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24/02/2020

Ossip Mandelstam, Verbe et culture

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                                    Verbe et culture

   L’herbe dans les  rues de Pétersbourg, ce sont les primes pousses de la forêt vierge qui recouvrira le site des villes actuelles. Ce vert tendre, vif, dont la fraîcheur surprend, est le signe d’une nature neuve, inspirée. En vérité Pétersbourg est la ville du monde la plus en avance. Ce n’est ni le métropolitain ni les gratte-ciel qui mesurent cette course à la modernité, la vitesse, mais la jeune herbe en train de percer sous les pierres de la ville.

[...]

Ossip Mandelstaù, Verbe et culture, dans Œuvres en prose, Le Bruit du temps, 2018, p. 320.

23/02/2020

Antoine Emaz, Jours

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21.10.07

 

corps mécanique

pantin social

quand il s’affaisse reste

un tas de linge sale

 

un grand après-midi froid d’hiver

on pourrait facile en faire

son affaire

sauf les yeux

 

le reste du corps a déjà reculé

 

ça se joue sur les yeux

qui tiennent

 

tout va se régler avec le soir

 

pas de héros

sauve qui  peut seul

[...]

 

Antoine Emaz, Jours, éditions En forêt/

Verlag im Wald, 2009, p. 65.

© photo T. H., mai 2011.

22/02/2020

Jean Tardieu, Da capo

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                               Dédicace à personne

 

Pour recueillir, comme au futur. Pour perdre dans le passé. Pour attendre, pour piétiner, pour se morfondre, comme au présent.

Une suite de jours dispersée, déchirée, entre l’insomnie et le songe. Une vie qui n’appartient à personne, pas même à moi.

Une route qui ne conduit nulle part ailleurs qu’en ce point où tout se dissipe et disparaît. (Est-ce la récompense ?)

Au vertige vécu. À l’immobile. Au retour sans fin.

À la suite irrémédiable, peinte aux couleurs de l’espoir. Aux portes fermées de la sagesse. (Elles tremblent, elles vont céder.)

À la conscience maintenue, arc-boutée contre le souffle de l’abîme.

Puissent la suie, la poussière, le sang des heures, la colère du monde, l’oubli de tout — ne pas ternir le miroir !

À toutes les personnes que nous sommes et ne seront plus. À tous les temps du verbe.

 

Jean Tardieu, Da capo, Gallimard, 1995, p. 50.

20/02/2020

Luis Cernuda (1902-1963), La Réalité et le Désir

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                                     Birds in the night

 

Le gouvernement français, ou le gouvernement anglais peut-être ? apposa une

         plaque

sur cette maison  du 8 Great College Street, Camden Town, Londres,

où dans une chambre, Rimbaud et Verlaine, curieux couple,

ont véxu, bu, travaillé, forniqué,

pendant quelques courtes semaines orageuses.

À l’inauguration assistèrent sans doute l’ambassadeur, le maire,

tous ceux qui furent ennemis de Verlaine et Rimbaud quand ils

         étaient vivants.

 

La maison, comme le quartier, est triste et pauvre,

de la tristesse sordide qui va toujours avec la pauvreté,

non de la tristesse funéraire de la richesse  sans âme.

Lorsque tombe le soir, comme de leur temps,

sur le trottoir, dans l’air  humide et gris, un piano mécanique

joue, et des habitants, au retour du travail,

les uns — les jeunes — dansent, les autres vont au café.

 

Courte fut l »’amitié singulière de Verlaine l’ivrogne

et de Rimbaud le voyou : ils avaient de longues disputes.

Mais nous pouvons penser que peut-être il y eut

un bon instant pour tous les dexu, du  moins si chacun se rappelait

qu’ils avaient laissé derrière eux une mère insupportable et

             une ennuyeuse épouse.

Mais la liberté n’est pas de ce monde, et les affranchis

en rupture avec tout, doivent la payer un prix fort.

 

[...]

 

Luis Cernuda, La Réalité et le Désir, traduction R. Marrant et A. Schulman, Gallimard, 1969, p. 151 et 153.

19/02/2020

Ludovic Degroote, Si décousu

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   on n’écrit pas

   pour sa peine

 mais pour la lente

défiguration du temps

 

ce qu’il y a d’intact

   dans le visage

n’a pas laissé de traces

 

  on dure

d’un souvenir

  à l’autre

 

   perdre juste

   la mémoire

qui nous entoure

 

sur du gris

le gris passe mal

 

on se fonde

sur ce qui manque

 

une peine

   à peine

recommencée

 

Ludovic Degroote, Si décousu,

éditions Unes, 2019, p. 67-68.

18/02/2020

Émile Verhaeren, Les Heures du Soir

Émile Verhaeren, Les Heures du Soir, jeunesse, vieillesse

            Les Heures du Soir, XXII

 

Si nos cœurs ont brûlé en des jours exaltants

         D’une amour claire autant que haute,

L’âge aujourd’hui nous fait lâches et indulgents

         Et paisibles devant nos fautes.

 

Tu ne nous grandis plus, ô jeune volonté,   

         Par ton ardeur non asservie,

Et c’est de calme doux et de pâle bonté

         Que se colore notre vie.

 

Nous sommes au couchant de ton soleil, ô amour,

Et nous masquons notre faiblesse

Avec les mots banals et les pauvres discours

         D’une vaine et lente sagesse.

 

Oh ! que nous serait triste et honteux l’avenir,

         Si dans notre hiver et nos brumes

N’éclatait point, tel un flambeau, le souvenir

Des âmes fières que nous fûmes.

 

Émile Verhaeren, Les Heures du Soir,

Mercure de France, 1922, p. 181.

 

17/02/2020

Michel Leiris, À cor et à cri

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Où que je sois

quoi que je fasse

je passe toute ma vie

à regarder couler ma vie 

 

note unique qui ne suffit pas

à créer une mélodie

 

Michel Leiris, À cor et à cri,

Gallimard,1988, p. 111.

16/02/2020

Eugène Savitzkaya, Au pays des poules aux œufs d'or

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   L’une était renarde et l’autre était héron sans avoir jamais choisi le poste qu’ils occupaient dans les classifications établies depuis belle lurette par des hommes en bésicles apparentés aux universités du monde. L’une pratiquait l’anglais avec facilité et le russe avec plaisir. L’autre ne connaissait qu’une seule langue dont il usait avec modération. Les deux vénéraient le soleil et la lune, son déflecteur de roche usée. Il portait les nuages et elle traînait les nuées.

   Comment s’étaient-ils acoquinés ? Le glapissement d’une renarde n’attire pas d’ordinaire les hérons errants. Le claquement d’un bec long et fin d’un héron n’émoustille pas plus que ça une renarde.

   Mais les temps varient et les cœurs changent comme varient les cieux et changent les formes des nuages.

 

Eugène Savitzkaya, Au pays des poules aux œufs d’or, Les éditions de minuit, 2020, p. 75.

15/02/2020

Paul-Jean Toulet, Les Contrerimes

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LIII

 

Voici que j’ai touché les confins de mon âge,

Tandis que mes désirs sèchent sous le ciel nu,

Le temps passe et m’emporte à l’abyme inconnu,

Comme un grand fleuve noir, où s’engourdit la nage.

 

LXXV

 

Vieillesse, lendemain d’amour, tristes ébats...

Sur les carreaux d’azur rampait la fleur du givre.

Un Arlequin caduc pleure. Est-il las de vivre ?

Va, nous dormirons tous. Mais les lits, c’est plus bas.

 

CIV

 

Étranger, je sens bon. Cueille-moi, sans remords :

Les violettes sont le sourire des morts.

 

Paul-jean Toulet, Les Contrerimes, dans Œuvres complètes,

Bouquins/Robert Laffont, 1986, p. 46, 49, 53.

12/02/2020

Paul Valet (1905-1987), La parole qui me porte

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Pour survivre

 

Dans ce monde clos de morts

Où l’espoir enterre l’espoir

 

Il me reste le Refus

Pour survivre

 

Je forgerai

 

Avec la limaille de vos mots

Je forgerai une langue de fer

 

Pour parler à des surlendemains

 

Paul Valet, La parole qui me porte,

Poésie/Gallimard, 2020, p. 125, 126.

11/02/2020

Henri Michaux, Émergences-résurgences

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[...]

Et la peinture ? Et ce que je m’étais promis d’entreprendre ?

Embarras : je ne veux apprendre que de moi, même si les sentiers ne sont pas visibles, pas tracés, ou n’en finissent pas, ou s’arrêtent soudain. Je ne veux non plus rien « reproduire » de ce qui est déjà au monde.

Si je tiens à aller par des traits plutôt que par des mots, c’est toujours pour entrer en relation avec ce que j’ai de plus précieux, de plus vrai, de plus replié, de plus « mien », et non avec des formes géométriques, ou des toits de maisons ou de bouts de rues, ou des pommes et des harengs sur une assiette ; c’est à cette recherche que je suis parti.

Difficultés. Enlisement.

 Henri Michaux, Émergences-résurgences, dans Œuvres complètes, III, Pléiade / Gallimard, 2004, p. 549.

10/02/2020

Pascal Quignard, Mourir de penser

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Écrire est cet étrange processus par lequel la masse continue de la langue, une fois rompue dans le silence, s’oriente sous forme de petits signes non liés et dont la provenance se découvre extraordinairement contingente au cours de l’histoire qui précède la naissance. Cet alphabet est déjà une ruine. Par cette mutation chaque « sens » se décontextualise. Tout signal devenant signe perd son injonction tout en perdant le son dans le silence. Tout signe se décompose alors et devient littera morte, non coercitive, interprétable, transférable, transférentielle, transportable, ludique.

 

Pascal Quignard, Mourir de penser, Folio/Gallimard, 2015, p. 218.

09/02/2020

Cédric Demangeot, Le Poudroiement des conclusions

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le fumeur au balcon la petite cage

suspendue dans le gris. la cour

aux trois cents fenêtres. qu’il faut recompter

de temps en temps pour être sûr de la couleur

des rideaux  de l’âge

de la main qui les tire — toujours

à un moment précis. la nuit

je connais l’heure qu’il est en comptant

combien de fenêtres sur les trois cents

sont encore allumées. et je connais

le nombre d’années qu’il me reste

à rester suspendu dans le gris

en comptant les milliers de mégots que j’

ai jeté dans le seau qui me sert de

cendrier de réserve de neige

 

Cédric Demangeot, Le Poudroiement des conclusions,

dessins Ena Lindenbaur, L’atelier contemporain, 2020, p. 134-135.

08/02/2020

Antoine Emaz, Peau

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Vert, I (31.09.05)

 

on marche dans le jardin

 

il y a peu à dire

 

seulement voir la lumière

sur la haie de fusains

 

un reste de pluie brille

sur les feuilles de lierre

 

rien ne bouge

sauf le corps tout entier

 

une odeur d'eau

la terre acide

 

les feuilles les aiguilles de pin

 

silence

sauf les oiseaux

 

marche lente

le corps se remplit du jardin

sans pensée ni mémoire

 

accord tacite

avec un bout de terre

rien de plus

 

ça ne dure pas

cette sorte de temps

 

on est rejoint

par l'emploi de l'heure

l'à faire

 

le corps se replie

simple support de tête

à nouveau les mots

l'utile

 

on rentre

 

on écrit

ce qui s'est passé

 

il ne s'est rien passé

 

Antoine Emaz, Peau, encres de Djamel Meskache,

éditions Tarabuste, 2008, p. 25-28. © Photo T. Hordé, 2012

07/02/2020

Jean-Claude Pirotte, Le promenoir magique et autres poèmes

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quand l’autrefois s’appelait

encore le maintenant (ou jamais)

il y avait de la verdure

qui contrastait avec le ciel

il y avait de la solitude

et des tas d’autres endroits

où pleurer rire jouer boire

n’était pas indécent

il y avait un peu de sang

qui brillait au bord du ruisseau

mais ce n’était qu’une fleur rouge

et le vent la faisait frémir

comme une ame de jeune fille

 

Jean-Claude Pirotte, Le promenoir magique

et autres poèmes, La Table ronde, 2009, p. 383.