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25/05/2020

Samuel Beckett, Peste soit de l'horoscope

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là-bas

 

là-bas

surprenant

pour un être

si petit

jolis narcisses

armée de mars

alors en marche

 

puis là

puis là

 

puis de là

narcisses

encore

mars alors

en marche encore

surprenant

encore

pour un être

si petit

 

Samuel Beckett, Peste soit de l’horoscope,

traduction Édith Fournier,

éditions de Minuit, 2012, p. 37.

24/05/2020

Alexandre Castant, Mort d'Athanase Shurail

 

  

    alexandre castant,mort d’athanase shurail,métropolitain,suicide

                                                                                 Photo Florence Chevallier

                                         Métropolitain

 

Décidé à mettre fin à ses jours (en se jetant, aujourd’hui par exemple, sous la rame du métropolitain en bas de chez lui à la station La Muette), par ce qu’en finir avec soi-même est aussi raisonnable ou déraisonnable que de ne pas le faire, et que rien dans la vie n’est décidable ou indécidable ni visible ni invisible pour toujours, l’homme s’étonna à peine lorsque à dix mètres de lui — et tandis que certains usagers s’inquiétaient de sa présence, certes chorégraphique, mais anormalement proche du  bord du quai —, quand à dix mètres donc de son geste à venir et fatal aux yeux de tous et de lui-même, le métropolitain s’arrêta d’un coup, suite à une panne de courant comme il en arrive parfois.

 

Alexandre Castant, Mort d’Athanase Shurail, Tarabuste, 2019, p. 56.

23/05/2020

Robert Desnos, Domaine public

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                     Le paysage

 

J’avais rêvé d’aimer. J’aime encore mais l’amour

Ce n’est plus ce bouquet de lilas et de roses

Chargeant de leurs parfums la forêt où repose

Une flamme à l’issue de sentiers sans détours.

 

J’avais rêvé d’aimer. J’aime encore mais l’amour

Ce n’est plus cet orage où l’éclair superpose

Ses bûchers aux châteaux, déroute, superpose,

Illumine en fuyant l’adieu du carrefour,

 

C’est le silex en feu sous mon pas dans la nuit,

Le mot qu’aucun lexique au monde n’a traduit,

L’écume sur la mer, dans le ciel ce nuage.

 

A vieillir tout devient rigide et lumineux,

Des boulevards sans noms et des cordes sans nœuds.

Je me sens me roidir avec le paysage.

 

Robert Desnos, Domaine public, Gallimard, 1953, p. 391.

22/05/2020

Joseph Joubert, Carnets, II

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Conservons un peu d’ignorance, pour conserver un peu de modestie et de déférence à autrui.

 

Les subtilités modernes n’ont de la vogue que parce qu’on a oublié les subtilités anciennes.

 

Tous ceux qui écrivent ne font pas un ouvrage ni tous ceux qui parlent un discours.

 

Je, d’où, où, pour, comment ; c’est toute la philosophie : l’existence, l’origine, le lieu, la fin et les moyens ou les devoirs.

 

Joseph Joubert, Carnets II, Gallimard, 1994, p. 315, 325, 329, 338.

21/05/2020

Jacques Roubaud, Strophes reverdie

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49 Qui ne veut plus savoir ce qui se passe

 

Arrête ta mémoire

Personne ne viendra

Conclure cette histoire

Ni du cœur ni du bras

Tu ne tireras gloire

 

50 Plaine perdue

 

Je me suis élongué longtemps

Dans l’herbe arasée de la plaine

Au loin vont les collines molles

Tout ce que j’étais je l’étais

Mais tout ce qui viendra n’est rien

 

Jacques Roubaud, Strophes reverdie,

L'usage, 2019, p. 45.

20/05/2020

Des Pays Habitables, une nouvelle revue

Pays habitables, printemps 2020, "Naïveté Utopie exubérance"

Pour oublier un moment les temps mauvais que nous traversons, on se réjouit de la naissance d’une nouvelle revue papier, semestrielle. À son origine, Joël Cornuault, poète (Tes prairies tant et plus, 2019), traducteur notamment des américains Kenneth Rexroth, H. D. Thoreau, de l’anglais William Gilpin, essayiste (Élisée Reclus, André Breton, histoire du paysage), éditeur d’Élisée Reclus, est aussi libraire, et c’est la librairie La Brèche, à Vichy, qui édite Des PAYS HABITABLES — ces pays habitables que sont les livres...

Des PAYS HABITABLES se caractérise d’abord par la variété de son contenu ; proses et poèmes ne privilégient pas que notre époque, choisis de Bernard Palissy à Cécile Even, et divers éléments s’ajoutent aux textes. Un vers (« Un jour nous avons dit adieu au malheur ») de Jean Malrieu (1915-1976), poète aujourd’hui trop méconnu1, occupe une page ; dans un cadre, un extrait de Roméo et Juliette retient la tirade de Mercutio autour de la Reine Mab : pour Roméo ce sont des « riens », en effet, répond son ami, « je parle de rêves, ces enfants d’un cerveau en délire que peut seule engendrer l’hallucination », et l’on rapprochera cet extrait des deux collages (signés L’Ève cosmique), qui rappellent l’onirisme de Max Ernst, et de quatre dessins de Gabrielle Cornuault dans lesquels chaque fois apparaît un étrange poisson ; enfin, une image d’Épinal, "Le Monde renversé", est placée à la fin d’un texte de Malcom de Chazal — qui fut apprécié des surréalistes, et le lecteur n’est pas étonné de lire en quatrième de couverture un fragment du tract publicitaire d’André Breton pour l’ouverture de la galerie d’art baptisée Gradiva, « Aux confins de l’utopie et de la vérité, c’est-à-dire en pleine vie... », qui pourrait être ce qui guide la revue.

Le premier ensemble s’ouvre avec le fac-similé d’une lettre et en réunit cinq d’une jeune femme datées de 1845, la dernière de 1846  ; journaliste aux États-Unis, elle écrit à l’homme avec qui elle souhaiterait vivre ; dans une écriture sans aspérités, les lettres répètent le besoin d’un amour absolu et d’une complicité intellectuelle, ce que ne recherchait pas du tout son ami qui rompit sans répondre, d’où cette plainte finale : « J’ignore ce que vous aviez, ou avez, à l’esprit. Comme tout cela est anormal ! Tant d’ignorance et d’obscurité succédant à une si étroite communication (...) ». L’amour et l’amitié sont au cœur d’un court texte méconnu d’Élisée Reclus, publié en 1895, "La cité du bon accord" ; selon lui, les mouvements vers autrui s’expriment rarement faute de circonstances favorables, l’enthousiasme commun au cours d’un concert ou d’une réunion ne débouche sur rien, chacun partant de son côté ensuite ; or, affirme-t-il, « un travail commun, abordé passionnément, révèle ou suscite l’amitié entre les compagnons de labeur ». Aussi rêve-t-il d’une société où rien ne s’opposerait à l’expression et au développement de l’amitié — société transparente dans laquelle les amis possibles ne seraient plus des « amis inconnus »2. Rêvons avec lui...Il est encore, d’une manière bien différente, question d’amour dans le poème de Cécile Even, "Exaltation". Il débute par le trouble du corps, ce qui défait son unité et « désassemble » aussi les mots ; toutes les fonctions se transforment, le temps et l’espace ne sont plus perçus dans l’équilibre, mais cette « dépossession » est vécue comme une « liberté », parce qu’elle naît de « L’acte d’amour ».

En 1925, André Breton rendait hommage à Saint-Pol-Roux (1861-1940), voyant en lui un précurseur du mouvement moderne ; dans une brève et dense présentation ("Saint-Pol-Roux fils prodigue de l’avenir"), le poète Laurent Albarracin montre en quoi il l’est : par le caractère à la fois « idéaliste et matérialiste » de l’œuvre et donc de « l’intérêt de sa pensée poétique de n’être pas réductible à un antagonisme insoluble ».  Il y a le rêve d’un « poème total » dont, pour Saint-Pol-Roux, « les êtres et les choses sont les mots liminaires. On lit quelque chose de cette tentative dans les deux proses retenues, "L’œil goinfre" et "Madame la vie" : dans ce second texte, le spirituel (les livres) est présent dans la nature (le concret) : « Veux-tu savourer une pastorale ? penche-toi sur ce bercail. Une idylle ? prends ce hameau. Un madrigal ? choisis cette margelle où tel joli doit rencontrer telle jolie. [etc] ».

Comme ceux de son frère Wilhelm, les travaux d’Alexander von Humboldt (1769-1859) ont été importants dans l’histoire des sciences. Dans l’extrait donné ici des Travaux de la nature, il met en relation le vocabulaire d’une population avec l’espace dans lequel elle vit, avant de rendre compte d’observations à propos de la forêt amazonienne, des prédateurs comme le jaguar, des tribus considérées comme « sauvages » par les missionnaires parce qu’elles veulent « vivre dans l’indépendance ». Attentif à la vie foisonnante, l’explorateur géographe relève la variété des bruits de la nuit (singes, pécaris, cougars, tigres, oiseaux, etc.) et constate que « tout annonce un monde de forces organiques en activité ». On lit dans des extraits de Neige d’avril (à paraître) quelques poèmes de Julien Bosc, autre observateur attentif de la vie animale, ici des oiseaux, de l’hiver au printemps. Les oies sauvages passent et volent vers le Sud, ensuite pic-épeiche, mésanges variées, merle viennent se nourrir dans le petit jardin ; lui, derrière la fenêtre, laisse venir « la rêverie ou / disons / les léthargies fantômes », imagine des violences entre les mésanges (« façon mienne     d’envisager toujours le pire ») ou peut « se réjouir un moment » devant la beauté du plumage des rouges-gorges.

La lecture de la revue n’est pas achevée... Bernard Palissy propose la construction d’une forteresse en s’inspirant de l’habitat du pourpre, dans "L’ère cosmique" Malcolm de Chazal précise comment l’homme peut « sortir de lui-même » et ainsi connaître « l’ouverture » sur l’univers, Anne-Marie Beeckman emmène le lecteur dans "Le voyage de l’amibe" et dans quelques-unes de ses lectures...

On peut s’abonner pour 4 numéros, c’est-à-dire 2 ans : 45 €, lalibrairielabrechevichy@gmail.com ou www.pierre-mainard-editions.com

Des Pays habitables, printemps 2020, "Naïveté Utopie exubérance", éditions La Librairie La Brèche (Vichy), 84 p., 13 €. Cette recension a été publiée par Sitaudis le 


1 Son œuvre poétique a été rassemblée par Le Cherche Midi en 2004, Libre comme une maison en flammes et a suivi en 2007 une étude de Pierre Dhainaut, Jean Malrieu aux éditions des Vanneaux.
2 On pense aux poèmes de Supervielle réunis dans Les Amis inconnus (1934).


 

19/05/2020

Antoine Emaz, Personne

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Passants

 

loin sur le sable au matin

des passants qui semblaient

ressembler

 

passants

rien d’autre

 

mais assez pour lever zn tête

après leur passage

d’autres passés

que l’on poursuit de l’œil dedans

alors que l’espace est devant

vide

à nouveau

 

on ne sait comment faire

pour bloque rles deux yeux

dedans dehors

 

malgré tout l’effort

ça passe

 

trop poreux

 

revenir seulement aux vagues

leur calme lancinant fatigué

à marée base

leur énergie qui se replie

 

tirer dedans comme un drap

lourd d’écume et de sel

du ciel un peu aussi

et dans les plis

les êtres

passés

pas plus

des ombres

des bouts

[...]

 

Antoine Emaz, Personne, éditions

Unes, 2020, p. 21-23. 

© Photo Tristan Hordé, 2012

18/05/2020

Mona Ozouf, La Composition française, Retour sur une enfance bretonne,

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                            La Bretagne incarnée

 

Elle est le plus souvent debout, entre l’évier et le fourneau de la cuisine, la luche à café à la main, ajoutant ou ôtant une rondelle de fonte au gré des plats qu’elle prépare, tournant la pâte à crêpe, raclant du chocolat sur les tartines du « quatre heures », baignée dans la lumière d’ouest qui vient de la fenêtre. Je l’ai si souvent dessinée que l’image est nette : elle se tient aussi droite que l’arthrose le lui permet, enveloppée dans d’immuables jupes noires et jamais sans la coiffe. L’attacher est son premier geste du matin, bien avant l’éveil de la maisonnée : quelle honte, si le facteur venait à la surprendre « en cheveux » ! je ne la verrai ainsi que sur son lit d’agonisante. Son souci constant est la dignité — nul ne songerait du reste à la lui contester. Sa règle morale essentielle est de ne jamais se mettre dans une situation telle qu’elle puisse en avoir honte.

 

Mona Ozouf, La Composition française, Retour sur une enfance bretonne, Folio/Gallimard, 2019 (2009), p. 47.

17/05/2020

Georg Christoph Lichtenberg, Aphorismes

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Horreur du monde d’avant.

Le singe le plus parfait ne peut pas dessiner un singe, seul l’homme le peut, mais il n’y a que l’homme également qui tienne cela pour un privilège.

Aujourd’hui, j’ai permis au soleil de se lever plus vite que moi. 

En Cochinchine, lorsque quelqu’un dit doji (j’ai faim), les gens courent comme s’il y avait le feu pour lui apporter à manger. Dans bien des régions d’Allemagne, un besogneux pourrait dire j’ai faim, cela lui serait à peu près aussi utile que s’il disait doji.

 De nos jours, trois saillies et un mensonge font un écrivain.

 

Georg Christoph Lichtenberg, Aphorismes, traduction Marthe Robert, Denoël, 1985, p. 117, 118, 119, 121, 125.

16/05/2020

Mario Luzi, Pour le baptême de nos fragments

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Elle s’ouvrit, eau de roche

 

Elle s’ouvrit, eau de roche,

goutta, veine indécise

jusqu’à un gargouillis de source

sous le soleil qui l’incendie —

et voici qu’elle inonde

                                   les ruisseaux

de son ravinement

et l’arche de son rebond,

eau et feu, maintenant,

                                    et enfance

devenue langage

clair et sourd, changeant et éternel,

dents et barbe des prophètes

en ruisselant comme  stalactites et mousse

dans les âges arides,

                                   en des terres désertes

elle épandue à chaque baptême.

Avec elle autrefois j’ai fait mainte ripaille

mais sans rien dissiper : rien.

Ainsi parle la parole,

de cela témoigne le témoignage.

 

Mario Luzi, Pour le baptême de nos fragments, traduction

Philippe Renard et Bernard Simeone, Flammarion,

1987, p. 269.

15/05/2020

Ferdinando Camon, Figure humaine

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                          Figure humaine ou presque

 

Mon village est grand mais les maisons ne sont pas nombreuses et en dehors des routes et on ne se connaît pas entre nous et même les pêcheurs qui vivent dans le Sud où le fleuve ans digue déborde sur les champs et forme comme une mer avancée, ceux-là personne ne savait qu’ils existaient parce qu’ils ne s’étaient jamais montrés au grand jour et je les ai découverts au cours d’une de mes expéditions m’avançant sur les chemins où je n’allais pas d’habitude en effet je me dirigeais vers le nord en passant d’abord devant la ferme des Tojoni ceux qui ont une grande maison carrée et basse avec le toit en pyramide et au-dessus des tas de cheminées disposées curieusement par groupes et basses ou hautes comme des sentinelles fatiguées et il paraît impossible que chacune corresponde à un foyer ou à un poêle et peut-être qu’elles y correspondaient encore quand la maison était habitée par les comtes mais maintenant les comtes sont allés vivre à Montesalice et ils ont une villa au milieu des collines (...).

 Ferdinando Camon, Figure humaine, traduction Jean-Paul Manganaro avec la collaboration de Pierre Lespine, Gallimard, 1976, p. 11.

14/05/2020

Eugenio Montale, La Tourmente

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            Lumière hivernale

 

Lorsque je descendis du haut ciel de Palmyre

sur palmiers nains et propylées candis

et qu’à la gorge un étau m’avertir

que tu m’emporterais,

lorsque je descendis du ciel de l’Acropole

et trouvai, sur des  kilomètres, des corbeilles

de poulpes et de murènes

(ces dents, une scie

sur le cœur qui se serre),

lorsque j’abandonnai cette cime aux aurores

inhumaines pour le musée gélifié

— momies et scarabées — (tu pâlissais,

ma vie unique) et vins comparer lave

et jaspe, sable et soleil, fange

et divine argile —

                            à l’étincelle

qui jaillit, je fus neuf, et fait cendres.

 

Eugenio Montale, La Tourmente et autres poèmes,

Traduction Partice Angelini, Gallimard, 1966, p. 91.

13/05/2020

Salvatore Quasimodo, Poèmes

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           Élégie

 

Froide messagère de la nuit

tu es revenue limpide au balcon

des maisons ravagées

pour éclairer des tombes sans nom

et les restes abandonnés de la terre fumante.

Ci-gît notre songe. Solitaire

tu montes vers le Nord où toute chose

s’achemine sans lumière à sa mort,

et tu résistes.

 

Salvatore Quasimodo, Poèmes, traduction

Pericle Patocchi, Mercure de France, 1958, p. 58.

12/05/2020

Guido Ceronetti, Une poignée d'apparences

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                                   Leopardi et Kafka

 

L’exclusion du salut que Kafka rend plus redoutable, au moment où le piège se déclenche pour nous, n’annule pas la possibilité d’un salut comme explication du bien et du mal, de la vie et de sa destruction. C’est un salut amer et intellectuel, mais c’est l’ultime refuge de l’espérance messianique.

Kafka est un tapis fait de tous les fils et de toutes les couleurs du mystère et de la passion hébraïques, il est prophétique et talmudique, élection traditionnelle et décadence d’un ghetto proche de la démolition, victime expiatoire et tikva sioniste. C’est un tapis volant qui permet de retrouver, après le vol nocturne, le architectures familières de l’absolu métaphysique : bien que suspendues et flottantes, elles nous paraissent reposer, seules, sur un terrain sûr.

 

Guido Ceronetti, Une poignée d’apparences, traduction André Maugé, Albin Michel, 1988, p. 183.

 

11/05/2020

Caarlo Emilio Gadda, L'affreux pastis de la rue des merles

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     C'était une journée splendide, une de ces journées si superbement romaines qu'un fonctionnaire  de 8ème grade, fut-y su' l' point de s' propulser au 7ème, est capable d' sentir lui aussi, mais oui, un je n' sais quoi gigoter en son âme, un p' tit quèque chose qui ressemble assez au bonheur. Il avait l'impression, parole, d'aspirer d' l'ambroisie par les narines, d'en imbiber ses poumons. Et sul' travertin ou l' péperin d' chaque façade d'église, au faîte d'chaque colonne, ce poudroiement doré d'soleil déjà auréolé d'un carrousel de mouches. Et puis, c'est qu'il avait en tête tout un programme, l'Ingravallo. Car à Marino, y avait mieux que l'ambroisie ! "Chez Pippo", en effet, on trouvait un blanc homicide, un p'tit salopard d' quatre ans, couché dans certains biberons, un blanc qui aurait pu électriser, cinq ans plus tôt, le défunt cabinet Facta,  si la Facta factorum en quetion eût été à même d'en soupçonner l'existence. Sur les nerfs d'un molisan, en tout cas, il faisait office de café fort, avec, en plus, tout le bouquet, toutes les nuances d'un cru de grande classe, les témoignages et les constats modulés, lingo-palato,pharyngo-œsophagiques, d'une introduction dyonisiaque. Et qui sait, en s'en'oyant un ou deux d'ces 'odets derrière la cravate...

 Carlo Emilio Gadda, L'affreux pastis de la rue des merles, traduction Louis Bonalumi, Seuil, 1963, p. 49.