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27/01/2022

Pascal Quignard, Mourir de penser

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Il est des aspects du réel auxquels on ne peut accéder que si et seulement si on en manque d’autres.

On ne peut jouir en ouvrant les yeux.

Toute vision x est un aveuglement y.

Toute audition y est une surdité x .

Qui flaire ne goûte pas.

Qui écoute ne saute pas.

On ne dort pas debout.

On n’aime pas quelqu’un si on songe à soi.

 

Pascal Quignard, Mourir de penser, Folio/Gallimard, 2015, p. 178.

26/01/2022

Pascal Quignard, Sur le jadis

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La formulation archaïsante des proverbes soudain surgissant dans le discours actuel renvoie à un passé sans détermination et de ce fait dont l’autorité peut passer pour absolue.

Cette absence de détermination dans le passé linguistique rend la phrase abyssale.

Ce langage coalescent se concrétionne peu à peu sous la voûte du crâne et s'y suspend.

Petites voix hallucinogènes qui, glissant goutte à goutte, creusent petit à petit des chemins sur la pente vide du temps que le langage découvre.

Cette mise hors du temps du temps est un placement dans le temps des contes.

Le proverbe est de  l’Il était une fois à l’instant où il se fragmente.

 

Pascal Quignard, Sur le jadis, Folio/Gallimard, 2004, p. 180.

25/01/2022

Pascal Quignard, Abîmes

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Le malheur est distinct du désespoir.

Le malheur consiste en la croyance au présent. Le malheureux est le corps qui exclut que tout passé puisse l’affecter. La dépression, l’acedia redoutent de façon panique le passé ressurgissant ici comme un fauve qui dévore. Le déprimé prétend vivre dans l’instant. Tout souvenir doit être évité. Il émeut trop. Toute rétrospection est fuie.

Le signe de la déréliction est l’impossibilité de souffrir le passé parce que la possibilité du bonheur tisse un lien puissant avec jadis.

 

Pascal Quignard, Abîmes, Folio/Gallimard, 2004, p. 168.

24/01/2022

Pascal Quignard, Les Paradisiaques

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                            Le nez

 

Dans le petit tiroir en bois de buis — ou plutôt dans son ombre quand on le repoussait — là était située la jouvence.

Le nez est le seul guide au paradis.

C’est le seul Virgile.

Il conduit aux grains de café brun foncé dans le moulin à manivelle.

Alors les yeux se portent sur la poudre extrêmement fine et odorante et noire dans le petit tiroir en bois que la main maigre et nerveuse de ma grand-mère tirait doucement,

versait doucement.

Moins d’eau chaude dans la chaussette,

meunier de café d’un autre temps,

vie divine.

 

Pascal Quignard, Les Paradisiaques, Folio/Gallimard, 2007, p. 204.

23/01/2022

Pascal Quignard, Sordidissimes

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Chapitre XXXIV

 

Lieu perdu. Objet perdu. Océan perdu. Cité perdue. Errant sans retour.

Comme Dante allait de petites cours en petites cours.

Navire sans voiles, sans but, sans astres sous les nuages,

avançant à l’aveugle dans la nuit de sa langue.

Homme qui même dans la nuit de sa langue ne s’avançant que dans le souvenir d’une nuit qui précède la nuit.

Car ils se souviennent d’une nuit d’avant la nuit, tous les hommes, poissons perdus, eau perdue, chaleur perdue, pénombre perdue.

Au gouvernail non pas un ni deux ni trois

rois

un amas de pilotes morts

les uns sur les autres, le ventre nu.

Car ils ont tous le ventre nu pour qu’ils se succèdent ceux qui se suivent dans le temps.

 

Pascal Quignard, Sordidissimes, Golio/Gallimard, 2007, p. 121.

 

22/01/2022

Ludovic Degroote, La Digue

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On a tous des soucis et tous une tête à mettre autour, on dit qu’on se sent mieux au chaud de l’impasse, le vent est coupé, l’ombre portée, on y fait des images — dans ce mouvement constant par lequel la vie nous traverse, les impasses bougent, reculent, paisiblement, jusqu’à ce qu’elles soient au bout d’elles-mêmes.

 

Ludovic Degroote, La Digue, éditions Unes, 2017, p. 31.

20/01/2022

Ludovic Degroote, Pensées des morts

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les morts meurent encore, c’est comme une habitude, faut toujours continuer d’être un peu vivant pour terminer de mourir.

 

pas très pratique à vérifier, on prend la main et on la laisse tomber, on travaille sur la mâchoire, on examine l’œil en surface, on n’a pas chaque fois un miroir sous le coude.

 

pas très pratique, gestes empêtrés et approximatifs, poisseux, avec ce mort qui colle aux doigts, déjà devenu aussi encombrant que son corps, comme si plus comment le prendre soudain, et quoi en foutre

 

décidément

 

on n’est pas des endroits bien pour mourir

 

                               Ludovic Degroote, Pensées des morts, Tarabuste, 2002, p. 42.

19/01/2022

Ludovic Degroote, Si décousu

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Filer le présent

 

les murs deviennent vieux

et la hauteur des villes

passe à travers

ceux qui passent

comme sans centre

et sans murs ils passent à travers

cette brutalité du monde

qui s’enferme mal

mémoire en friche

qui les pousse à disparaître

dans la suite du temps

hors de son tour

et de ses coins

mémoire qui s’en va

filer le présent

 

Ludovic Degroote, Si décousu, éditions unes,

2019, p. 43.

18/01/2022

Ludovic Degroote, Si décousu

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La couture du blanc

 

prendre tout l’espace pour respirer

enduire le monde

toucher ta peau se touche

des deux côtés la         couture du blanc

parole à demi muette

elle attend son muscle

hors de tout bord hors de tout centre

dans la hachure du temps chacun

se continue et passe oà son squelette

 

ici c’est ta peau

cousue au monde

moments de peau moments de monde

mobile à l’articulation des blancs

ils sont au bord de ce qui les montre

en attendant de prendre corps

toi tu circulerais dedans

l’œil déroché de son clou

 

Ludovic Degroote, Si décousu éditions unes,

201   9, p. 73.

16/01/2022

Ludovic Degroote, Llanover-Blaenavon

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(...) devant, la route semble se perdre parmi les pierres ; l’herbe rase et le ciel de la lande au bout, arbres vaincus, pierres ruinées, ciel vert, virage qui ouvre la lande, ciel vert, la route jusqu’à la lisière, cattle grid : lande, terre verte fleurie de cailloux que la broussaille ne colore pas : pierres déboulées, roulées, écroulées de nulle part, venues là sans aucun vent d’aucune espèce ; terre verte, nue, rase, essentielle, que la route a fragilement déchirée (route libre et sans évasion possible, digue morte, effondrée) rien à voir que la lande, charnue, humaine, déchirée, la lande et puis la lande (...)

 

Ludovic Degroote, Llanover-Blaenavon, le phare du cousseix, 2014, p. 11-12.

15/01/2022

Ludovic Degroote, Le début des pieds

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ce qui nous manque c’est de n’avoir pas connu autre chose que la vie

 

nous serions autrement bien disposés

 

nous nous tenons debout comme des taupes

 

les taupes détruisent quantité d’insectes larves et lombrics chenilles ou vers blancs limaces petits rongeurs, ce sont des animaux utiles

 

nous sommes peut-être plus utiles en dépit de dispositions moins spécifiques

 

nous nous rangeons comme nous pouvons

 

quelquefois nous prenons moins de place

 

nous avons des vertus

 

et du travail sur le ventre

 

Ludovic Degroote, Le début des pieds, Atelier La Feugraie, 2010, p. 37-38.

14/01/2022

Rémi Checchetto, Laissez-moi seul

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                                 Je sais

 

Je sais, oui je sais encore et toujours le soleil de mon enfance, celui de mon adolescence, soleil de mes collines, des mille mètres, le si froid d’hiver, les suées d’été, ce soleil, le même, est là toujours là, avec en lui l’écho du langage des oiseaux, le même soleil pareil, à l’identique, là, bientôt là sur les herbes de la colline, dans l’eau qui va dans son va, sur les traits de mon visage, là, loin dans ma bouche entrouverte, à me réchauffer le palais, le sang de la langue afin qu’y mûrissent les beaux mots qui vont à la rencontre des êtres et des choses.

 

Rémi Checchetto, Laissez-moi seul, Lanskine, 2018, p. 26.

13/01/2022

Vélimir Khlebnikov, Choix de poèmes

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          Bal de nuit

 

Les filles tapaient du pied ferré

sur le pré, sur le pré, sur le pré !

Les pesants peupliers s’ébattaient.

Un tertre d’étoiles sans nombre —

c’est l’œil des Tziganes dans l’ombre.

Carrosse de l’obscurité

les savates tapotaient.

Sous le nuage-éventail,

le silence, musant aux nues,

près des buttes berce le bal

et personne ne travaille

le labour de sa charrue.

Mais sous le lin, les glacis

se dressent encore, tenaces.

Par-delà la brève nuit

les déluges des yeux menacent.

(...)

 

Vélimir Khlebnikov, Choix de poèmes,

traduction Luda Schnitzer, Pierre Jean Oswald,

1967, p. 211.

12/01/2022

Lewis Carroll, Méli-mélo

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Petit traité de civilité ou Le dîner en ville facile

 

Au moment de passe à la salle à manger, le monsieur donne un bras à la dame qu’il accompagne. Il n’est pas d’usage de donner les deux.

 

Il est très mal vu aujourd’hui de prendre le potage avec la fourchette, en laissant entendre à l’hôtesse que l’on garde la cuiller pour la pièce de bœuf.

 

Lorsque la viande est servie, rien ne vous interdit de la manger si le cœur vous en dit. Dans ce genre de situation délicate laissez-vous guider uniquement par la conduite des autres convives.

 

Nous ne conseillons pas de manger le fromage avec le couteau et la fourchette dans une main, et la cuiller et le verre à vin dans l’autre. Il y a dans ce geste une espèce de gaucherie qui ne disparaît pas totalement avec l’expérience.

 

Lewis Carroll, Méli-Mélo, traduction Jeanne Bouniort, dans Œuvres, Bouquins/Robert Laffont, 1989, p. 566, 567,567, 567.

11/01/2022

Jean-Luc Sarré, Ainsi les jours

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Voir à perte de vue c’est, au pied de la lettre, ne rien voir. L’absence de limites est un obstacle.

 

En France, le parfum par l’extrême droite, écrit Bernard G. dans Le Grand Soir. Effectivement Coty a subventionné la création des Croix de feu, l’Oréal La Cagoule..., mais je ne me souviens pas que personne — pas une association, pas une ligue — ne se soit jamais indigné du rôle joué par François Genoud, le banquier suisse, authentique nazi, exécuteur testamentaire de Hitler et Goebbels, dans le financement du FLN puis des combattants palestiniens.

 

Si on m’avait demandé à n’importe quel moment de cette détestable journée qui s’achève : « Qu’es-tu en train de faire ? », ma réponse aurait été la suivante : « Je suis en train de ne pas écrire ».

 

Jean-Luc Sarré, Ainsi les jours, le bruit du temps, 2014, p. 47, 47-48, 58.