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03/02/2023

Antoine Emaz, Calme

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au fond  

c’est plus simple qu’en surface

 

il ne reste presque

que du silence

 

on a tout l’espace

 pour laisser filer

quelques étoiles pâles

 

fixer deux ou trois mots qui luisent

balises qui tremblent

lampes tempête

 

et tout le sombre n’est plus vide

plutôt nuit plaid

châle bleu noir

autour sans angles

 

quand tout se tait

sauf la vie son bruit faible

d’eau qui court

ou de cœur

 

le poème ne voudrait pas dire autre chose

 

Antoine Emaz, Calme, Faï fioc, 2016, np

02/02/2023

Antoine Emaz, Plaie

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laisser aller la tête dans le jardin

ce matin

il y a l’air libre et bleu

il y a l’envie

de laisser filer

dans les couleurs du jardin

se perdre

s’évacuer

se dissoudre

 

comme se laver

dans le vert

 

on y arrivera

 

on le sait maintenant

on y arrivera

quoi qu’il arrive

 

on a repris pied assez

même si

on n’est pas à l’abri

 

Antoine Emaz, Plaie, Tarabuste,

2009, p. 138.

Photo T. Hordé

01/02/2023

Antoine Emaz, De peu

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Bleu très bleu

 

dans le ciel sans fin d’œil

toute histoire engouffrée

rien

quasi lisse vaste couleur quelle

espèce de bleu

sans honte

tant il est sans mémoire

 

              *

 

ciel plein ciel

sans anges

 

on rêve leurs battements d ‘ailes

leurs bruits de mouettes folles

d’envol

 

alors qu’on veut seulement des mots

pour ici

sous l’aplat de l’été

 

Antoine Emaz, De peu, Tarabuste,

2014, p. 269.

31/01/2023

Antoine Emaz, De l'air

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dans la lumière brute

et le jaune des jonquilles

on est où ?

 

ricochets des mots

sur l’eau de tête

le temps

la masse tranquille d’un dimanche

océan c’est trop dire

plutôt mare étang borné

par la fin de semaine

étier

 

on ferait mieux

de s’atteler

à la semaine qui vient

 

Antoine Emaz, De l’air, Le dé bleu,

2006, p. 62.

30/01/2023

Novalis, Les disciples à Saïs

Novalis, Les disciples à Saïs, traduction Maurice Maeterlinck

I

Les hommes marchent par des chemins divers. Qui les suit et les compare verra naître d’étranges figures ; figures qui semblent appartenir à cette grande écriture chiffrée qu’on rencontre partout : sur les ailes, sur la coque des œufs, dans les nuages, dans la neige, dans les cristaux, dans les formes des rues, dans les eaux congelées, à l’intérieur et à l’extérieur des montagnes, des plantes, des animaux, des hommes, dans les clartés du ciel, sur les disques de verre et de poix lorsqu’on les frotte et qu’on les attouche ; dans les limailles qui entourent l’aimant et dans les étranges conjonctures du hasard…On y pressent la clef de cette écriture singulière et sa grammaire’ ; mais ce pressentiment ne veut pas se fixer dans une forme et se refuse à devenir la clef suprême.

 

Novalis, Les disciples à Saïs, traduction Maurice Maeterlinck, dans Les Romantiques allemands, I, Pléiade/Gallimard, 1966, p. 347.

29/01/2023

Basho Seigneur ermite, l’Intégrale de haïkus

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Jardin d’hiver —

minces comme un fil, la lune

et le chant des grillons qui survivent

 

Ce corbeau

pourquoi pat-il en ville

à la fin de l’année ?

 

Tous ces villageois

seraient-ils les descendants

des gardiens de fleurs ?

 

Es-tu un papillon

ou suis-je Tchouand-tseu

rêvant d’un papillon ?

 

Tourne-toi de ce côté !

je suis également seul

dans le soir d’automne

Basho Seigneur ermite, édition  bilingue par Makoto Kemmoku et Dominique Chipot, La Table ronde, 2012, p. 241, 244, 249, 259, 253

28/01/2023

Basho Seigneur ermite

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Lune éclatante —

je tourne autour de l’étang

toute la nuit

 

Impossible de dormir

dans la nuit le bruit d’une jarre

brisée par le gel

 

Première neige —

jusqu’à ployer

les feuilles de narcisse

 

Parmi les feuilles

des cerisiers en fleur

un nid de cigogne

 

Dormir ivre

sur les graviers

fleuris d’œillets 

Basho, Seigneur ermite, l’Intégrale des haïkus,

édition bilingue par Makoto Kemmoku et

Dominique Chipot, La Table ronde, 2012,

p.133, 134, 135, 139, 143.

27/01/2023

Basho Seigneur ermite, l’Intégrale de haïkus

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Bruyante grêle —

mon vieux corps

comme les vieilles feuilles d’un chêne

 

 

La mer sombre dans la nuit —

les cris des canards

vaguement blancs

 

Réveille-toi, réveille-toi,

je veux devenir ton ami

papillon endormi !

 

Sur le chemin montagneux

une violette me fascine

sans raison

 

Quelques papillons

leurs ombres voltigent

sur les champs 

 

Basho, Seigneur ermite, l’Intégrale des haïkus,

édition bilingue par Makoto Kemmoku et

Dominique Chipot, La Table ronde, 2012,

p. 96, 112, 113, 121, 123.

26/01/2023

Basho Seigneur ermite

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Espérant le chant du coucou,

j’entends les cris

du marchand de légumes.

 

L’automne est venu —

sur l’oreiller

le vent me salue.

 

Sous une couverture de gelée,

un enfant abandonné

sur un matelas de vent.

 

Regagnant la côte

sur une feuille, le petit insecte

où dort -il ?

 

Basho, Seigneur ermite, l’Intégrale des haïkus,

édition bilingue par Makoto Kemmoku et

Dominique Chipot, La Table ronde, 2012, p. 64, 66, 69, 79.

25/01/2023

Étienne Jodelle, Comme un qui s’est perdu dans la forêt profonde, Sonnets

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Sonnet sur les beautés d’une autre

 

Son poil tout hérissé et bien long le visage,

Les deux yeux écaillés et un nez tout puant

La bouche bien fendue, par où va dégoutant

Une certaine humeur sentant le vieux fromage ;

Velue par le corps comme un monstre sauvage.

Le tétin avalé, graissé d’huile et d’onguent

L’aisselle du venin va toujours coulant ;

L’estomac enfoncé, le ventre plat et large ;

En descendant plus bas, un trou sanglant on voit,

De peaux moites autour, un landi qui paroit

De chancre revêtu, de farcins plein les bords ;

Les cuisses de Gigot et les jambes tremblantes

Pleines d’ulcères, loups, de mulets et de fentes :

Au reste elle se dit belle par tout le corps.

 

Étienne Jodelle, Comme un qui s’est perdu dans la forêt

profonde, Sonnets, édition Agnès Rees, Préface Florence Delay,

Poésie/Gallimard, 2023, p.97

24/01/2023

Jodelle

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               Sonnet  XLIII

 

Je ne suis de ceux-là que tu m’as dit se plaindre,

Que leur Dame jamais ne leur donne martel :

Vu l’âme véhémente, un dur martel m’est tel,

Qu’il peut plus à la mort qu’à l’amour me contraindre.

S’il peut donc l’amour avec ma vie éteindre,

En tout amour je chasse un poison si mortel,

Humble et petit, pourrais-je en moi tel mal empraindre ?

Mais las ! d’avoir peur d’être en ton cœur effacé,

Craindre qu’un Delta double en chiffre* entrelacé,

Ne soit plus pour mon nom, craindre qu’en ton absence

Tu ne me fasses plus tes lettres recevoir,

Ce n’est pas un martel, c’est d’amour le devoir,

Qui montre en froide peur ardente révérence.

 

Étienne Jodelle, Comme un qui s’est perdu dans la forêt

profonde, Sonnets, édition Agnès Rees, Préface Florence Delay,

Poésie/Gallimard, 2023, p. 75.

 

*Le chiffre désigne le nom d’une personne

23/01/2023

Étienne Jodelle, Comme un qui s’est perdu dans la forêt profonde, Sonnets

Étienne Jodelle, Comme un qui s’est perdu dans la forêt  profonde, Sonnets

 

Sonnet XXX

 

Comme un qui s’est perdu dans la forêt profonde

Loin de chemin, d’orée, et d’adresse, et de gens ;

Comme un qui en la mer grosse d’horribles vents,

Se voit presque engloutir des grands vagues de l’onde ;

Comme un qui erre aux champs, lorsque la nuit au monde

Ravit toute clarté, j’avais perdu longtemps

Voie, route, et lumière, et presque avec le sens,

Perdu longtemps l’objet, où plus mon heur se fonde.

Mais quand on voit (ayant ces maux fini leur tour)

Aux bois, en mer, aux champs, le bout, le port, le jour,

Ce bien présent plus grand que son mal on vient croire.

Moi donc qui ai tout tel en votre absence été,

J’oublie en revoyant votre heureuse clarté,

Forêt, tourmente, et nuit, longue, orageuse, et noire.

 

Étienne Jodelle, Comme un qui s’est perdu dans la forêt

profonde, Sonnets, édition Agnès Rees, Préface Florence Delay,

Poésie/Gallimard, 2023, p. 62.

22/01/2023

Étienne Jodelle, Comme un qui s’est perdu dans la forêt profonde, Sonnets

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                   Sonnet XLII

 

Je me trouve et me perds, je m’assure et m’effroie,

En ma mort je revis, je vois sans penser voir,

Car tu as d’éclairer et d’obscurcir pouvoir,

Mais tout orage noir de rouge éclair flamboie.

Mon front qui cache et montre tristesse, joie,

Le silence parlant, l’ignorance au savoir,

Témoigne mon hautain et humble devoir,

Tel est tout cœur, qu’espoir et désespoir guerroie.

Fier en ma honte et plein de frisson chaleureux,

Blâmant, louant, fuyant, cherchant, l’art amoureux,

Demi-brut, demi-dieu je suis devant ta face,

Quand d’un œil favorable et rigoureux, je croi,

Au retour tu me vois, moi las ! qui ne suis moi

Ô clairvoyant aveugle, ô amour, flamme et glace !

 

Étienne Jodelle, Comme un qui s’est perdu dans la forêt

profonde, Sonnets, édition Agnès Rees, Préface Florence Delay,

Poésie/Gallimard, 2023, p. 74.

21/01/2023

Étienne Jodelle, Comme un qui s’est perdu dans la forêt profonde, Sonnets

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                      Sonnet II

 

Des astres, des forêts, et d’Achéron l’honneur,

Diane, au Monde haut, moyen et bas préside,

Et ses chevaux, ses chiens, ses Euménides guide,

Pour éclairer, chasser, donner mort et horreur.

Tel est le lustre grand, la chasse, et la frayeur

Qu’on sent sous ta beauté claire, prompte, homicide,

Que le haut Jupiter, Phébus, et Pluton cuide,

Son foudre moins pouvoir, son arc, et sa terreur.

Ta beauté par ses rais, par son rets, par la crainte

Rend l’âme éprise, prise et, au martyre étreinte.

Luis-moi, prends-moi, tiens-moi, mais hélas ne me perds

Des flambants, forts, et griefs, feux, filets, et encombres,

Lune, Diane, Hécate, aux cieux, terre, et enfers

Ornant, quêtant, gênant, nos Dieux, nous, et nos ombres.

 

Étienne Jodelle, Comme un qui s’est perdu dans la forêt

profonde, Sonnets, édition Agnès Rees, Préface Florence Delay,

Poésie/Gallimard, 2023, p. 34.

20/01/2023

Malcolm Lowry, Pour l'amour de mourir

 

                  Le passé

 

Comme une vieille échelle pourrie

Qu’on a jeté d’une scierie désaffectée

Et qui flotte, émergeant seulement par le haut,

Tandis que, tout imprégné d’eau, le reste baigne,

Rongé par les tarets, encroûté de bernacles

Et de moules accrochées en papillotes bleues ;

Puante, alourdie d’algues et de ces curieux êtres

Qui vivent de la mort et de la marée basse,

Route vermiculée, en proie à l’helminthiase :

Telle est ma conscience.

De temps en temps, je la sèche au soleil,

Je l’appuie (contre rien du tout,

Puisqu’elle ne monte nulle part) ;

Mais je la garde, on ne sait jamais, ça peut servir.

Qui sait si elle n’est pas récupérable,

Si on ne pourrait pas la radouber un peu ?

Et chaque nuit sans raison ma cervelle

Monte et descend les barreaux de l’échelle. 

Malcom Lowry, Pour l’amour de mourir, traduction de J.-M. Lucchioni, préface de Bernard Noël, éditions de La Différence, 1976, p. 97.