Jon Grossman, Christian Bourgois, 1978, p. 113.

21/08/2015

Edward Estlin Cummings, Érotiques

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dame est couverte

de fleurs

ses pieds sont effilés

formés chacun de cinq fleurs sa cheville

est une minuscule fleur

les genoux de ma dame sot deux fleurs

Ses cuisses sont de vastes et fermes fleurs de nuit

et exactement entre

elles endormie intensément

est

 

la fleur soudaine d’une totale stupéfaction

 

une dame couverte de fleurs

est un jardin d’ivoire.

 

Et la lune est un jeune homme

 

que je vois régulièrement autour du crépuscule

entrer dans le jardin et sourire

en lui-même.

 

Edward Estlin Cummings, Érotiques, traduit et

présenté par Jacques Demarcq, Seghers, 2012,

p. 75.

20/08/2015

Edward Estlin Cummings, Paris

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plus

pâle

          que tous les pourquois

tapis

entre tes omoplates découvertes. — Voici

venir un solide gaillard en sarrau

de l’autre côté de la fenêtre, touchant les becs

de gaz un à un de sa canne

magique (au bout de laquelle une boule

de feu bouillonne enthousiaste)

                                                              vois

 

là et là ça explose

silencieux en crocus d’éclats.     (Cela fait bien assez

de vie pour toi.    Je comprends.    Une fois

encore...) glissant

 

un peu plus bas ; embrasse-moi de ton corps soudain

incurvant de complètes questions chaudes

 

Edward Estlin Cummings, Paris, traduit de l’anglais et présenté par

Jacques Demarcq, Seghers, 2014, p. 33.

19/08/2015

Cummings, font 5

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en  dépit de tout

ce qui respire et bouge, puisque le Destin

(de ses très longues mains blanches

arrangeant chaque pli)

lissera entièrement nos esprits

 

— quand de quitter ma chambre

je me retourne, et (me penchant

dans le matin) j’embrasse

cet oreiller, chérie

où nos têtes ont vécu, ont été

 

Cummings, font 5, traduction et postface

de Jacques Demarcq, 2011, p. 81.

18/08/2015

Cummings, 95 poèmes

 

72

 

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je veux bien que la vie

ne vaille de mourir, si

(et quand) les roses se plaignant

que leurs beautés sont vaines

 

mais pour l’espèce humaine

juger toute mauvaise graine

une rose, les roses (j’en suis

sûr) aussitôt sourient

 

Cummings, 95 poèmes, traduit

et présenté par Jacques Demarcq,

Points/Seuil, 2006, p. 105.

17/08/2015

Cummings, No Thanks

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10

 

petit homme

(à tout allure

pris d’une énorme

inquiétude)

halte arrête oublie du calme

 

attends

 

(petit enfant

qui as tenté

qui as échoué

qui a pleuré)

couche-toi bravement

 

et dors

 

grande pluie

grande neige

grande lune

grand soleil

(pénètrent

 

en nous)

 

Cummings, No Thanks, NOUS,

traduit et présenté par Jacques

Demarcq, 2011, np.

16/08/2015

JUles Renard, Journal

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Formules pour accuser réception des livres :

— Voilà un livre qui est bien à vous, cher ami, et je suis heureux de vous le dire.

— Merci ! J’emporte votre livre à la campagne. Je le lirai sous les arbres, au bord de l’eau, dans un décor digne de lui.

 

Il n’y a aucune différence entre la perle vraie et la perle fausse. Le difficile, c’est d’avoir l’air désolé quand on casse ou qu’on perd la perle fausse.

 

L’homme vraiment libre est celui qui sait refuser une invitation à dîner, sans donner de prétexte.

 

Lis toutes les biographies des grands morts, et tu aimeras la vie.

 

Comme on serait meilleur, sans la crainte d’être dupe !

 

Jules Renard, Journal, texte établi par Léon Guichard et Gilbert Sigaux, Pléiade / Gallimard 1961, p. 292, 294, 300, 302, 313

 

15/08/2015

Murasaki-Shikibu, Poèmes

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   D’un homme qui, las d’avoir frappé  ma porte, s’en était retourné, le lendemain, au matin :

Fût-ce sur les bords

de la mer occidentale

balayée des vents

a-t-on jamais vu la grève

aux vagues inaccessibles ?

 

   En réponse à ces reproches :

Retournée chez elle

peut-être comprendra-t-elle

qu’elle s’est lancée

à l’assaut d’un rude écueil

la frivole vaguelette

 

   Au retour de l’an, comme l’on me demandait si ma porte était désormais ouverte :

De qui rossignol

a-t-il donc en ce printemps

hanté la demeure

pour ainsi se présenter

au logis voilé de brume

 

Murasaki-Shikibu, Poèmes, traduction du japonais par René Sieffert, P. O. F, 1986, p. 47.