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01/08/2026

Sarah André, J'arrive pas à sortir de ce pigeon

sarah andré, j'arrive pas à sortir de ce pigeon : recension

Sarah André (1984) a pris le pseudonyme de André Andrépour « le travail de dessin et des textes qu’elle débute en 2012 parallèlement à ses autres projets dans le domaine du théâtre et de la performance ». Elle pratique dans L’Ours Blanc un humour décalé, fondé principalement sur l’absurde, humour peu pratiqué en littérature, plus en langue anglaise que française — de Swift, et Edward Lear, Lewis Carroll à S. J. Perelman (scénariste des Marx Brothers), en France de Jarry et Ionesco à Éric Chevillard. Les trente-huit textes publiés dans L’Ours Blanc comptent 2 lignes pour le plus bref, plus de trois pages pour le plus long ; ils relatent une situation banale (préparer un repas, par exemple) qui se dérègle ou extraordinaire, hors du vraisemblable, présentée comme banale.

 

La narratrice se met en scène dans le premier texte en commentant le choix de son prénom, acte social par excellence. Ses parents, assure-t-elle, avaient choisi "Stéphane", à la fois masculin et féminin, mais se sont ravisés : l’aîné portait déjà ce prénom. Ils ont choisi "Sarah" (« c’est pas mal, c’est même très bien ») ; ce prénom serait cependant difficile à porter, prétend-elle, à cause d’une confusion possible entre "Sarah" et "Ça va", qui le transformerait en locution de politesse quand elle indiquerait à autrui son identité. Un autre texte revient sur les prénoms et leurs prétendus rapports avec une profession (ce pourrait être avec le caractère, les pierres précieuses, etc.). L’absence totale de relation entre les métiers énumérés suffit à montrer l’absurdité du discours : « Sarah je trouve que ça fait médecin (…) ça fait actrice aussi, je trouve que ça fait tout en fait écrivaine, chauffeuse de bus et basketteuse. »

 

Un autre récit ("Deux bébés") part d’un fait social observable, le fait que des adolescents fuguent et, parfois, quittent définitivement la famille, presque toujours sans prévenir qui que ce soit. La majorité des lecteurs ne trouverait sans doute rien qui prête à rire dans ce genre de situation. Sarah André, en déplaçant un élément — ce sont des bébés qui fuguent — transforme ce qui pourrait être un drame en récit comique par son absurdité. Cependant, elle conserve quelque chose de ce qui justifie régulièrement une fugue : si les bébés sont partis, c’est « peut-être qu’ils sont amoureux et que c’est pour ça qu’ils ont quitté leurs familles, pour vivre leur amour ». À les regarder déjà un peu éloignés du domicile familial, la narratrice constate qu’« ils ont la classe, cette indépendance, ça les rend trop cools ».

 

Un récit peut s’amorcer de manière classique, « J’aime bien cueillir toutes sortes de choses, des fleurs », en accord avec son titre, "Cueillir des fleurs", sauf que les derniers mots de la phrase explicitent le contenu de : « toutes sortes de choses », et font basculer le lecteur dans l’absurde : « et aussi des gens ». La narratrice en fait des bouquets placés dans de grands verres pour qu’ils gardent les pieds dans l’eau ; elle les fait sourire, les coiffe, etc., et elle note « ils font des mouvements pour me séduire ». L’humour, ici comme dans d’autres récits, a une portée sociale, politique qui apparaît dans la dernière partie : la fable est une variation sur la soumission acceptée. En effet, quand ces gens en bouquets font observer qu’ils ont du mal à rester toute la journée dans leur verre, elle les libère mais « avant qu’ils ouvrent la porte je leur ai demandé pourquoi ils n’étaient pas partis avant ». L’"Histoire d’une maman", elle, pose brutalement la question du statut de la mère qui, liée à ses enfants, n’a aucun temps disponible pour vivre ce qui l’intéresse. Ici, elle est avec eux « à la place de jeux (…) et ils sont chiants ». Comme ils continuent à l’être malgré ses observations, elle les laisse et « rentre chez elle » ; elle dispose alors de « plein de temps pour faire des trucs qu’elle aimait bien faire avant ». Avant d’avoir des enfants. Une autre femme fait part de sa difficulté à vivre avec son enfant de 4 ans et le père ; elle fait comme les autres parents mais « ça remplit pas les journées ». On pense à ces couples formés à la va-vite, où un enfant vient par accident, «  Je m’étais laissé aimer et après mon corps a fait l’enfant, et voilà. »

 

Les textes dont l’absurdité n’entraîne pas de réflexion sur la société sont plus ou moins développés comme celui où une femme annonce : « Désolée, mais je suis devenue un invertébré », et précise pourquoi cette métamorphose complique la vie quotidienne. Certains textes brefs déconcertent par le redoublement, d’entrée, de leur absurdité, comme celui titré "Le visage" : « C’est l’histoire d’un garçon qui n’a pas de visage et personne le reconnaît jamais ». Un élève propose donc de faire de cette absence un signe d’identité. On suit également les quelques lignes consacrées à un « agent pas secret » qui se comporte selon les règles de sa profession ; quoi en dire ? « Tout se passe bien ». Dans la même veine, le lecteur apprend qu’une personne « réalise des choses extraordinaires » très facilement « et ça marche bien. »

 

Le lecteur reconstruit dans cet ensemble un « portrait sans concession de l’époque », pour reprendre la présentation de l’éditeur. L’écriture est adaptée à la scène avec la diversité des marques de l’oral. Par exemple, après un discours classique sur la médecine (les médecins sont nuls, leurs vaccins dangereux), on lit : « en fait ils marchent très bien leurs vaccins et […] en fait tout est positif » ; la reprise de l’appui de discours (« en fait ») ; ici, les marques de l’oralisation sont nombreuses : le pronom « ils » comme sujet avant le nom qu’il remplace, la proposition générale (« tout est positif ») qui renforce la confiance affirmée, le verbe « marcher ». On n’oublie pas l’entrée par excellence dans un récit,  « C’est l’histoire de… », les négations sans « ne » et l’emploi de « sur » pour d’autres prépositions (« je suis sur un ongle plutôt court »), le singulier pour le pluriel (« c’est les murs »), le vocabulaire passe-partout (« c’est débile »), les phrases sans ponctuation palliée par la diction, etc. Et l’on se prend à relire à voix haute toutes ces petites scènes…

 

 Sarah André, J’arrive pas à sortir de ce pigeon, revue L’Ours Blanc ; éditions Héros-Limite, 2026, 38 p., 6 €. Cette recension a été publiée par Sitaudis le 1er Juillet 2026.

31/07/2026

James Sacré, Compagnie de l'animal poème

james sacré, compagnie de l'animal poème, chien

(L’enfance est beaucoup de merde chiée. Je la sens : dans la lumière du printemps (tuiles, pruniers fleuris). Une espèce de rugosité simple est là (terreaux, soleil, orties tendre). Bardane pour se torcher. Il reste une odeur verte (merde un peu) sur les doigts.)

 

Les chiens la mangent. Langue

Trop rose et manières

Honte montrée délicatesse et caca

Après les crocs propres

Envie de rendre…mais l’odeur

Du trou intime et l’ironie du cul ?

(Printemps infiniment bleu et puant.)

 

James Sacré, Compagnie de l’animal poème,

fario, 2026, p. 74.

30/07/2026

James Sacré, Compagnie de l'animal poème

 

james sacré, compagnie de l'animal poème

       Une chèvre en Méditerranée

 

De temps en temps, souvent

Tout un troupeau qui traverse la route en Grèce, un jour

C’est au bord d’une eau très courante dans la montagne

Grand geste vif du berger pour crocheter la patte

D’une sans doute qu’il y a une raison

On s’est arrêté pour voir, mais tout se passe déjà au loin

On a l’impression de lire (on n’y comprend plus rien)

Un peu d’histoire ancienne, sauf

Que c’est maintenant. Un bout de chèvre pour écrire

En traversant le temps. Pour aller où ? d’où vient-on ?

 

James Sacré, Compagnie de l’animal poème, Fario,

2026, p. 135.

 

29/07/2026

James Sacré, Compagnie de l'animal poème

james sacré, compagnie de l'animal poème, solitude

 

Quand la pluie. Naïf j’y pressens le bonheur : un pays paraît j’y entre et plus rien ne souffre : le temps devient l’herbe, des toits plus rouges (peu d’herbe : plantain maigre, renouée). Les arbres longtemps sont dans la pluie. Les arbres longtemps sont dans la pluie.

 

Dans la lumière que ménage une ouverture dans l’écurie (solitude et paille - midi) sous la masse confuse du taureau tout le dessin pesant fin de l’appareil génital tremble (peut-être) ou c’est le jour dans l’été ou la parole du poème : je déchargerais très longtemps tant de foutre : je devine l’inabordable richesse de mourir.

 

James Sacré, Compagnie de l’animal poème, fario, 2026, p. 66.

28/07/2026

James Sacré, Compagnie de l'animal poème

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Écrire cru qu’on a pu penser

Mais soudain ça ne veut plus rien dire :

Vaine agitation des mots autour d’un sens impossible.

Écrire fleur bleue se fane aussitôt.

 

Grossièreté, naïveté qui te possèdent

Ne sont plus qu’énigme qui t’échappe

 

Tu croyais poème dire mieux et plus intensément

Être caresse intime au bordel de merde et cré-non

À l’obscénité tu butes

Contre un noyau de peur et de désir : quel taureau te regarde ?

Peut-être un leurre. Tu touches

À ta vaine jouissance, au vide.

 

Retrait du poème et c’est comme

Une activité de censure.

 

James Sacré, Compagnie de l’animal poème, Fario,

2026, p. 52.

 

 

27/07/2026

James Sacré, Compagnie de l'animal poème

james sacré, compagnie de l'animal poème, goret

 

Très tard (lieu de bardane et toit rouge dans l’ombre)

Il ne grogne plus il dans le temps transparent

Ni rêve ni rien, il (mais quoi ? où ?) transparent

L’odeur du lamier pourpre et les grands arbres sombres.

 

Goret (silence, oubli) quel souvenir l’obombre ?

Poème où peu de feu (forêt pauvre) s’éprend ;

Dans ses yeux ricaneurs un écolier s’éprend

(Ele est triste à mourir) d’une licorne sombre.

 

Dans le clos (buissons courts, perches rognées, racines)

Il ne grogne plus (mais quoi ?    ) transparent

Il rassemble du temps qu’un poème fascine

 

Mais rien n’y paraît sauf (lieu mangé de bardane)

L’odeur de merde le grand arbre où se déprend

D’une licorne morte un goret qui ricane.

 

James Sacré, Compagnie de l’animal poème, fario,

2026, p. 25.

25/07/2026

Pierre Reverdy, La Meule du soleil

pierre reverdy, la meule du soleil, enfance

                  Enfance

 

Mésange

  Le cœur vole au citron mordoré

               Et plus loin que les feuilles             

                  Au bas

                  Au ras

  Toute la terre prolongée

le long du mur

    C’est là

 

  Le jaune roule en forme de loto

         Et quelques heures sonnent

  puis la fraîcheur

  l’ombre

  le lit du fleuve

  D’un bout à l’autre des ruisseaux

                       Les lampes vives

             Ou les yeux clairs

  Contre l’homme plus grand

plus noir

         l’enfant martyr

  Et sous la passerelle le bruit du rail

                  L’heure de s’endormir

 

Pierre Reverdy, La Meule de soleil, dans

Œuvres complètes, I, Quarto/Gallimard,

2010, p. 977.

24/07/2026

Pierre Reverdy, La Guitare endormie

pierre reverdy, la guitare endormie, panorama

                    Panorama nocturne

 

   Les étoiles sont près du toit et le reflet sur la façade

Du sillon tortueux creuse le sol autour de la colline

                           Du pavillon

                           Du temple

                           De la ville

Les trois chemins qui montent sont bordés de maisons

    Des lampes éclatent en fruits lumineux contre les arbres noirs

Et les feuilles de bronze qui tombent du soleil

Là-haut il y a vraiment une tête et des épaules sous la neige

Mais tout le long des toits autour du cercle merveilleux

                  Des voix qui chantent

,

Pierre Reverdy, La Guitare endormie, dans

Œuvres complètes, I, Quarto/Gallimard,

2010, p. 271.

 

        

23/07/2026

Pierre Reverdy, Les Ardoises du toit

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              Regard

 

         Assis sur l’horizon

       Les autres vont chanter

Et nous nous avons regardé

              La voiture en passant souleva

              la poussière

              Et tout de qui traînait retomba

              en arrière

Mon œil suivait aussi

la ligne des ornières   

              Il s’étirait sans en souffrir

              Ton regard le faisait rougir

Et cette voix qui pleure

   Sans soulever un souvenir

   Est devenue meilleure

              Il n’y a plus rien que ton regard

Et devant toi tous ceux qui t’offensèrent

 

Pierre Reverdy, Les Ardoises du toit, dans

Œuvres complètes, I, Quarto/Gallimard,

2010, p. 237.

        

22/07/2026

Pierre Reverdy, Les Ardoises sur le toit

pierre reverdy, les ardoises sur le toit

                       Carrefour

 

S’arrêter devant le soleil

                           Après la chute ou le réveil

    Quitter la terrasse du temps

Se reposer sur un nuage blanc

Et boire au cristal transparent

                           De l’air

                           De la lumière

Un rayon sur le bord du verre

Ma main déçue n’attrape rien

Enfin tout seul j’aurai vécu

Jusqu’au dernier matin

 

Sans qu’un mot m’indiquât quel fut le bon chemin

 

Pierre Reverdy, Les Ardoises du toit, dans

Œuvres complètes, I, Quarto/Gallimard,

2010, p. 201.

 

21/07/2026

Pierre Reverdy, Les Ardoises du toit

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                         Matin

 

La fontaine coule sur la place du port d ‘été

Le soleil déridé brille au travers de l’eau

Les voix qui murmuraient sont bien plus lointaines

Il en reste encore quelques frais lambeaux

J’écoute le bruit

                      Mais elles où sont-elles

Que sont revenus leurs paniers fleuris

Les murs limitaient la profondeur de la foule

Et le vent dispersa les têtes qui parlaient

Les voix sont restées à peu près pareilles

Les mots sont posés à mes deux oreilles

Et le moindre cri les fait s’envoler

 

Pierre Reverdy, Les ardoises du toit, dans

Œuvres complètes, I, Millepages/Flammarion,

2010, p. 160.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

20/07/2026

Pierre Revedy, La Lucarne ovale

pierre reverdy, la lucarne ovale

Quand  la  lampe  n’est  pas

encore éteinte, quand le feu

commence à  pâlir et que le

soleil se cache, il y a  quand

même dans la rue des  gens

           qui passent

 

Pierre Reverdy, La Lucarne ovale,

dans Œuvres complètes, I, Millepages/

Flammarion, 2010, p. 80.

18/07/2026

Jean Tardieu, Le professeur Frœppel

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La condamnation ou Le médecin

 

Déshabillez-vous !

Déshabillez-vous complètement

Ne gardez rien sur vous

 

Restez debout, levez les bras, baissez-les !

Dites : trente-trois, trente-trois, trente-trois !

 

Étendez-vous !

Ouvrez la bouche, tirez la langue, regardez au plafond !

Regardez-moi !

 

Retenez votre souffle !

Un, deux, trois : respirez maintenant

Retenez votre souffle… Respirez !

Respirez fort !

 

Respirez à fond !

Fermez les yeux !

 

NE RESPIREZ PLUS !

 

Jean Tardieu, Le professeur Froeppel, dans Œuvres,

Quarto/Gallimard, 2003, p. 1212.

!

 

17/07/2026

Jean Tardieu, La part de l'ombre

jean tardieu, la part de l'ombre, fiction, réel

Le mot et la chose

 

Ce qui nous importe aujourd’hui, ce n’est plus seulement la rencontre insolite d’un parapluie et d’une machine à coudre sur une table d’opération, mais le passage subit du Fictif au Réel.

J’imagine quelque chose qui commencerait par une phrase et finirait par une corde.

Ou bien un son qui tombe sur le sol — et soudain c’est une pierre !

La corde, on s’y pend, n’est-ce pas ? Et la pierre, elle vous tue ?

 

Jean Tardieu, La part de l’ombre, dans Œuvres, Quarto/Gallimard, 2003, p. 978.

16/07/2026

Jean Tardieu, Hollande

jean tardieu, hollande, couleur

Blanc veiné violet pâli

Mauve gris mêlé brouillé

Gris rose griffé strié

Reflet rare bords bleuis

Trace étalée à plat en hauteur

en largeur. Traces croisées

Gestes : la main va, vient

Je vois, j’entends

La couleur c’est le bruit incessant de la mer

Cris dans l’aube

Un trait — la barque s’en va.

 

 

Jean Tardieu, Hollande, dans Œuvres,

Quarto/Gallimard, 2003, p.931.