01/11/2014

Ambrose Bierce, Épigrammes, traduction par Thierry Gillybœuf

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"Le Paradis se trouve autour de nous dans notre prime enfance", et nos proches nous reprennent l'histoire quand nous grandissons.

 

"Où vas-tu ? demanda l'ange.

 — Je ne sais pas.

 — Et d'où biens-tu ?

 — Je ne sais pas.

— Mais qui es-tu ?

— Je ne sais pas.

— Alors tu es l'Homme. Veille à ne pas te retourner pour ne pas repasser par là d'où tu viens.

 

La mort n'est pas la fin : reste le litige sur l'héritage.

 

"Pourquoi pleures-tu ?

— Parce que ma femme est morte. Hélas ! Je ne la reverrai plus jamais !

— Ta femme ne te reverra plus jamais, et pourtant elle ne pleure pas".

 

On peut se savoir laid, mais il n'existe pas de miroir pour le comprendre.

 

La vie est une petite tache de lumière. Nous entrons, serrons une ou deux mains, et retournons chacun de notre côté dans les ténèbres. Le mystère est infiniment pathétique et pittoresque.

 

Ambrose Bierce, Épigrammes, traduction de l'anglais par Thierry Gillybœuf, allia, 2014, p. 31, 34, 38, 39, 43, 53.

 

 

31/10/2014

Dino Buzzati, Bestiaire magique

 

                  Les mouches

 

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    Une antique légende qui circulait chez les mouches disait ceci : Quand les villes de l'homme seront devenues tellement vôtres  et que cet homme vous sera soumis  et que la voix du grand peuple s'étendra d'un horizon à l'autre, alors ce sera le temps de l'orgueil et de la fornication mais, au beau milieu de ce triomphe, les armées étrangères surviendront pour tenter de vous exterminer ; et ce sera aussi le temps de la mort. Elles vous lanceront leur souffle et la moitié di grand peuple tombera aussi dru que tombe la pluie. Elles continueront de souffler et le reste du peuple tombera à son tour et le silence s'installera. Alors, ô mouches, c'en sera fini de votre règne.

   Mais ce n'était qu'une légende dont il ne convenait pas de s'effrayer. D'ailleurs les mouches n'y croyaient pas. Pas plus que n'y croyait l'inspecteur de la Salubrité publique des régions du Sud, le professeur Santi Liguori, homme de nature sceptique et fondamentalement pessimiste. Obtempérant aux ordres du gouvernement, il avait fait appliquer dans les villes et dans les bourgs les mesures prescrites pour l'élimination des insectes fâcheux. Sans aucune illusion toutefois. Au contraire, le dépérissement dû à l'âge et la renonciation à certains des rêves de sa jeunesse avaient provoqué en lui un fort ressentiment à l'encontre de la science qu'il était censé servir. Une joie amère le prenait même à la vue de la prolifération de ces bestioles qu'il aurait dû haïr, et dont il prenait en secret le parti. [...] Pendant ce temps, dans les cours de fermes, des nuées de mouches noires et visqueuses s'agglutinaient sur les petits enfants, formant de véritables grappes au bord de leurs paupières, se précipitaient sur le lait, sur la soupe, sur les bouteilles de vin, et on les sentait soudain entre ses dents pendant qu'on buvait, les mouches tourbillonnaient autour des mulets, des paysans, des curés, des femmes en couches. Du matin au soir, ce maudit bruissement. Point d'orgue de  la misère humaine.

[...]

Dino Buzzati, Bestiaire magique, traduit de l'italien par Michel Breitman, 10/18, 1997, p. 88-89.

30/10/2014

Georg Trakl, Œuvres complètes, traduction M. Petit & J.-. Schneider

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                     La tristesse

 

Quelle violence, bouche sombre,

Au-dedans de toi, forme faite

Des années d'automne,

Du calme d'or du soir ;

Un torrent au reflet verdâtre

Dans les cercle d'ombre

Des pins fracassés ;

Un village

Qui meurt pieusement en des images brunes.

 

Voici que bondissent les chevaux noirs

Sur le pâturage brumeux.

O soldats !

De la colline où mourant le soleil roule

Se déverse le sang rieur —

Sous les chênes

Sans voix ! Ô tristesse grondante

De l'armée, un casque étincelant

Est tombé en sonnant d'un front pourpre.

 

La nuit d'automne vient si fraîche,

Avec les étoiles s'illumine

Au-dessus des débris d'os humains

La moniale silencieuse.

 

Georg Trakl,  Œuvres complètes, traduites de l'allemand

par Marc Petit et Jean-Claude Schneider, Gallimard,

1972, p. 155.

29/10/2014

Oskar Pastior, Poèmepoèmes

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dans le poème-femme-au-foyer la femme au foyer refuse l'appellation de femme au foyer plus longtemps elle s'arroge le nom lilas ôte les cuivres du mur à partir de là met fin au conte va au concret se teint les cheveux en roux cuivré mais dans le cas présent ils deviennent lilas et elle malheureuse elle en est consciente et sort tant bien que mal de son état puis parle d'elle à la troisième personne parfois aussi à la seconde « lilas est un objet roux » ou « lilas tu te cuivres en lyrisme » lilas est consciente du danger métallique des biographies métaphoriques elle se lance dans une humeur roussie elle frotte les taches blafardes aux murs qui donnent l'impression qu'une femme au foyer ne serait qu'un vieux cadre pour motifs en cuivre

 

Oskar Pastior, Poèmepoèmes, traduction et postface d'Alain Jadot, préface de Christian Prigent, NOUS, 2013, p. 24.

28/10/2014

Luis Mizon, Corps du délit où se cache le temps

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tout est écrit par le corps

sans que la main droite sache

ce que fait la main gauche

le linge immaculé raconte

des histoires cryptées

 

près de la flamme

les taches deviennent visibles

on voit la trace de la machinerie

les effets spéciaux

 

la scène sombre du balcon

les aveux des amoureux

les hésitations des comédiens

les soupirs des jeunes poètes

les traces de l'amour et de la haine

 

l'oubli n'a rien effacé

 

Luis Mizon, Corps du délit où se cache le temps,

dessins de Philippe Hélénon, Æncrages

& Co, 2014, np.

 

 

27/10/2014

Jean-Patrice Courtois, Mélodie et jugement / Cyrano de Bergerac, Lettres

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   Les vacances soldées par permis carbone germinent toujours au gentil riant soleil d'octobre. Slogan saisonnier jamais n'imitera la nature, même foulée pieds sur sol à l'endroit exact. Des précipices de conférence totale font circuler des concepts d'humains qu'on déduira de géographies multiplicatrices d'engendrement d'enfermement aussi. La bascule des girotombes de pleine légalité va et vient avec allure de giclant barbouillant. Une rime plate désâme par mouvement perpétuel, bonne productivité, bonnes commandes, bonnes opérations matérielles fines et constrictures expulsées depuis un être qui n'a pas d'action d'abord et candidat à titre de lot universel. L'indiscernable vaut partout  trame faite : nous effrayer même par l'usage !  

 

                                                     *

 

   Codicille, vous voulez bien ? Sganarelle saute et hors sol choque les talons parce que le "Moine-bourru" appartient à la périlleuse distribution. Apostille dans le codicille : « Bourru » : adjectif non négligeable en soi / n'est pas de détermination légère / prudence / bien mesurer la chose / prudence devant le Bourru / car le Moine tord le cou aux passants aux alentours de Noël pour, probablement, marquer les esprits en plein dans le chrétien, aux avents, sûrement même pour ça, avec « cris effroyables » de lutin approximatif répertorié. « Fantôme » / cependant / assure le dictionnaire / mais fantôme utile « qu'on fait craindre au peuple ». Le poète Furetière réquisitionné bas de page compense ainsi l'absent « populace », resté variante dans une Lettre. Apostille dans l'apostille : accélérateur bloqué !Bandeau souillé claquant / balance à la diagonale fixe / notre paysage ? Justice des formes de vie /où êtes- / vous ? Êtes-vous ? / Description deuxième nécessaire, non suffisantes du même, vite plus vite / poches à / transfusion / phrases à / poche / — ou l'endormir ! Le dictionnaire venge les oubliées / les dépliées de terre à vide sautent en une fois ! Codicille à l'apostille dans l'apostille : nos vivats rénovants et amants vont aux significations rendues aux surfaces.

 

Jean-Patrice Courtois,  Mélodie et jugement / Cyrano de Bergerac, Lettres, éditions 1 : 1, 2013, p. 12 et 40.

26/10/2014

Gilles Jallet, Contre la lumière, Œuvres poétiques

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Partout nous voyageons depuis toujours

et nous sommes fourvoyés à cause de la certitude

que cela donne une ressemblance entre les lieux,

 

d'exister partout ailleurs que là où nous vivons,

sous un ciel vide, abandonné, la terre

creusée de trous noirs et la langue, elle aussi,

 

portant les stigmates de ceux qui disparurent

sans voir la mort. Ainsi partent-ils tous

emportant avec eux le secret de leurs paroles

 

et cette parole aujourd'hui nous manque :

c'est pourquoi nous n'avons plus de pays,

plus de ciel, plus de chez moi à regarder.

 

Gilles Jallet, Contre la lumière, Œuvres poétiques, La

Rumeur libre, 2014, p. 155.

 

25/10/2014

Paul Auster, Dans la tourmente, dans Disparitions

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En mémoire de moi

 

Simplement m'être arrêté.

 

Comme si je pouvais commencer

là où ma voix s'est arrêtée, moi-même

le son d'un mot

 

que je ne peux prononcer.

 

Tant de silence

à faire naître

dans cette chair pensive, battement

de tambour des mots

au-dedans, tant de mots

 

perdus dans le vaste monde

au-dedans de moi, et de ce fait avoir compris

que malgré moi

 

je suis là.

 

Comme si c'était le monde.

 

Paul Auster, Dans la tourmente, dans Disparitions, traduit

par Danièle Robert, Babel, 2008 (éditions Unes/ActesSud, 1994), p. 158.

24/10/2014

Jacques Moulin, Portique, Dessins d'Ann Loubert

 

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   Portique : il s'agit de l'appareil de levage qui, sur des montants mobiles, permet de déplacer de lourdes charges... Dans ces cinq poèmes autour du portique, Jacques Moulin a abandonné jardins et oiseaux1) pour les quais des ports, les marchandises en conteneurs descendues des navires ou qui les rejoignent. Cependant, grâce à l'homonymie, apparaissent un instant les grues cendrées à côté des grues métalliques ; celles-ci, comme les oiseaux, cris(ss)ent par les poulies, appelant le grincement des mots, et toutes deux, de fer ou de chair, ont bec et cou et « même grégarité ». Mais l'une demeure dans la boue des quais quand l'autre s'élève dans le ciel pour migrer. C'est à un autre oiseau, l'albatros (« Il y a de l'albatros en lui »), que peut faire penser le portique, par sa taille et l'apparente maladresse de ses mouvements et c'est pourquoi, à son propos, Jacques Moulin reprend en partie un vers de Baudelaire, « Ses ailes de géant l'empêchent de sombrer ». Enfin, le bruit des poulies, les déplacements sur le quai du portique entraînent un nouveau rapprochement, cette fois entre métal et mouette : l'on entend « leur cri rauque dans le silence du poème. »  

   Parallèlement à l'opposition entre l'espace quasi immobile du travail des hommes et celui du déplacement des oiseaux, est construite une opposition temporelle par renvoi à Zénon, fondateur du stoïcisme : mot issu d'un mot grec signifiant "portique" — Zénon, selon la tradition, enseignait sous un portique —, et le philosophe, comme l'engin de levage fait grincer les poulies, a fait « grincer » les mots. Par ailleurs, le portique lève sur le quai de lourdes charges qui disparaissent vite de la vue, comme s'il s'en emparait pour les dévorer : il évoque ainsi le Minotaure ou le dragon, figures mythologiques des temps anciens. C'est à l'espace méditerranéen que renvoie encore le portique par sa forme, qui ressemble aux « colonnes grecques et arcs romains réunis » ; comme eux, il est voué à la destruction et à l'oubli ; il deviendra ruine et fait songer aux « ruines des portiques de Palmyre ».

    Une autre relation analogique s'établit, cette fois entre les mouvements sur les quais, portique, grues, marchandises, et le poème qui se construit. L'appareil semble chercher les conteneurs comme on cherche les mots du poème — ou l'inverse ; le déplacement des boîtes s'opère et les quais se vident : métamorphose comme celle des mots qui ont trouvé leur place sur la page, ainsi « le poète est pontier portiqueur passeur de mots ». Un autre glissement peut s'observer du conteneur, « forme fixe », au poème et, de même que le conteneur est posé pour un temps sur le quai par le portique, le poème « pose des mots ».

   Le lien le plus étroit entre portique et poème est peut-être celui du travail. Tous les mouvements sur les quais sont ceux des engins conduits par les hommes, « Tout ça trafique manœuvre s'empile », conteneurs avec leurs marchandises qui ont circulé sur les mers et maintenant amas sur le port, comme des rochers que bougerait un invisible Sisyphe. Quant au poète, Jacques Moulin l'assimile au palonnier et, alors que le « port est polyglotte », lui « cherche sa langue » ; les marchandises représentent le travail de transformation des choses du monde, incessant, et le poème s'efforce de restituer ce qu'est ce mouvement ; « C'est dans l'appui au quai qu'on parcourt le monde et reçoit son message », et qu'on peut tenter de le transmettre. La transmission, ici, évite très souvent l'ordre d'une syntaxe sage — sujet verbe complément... — : les choses sont là et sont nommées simplement nommées, au lecteur de les imaginer, « Bassins de mer au couchant mirages d'abbayes en mélancolie » ... À leur manière, les dessins d'Ann Loubert donnent à voir les mouvements sur les quais en laissant sa place à la rêverie.

  Jacques Moulin, Portique, Dessins d'Ann Loubert, L'Atelier contemporain, 2014, 62 p., 10 €.

Recension publiée dans Sitaudis le 21 octobre

____________________________

(1) Voir récemment À vol d'oiseaux (2013), Comme un bruit de jardin (2014).

23/10/2014

Ambrose Bierce, Épigrammes, traduit par Thierry Gillybœuf

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"Immoral" : tel est le jugement du bœuf dans son étable devant l'agneau qui gambade.

 

C'est vrai que l'homme ne connaît pas la femme. Mais la femme non plus.

 

Si vous voulez passer pour grand auprès de vos contemporains, ne le soyez pas beaucoup plus qu'eux.

 

Le premier homme que vous croiserez est un imbécile. Si vous pensez le contraire, interrogez-le et il vous le prouvera.

 

Une patte de lapin peut vous porter chance, mais elle ne l'a pas portée au lapin.

 

Laissons celui qui voudrait redoubler chacune de ses expériences jacasser sur la valeur de la vie.

 

Un auteur populaire est quelqu'un qui écrit ce que pense le peuple. Le génie les invite à penser autre chose.

 

 

Ambrose Bierce, Épigrammes, traduit par Thierry Gillybœuf, éditions Allia, 2014, p. 7, 7, 11, 13, 14, 20,

22/10/2014

Norma Cole, Avis de faits et de méfaits, traduction Jean Daive

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Méfaits

 

1

Quatre oiseaux bruns

voltigent dans le faux

poivrier

 

conscient de

la brume moi et

dehors     quand

 

commence

le passé ?

 

2

La nuit

imaginer ne pas

 

résoudre cela puis

son propre lit surveillé

le second état

 

même l'espace ne

se répète

 

More facts

 

1

Four brown birds

fly up into the false

pepper tree

 

conscious of

mist myself and

outside—when

 

does the past

begin?

 

2

The night's

to imagine not

 

salve it then

home bed checks

second state

 

even space does

not repeat

 

Norma Cole, Avis de faits et de méfaits,

présenté et traduit par Jean Daive,

Corti, 2014, p. 100-103.

21/10/2014

Bartolo Cattafi, Mars et ses ides

Bartolo Cattafi, Mars et ses ides, pierre, mouvement, gris, mélancolie

Une pierre

 

Un geste de courage

lancé dans le vent

une pierre roulant lentement tout au long de son trajet

qui dans sa plénitude se reconnaît

et admire ses arêtes

puis émerge comme un marbre depuis la mêlée

ton front

blanc prend peur

inerte défaite poussiéreuse

tombée à tes pieds

mais retentissante

après t'avoir touché.

 

Gris

 

Dans ce temps dans ce gris

j'ouvre la porte

j'y entre aisément

comme une goutte dans la mer

mon visage est gris

comme les vêtements qui couvrent

le gris de mon corps

mon âme se montre

aux fenêtres des yeux

avec une part de gris

puisque le reste est encore

charbon non consumé.

 

Bartolo Cattafi, Mars et ses ides, traduit de l'italien par

Philippe di Meo, Héros Limite, 2014, p. 13, 53.

20/10/2014

Jean Frémon, Silhouettes

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                           Une journée de R. W.

 

La passion de servir. Être un autre. Manquer de respect au premier venu. Ne pas conclure. Bêcher le jardin. Trier des pois, tourner de la ficelle, coller des sacs de papier. Prendre une ou deux résolutions. Remettre son départ au lendemain. Un même amour pour le provisoire et l'éternel. Suivre la courbe des nuages dans la vitre, une herbe dans la bouche. Cet épi rétif dans les cheveux. Brusquer une décision. L'incompréhension générale est votre  liberté. Ne pas en faire une règle. Une fin sans histoire, longtemps préparée. Je vous lègue mon chapeau.

 

                                   Abschied

 

Un foulard de laine en cache-nez. Le bonjour donné à la ronde. L'haleine en nuage devant soi. Le crissement de la neige sous les pas. Peu de barrières aujourd'hui, peu de retenue. Le ciel très haut que traverse, de gauche à droite, un corbeau.

Une résolution. Poings serrés dans les poches. Suivre la pente, s'en écarter doucement. L'air froid aspiré profond. Une sorte d'asymptote.

 

Jean Frémon, Silhouettes, dessins de Nicola de Maria, éditions Unes, 1991, p. 39 et 41.

19/10/2014

Henri Michaux, Poteaux d'angle

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        Pour le trentième anniversaire de la mort de Henri Michaux,

                                      le 19 octobre 1984 

 

   Celui qui a cru être ne fut qu'une orientation. Dans une autre perspective sa vie est nulle.

   La révélation qu'ils n'étaient qu'un personnage (on le sait par nombre de biographies) anéantissait les saints. Le diable, pensaient-ils, avec la permission du ciel et en punition de leur orgueil, leur infligeait cette souffrance. Ainsi appelaient-ils leur lucidité abominable.

   L'autre lucidité soudain manquait. Elles s'excluent.

 

   Que de gènes insatisfaits en tous, en chacun !

   Et toi aussi, tu pouvais être autre, tu pouvais même être quelconque et... l'accepter.

   De quel être t'es-tu mis à être ?

 

 

   Communiquer ? toi aussi tu voudrais communiquer ?

   Communiquer quoi ? tes remblais ? — la même erreur toujours. Vos remblais les uns les autres ?

   Tu n'es pas encore assez intime avec toi, malheureux, pour avoir à communiquer.

 

Henri Michaux, Poteaux d'angle, dans  Œuvres complètes, III, édition établie par Raymond Bellour avec Ysé Tran, Pléiade, Gallimard, 2004, p. 1064-1065.

 

                                Les craquements

 

   À l'expiration de mon enfance, je m'enlisai dans un marais. Des aboiements éclataient partout. « Tu ne les entendrais pas si bien si tu n'étais toi-même prêt à aboyer. Aboie donc. » Mais je ne pus.

   Des années passèrent, après lesquelles j'aboutis à une terre plus ferme. Des craquements s'y firent entendre, partout des craquements, et j'eusse voulu craquer moi aussi, mais ce n'est pas le bruit de la chair.

   Je ne puis quand même pas sangloter, pensais-je, moi qui suis devenu presque un homme.

   Ces craquements durèrent vingt ans et de tout partait craquement. Les aboiements aussi s'entendaient de plus en plus furieux. Alors je me mis à rire, car je n'avais plus d'espoir et tous les aboiements étaient dans mon rire et aussi beaucoup de craquements. Ainsi, quoique désespéré, j'étais également satisfait.

   Mais les aboiements ne cessaient, ni non plus les craquements et il ne fallait pas que mon rire s'interrompît, quoiqu'il fît mal souvent, à cause qu'il fallait y mettre trop de choses pour qu'il satisfît vraiment.

   Ainsi, les années s'écoulaient en ce siècle mauvais. Elles s'écoulent encore...

 

 

Henri Michaux, Épreuves exorcismes, dans Œuvres complètes I,  édition établie par Raymond Bellour, avec Ysé Tran, Pléiade, Gallimard, 1998, p. 781-782.

 

18/10/2014

Giorgio Manganelli, Dall'inferno (Depuis l'enfer)

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   Long et flexible corps, serpentin, désossé, apte à glisser entre les doigts d'un astucieux sectateur qui poursuit pour réséquer ; visqueuse peau qui retient une main, livide pour figer de préhensibles chélates, scintillante, afin d'aveugler et dépouiller d'imprudentes paupières. Du cuir d'ailes se détache du buste, parce que voltigeur, en bonds prolongés et lents je passe d'arbre en arbre, de branche en branche ; je puis brièvement faire halte entre ciel et terre, pour lorgner la toile de fond, alentour, vers le haut ennemi ocellé, le diable, souverain putatif de l'ici-bas. Puis, élastiquement, je m'élance pour élire domicile dans une anfractuosité d'arbre faux, ou de roche de théâtre. Je suis reptile, écureuil, rat, taupe, couleuvre, ichneumon, scorpion, chauve-souris, amphisbène ; mais de tous-là, j'ai des choses que d'autres de leur espèce ne connaissent point ; ailes de taupe et regard de chauve-souris, en tant que rat je vole, couleuvre, je creuse des galeries au cœur de la terre. J'ai peur. Les fictions qui se pressent alentour, la fausse forêt, la complexe et sage astuce des vrombissements, des claquements, manifestement élaborés par les mains d'un alchimiste inepte ne me rassurent pas, mieux, m'alarment, comme indice d'invasion calculée et glacée, ruse intentionnelle pour me capturer et manipuler ma plurale nature, me décomposer, me corrompre et me défaire. Inlassables, mes yeux tournent et fixent, je rampe, j'oblique de lieu en lieu, d'ombre en ombre ; ma longue langue goûte les vénéneux engins que je redoute ; si les arbres sont des fictions, ils peuvent être des menaces, des pièges, de divines tromperies. Un insecte frémissant bourdonne, multiplie les pulsations de mes innombrables cœurs, je puis me décomposer en divers animaux en fuite, chacun est capable de méditer, de retrouver le vestige de lui-même, où s'évanouit le péril. Si une ombre change, je prends subitement mon envol. Je scrute, tente de langue, de queue. J'ai peur. Je vois que des formes de terreur jaillissent de mon corps, et que je fais ce que j'ai engendré ; mais ici-bas chacun engendre ses propres erreurs privées. Je fuis avec art, habile et subtil, avocassier, mais cela ne suffit pas : je dois m'interroger sur la chute de la lune. Je n'ignore pas que j'ai été lune.

 

Giorgio Manganelli, Dall'inferno (Depuis l'enfer), traduit par Philippe Di Meo, Denoël, 1985, p. 62-64.