21/09/2014

Bernard Noël, La Place de l'autre

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                             Où le regard s'aère

 

   Du plus haut, c'est une plantation de i — des i noirs empanachés d'un vert tremblant. Le visiteur s'assied en voyant son regard aligné par tant de barres ; il cherche le sens de l'air pour y accorder ses yeux et ose ainsi chaque chose à sa place : la pente, la forêt et lui-même venu par un chemin sans point de vue. Alors, quelque chose blanchit la lisière : ce n'est pas une éclaircie, mais une sorte de promesse virtuelle, qui invite à dévaler la pente pour voir... Voir tout à coup, entre la vieille courbe de la terre et le bleu profond, ce qui, justement, a conduit jusqu'ici et qui, bien qu'attendu, saisit aussitôt le regard, le modèle, l'emplit et lui communique sa forme au point qu'elle se fixe dans la tête et devient un lieu...

   Plus tard, l'œil reprend son rôle de lecteur : il parcourt des surfaces, des angles, avec le sentiment de reconnaître dans cet agencement moderne une figure très ancienne, car la vision se double d'un fantôme de mémoire, qui renforce la présence du présent par la poussée, en elle, d'une sève d'images. Il y a des plans de béton, des plans d'ombre, des plans de lumière ; il y a des arêtes où le ciel est posé, des étages de terrasses, des escaliers en l'air, et tout cela s'exhausse à tout moment à l'intérieur de la vue parce que le croisement du plein et du vide, du vertical et de l'horizontal aère la masse et y entretient le perpétuel élan d'une mise debout.

 

Bernard Noël, La Place de l'autre, Œuvre III, P.O.L, 2014, p. 103-104.

20/09/2014

Jack Spicer, c'est mon vocabulaire qui m'a fait ça

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Un livre de musique

 

Arrivant à la fin, les amants

Sont épuisés comme deux nageurs. Où

Cela finissait-il ? On ne peut pas savoir. Aucun amour n'est

Comme un océan avec le cortège vertigineux des limites des vagues

Desquelles deux peuvent émerger épuisés, ni un long adieu

Comme la mort.

Arrivant à la fin. Plutôt, dirais-je, comme une longueur

De corde enroulée

Qui ne se déguise pas dans les dernières boucles de ses longueurs

Ses terminaisons.

Mais, diras-tu, nous aimions

Certaines parties de nous aimaient

Et ce qui reste de nous restera

Deux personnes. Oui,

La poésie finit comme une corde.

 

Jack Spicer, c'est mon vocabulaire qui m'a fait ça, traduction pat Éric Suchère, préface de Nathalie Quintane, Le Bleu du ciel, 2006, p. 116.

19/09/2014

Yosa Buson, Haiku, traduction Joan Titus-Carmel

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Buson : Paysage 

 

    La pauvreté

m'a saisi à l'improviste

  ce matin d'automne

 

    Près d'un poirier

je suis venu solitaire

  contempler la lune

 

    Le batelier —

sa perche arrachée des mains

  tempête d'automne

 

    Il brama trois fois

puis on ne l'entendit plus

   le cerf sous la pluie

 

      Une solitude

plus grande que l'an dernier

    fin d'un jour d'automne

 

      Le mont s'assombrit

éteignant le vermillon

des feuilles d'érables

 

Yosa Buson, Haiku, traduits du japonais et

présentés par Joan Titus-Carmel, Orphée/

La Différence, 1990, n.p.

18/09/2014

E. E. Cummings, érotiques, traduction Jacques Demarcq

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ma dame nue sur fond

de crépuscule est un accident

 

dont l'agrément dépasse aisément l'intention

du génie —

                   toute peinture se sent honteuse

devant cette musique, et la poésie n'arrive

à s'en approcher tant elle est craintive.

 

et pourtant toutes deux la disent merveilleuse

Mais moi (dans mes bras ayant pris

 

le tableau) je le presse lentement

 

contre ma bouche, goûte le rythme précis

féroce

           et sage d'une

                                impeccable

nonchalance     Savoure le prix

 

d'un geste inimaginable

 

chaud exact impie

 

                           *

 

my naked lady framed

in twilight is an accident

 

whose nicenses betters easily intent

of genius—

                   painting wholly feels ashamed

before this music,and poetry cannot

go near because perfectly fearful.

 

meanwhile these speak her wonderful

But i(having in my arms caught

 

the picture)hurry it slowly

 

to my mouth,taste the accurate demure

ferocious

                thythm of

                                 pecise

laziness;     Eat the price

 

of an imaginable gesture

 

exact warm unholy

 

E. E. Cummings, érotiques, traduction

Jacques Demarcq, Seghers, 2012, p. 81 et 80.

17/09/2014

Jacques Réda, La Course

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Fallait-il qu'on s'embête à crever le dimanche

Pour aller à l'Escale à sept heures du soir

Boire un, deux martinis au gin et sans pouvoir

Jamais s'en payer un troisième. Je me penche

 

De nouveau sur ce tabouret du bar étanche

Où le pluie et le vent, l'air de plus en plus noir

Venaient pourtant rôder jusque vers le comptoir

Anticipant déjà leur facile revanche.

 

On rentrait en effet par la route, au plus droit,

Sous les arbres saisis de fureur ou d'effroi

Entre les pavillons aux louches lueurs d'huile

 

Et les potagers fous écorchés par l'hiver.

Sans rien dire, en songeant que vivre est une tuile

Qu'il eût fallu casser d'un coup de revolver.

 

Jacques Réda, La Course, Gallimard, 1999, p. 85.

16/09/2014

Louis Zukofsky, Un Objectif & deux autres essais, traduction Pierre Alferi

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On a toujours trouvé la poésie plus littéraire que la musique, mais la prétendue musique pure, en tant que communication, peut être littéraire. Les voix d’une fugue, disait Bach, doivent se comporter comme des hommes raisonnables dans une conversation sérieuse. Pourtant, la musique ne dépend pas principalement, comme la poésie, d’une voix humaine qui sache la rendre. Et l’imagination peut dépouiller la parole de tout élément graphique pour qu’elle devienne un pur mouvement sonore. C’est en vertu de cet horizon musical de la poésie (jamais atteint, sans doute, par les poèmes) que n’importe qui peut écouter la poésie d’Homère sans connaître le grec et en tirer quelque chose ; se mettre « sur la même longueur d’onde » que la tradition humaine, que sa voix mûrie parmi les sons de la nature, et ainsi échapper à l’emprise d’une époque et d’un lieu comme on n’a guère de chance d’y échapper en étudiant la grammaire homérique. En ce sens, la poésie est internationale.

 

Si quelque chose a un sens, la poésie a le sens de tout. Ce qui veut dire : sans elle, la vie n’aurait guère de présent. Écrire des poèmes ne suffit pas s’ils ne gardent pas la vie enfuie. Écrire des poèmes semble toujours insuffisant quand ils parlent d’une vie enfuie. Le poète peut cesser visiblement d’écrire, mais il se mesure secrètement à chaque mot de poésie jamais écrit. S’il est d’une profondeur constante, il pense, en outre, à ceux qui ont vécu, vivent et vivront pour dire les choses qu’il ne peut dire. Qui fait cela travaille sans cesse et ne craint pas de paraître oisif. L’effort de poésie se reconnaît, tranchant sur la plupart des textes au goût du jour, malgré l’habit et les retards des poètes. La poésie n’a pas tel visage aujourd’hui pour faire mauvaise figure demain. On trahit une pensée bien courte en disant que la poésie s’oppose — parce qu’elle ajoute — à la science. La poésie s’explique sur-le-champ, sauf aux paresseux et aux insensibles.

  

               Louis Zukofsky, Un Objectif & deux autres essais, traduit de                     l’américain par Pierre Alféri, Un Bureau sur l’Atlantique /                  Éditions Royaumont, 1989, p. 47-48 et 26-27.

 

15/09/2014

Friedrich Dürrenmatt, Grec cherche Grecque

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   Il plut pendant des heures, des nuits, des jours, des semaines. Les rues, les avenues, les boulevards luisaient, trempés ; des ruisseaux, des rivières, de véritables petits fleuves où nageaient les autos, coulaient le long des trottoirs ; emmitouflés dans leurs manteaux, les gens marchaient sous leurs parapluies, dans des chaussures mouillées et des chaussettes de plus en plus humides ; les géants, amours et aphrodites qui soutenaient les balcons des palais et des hôtels ou se collaient aux façades, ruisselaient, dégoulinaient, rayés de rigoles et de fiente d'oiseau diluée, et les pigeons cherchaient un abri sous le fronton du Parlement entre les jambes et les poitrines des bas-reliefs patriotiques. Ce fut un pénible janvier. Puis vint la brume, elle aussi pendant des jours, des semaines, et une épidémie de grippe, pas trop grave chez les gens de la bonne société où elle emporta néanmoins quelques vieilles tantes à héritage et quelques respectables hommes d'État, mais meurtrière surtout pour les clochards qui couchaient sous les ponts et sur les berges du fleuve. Dans l'intervalle, la pluie se remit à tomber. Interminablement.

 

Friedrich Dürrenmatt, Grec cherche Grecque, traduit de l'allemand par Denis Van Moppès, bibliothèque Albin Michel, 1968, p. 7-8.

14/09/2014

Antonio Tabucchi, Les trois derniers jours de Fernando Pessoa

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                            Moi aussi j'ai oublié la mort

 

   L'homme qui entra était un vieillard au noble visage, avec une énorme barbe blanche et une tunique romaine tombant jusqu'aux pieds, elle aussi blanche.

   Ave, compagnon, dit le vieillard, je me permets d'entrer dans tes rêves.

   Pessoa alluma la lampe sur la table de chevet. Il regarda le vieillard et reconnut Antonio Mora. Il lui fit signe d'avancer..

   Mora leva une main et dit : Phlébas le phénicien, mort depuis quinze jours, oublia le cri des mouettes et le cri profond de la mer pour m'annoncer ton sort, ô grand Fernando. Je sais que les eaux de l'Achéron t'attendent, puis les tourbillons furieux des atomes dans lesquels tout se perd et tout se recrée, et toi tu reviendras peut-être dans les jardins de Lisbonne comme fleur qui fleurit en avril ou comme pluie sur les lacs et les lagunes du Portugal, et moi, en me promenant, j'entendrai ta voix parcourue par le vent.

   Pessoa se dressa sur ses coudes. La douleur au côté droit était passée, il ne ressentait à présent qu'un grande fatigue.

   Et Le retour des dieux ? demanda-t-il.

   Le livre est presque achevé répondit Antonio Mora, mais je ne sais si je pourrai le publier, car personne n'ose publier les livres d'un fou.

   Dites-moi, reprit Pessoa, racontez-moi comment ça se passe à la clinique psychiatrique de Cascais où nous nous sommes vus si peu de temps.

[...]

 

Antonio Tabucchi, Les trois derniers jours de Fernando Pessoa, Un délire, traduit de l'italien par Jean-Paul Manganaro, Librairie du XXe siècle / Seuil, 1994, p. 63-64.

13/09/2014

Louis Scutenaire, Mes inscriptions

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   À quoi sert-il d'écrire un poème, d'achever un blessé, de bâtir une cabane ?

   À écrire un poème, achever un blessé, bâtir une cabane.

 

     S'il vous plaît de vraiment gagner, ne réfutez point, parlez d'autre chose.

 

   Je n'ai jamais désiré voir construire les grands monuments, sauf peut-être, et sur la foi des vieux graveurs, la tour de Babel.

 

Le misanthrope est celui qui reproche aux hommes d'être ce qu'il est.

 

Un pot de chambre — « le vase de nuit » — est poétique au même titre qu'un buisson au printemps. Le tout est de savoir s'utiliser et d'être libre.

 

En brisant ou détournant les règles d'un jeu, vous ne trouvez qu'un autre jeu.

 

Louis Scutenaire, Mes inscriptions, éditions Labor, 1990, p. 204, 210, 216, 233, 238, 260.

12/09/2014

Christian Bachelin, Neige exterminatrice

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                                1933- août 2014

 

Testament d’os et de brindilles

Débris de cris sanglots de tôles

Ombre éparse âme en graffiti

Mal d’aurore et métempsychose

 

Le ciel de morgue les pylônes

Le coq des mille et une morts

En jadis le vélo qui cogne

Et cocaïne au champ d’orties

 

Le coq la rouille des aurores

Le moignon d’être au corridor

Tristan le triste trismégiste

Yseut la morte de minuit

 

Le blanc des os le cachalot

Sa nageoire en travers des flots

Seul horizon vieux paquebot

Bistro des morts banquises d’os

 

                   *

 

Des rendez-vous d’amour se figent pour toujours

Dans l’unique odeur éphémère d’une neige

Dont à jamais la même saveur singulière

Gardera vierge un certain idéal obscur

De bonheur enfermé dans des flocons d’un soir

Et que conservera dans sa chimère exacte

Le froid de quelques pas vers des chambres d’hiver

Vers de beaux châteaux noirs dont nul ne reviendra

Sauf pour se torturer lointain voyeur aveugle

D’une séquestration idyllique et sans âge.

 

            Christian Bachelin, Neige exterminatrice, poèmes 1967-2003,

           Préface de Valérie Rouzeau, esquisse bibliographique par              Éric Dussert, Le temps qu’il fait, 2004, p. 143 et 173.

11/09/2014

Bernard Noël, La Moitié du geste

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la nuit se perd en elle-même

comme un regard bouclé

sous la paupière

 

le temps fait un panache

sur la bouche qui souffle

que penser encore

 

mourir n’est pas la mort

quelque chose tâtonne dans le corps

je ne veille pas dis-tu

 

dans les veines du bois

une image perchée

un souvenir fuyant

 

tu cherches la lenteur

le trajet d’un astre

qui se lève d’en bas

         *

en chaque mot

un nom perdu

l’autre s’éloigne

 

ô buée

pour être là

il faut faire du temps

 

ce qui en moi dit non

me chasse du présent

voici la vide lumière

 

ne cède pas à l’ange

le destin n’est ni clair ni sombre

il est le lieu mobile

 

où le dedans et le dehors

se croisent

en forme de je

 

                       Bernard Noël, La Moitié du geste [1982],

                        dans Les Plumes d’ErosŒuvres I, P. O. L, 

                        2010, p. 191-192.

10/09/2014

Jean-Louis Giovannoni, Les mots sont des vêtements endormis : recension

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   Les mots sont des vêtements endormis a été publié en 1983 par Jean-Pierre Sintive, cette réédition est augmentée de fragments qu'avait conservés le fondateur des éditions Unes, d'inédits et d'une postface de l'auteur : on y apprend notamment comment était né cet ensemble. D'autres livres anciens ont été repris (1), le manuscrit des Voyages à Saint-Maur, longtemps resté dans un tiroir, a été édité cette année (chez Champ Vallon), et le lecteur peut maintenant suivre le parcours de ce poète qui s'est efforcé de restituer ce qu'est « la stupeur et l'incompréhension de vivre », comme l'écrit François Heusbourg dans sa préface.

 

   On pourrait lire bien des poèmes comme des aphorismes en les isolant, ainsi : « Nos mots ne sont que les préliminaires du silence », mais la concision ne vise pas à proposer une vérité et cet énoncé est lié à d'autres, tous se répondent et il n'y a rien de discontinu dans ce livre très homogène. La construction repose surtout sur la reprise de quelques motifs : le corps et sa difficulté à se situer dans l'espace. L'une des issues pour vivre son corps est de fuir dans le sommeil, et le rêve ; la relation du corps au réel est alors annulée, mais le réveil chaque fois rappelle la possibilité de la disparition définitive ; les mots qui, plus ou moins directement, évoquent la mort sont en effet abondants : chute, être emporté, se taire, s'effacer, mourir, sortie, absence, froid, silence, partir, vide, se tuer, etc. 

   Dans ce livre comme ceux qui suivent, le corps est un élément central, lié à l'absence, au vide («On s'agite parce que le vide nous entoure.) », et l'écriture tourne autour de ce qui apparaît énigme, la place du corps dans le monde des choses qui, lui, reste opaque et muet comme les pierres. Comme si le monde n'avait pas de présence suffisante, qu'il pouvait d'un seul coup s'annuler, d'où le sentiment  que les choses autour de soi peuvent s'évanouir : « C'est terrifiant de penser que l'on peut emporter le monde, juste en fermant les yeux. » et, ailleurs, « Bouge un tant soit peu, / et c'est un monde qui s'efface. » Rien ne peut être dit du corps, comme s'il était inatteignable, comme le visage, ce que figure l'image du mur comme miroir, qui ne renvoie rien. Il semble toujours opaque au point qu'il est difficile de se reconnaître « dans les reflets des vitrines ». Corps sans forme, que seuls les vêtements protègent, comme un sac, et quand la mort vient il se vide, retournant à quelque chose d'innommable, d'indistinct ; les mots ne suffisent pas pour le faire vivre, seulement aptes à décrire l'effondrement, « Toujours au bord de l'effondrement. . Au bord. ». Visage qui n'est là que « pour ne pas effrayer les autres. Pour cacher le trou dans lequel on vit » ; le vide toujours présent, autour de soi et en soi : Giovannoni écrit sa fascination devant un tableau de Nicolas de Staël, Les toits, qui donne à voir « le bord du vide ». Que reste-t-il ? Une extrême difficulté à se situer dans l'espace du dehors, autant qu'à vivre le dedans, dans l'isolement, sans pouvoir faire un mouvement suffisant vers l'autre, « Les mots n'ouvrent pas assez ».

   Au fil du temps Giovannoni a laissé la forme très brève des premiers textes, le travail de la langue s'est transformé, la prose alterne avec le poème, mais c'est toujours le corps et son espace qui demeurent au centre de tous les écrits et la certitude que l'« On vit toujours à côté ». Dans un texte récent, "Ce que l'immobile tient pour geste", poème écrit dans le livre consacré au peintre Pastor (Les apparitions de la matière, éditions Unes, 2013), est fortement marquée l'indécision quant à ce que peut être le moi : « On croit vivre toute sa vie avec soi-même / Alors que chacun de nos gestes / Est la demeure de ce qui ne peut être atteint. » C'est une indécision analogue que figurait le corps divisé ("Jean" et "Louis") dans S'emparer (2007). Est-il un lieu à trouver ? pour répondre on retourne au "peut-être" de Ce lieu que les pierres regardent : « Ce vide / que tu sens au fond de toi / peut-être / est-ce là / ton seul lieu ».

 

Jean-Louis Giovannoni, Les mots sont des vêtements endormis, éditions Unes, 2014.

 

 

______________________________

1. Dans Ce lieu que les pierres regardent, éditions Lettres vives, 2009.

09/09/2014

Emily Jane Brontë, Poèmes (1836-1846), traduction Pierre Leyris

Emily Jane Brontë,  Poèmes, Pierre Layris, amour, nuage, promenade, mort

            Viens-t’en avec moi

 

Viens-t’en avec moi

Il n’est plus que toi

Dont mon cœur puisse se réjouir ;

Nous aimions par les nuits d’hiver

Errer dans la neige :

Si nous renouvelions ces vieux plaisirs ?

Noires et folles, les nuées

Tachent d’ombre, là-haut, les terres élevées

Comme elles faisaient autrefois,

Et ne s’arrêtent que là-bas,

À l’horizon confusément amoncelées,

Tandis que les rayons de lune

Si prestement luisent et fuient

Qu’à peine pouvons-nous dire qu’ils ont souri.

 

Viens avec moi — viens te promener avec moi ;

Nous étions bien plus autrefois,

Mais la Mort nous a dérobés nos compagnons

Comme le Soleil la rosée ;

Oui, la Mort les a pris un à un, nous laissant

Tous deux seuls désormais ;

Aussi mes sentiments se voudraient-ils aux tiens

Nouer étroitement, n’ayant d’autre soutien.

 

 

« Non, ne m’appelle pas, cela ne saurait être ;

L’Amour serait-il si constant ?

La fleur de l’Amitié peut-elle dépérir

Pour revivre après de longs ans ?

Non, quand même le sol est humide de larmes

Et si belle qu’elle ait pu croître ;

Car la sève une fois tarie, son flux vital

Ne s’épanchera jamais plus :

Mieux encore que ne fait l’étroit cachot des morts

La Terre sépare le cœur des hommes. »

 

                                                          [Printemps 1844]

 

                   Come, walk with me

 

Come, walk with me ;

There only thee

To bless my spirit now ;

We used to love on winter nights

To wander throw the snow.

Can we not woo back old delights ?

The clouds rush dark and wild ;

They fleck with shade our mountain heights

The same as long ago,

And on the horizon rest at last

In looming masses piled ;

While moonbeams flash and fly so fast

We scarce can say they smiled.

 

Come, walk with me — come, walk with me ;

We were not once so few ;

But Death has stolen our company

As sunshine steals the dew :

He took them one by one, and we

are left, the only two ;

So closer would my feelings twine,

Because they have no stay but thine.

 

 

« Nay, call me not ; it may not be ;

Is human love so true ?

Can Friendship’s flower droop on for years

And then revive anew ?

No ; though the soil be wet with tears,

How fair soe’er it grew ;

The vital sap once perished

Will never flow again ;

And surer than that dwelling dread,

The narrow dungeon of the dead,

Time parts the hearts of men. »

 

                                                   [Spring 1844]

 

Emily Jane Brontë,  Poèmes (1836-1846), choisis

et traduits d’après la leçon des manuscrits par

Pierre Leyris, édition bilingue, Poésie / Gallimard,

1963, p. 144-147.

08/09/2014

Dante, La Divine comédie, L'Enfer, traduction de Jacqueline Risset

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                   En hommage à Jacqueline Risset

                            1936-4 septembre 2014

                     un extrait de sa traduction de Dante

 

                                   Chant I

 

   Au milieu du chemin de notre vie

je me retrouvai par une forêt obscure

car la voie droite était perdue.

   Ah dire ce qu'elle était est chose dure

cette forêt féroce et âpre et forte

qui ranime la peut dans la pensée !

   Elle est si amère que mort l'est à peine plus ;

mais pour parler du bien que j'y trouvai,

je dirai des autres choses que j'y ai vues.

   Je ne sais pas bien redire comment j'y entrai,

tant j'étais plein de sommeil en ce point

où j'abandonnai la vraie vie.

   Mais quand je fus venu au pied d'une colline

où finissait cette vallée

qui m'avait pénétré le cœur de peur,

   je regardai en haut et je vis ses épaules

vêtues déjà par les rayons de la planète

qui mène chacun droit par tous sentiers.

   Alors la peur se tint un peu tranquille,

qui dans le lac du cœur m'avait duré

la nuit que je passai si plein de peine.

[...]

 

   Nel mezzo del cammin di nostra vita

mi ritrovai per una selva oscura,

ché la diritta via era smarrita.

   Ahi quanto a dir qual era è cosa dura

esta selva selvaggia e aspra e forte

che nel pensier rinova la paura !

   Tant' è amara e poco è piu morte ;

ma per trattar del ben ch'i' vi trovai

dirò de l'altre cose ch'i' v'ho scorte.

   Io non so ben ridir com'i' v'intrai,

tant' era pien di sonno a quel punto

che la verace via abbandonnai.

   Ma poi ch'i' fui al piè d'un colle giunto,

la dove terminava quella valle

che m'avea di paura il cor compunto,

   guardai in alto e vidi le sue spalle

vestite già de' raggi del pianeta

che mena dritto altrui per ogne calle.

   Allor fu la paura un poco queta,

che nel lago del cor m'era durata

la notte ch'i' passai con tanta pieta.

Dante, La Divine comédie, L'Enfer, traduction et

notes de Jacqueline Risset, GF-Flammarion,

1992, p. 25 et 24.

07/09/2014

André Frénaud, Parmi les saisons de l'amour

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Les fils bleus du temps

 

Les fils bleus du temps

t'ont mêlée à mes tempes.,

toujours je me souviendrai

de ta chevelure.

 

Après l'amertume

tant d'autres pas vides,

loin par-delà l'oubli,

mort de tant de morts

si même vivant,

un éclat de ton œil clair

est monté dans mon regard,

toute l'ardeur de ta beauté

se répand même à voix basse

dans tous les jours de ma voix,

un signe épars dans le miroir transformé,

une douceur dans la confusion de mes songes,

une chaleur par les seins froids de ma nuit.

 

Je meurs de ma vie,

je n'ai pas fini.

Je te porterai encore,

mon feu amour.

 

André Frénaud, Parmi les saisons de l'amour, dans

Il n'y a pas de paradis, Poésie /Gallimard, 1967

[1962], p. 169.