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04/10/2020

Jacques Roubaud, Les animaux de personne

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Le Coati Sociable

 

Dans la cordillère des Andes

Au fond des grandes forêts

Vont les Coatis en bandes

En grognant dans les fourrés

 

Ils grognent ils grognent ils grognent

Sans jamais se séparer

Ils grognent ils grognent ils grognent

Pleins de sociabilité.

 

On entend jusqu’en Islande

On entend jusqu’en Corée,

Zélande, Nouvelle-Zélande,

Hollande, Courlande, Irlande,

Ostende, Mende, Marmande,

Tende, Villesséquelande,

Samarkand, Chamarande,

Jutland, Betchouanaland,

Jusqu’au département des Landes,

Du fond des grandes forêts

De la cordillère des Andes

Les grands Coatis grogner.

 

Ils grognent ils grognent ils grognent

Sans jamais se séparer

Ils grognent ils grognent ils grognent

Pleins de sociabilité.

 

Jacques Roubaud, Les animaux de

personne, Seghers, 1991, p. 52.

17/09/2020

Laurent Albarracin, Sonnets de contrebande

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Prendre une clochette pour de l’argent content

N’est certes pas commettre une bien grande erreur.

Il est parfois plus de vérité dans un leurre

Si l’on prend celui-ci pour midi au cadran,

 

Car il faut bercer les illusions qui nous bernent,

C’est le meilleur moyen de les circonvenir.

Et dans le but de ne pas trop con devenir,

Vidons nos vessies pour éclairer nos lanternes.

 

Tomber dans le panneau miraculeusement

Arrive à qui est naïf délibérément.

Cela survient quand le mot fait fourcher la chose

 

Et que bifide elle se darde et se regarde

En chien de faïence, stupéfaite, hagarde,

Elle correspond quand à soi-même s’oppose.

 

Laurent Albarracin, Sonnets de contrebande, dans

Place de la Sorbonne, n° 8, mai 2018, p. 46.

13/07/2020

Ambrose Bierce (1842-1914), Dictionnaire du diable

        Ambrose Bierce, Dictionnaire du diable, traduction Jacques Papy, humour, critique sociale

Homme. Animal si profondément plongé dans la contemplation extatique de ce qu’il croit être, qu’il en oublie totalement ce qu’il devrait être. Son occupation principale consiste à exterminer les autres animaux et ceux de son espèce qui, nonobstant, se multiple avec tant de rapidité qu’elle infeste toutes les parties habitables du globe, et même le Canada.

Journal (intime). Procès-verbal quotidien de la partie de notre existence que nous pouvons nous raconter sans rougir.

Labeur. Un des procédés par lesquels A gagne des biens pour B.

Mausolée. La dernière et la plus ridicule folie des riches.

Non-Américain. Pervers, intolérable, païen.

 

Ambrose Bierce, Dictionnaire du diable, traduction Jacques Papy, Nouvel Office d’édition, 1964, p. 115, 132, 135, 149, 160.

12/07/2020

Ambrose Bierce (1842-1914), Dictionnaire du diable

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Foi. Croyance, sans l’appui d’aucune preuve, en ce que raconte quelqu’un, sans en rien connaître, au sujet de choses sans parallèle.

Grammaire. Système de trappes préparées sous les pieds d’un autodidacte, le long du chemin qu’il parcourt pour parvenir à la distinction. 

Humilité. Attitude mentale qu’il convient de prendre et que l’on prend d’habitude en présence de la richesse ou du pouvoir. Particulièrement séante à un employé lorsqu’il s’adresse à son employeur.

Impiété. Votre irrespect à l’égard de mon dieu.

Intimité. Rapports dans lesquels deux imbéciles sont providentiellement entraînés pour leur destruction mutuelle.

 

Ambrose Bierce, Dictionnaire du diable, traduction Jacques Papy, Nouvel Office d’édition, 1964, p. 98, 108, 117, 120, 139.

30/06/2020

Jean Tardieu, Un mot pour un autre

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Le coco du bla-bla

 

Foin des chichis, flonflons et tralalas

Et des pioupious dur le dos des dadas ?

 

Loin des cancans, des bouis-bouis, des zozos,

Ce grand ding-ding faisant du du fla-fla

Et fi du fric : c’était un zigoto !

 

Il a fait couic. Le gaga eu tic-tac

(Zon sur le pif, patatras et crac-crac !),

Dans son dodo lui serra le kiki.

 

Mais les gogos, les nians-nians, les zazous

Pour son bla-bla ne feront plus hou-hou

La Renommée lui fait kili-kili.

 

Jean Tardieu, Un mot pour un autre, dans Œuvres,

édition J.-Y. Debreuille, Quarto / Gallimard,

2003, p. 423.

21/12/2019

Jules Renard, Journal, 1887-1910

                                     jules renard,journal 1887-1910,écriture,talent,humour

Je n’écris pas trop mal, parce que je ne me risque jamais.

 Il a du talent ou n’en a pas selon qu’on est bien ou mal avec lui. Tout n’est que sympathie ou antipathie.

 Brute : pas de cervelle, du cervelas.

 Il a perdu une jambe en 70 : il a gardé l’autre pour la prochaine guerre.

 Un rhume de cerveau fait bien plus souffrir qu’une idée.

 

Jules Renard, Journal 1887-1910, Pléiade / Gallimard, 1965, p. 1018, 1018, 1018, 1023,1018, 1025.

24/06/2019

Anne Parian, Les Granules bleus

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(…) un mammifère, aussi petit soit-il, peut toujours nous rappeler la mère qui peut-être nous allaita, et cela ne laisse que peu d’entre nous indifférents, particulièrement pas dans l’élaboration des moyens de l’occire. Contre la crainte d’un possible attachement, on préfère pour lui des moyens rapides, silencieux, aveugles ; empoisonnement, noyade, étouffement, quant à l’inverse on aurait mieux joui des effets de la cruauté par un engagement plus entier et plus incisif.

   Ainsi pour la souris, et différemment pour le rat plus gros, les moyens sont variés mais visent surtout à éviter la reproduction, car la mère est envahissante et peut potentiellement envahir et s’étendre et peupler sans limite le réduit même où nous ptétendions demeurer le plus tranquillement possible, aussi longtemps qu’il faudrait pour l’oublier, ne plus s’en tenir à ce qu’elle dirait, à la promesse qu’entre ce que l’on dit et ce que l’on fait, ce que l’on ferait, ce que l’on voudrait faire, ce que l’on pourrait faire, ce que l’on devrait faire, ce que l’on saurait faire, ce qu’il y aurait à faire, il y aurait un lien indéfectible. Ne plus tenir au lien entre dire et faire, entre ce que l’on voudrait dire, ce que l’on pourrait dire, ce que l’on saurait dire, ce que l’on aurait à dire, ce que l’on ferait dire, et ce que l’on ferait. Ce que l’on promet que l’on ne peut tenir, il n’y a pas d’autre moyen de le faire, je le sais.

 

Anne Parian, Les Granules bleux, P.O.L, 2019, p. 12-13.

12/05/2019

René de Obaldia, Innocentines

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Dimanche

 

Charlotte

Fait de la compote.

 

Bertrand

Suce des harengs.

 

Cunégonde

Se teint en blonde.

 

Épaminondas

Cire ses godasses

 

Thérèse

Souffle sur la braise.

 

Léon

Peint des potirons.

 

Brigitte

S’agite, s’agite.

 

Adhémar

Dit qu’il en a marre.

 

La pendule

Fabrique des virgules.

 

Et moi dans tout cha ?

Et moi dans tout cha ?

 

Moi, ze ne bouze pas

Sur ma langue z’ai un chat.

 

René de Obaldia, Innocentines,

Grasset, 1989, p. 81-82.

26/02/2019

Louis Scutenaire, Mes inscriptions

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C’est toujours de mots que l’on se paie, que l’on paie, que l’on est payé.

 

Affirmer est hasardeux. Gardez-vous donc de nier.

 

La science et l’ignorance, voilà deux prisons.

 

N’est-ce pas que l’on retrouve facilement ce que l’on fuit ?

 

La Révolution est une aventure merveilleuse pour ceux qui peuvent y gagner quelque chose.

 

Louis Scutenaire, Mes inscriptions, éditions Labor, 1990, p. 239, 239, 244, 246, 250.

 

18/12/2018

Charles-Albert Cingria, Bois sec bois vert

 

                             

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Hippolyte Hippocampe

 

_ Vite, vite, fuyons ! c’est épouvantable. Mais d’abord apprenez que votre père est vivant. Il était sur ses côtes, comme on dit, assistant pour la troisième fois à ce feu d’artifice qui se tire annuellement au mois du Chien, lorsqu’il fut en effet pêché à la ligne. Les grandes clameurs et les accords de harpes et d’hydraules qui célébrèrent cette prise jetèrent une telle épouvante chez celui qui l’accompagnait que s’étant vite sauvé, il n’a pu rapporter que la moitié de l’histoire. Voulez-vous l’autre ? Elle est banale. Tout le monde plus ou moins l’avait prévue. Le superbe poids de votre père joint à l’efficacité d’une danse qui, à la lueur de mille lanternes ornant le quai faisait luire toutes ces écailles en raison de ce faible fil. Longtemps sucé dans une clinique, il vient de rendre son hameçon. Déjà il est ici. La reine cent fois dépitée, et qui n’a de souffle que pour la haine, lui a fait mille récits mensongers. Comprenez qu’elle vous accuse d’avoir voulu lui faire violence. N’essayez pas de vous disculper. C’est inutile. Fuyons !

 

Charles-Albert Cingria, Bois sec bois vert, L’imaginaire / Gallimard, 1983, p. 80.

 

08/12/2018

Thomas de Quincey, De l'Assassinat considéré comme un des Beaux-Arts

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Conférence

Messieurs,

J’ai eu l’honneur d’être désigné par votre comité pour la tâche ardue de prononcer la conférence Williams sur l’Assassinat considéré comme un des Beaux-Arts, tâche qui aurait pu être assez aisée voici trois ou quatre siècles, au temps où cet at était peu compris et où peu de grands modèles en avaient été montrés ; mais à notre époque, où des chefs d’œuvre de perfection ont été exécutés par des professionnels, le public s’attendra évidemment à trouver dans le style de la critique qui s’y applique un progrès qui leur correspondra quelque peu. Pratique et théorie doivent avancer pari passu. Les gens commencent à voir qu’il entre dans la composition d’un beau meurtre quelque chose de plus que deux imbéciles — l’un assassinant, l’autre assassiné —, un couteau, une bourse, une ruelle obscure. Le dessein d’ensemble, messieurs, le groupement, le clair-obscur, la poésie, le sentiment sont maintenant tenus pour indispensables dans les tentatives de cette nature.

 

Thomas de Quincey, De l’Assassinat considéré comme un des Beaux-Arts, traduction Pierre Leyris, dans Œuvres, édition Pascal Aquien, Pléiade/Gallimard, 2011, p. 1239.

06/12/2018

Raymond Queneau, Un rude hiver

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   Les Chinois avançaient précédés par deux sergents de ville.

Pour voir ça, les mercantis sortirent de leurs souks avec des yeux en bille et le clapet ouvert. Des moutards galopaient le long du cortège en criant : les Chinacos, les Chinacos. Aux fenêtres se tendirent des cous, sur les balcons apparurent des curieux. Un tram remonta la file asiatique, et ses occupants, au dernier stade la coagulation, interpellèrent les défilants en des langues variées et en termes insultants.

(…)

  Derrière les deux flics marchaient primo deux Chinois ayant sans doute quelque autorité sur leurs compatriotes, secundo un Chinois porteur d’un parasol jaune, tertio un Chinois porteur d’un objet également jaune  formé de deux ellipsoïdes enfilés sur un bâton selon leur plus grand axe, quarto un Chinois porteur d’un drapeau chinois pourvu de toutes ses bandes, quinto un Chinois porteur d’un drapeau également dans la même condition, sexto un Chinois frappant sue une plaque de fer, septimo un contorsionniste chinois habillé de jaune et agrémenté d’une barbe postiche, octavo un Chinois également vêtu de jaune et frappant l’une contre l’autre deux longues lattes de bois, nono un Chinois porteur d’un objet qui pour la population européenne présente ne pouvait faire figure que de canne à pêche et decimo une centaine de Chinois parmi lesquels se trouvaient des porteurs de petits drapeaux français.

Raymond Queneau, Un rude hiver, Gallimard, 1939, p. 7-9.

12/11/2018

Victor Hugo, Choses vues

 

1848

 

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Égalité, traduction en langue politique du mot envie.

 

Académie française. Quarante exemplaires des armoiries de Bourges.

[Les armoiries de Bourges portaient trois moutons en leur centre]

 

On m’a dit : « Fermez cette porte ! Vous voyez bien que n’importe qui ou n’importe quoi peut entrer : un coup de vent, une femme… »

Je me suis recueilli un instant. « N’importe qui ou n’importe quoi ? » ai-je pensé. Alors je me suis tourné vers celui qui me donnait ce sonseil et j’ai dit : »Ne fermez pas cette porte. » Et j’ai ajouté : « Entrez ! »

 

 Victor Hugo, Choses vues, Quarto / Gallimard, 2002, p. 488, 490, 493.

05/07/2018

Nathalie Quintane, Cours sur les goitres

 

                         nathalie quintane,cours sur les goitres,humour

                                 Cours sur les goitres

 

 C'est un cours sur les goitres (goïteurs, en anglais. Ils peuvent prendre par deux, côte à côte, ou de chaque côté du cou. Ce sont des poches flasques. Départ directement depuis le menton, sous le menton. Accompagnés d'autres signes, imlantation des cheveux, intelligence limitée. Qu'est-ce qu'une intelligence limitée, par exemple, on ne finit pas ses phrases, etc. Pas de possibilité de goitre dans la nuque. Il y aura toujours quelqu'un pour vous dire qu'il a vu un goitre dans une nuque — mais c'était un œuf. Le goitre, c'est par devant. Ne serait-ce pas parce qu'on a pris l'habitude de faire des portraits de face ? Il n'y a guère qu'un médecin pour photographier n homme de dos. Quantité de chair, de gras, suffisante, donc devant de préférence. Le col roulé n'est d'aucun secours. On se dit : plus tard, quand ma chair pendra en fanons, je mettrai un col roulé, noir — mais là, c'est trop énorme, perdu d'avance. Ils couchent entre eux, dégénèrent, ça donne des goitres ; bref, l'histoire de l'humanité (avec cette propension à exagérer qu'on a quand on fait cours, pour faire passer la pilule). Le Christ, les deux larrons, droite, gauche. Qui sera goitreux ? Pas le Christ, nous sommes d'accord. Je placerai ma main devant ou je crèverai les yeux de mon interlocuteur : il n'y a pas trente-six solutions. L'oral rolère peu les nuance. Ou alors il faudrait avoir une mémoire considérable, se souvenir d'un texte entendu la veille au mot près, pouvoir reconstituer le début dun paragraphe de vongt lignes, etc., ce qui est tout à fait impossible, mais on peut en entretenir la nostalgie. 

[...]

Nathalie Quintane, Cours sur les goitres, dansNioquesn° 11, La Fabrique éditions, octobre 2012, p. 135.

21/11/2017

Daniel Biga, Octobre, Journal suivi d'un entretien avec l'auteur

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Mardi 29 — Dans une laitue cueillie à Saint-Martin il y a deux ou trois semaines nous avions trouvé un minuscule escargot encore transparent. Couple stérile nous décidâmes de l’élever dans notre foyer… Dans un grand bocal nous essayâmes de lui aménager une domaine confortable et personnalisé : au fond des cailloux et une motte de sa terre natale où nous appliquâmes quelques herbes Voilà pour le logis… Pour la nourriture une ou deux feuilles de salade toujours renouvelées Cependant par esprit de contradiction d’aventure ou pour toute autre raison notre enfant limaçon était souvent en balade hors du bocal Plusieurs fois nous le trouvâmes sur la table dans l’évier ou dans le compotier blotti au creux d’une pomme C’était dangereux : en prenant un fruit il était si facile de l’écraser sans même s’en apercevoir ! Une fois même après avoir vidé les ordures je le retrouvai collé à la paroi du seau Il revenait de loin ! Afin de le préserver de son esprit aventureux (voir La Fontaine) Birgit ferma le bocal d’un couvercle de plastique percé de trous d’aération… cependant j’avais scrupule de le laisser enfermé et j’enlevai souvent ce couvercle Ainsi lentement nous l’avons vu grossir et en me quittant ma femme me le confia mais ce matin il n’est plus ici Finalement après l’avoir longtemps cherché j’en déduis que j’ai dû l’écraser hier soir sous ma semelle : à 20 cm à peine de la poubelle libératrice j’ai en effet repéré sur le carrelage sale entre autres marques une petite tache mouillée gluante au toucher

 

Daniel Biga, Octobre, Journal suivi d’un entretien avec l’auteur, Unes, 2017, p. 64.