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23/06/2017

Henri Thomas, La joie de cette vie

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J’écris, comme si écrire était mon unique moyen de vieillir sans douleur, et sans jouer un rôle dans les rouages.

 

J’ai l’impression d’appartenir à ma vie plus que ma vie ne m’appartienne, qu’il lui reste peu de choses à faire pour m’avoir tout à fait. Je ne lui échapperai pas — mais ce ne sera pas moi, cette vie qui m’a eu.

 

Si la mort est la solution du problème appelé la vie, nous ne comprenons pas plus le problème que la solution, et si nous pouvons constater cela, c’est grâce au langage, que nous ne comprenons pas davantage.

 

Henri Thomas, La joie de cette vie, Gallimard, 1992, p. 22, 25, 29.

 

22/06/2017

Christian Prigent, Chino aime le sport ; colloque Prigent : Trou(v)er sa langue

 

              Prigent.jpg

 

              Passion de Tom Simpson   

 

                Première station

 

Aux mines de Durham County (Haswell)

Le fils au Père a trouvé une sale mine

De pea soup bye be il se fait la belle :

À bécane on bronze mieux sa bobine.

 

                   Deuxième station

 

Débarque à Saint-Brieuc très maigre au COB

Le Baptiste est Papa Leroux il l’oint :

« Le pif pointu dur rosbif ira loin »

Jubile le coach le cul sur sa mob

 

                     Troisième station

 

Dans les campagnes d’Armorique Tom

Roule sur les eaux et derrière : aux pommes

Les Barrabas locaux ! au Tour ça biche :

Simpson premier Maillot jaune british !

[…]

 

Christian Prigent, Chino aime le sport, P.O.L,

2017, p. 42-43.

______________________________________________

 

Bénédicte Gorrillot et Fabrice Thumerel dir., Christian Prigent : trou(v)er sa langue 


Bénédicte Gorrillot et Fabrice Thumerel dir., Christian Prigent : trou(v)er sa langue. Avec des inédits de Christian Prigent (Actes du Colloque international de Cerisy), Paris, Hermann, collection "Littérature", mai 2017, 556 pages, 34 €,

                                                     Présentation

Depuis 1969 où il fait paraître son premier livre, La Belle Journée, Christian Prigent s’est fait un nom si bien que, quelques soixante deux livres plus tard et deux cents textes publiés hors volume, il est maintenant reconnu comme l’une des voix majeures de la création littéraire (notamment poétique) contemporaine des quarante dernières années. Aucun colloque ne lui avait été consacré en propre jusqu’à celui organisé en 2014 au Centre Culturel International de Cerisy-la-Salle. Ce volume a réparé ce manque et constitue par ce fait même un ouvrage totalement original et immédiatement charnière pour l’approche de ce créateur.

Ouvrage charnière, en effet, car animé par un double objectif. Il s’agissait d’abord, en 

rassemblant les meilleurs spécialistes de cet écrivain, de dresser une premier bilan sur les recherches déjà engagées, surtout à partir des années 1985-1990, et portant surquarante-cinq ans d’écriture, que la réflexion ait concerné Christian Prigent en tant qu’auteur d’une œuvre personnelle protéiforme expérimentant tous les domaines (poésie, essai, roman, théâtre, entretien, traduction, chronique journalistique, lecture de ses textes) et dont il a su déplacer les frontières, mais aussi en tant que revuiste passionnée, lié à un grand nombre de livraisons poétiques, théoriques, artistiques, et ayant lui-même co-fondé la revue d’avant-garde TXT (1969-1993), avec la volonté de démarquer un espace éditorial différentiel par rapport à Tel Quel. Le fil conducteur de la langue, tant ouvertement réfléchie par l’écrivain dans ses essais ou ses fictions, récits et poèmes, s’imposait. L’autre objectif était d’ouvrir de nouveaux champs de recherche et d’infléchir vers des nouvelles directions une réception qui jusqu’à présent était restée trop soumise à la force de théorisation auctoriale de Prigent et dont il n’est pas si facile de s’émanciper, tant les formulations sont solides – on pense au prisme des lectures maoïsto-lacano-Bakhtiniennes très développées par l’auteur dans ses essais réflexifs, en particulier d’avant 1990, et dont il s’émancipe lui-même progressivement depuis quelques années.

Ouvrage original donc : par la première collection aussi importante d’études consacrées l’auteur.

Mais ouvrage original aussi par sa facture plurivocale délibérée. En effet, les interventions d’écrivains – de l’auteur même et de ses amis de TXT présents au colloque – dialoguent avec les entretiens d’artistes (acteurs, cinéaste, peintre) et avec les interventions de journalistes et d’universitaires français et étrangers du monde entier (États-Unis, Japon, Brésil notamment), tous spécialistes du champ littéraire extrême contemporain, commentateurs de longue date de Christian Prigent ou voix critiques plus récents. Les genres sont mêlés (inédits d’écrivains, entretiens, essais et communications universitaires) comme les supports (textes, dessins, photogrammes) à l’image de la convivialité et de la mixité qui a été celle du colloque et qui transparaît à l’état vif, en particulier dans les « entretiens ».

 

Enfin cet ouvrage se distingue par l’implication forte de Christian Prigent, présent durant tout le colloque et à nouveau ici par les archives, textes et dessins inédits donnés en première publication.

 

                                 Table des matières

 

Avant-propos, par Bénédicte Gorrillot et Fabrice Thumerel

Bénédicte GORRILLOT : Pour ouvrir

Chapitre I Chanter en charabias (ou trou-vailler la faiblesse des formes)

Laurent FOURCAUT : Dum pendet filius : Peloter la langue pour se la farcir maternelle

Jean RENAUD : La matière syllabique

Tristan HORDÉ : Christian Prigent et le vers sens dessus dessous

Bénédicte GORRILLOT, Christian PRIGENT : Prigent/ Martial : trou(v)er le traduire

Marcelo JACQUES DE MORAES : Trou(v)er sa langue par la langue de l’autre : en traduisant Christian Prigent en brésilien

Jean-Pierre BOBILLOT : La « voix-de-l’écrit » : une spécificité médiopoétique ou Comment (de) la langu’ se colletant à/avec du réel trou(v)e à se manifester dans un mo(t)ment de réalité

Chapitre II. L'Affrontement au réel "des langues-en-corps"

Fabrice THUMEREL : Réel : point Prigent. (Le réalisme critique dans la « matière de Bretagne »)

Philippe BOUTIBONNES : Et hop ! Une, deux, trois, d’autres et toutes

Philippe MET : Porno-Prigent, ou la langue à la chatte

Jean-Claude PINSON : Éros cosmicomique

Éric CLÉMENS : La danse des morts du conteur

Chapitre III. "Le Bâti des langues" traversées


Dominique BRANCHER : Dégeler Rabelais. Mouches à viande, mouches à langue

Chantal LAPEYRE-DESMAISON : Ratages et merveilles : le geste baroque de Christian Prigent

Hugues MARCHAL : Une sente sinueuse et ardue : les sciences dans Les Enfances Chino

Éric AVOCAT : La démocratie poétique de Christian Prigent. Tumultes et mouvements divers à l’assemblée des mots

Nathalie QUINTANE : Prigent/Bataille et la « génération de 90 »

Olivier PENOT-LACASSAGNE : La fiction de la littérature

David CHRISTOFFEL : Les popottes à Cricri

Chapitre IV. De TXT à l’archive : l’interlocution contemporaine des langues-Prigent

Jean-Pierre VERHEGGEN : Le bien touillé (extraits de lettres de Christian Prigent à Jean-Pierre Verheggen, 1969/1989)    

Jacques DEMARCQ : « Prigentation d’Œuf-glotte »

Alain FRONTIER : Comment j’ai connu Christian Prigent

Christophe KANTCHEFF : Le trou de la critique. Sur la réception de l’œuvre de Christian Prigent dans la presse   

Typhaine GARNIER : L’écrivain aux archives ou le souci des traces

Jean-Marc BOURG, ÉRIC CLÉMENS : Comment parler le Prigent ?

Vanda BENES, Éric CLÉMENS : Pierrot mutin

Ginette LAVIGNE, Élisabeth CARDONNE-ARLYCK : Sur La Belle Journée

Christian Prigent : Journal. Décembre 2013/janvier 2014 (extraits)

Postface : fin des « actions » ?, par Bénédicte Gorrillot et Fabrice Thumerel

Bibliographie générale

Les auteurs

Table des illustrations

 

 

 

 

21/06/2017

Christophe Manon, Au nord du futur

                              Manonjpg.jpg

Nous n’étions rien il y avait

du silence en nous et nous

dansions dansions dressant nos désirs comme à l’assaut

de quelle falaise quelle enceinte quelle cime au

hasard n’obéissant à aucune loi aucun ordre nous enfantions

des bombes franchissions des portes allant de deuil en deuil au travers de la poussée du temps qui nous porte infailliblement

à l’échéance n’étant

que des hommes dépouillés

de ce que nous possédions encore de destin nous arpentions

les terres étrangères couverts

de nuit où étions-

nous nul ne le sait mais

comme il faisait sombre et comme

cependant nous vivions.

 

Christophe Manon, Au nord du futur, NOUS, 2016, p. 31.

 

 

 

20/06/2017

Jean-Pierre Chevais, Le temps que tombent les papillons : recension

 

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   Perros, dans ses Papiers collés, notait : « Les poètes écrivent mal. C’est leur charme. Si tout le monde écrivait comme Anatole France, lire ne serait plus et définitivement qu’une entreprise maussade. Ils écrivent mal, n’ayant qu’un obstacle mais cet obstacle impossible à franchir. Ils le retrouvent partout. C’est le mot. »1 Le mot, les mots, c’est le matériau de la poésie de Jean-Pierre Chevais.

   Le livre est divisé en six ensembles, et le premier est fondateur : un seul poème, qui s’ouvre par : « Maman a / vant elle / pelait les mots » ; si l’on pèle restent des pelures et, à travers les images des pelures utilisées comme bandages, je lis l’apprentissage de la langue, de la langue maternelle. La mère disparue, « les papillons a /lors ont / commencé » : vers sibyllins, comme l’est le titre, si l’on oublie que le papillon symbolise le changement ; dans l’usage, c’est la continuelle transformation des sens, non maîtrisable, et une absence de relation entre les mots et les choses : arbitraire analogue aux mouvements du papillon. Ou mots comme la poussière, ainsi chez Inger Christensen2,

 

quand la poussière

se lève un peu

elle dit que c’est

l’envol des pa

pillons du monde

moi quand je

souffle sur les mots

ça tient pas ça

bat des ailes

c’est bien la preuve

pas dur d’en at

trapper trois quatre

avant qu’ils ne re

tombent

 

   Et il faut ajouter avec Mahmoud Darwich que « la trace du papillon / ça s’efface pas ».

   Les mots sont bien un « obstacle impossible » et, en même temps, la condition pour la poésie de dire ce qui échappe au sens. Il est loisible de passer d’un mot à un autre, par exemple par l’étymologie ou par les jeux de ressemblance. Le nom de Ramuz évoque-t-il par le latin la branche, alors peut-on dire « Ramuz c’est /un endroit feuillu / ça fait drôle de / le voir avec / des feuilles autour / des feuilles avec / dessus des mots » ; le nom la Lucania venu de Carlo Levi (dans Le Christ s’est arrêté à Eboli), entraîne le mot "lucane", sans qu’il y ait dans la réalité un rapport quelconque entre le lieu et l’insecte. Voilà bien une leçon, « Les mots il faut / pas trop mettre / les doigts dessus », leçon que le poète ne suit évidemment pas.

   Un mot en appelle un autre et l’on peut aussi remonter dans le temps pour prendre en compte les mouvements de la langue ; est ainsi recopiée et datée la première forme de dégringoler, "desgringueler, 1595", ce qui suscite « je dévale (…) la gringole », jeu avec l’étymologie, puisque dé- indique bien dans le verbe le point de départ. Les liaisons qui s’établissent entre les mots sont complexes, d’autant plus que dans certains cas « il ne se passe rien » ; par ailleurs, la langue de l’écriture n’est plus aisément lue dans la mesure où, affirme le je, « j’/ écris dans / une langue / mi / morte ». L’affirmation paraît paradoxale, le vocabulaire employé appartenant, comme on dit, à un registre courant, et les constructions grammaticales mimant parfois ce que l’on attribue à l’oral, avec par exemple l’élision du ne de la négation (« ils aiment pas ») ou l’usage répété de ça. Mais les mots « fendent cassent » et les vers (rarement plus de trois syllabes) se déglinguent, jusqu’à ne pouvoir être articulés :

 

Je préfèrerais pas

tout

compte fait sur

vivre à

mon c

orps il est d

ans un é

tat

on me dit ç

a

(…)

  

   On (sans que l’on sache qui est ce "on") reproche par ailleurs au je ces vers trop courts, ce qui accuse démesurément la part du blanc dans la page ; la réponse introduit un autre aspect du livre, l’humour : « ça je sais / je n’ / arrive / pas ». Lorsque viennent dans un poème « bethsabée au bain » et « diane au bain », ce sont moins les allusions mythologiques qui importent que la possibilité, ensuite, d’écrire « tout tombe à l’eau » et de signaler que tout part « à vau-l’eau ». Jeu avec la culture, certes encore quand, dans une série de poèmes s’ouvrant par « Je préfèrerais pas », l’un d’entre eux se poursuit par « qu’on m’ap / pelle bartle /by » : il faut alors se souvenir du personnage de Melville et de son "I would prefer not to".

   Mais les allusions culturelles, si elles ont pour fonction de lier le poème à l’histoire, appartiennent surtout, me semble-t-il, au vaste réseau d’associations dont font partie les mots de la langue et qui ne peut être épuisé. Mots de la langue qui sont ancrés dans le temps, et de même les noms de personne : écrire des noms comme "Béatrice" ou "Bérénice", c’est encore évoquer des livres, c’est-à-dire des relations dans l’Histoire. L’épaisseur du temps rend difficile l’appréhension de ce que chacun a vécu, et s’il est malaisé d’écrire le rapport à l’autre — le je renonce à dire ce qu’est le vous —, il l’est tout autant de dire quoi que ce soit de soi, ce qu’exprime ici la perte du nom : le mot lui même disparaît dans son unité (« mon n / om ».

   On n’a fait que parcourir ce livre qui avance avec ses papillons en faisant comme si l’essentiel était de jouer avec les mots (la grammaire, le vocabulaire, les associations), avec le vers, avec le temps. On pourrait lire autrement, se préoccuper de la très forte composition de l’ensemble et de son contenu ; un aperçu : au premier poème isolé succède une séquence de 19 poèmes, puis de 5 commençant tous par « Je préfèrerais pas », ensuite on lit un ensemble identique pour la forme, en miroir, donc : 19 + 5 + 1. On découvre aussi dans un poème le père — mais ce n’est pas lui qui transmet la langue… Un livre réjouissant et qui donne à penser à ce qu’est notre relation aux mots, à l’autre.

Jean-Pierre Chevais, Le temps que tombent les papillons, Rehauts, 2017, 84 p., 13 €.

Cette note a été publiée sur Sitaudis le 26 mai 2017.

 

 

  1. Georges Perros, Papiers collés, Le Chemin/Gallimard, 1960, p. 80-81.
  2. Jean-Pierre Chevais a édité Inger Christensen (Herbe, Atelier La Feugraie, 1993)

19/06/2017

Madame de Staël, Corinne ou l'Italie

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                                     Chapitre II

 

   Voyager est, quoi qu’on en puisse dire, un des plus tristes plaisirs de la vie Lorsque vous vous trouvez bien dans quelque ville étrangère, c’est que vous commencez à vous y faire une patrie ; mais traverser des pays inconnus, entendre parler un langage que vous comprenez à peine, voir des visages humains sans relation avec votre passé et avec votre avenir, c’est de la solitude et de l’isolement sans repos et sans dignité ; car cet empressement, cette hâte pour arriver là où personne ne vous attend, cette agitation dont la curiosité est la seule cause, vous inspire peu d’estime avec vous-même, jusqu’au moment où les objets nouveaux deviennent un peu anciens, et créent autour de vous quelques doux liens de sentiment et d’habitude.

 

 

Madame de Staël, Corinne ou l’Italie, dans Œuvres, édition Catriona Seth, Gallimard/Pléiade, 2017, p. 1008-1009.

18/06/2017

Burns Singer (1928-1964), Sonnets pour un homme mourant

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                                     XXXII

 

Appelle ça comme tu veux, mais n’oublie pas

Que pour la première et dernière fois tu es

Dépassé par ton insatiable métaphore,

Pris en embuscade par les définitions que tu as préméditées.

La mort, telle que tu l’emploies, prend tout —

Le drame, les actes, la salle bondée, et la chambre

D’amis où quelqu’un est pleinement conscient

Des ressorts qui commandent l’intrigue.

N’oublie pas ça. Ça va encore revenir.

Après que les vers seront partis, ça continuera.

Bien que les mondes tournent, les morts y gisent immobiles.

N’oublie pas tes vacances en Espagne.

Ça aussi fait partie de la mort, et tu trouveras

Que chaque instant est devenu immuable.

 

Burns Singer, Sonnets pour un homme mourant, traduction de l’anglais

Anthony Hubbard et Patrick Maury, Obsidiane, 2017, p. 81.

17/06/2017

Cloître roman de Saint-Génis-les-Fontaines

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16/06/2017

Rémi Checchetto, Le gué

                                 Rémi-Checchetto-©-Michel-Durigneux.gif

                  Photo Michel Durigneux

 

Quand c’est qu’on a le nez dans le caniveau faut se percher et penser en haut de sa tête, là où c’est tout bien au sec, quand c’est qu’on est la tête dans le mur faut raisonner avec nos orteils, et quand c’est que les tuiles nous tombent sur la tête faut se la faire en autruche, c’est que c’est toute une gymnastique que nécessite la vie, toute une virtuose philosophie de sauterelle, et c’est pourquoi faut s’étirer les abattis en se gardant la souplesse tout en se huilant les méninges, faut se mettre du coton aux genoux des jambes et à ceux de la tête, avoir la pochette 36 feutres de toutes les couleurs chaudes pour quand la vie c’est dans les gris froids, et ne pas négliger de se frotter les idées jusqu’à se faire un petit feu avec ruses dans les braises, ou bien ne plus se sourire, ne plus grimacer, se bousculer, quitter le repli, ne plus tergiverser, s’avancer, ne plus se chercher de baume et ne plus se mettre de sparadraps, ne plus ajourner, trouver la colère, lâcher les brides, mettre un coup de pied dans l’infernal, multiplier les bonnes raisons, additionner les peurs et les disgrâces et en faire un grand tremblement au dehors

 

Rémi Checchetto, Le gué, Dernier Télégramme, 2017, p. 35.

La revue Europe

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La revue Europe, née en 1923, a sorti son numéro d’été (1058-1060) en juin, mais elle risque de disparaître : la présidente du Conseil régional d’Île-de-France, Valérie Pécresse, sans aucune justification, après l’avoir coupée en deux en 2016, a supprimé la subvention qui permettait à la revue de se maintenir. Europe n’est pas soutenue par un éditeur, il est nécessaire de l’aider à vivre.

Tristan Hordé

 

Communiqué de la revue :

 

ALERTE !

 

Un dispositif d’aide aux revues avait été mis en place par la Région Ile-de-France il y a une dizaine d’années. Ce dispositif vient d’être brutalement supprimé par Mme Valérie Pécresse, nouvelle présidente du Conseil régional. C’est un coup extrêmement violent porté à la revue Europe. Cette décision funeste a été prise en toute connaissance de ses conséquences. Elle menace aujourd’hui la continuité même d’une grande revue littéraire qui jouit d’une réputation internationale et qui a marqué l’aventure intellectuelle de notre pays depuis bientôt un siècle. C’est une atteinte grave à la liberté de création et de réflexion dont une revue comme Europe est un vecteur essentiel et un foyer permanent.

Nous lançons aujourd’hui un appel urgent aux amis et lecteurs de la revue en les invitant à nous apporter leur soutien. Même modeste, leur aide sera décisive et vitale.

Au demeurant, ce qui se joue ici relève peut-être aussi d’un enjeu de civilisation. Bien que nous soyons entrés dans un temps où les médias n’accordent plus au travail des revues qu’un intérêt parcimonieux, rien n’indique à nos yeux que dans un contexte nouveau, marqué à la fois par des mutations technologiques, économiques et culturelles, l’objet revue puisse être intrinsèquement frappé d’obsolescence. En fonction de l’angle de vue selon lequel on le considère, cet objet semble occuper tour à tour une position périphérique et centrale. Mais d’une certaine façon, il en est ainsi pour toute œuvre de l’esprit. Ce qui apparaît rétrospectivement comme essentiel est souvent passé inaperçu au moment de son émergence, ou a été perçu comme excentré ou marginal par nombre de contemporains. Cela semble d’autant plus vrai dans une époque caractérisée par une hypertrophie du présent de la consommation qui tend à enserrer l’existence humaine dans un régime de temporalité semblable à une succession de clips éphémères. L’emprise technologique et financière, dont la temporalité propre n’admet que la vitesse, la contraction des délais ou le retour rapide sur investissement, a profondément altéré le temps humain tel que nous l’avons connu jusqu’à une époque récente. Or une revue comme Europe entretient nécessairement une relation affective et mentale avec la longue durée. Son rythme propre ne peut que l’incliner à défaire les liens de servitude avec le concept d’actualité, quand celui-ci s’avère incapable de lier le temps au temps et se soumet aux valeurs conventionnelles d’une époque ou d’un milieu. À tout le moins le concept d’actualité ne peut-il être admis comme envahissante injonction, car ce qui fait l’âme d’une revue est aussi élan au-delà de soi comme au-delà d’une actualité qui serait oublieuse de la notion de présence. « Présence signifie attention, unique voie pour réaliser et se réaliser », écrivait Cristina Campo.

Espace de réflexion, de création et de débat, espace de découverte et de redécouverte, Europe doit poursuivre son chemin. Jusqu’ici, elle l’a poursuivi dans des conditions si frugales que ses lendemains auraient déjà été compromis sans une ardente volonté de garder le cœur à l’ouvrage, sans l’enthousiasme qui adoucit l’austérité matérielle, et sans le soutien fidèle de ses lecteurs. Car ce qui fait l’identité d’une revue, ce n’est peut-être pas seulement son équipe, son histoire, ses orientations, sa teneur. Ce sont aussi ses lecteurs. Face au désengagement total de la Région Île-de-France, eux seuls peuvent aujourd’hui aider la revue en lui apportant leur soutien — par un don ou en souscrivant un abonnement —, eux seuls sont les garants de son indépendance et de sa liberté, et grande est leur place dans nos pensées et nos remerciements.

Europe

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Je souscris un abonnement d’un an à Europe (75 €, chèque à l’ordre d’Europe)

Nom et prénom………………………………………………………………………………………………….

Adresse………………………………………………………………………………………………………………

……………………………………………………………………………………………………………………………

À retourner à : Revue Europe, 4 rue Marie-Rose 75014 Paris

Il est également possible de s’abonner sur notre site www.europe-revue.net

 

 

15/06/2017

James Joyce, Poèmes

                                         James-Joyce-book-of-the-w-007.jpg

               Seul

 

Les mailles d’or gris de la lune

Toute la nuit tissent un voile,

Les fanaux dans le lac dormant

Traînent des vrilles de cytise.

 

Les roseaux malicieux murmurent

Aux ténèbres un nom — son nom —

Et toute on âme est délice,

Mon âme défaille de honte.

 

James Joyce, Poèmes, traduction Jacques

Borel, Gallimard, 1967, p. 109.

14/06/2017

La revue EUROPE

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La revue Europe, née en 1923, a sorti son numéro d’été (1058-1060) en juin, mais elle risque de disparaître : la présidente du Conseil régional d’Île-de-France, Valérie Pécresse, sans aucune justification, après l’avoir coupée en deux en 2016, a supprimé la subvention qui permettait à la revue de se maintenir. Europe n’est pas soutenue par un éditeur, il est nécessaire de l’aider à vivre.

Tristan Hordé

 

Communiqué de la revue :

 

ALERTE !

 

Un dispositif d’aide aux revues avait été mis en place par la Région Ile-de-France il y a une dizaine d’années. Ce dispositif vient d’être brutalement supprimé par Mme Valérie Pécresse, nouvelle présidente du Conseil régional. C’est un coup extrêmement violent porté à la revue Europe. Cette décision funeste a été prise en toute connaissance de ses conséquences. Elle menace aujourd’hui la continuité même d’une grande revue littéraire qui jouit d’une réputation internationale et qui a marqué l’aventure intellectuelle de notre pays depuis bientôt un siècle. C’est une atteinte grave à la liberté de création et de réflexion dont une revue comme Europe est un vecteur essentiel et un foyer permanent.

Nous lançons aujourd’hui un appel urgent aux amis et lecteurs de la revue en les invitant à nous apporter leur soutien. Même modeste, leur aide sera décisive et vitale.

Au demeurant, ce qui se joue ici relève peut-être aussi d’un enjeu de civilisation. Bien que nous soyons entrés dans un temps où les médias n’accordent plus au travail des revues qu’un intérêt parcimonieux, rien n’indique à nos yeux que dans un contexte nouveau, marqué à la fois par des mutations technologiques, économiques et culturelles, l’objet revue puisse être intrinsèquement frappé d’obsolescence. En fonction de l’angle de vue selon lequel on le considère, cet objet semble occuper tour à tour une position périphérique et centrale. Mais d’une certaine façon, il en est ainsi pour toute œuvre de l’esprit. Ce qui apparaît rétrospectivement comme essentiel est souvent passé inaperçu au moment de son émergence, ou a été perçu comme excentré ou marginal par nombre de contemporains. Cela semble d’autant plus vrai dans une époque caractérisée par une hypertrophie du présent de la consommation qui tend à enserrer l’existence humaine dans un régime de temporalité semblable à une succession de clips éphémères. L’emprise technologique et financière, dont la temporalité propre n’admet que la vitesse, la contraction des délais ou le retour rapide sur investissement, a profondément altéré le temps humain tel que nous l’avons connu jusqu’à une époque récente. Or une revue comme Europe entretient nécessairement une relation affective et mentale avec la longue durée. Son rythme propre ne peut que l’incliner à défaire les liens de servitude avec le concept d’actualité, quand celui-ci s’avère incapable de lier le temps au temps et se soumet aux valeurs conventionnelles d’une époque ou d’un milieu. À tout le moins le concept d’actualité ne peut-il être admis comme envahissante injonction, car ce qui fait l’âme d’une revue est aussi élan au-delà de soi comme au-delà d’une actualité qui serait oublieuse de la notion de présence. « Présence signifie attention, unique voie pour réaliser et se réaliser », écrivait Cristina Campo.

Espace de réflexion, de création et de débat, espace de découverte et de redécouverte, Europe doit poursuivre son chemin. Jusqu’ici, elle l’a poursuivi dans des conditions si frugales que ses lendemains auraient déjà été compromis sans une ardente volonté de garder le cœur à l’ouvrage, sans l’enthousiasme qui adoucit l’austérité matérielle, et sans le soutien fidèle de ses lecteurs. Car ce qui fait l’identité d’une revue, ce n’est peut-être pas seulement son équipe, son histoire, ses orientations, sa teneur. Ce sont aussi ses lecteurs. Face au désengagement total de la Région Île-de-France, eux seuls peuvent aujourd’hui aider la revue en lui apportant leur soutien — par un don ou en souscrivant un abonnement —, eux seuls sont les garants de son indépendance et de sa liberté, et grande est leur place dans nos pensées et nos remerciements.

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13/06/2017

Christophe Manon, Au nord du futur

                                 Christophe Manon.jpg

                           Au milieu de la nuit, le jour

 

3.

à redire ou bien est-ce le murmure de la terre ondulant

 

sous l’averse ? Franchissant l’enceinte sacrée du temps et avançant en circonvolutions sur un chemin de traverse, suivant telle bifurcation, puis telle autre, puis revenant à un point qui n’est pas

 

exactement comme celui du départ, comme les émigrants, ils s’adonnent au mouvement et à l’errance, empruntant avec souplesse les méandres labyrinthiques du récit. Et cependant, l’amour est un éclat fugace que les mots ne font qu’effleurer. Il se manifeste par un flux d’intensité lorsque nous vibrons. J’entends

 

par là qu’il ne s’agit pas d’une disparition : quelque chose demeure et accompagne nos gestes et nos pensées, c’est pourquoi, parfois le cœur semble si lourd. Voici ce que démontre l’axiome de l’empathie qui se matérialise par un équilibre précaire et fragile à mesure

 

qu’il s’évapore provoquant des taches de hasard sombres et pensives, des frémissements syntaxiques, de légères vibrations dans les lignes de terre, des tremblements de l’atmosphère comme sous l’effet d’une chaleur intense. […]

 

Christophe Manon, Au nord du futur, NOUS, 2016, p. 49.

12/06/2017

Christian Prigent, Chino aime le sport

           

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         Zakopane et ses environs

                           (balade)

 

Ex cyclococo ex-maofooteux ex-pop’poète ex-

Épique opaque avant-gardiste ex-occupé par le sexe

 

Ex-(sous peu) tout dans ton âge sage ( ?) à peu de tifs plus d’os

Rhumatismeux vazy roule ce qui te reste de bosse

 

En touriste d’Europe aux anciens parapets politiques

Chu avec chouïa routard de « lutte/réforme/critique !) »

 

Et de Prague à neuf recolorée rococo carapate

En Mitteleuropa jusqu’aux queues de Tatras des Carpates

 

Brno >Slavkov (Austerlitz, sans soleil) > Ostrava (Moravie)

Vers l’éventrée si saccagée par l’industrie Silésie

 

[…]

 

Christian Prigent, Chino aime le sport, P. O. L, 2017, p. 133.

11/06/2017

Paul de Roux, Un rêve

                                        Paul de Roux.jpg

                                     Un rêve

 

   Cette nuit, j’ai fait un rêve. J’enseignais (moi, voyez-vous ça !). Dans une grande et claire salle de classe, je me frottais allègrement les mains tout en faisant mon cours, et je disais :

 

   « Mes chers enfants, vous êtes à l’âge où tout est possible encore. La vie est devant vous come un parchemin qui commence à peine à vous révéler ses premières lignes, aux belles lettrines enluminées. Ah ! combien sont-elles prometteuses, ces premières phrases ! Gardez-vous bien de les oublier, car vous ne les entendrez plus. » (D’émotion, je dus m’interrompre et me mouchai bruyamment.) « Prenez garde, mes bons enfants, que le parchemin ne se dévide bientôt si vite que vous ne vous retrouviez le poil blanc avant d’avoir saisi sa splendeur et compris tout son sens. » Ici, j’agitai maladroitement les bras, ne parvenant pas à trouver les mots que je me sentais le devoir d’adresser encore à mes auditeurs. Tout montrait, cependant, combien ceux-ci étaient dociles et bien disposés à mon égard.

[…]

 

Paul de Roux, Un rêve, le phare du cousseix, juin 2017, p. 3.

* on peut commander le texte de Paul de Roux aux éditions

(chèque de 10 € + 1 € frais d’envoi à l’ordre des éditions)

 

10/06/2017

Rehauts, n° 39

rehauts-n-39.jpg

 

   Connaissez-vous David Constantine ? Poète et nouvelliste, né en 1944, il est aussi traducteur de Hölderlin, Kleist, Brecht, de Michaux et Jaccottet ; on a pu lire en 1992 Sorlingues (La Dogana) dans une belle traduction de Yves Bichet et quelques poèmes, dans la revue en ligne Recours au poème grâce à Delia Morris et André Ughetto. Rien d’autre alors que l’œuvre compte plus d’une dizaine de titres. Rehauts, qui propose toujours en ouverture une traduction, en donne 12 poèmes, traduits par Perrine Chambon et Arnaud Baignot : c’est un choix varié qui va de l’observation d’un nuage et de rêverie devant une photographie au thème de la fenêtre miroir.

   Des peintures de Stéphanie Ferrat, dont on connaît par ailleurs les livres poèmes, accompagnent un long poème de Caroline Sagot Duvauroux, "au commencement longtemps déjà" ; on y retrouve, pour le dire vite, ce qu’elle poursuit depuis ses premiers écrits : questionner l’ordre de la langue dans ce qu’il a d’indécidable, d’ambigu et, en même temps, faire que la vie, le visible, soient toujours présents dans l’écriture, jamais comme représentation — on se souvient qu’elle écrivait que « Si la vision était lisible on cesserait d'écrire. »1 :

 

Un lac vert dans les yeux d’un homme. Deux

barques s’y croisent. Sur l’une, deux meurent de

honte. Sur l’autre, un peuple meurt d’espoir. Un

détroit de silence.

 

   Le numéro publie également des poèmes d’Étienne Faure ; on y reconnaît le ton mélancolique qui affleure dans plusieurs de ses recueils, mais ici sur un motif nouveau : le narrateur se souvient d’un amour perdu. Remémoration du temps passé, de la lecture commune de Trakl, solitude de la vie présente comme dans ce début du premier poème :

 

Je dors dans un caisson nommé chambre,

suis là-dedans

et meurs tous les jours sous le sceau du secret

puis vais en ville essaimer des paroles,

amorcer la joie toujours après la peine (…)

 

   On voudrait citer encore, au hasard dans ce riche numéro, Max de Carvalho ou les alexandrins rimés de William Cliff, qui poursuit l’exploration de son enfance, les poèmes de Stéphane Korvin et ceux de Bruno Grégoire, les souvenirs de Jacques Josse. On lira aussi les notes de lecture de Jacques Lèbre ; la première est consacrée au très beau livre d’Antoine Emaz, Limite (Tarabuste, 2016) la seconde permet de découvrir le poète danois Soren Ulrik Thomsen, traduit par Pierre Grouix (Les arbres ne rêvent sans doute pas de moi, Cheyne, 2016).

 

  1. dans Le livre d’El, d’où (Corti, 2012).

Rehauts, n° 39, mars 2017, 112 p., 13 €.

Cette note de lecture a été publiée dans Sitaudis le 5 mai 2017.