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15/09/2026

Durs Grünbein, Presque un chant

Durs Grünbein, Presque un chant, nature morte

                    Théière et kakis

 

Quand l’après-midi les phases du silence

Se font plus longues que les ombres en hiver,

Vient l’idée de la nature morte.

 

Tout dans la pièce devient tableau, l’observateur

Disparaît peu à peu par les portes ouvertes.

La lumière caresse les meubles et le sol, effleure

La théière et les kakis posés sur l’assiette,

Et comme un fixatif rend les contours ineffaçables.

Elle écrit le livre des choses superflues.

 

Les vieux maîtres japonais ne peignaient plus,

À l’époque de Tout est mort, que l’inanimé

Des tasses et des paravents. Cela suffisait.

 

Durs Grünbein, Presque un chant, Gallimard,

2019, p. 163.

 

Durs Grünbein, Presque un chant

Durs Grünbein, Presque un chant, nature morte

                    Théière et kakis

 

Quand l’après-midi les phases du silence

Se font plus longues que les ombres en hiver,

Vient l’idée de la nature morte.

 

Tout dans la pièce devient tableau, l’observateur

Disparaît peu à peu par les portes ouvertes.

La lumière caresse les meubles et le sol, effleure

La théière et les kakis posés sur l’assiette,

Et comme un fixatif rend les contours ineffaçables.

Elle écrit le livre des choses superflues.

 

Les vieux maîtres japonais ne peignaient plus,

À l’époque de Tout est mort, que l’inanimé

Des tasses et des paravents. Cela suffisait.

 

Durs Grünbein, Presque un chant, Gallimard,

2019, p. 163.

 

14/09/2026

Durs Grünbein, Presque un chant

durs grünbein, presque un chant, poésie, prose

            Un épisode des guerres arctiques

 

Et un jour on émerge de la Poésie

Comme un iceberg de la mer et sur le journal de bord il y a écrit :

« Changé de cap ce matin, direction nord nord-est. »

Le cœur vire de bord. L’eau se colore d’un bleu de baleine bleue.

 

Alors, dans les régions lointaines du cerveau, ce qui était

Départ quotidien et événement, voyage d’exploration, passe à l’imparfait.

La demi-vérité se rapproche de la banquise — la prose.

Et le gel sur les lèvres desséchées, le chant.

 

Durs Grünbein, Presque un chant, Gallimard, 2019, p. 138.

13/09/2026

Durs Grünbein, Presque un chant

durs grübeln, presque un chant, chien

Le chien cartésien

 

Frétillant pour chaque « Non ! » qui le transporte ailleurs

Des paroles telles des puces dans son pelage, le museau dans la saleté

 

Les oreilles plaquées en arrière dans sa fuite devant les  zéros

Chassé par les maux moindres vers la grandeur absolue

 

Las du ciel vide, la gorge vulnérable

Il obéit à la première instance venue qui le pense

 

Durs Grünbein, Presque un chant, Gallimard,

2019, p. 35.

12/09/2026

Jacques Roubaud, strophes reverdie

jacques roubaud, strophes reverdie

Quand

 

La lampe pas encore éteinte

Quand le feu commence à pâlir

Quand le soleil renonce quand

Les gens qui passent dans la rue

         Noircissent

 

Ach !

 

Tu es vieux tu te ressembles

Encore les jours de marché

Un peu de pluie et tu vas fondre

Sur les feuilles mouillées un peu

Courir comme un homme sans pieds ?

 

Jacques Roubaud, strophes reverdie,

L’Usage, 2019, p. 31 et 35.

11/09/2026

Jacques Roubaud, La pluralité des mondes de Lewis

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Lyrique

 

ligne chancelante des feuilles

 

têtes des sept peupliers anglais au loin

 

au-delà de l’espace bleu et vert

 

concède ta dissolution.

 

invraisemblance de penser, en juin,

 

quand ces têtes lointaines, et la touffe, le point

 

de ta nudité, sous les langues chaudes des fenêtres

 

s’emplissant de soleil, me faisant signe, là-haut,

 

à la brièveté équivoque de ces matins.

 

je le savais, il m’en souvient, il faisait beau,

 

de la beauté de l’air qui ne dit rien,

 

pour les heures dans nos matins, et s’en va.

 

chaleur de l’herbe courte, versée, odeur,

 

et de tes jambes,

 

couverte.

 

Jacques Roubaud, La pluralité des mondes de Lewis,

Gallimard, 1991, p. 36.

10/09/2026

Jacques Roubaix, Dors, précédé de Dire la poésie

 

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je m’éveille

et j’entends

un cri

 

un cri

d’avant que

je m’éveille

 

——————

 

le noir

 noir

 

noir

 

et

 

l’air

 

jam

 

ais

 

vide

 

Jacques Roubaud, Dors, précédé de

Dire la poésie, Gallimard, 1981, p. 79.

09/09/2026

Jacques Roubaud, Dix hommages

 

jacques roubaud, dix hommages, raymond queneau

Rue Raymond Queneau

 

On a convoqué les mots

Dans la rue Raymond Queneau

 

Mots de bruit, mots de silence

Des mots de toute la France

 

Ils envahissennt les rues

De Paris ses avenues

 

Les verbes ouvrent la marche

De la langue patriarches

 

Ensuite les substantifs

Aidés de leurs adjectifs

 

Les pronoms, les reletifs,

Et les autres supplétifs…

 

Ah ! voici les mots d’amour

Ils accourent des faubourgs

 

Les rimes font ribambelle

Dans la rue de la Chapelle

 

D’autres viennent à dada

Par la rue Tristan Tzara

 

Certains traînent qui sont lents

Encor Place Mac Orlan

 

Un s’écrie « attendez-moi ! »

Attardé rue Max Dormoy

 

Enfin les voilà en masse

Ils s’alignent dans l’espace

 

Ils composent sans problème

Cent Mille Milliards de Pouèmes

 

Jacques Roubaud, Dix hommages,

Ink, np, 2011.

08/09/2026

Jacques Roubaud, Trente et un au cube

jacques roubaud, trente et un au cube

finster sam der Tod

 

DE TA VUE JE MEURS   de te voir, d’être tes yeux,   leur gris et leur bleu    selon l'instant de la nuit, chaque temps de la vue est

mort, de la durée   se dépose en moi, segments   ma vie : « le monde au-   dehors est riant jeune et rouge   vert mais en dessous est noir

sombre comme la   mort » moi je meurs de ta vue   les yeux me dilatent,   me réduisent à un point, je les emporte partout,

poison de couleur, contact de la couleur, gris,   bleu-gris selon les   horaires de l’eau, ta mort   se déclenche en moi, je vis

dans ta vue, qui monte   ma mort comme horloge, comme   salive, qui apprête ma mort, je suis dans   le point bouillant de ta vue

[…]

 Jacques Roubaud, Trente et un au cube, Gallimard, 1973, p. 113.

07/09/2026

Jean Ristat, N Y Meccano

jean ristat, N Y meccano, description,

Equitable Center Galleria

 

La belle poésie pour les larmes comme

Elles roule sur les vitres de manhattan

Un coup de balai un aspirateur à poux

En finir avec la masturbation des nymphes

Une poudre de perlinpimpin à l’église

Sur le cadavre enrubanné la bouche ouverte

Une poule couve la nuit et la clochette

En l’air commande aux agenouillements poussifs

L’abandon dans les sofas des muses à voilettes

Ô mes jolies pensives à se moucher dans

Parménide avec des violettes de parme

La main dégantée pour le flacon de sels

La suffocation d’une baladeuse dans

Les replis moisis des culottes de zouave

Les métaphores et les cloportes à douze pattes

[…]

Jean Ristat, N Y Meccano, Gallimard, 2001, p. 15.

 

 

 

 

06/09/2026

Jean Ristat, Le théâtre du ciel, Une lecture de Rimbaud

            

                         jean ristat,le théâtre du ciel,une lecture de rimbaud

                  E Blanc, Scène 3

Elle venait sans que j’y prenne garde à pas

De loup et ce cœur en moi s’usait peu à peu

À battre la chamade je ne l’avais pas

Reconnue tant son visage était pâle et

Ressemblait à s’y méprendre à la blanche nuit

Ses regards enjôleurs me grisaient doucement

O comme elle était tendre lorsqu’elle voulut

Me prendre par surprise au petit matin calme

 

J’aurais pu te quitter sans avoir baisé ta

Bouche tandis qu’à m’étreindre elle buvait mon

Sang O la camarde ma camarade attends

Encore un peu je n’ai pas fini d’inventer

Pour lui les mots du nouvel amour

 

Jean Ristat, Le théâtre du ciel, Une lecture de Rimbaud,

Gallimard, 2009, p. 40-41.

05/09/2026

Jean Ristat, Ô vous qui dormez dans les étoiles enchainés

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             Le pays des ombres

 

                         I

 

Je suis né au pli du crime venant de nulle

Part pour aller on se sait où en ce temps-là

Le feu

Sanglant ouvrait les lèvres pâles de la nuit

On entassait les cadavres dans les fossés

Et l’homme en l’homme se mourait d’avoir perdu

Son nom

Ma bouche est sans parole au sortir de l’enfer

 

                       II

 

À quels autels de la mémoire Ô dieux

De mon enfance célébrer les morts ne parlent

Pas les morts rient de nous dans le pépiement

Des oiseaux la nuit s’avance comme un loup dans

La bergerie je suis né au pli du crime

 (…)

Jean Ristat, Ô vous qui dormez dans les étoiles enchaînés,

Gallimard, 2017, p. 29.

 

04/09/2026

Jean Ristat, Le Fil(s) perdu

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                                  Cinquième méditation

 

J’écrivis ces jours derniers : Boileau c’est moi. Il me semblait que ce n’était là qu’un premier pas : l’individualisme en littérature reste une séquelle de l’ancien régime bourgeois. La propriété littéraire, outre qu’elle est une malhonnêteté — comment prouver que Boileau est Boileau, est bien l’auteur de … ? et quand bien même l’on prouverait qu’il écrivit effectivement, à une période donnée de sa vie, telle ou telle œuvre, quel est ce IL ? Quel rapport y a-t-il entre le Boileau des Épîtres et celui des Satires, ou de  L’Art poétique ? Je revendique pour les écrivains le droit à leur autodétermination     : ainsi Boileau c’est moi. Outre qu’il y a une malhonnêteté à passer de l’individualité problématique (unitaire) de l’écrivain à la propriété — j’affirme  que celle-ci est un vol.

Boileau c’est moi. Boileau c’est nous.

 

Jean Ristat, Le fil(s) perdu suivi de Le lit de Nicolas Boileau et de Jules Verne, Gallimard, 1974, p. 69.

03/09/2026

Jean Ristat, Ode pour hâter la venue du printemps

 

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           La mort de l’aimé,

                         II

 

Nul repos pour celui qui souffre ni miroir

Et le mur peint à la chaux appelle une étoile

La nuit garde son secret comme un bouquet d’arbres

La lumière sur le lit un tigre allongé

L’amant sous la grêle un souffle dans les draps

On ne dit plus qu’on pleure dans l’ombre des chambres

Les fleurs ont oublié les couleurs de l’été

Dans le puits d’un rêve la chaîne dévidée

Cheval fou la fièvre t’emporte à cru les membres

Rompus tournoyante pour l’attaque le repli

Ne crains rien amour je veille sur ton sommeil

Je fouetterai le vent mauvais jusqu’au sang

J’éteindrai dans la glace l’ardeur des démons

Voici que le matin s’annonce aux volets

Le jardin montre ses parures et ses rubans

Le ciel a la couleur de tes yeux et tu ris

On ose aimer encore on ne veut plus mourir

 

Jean Ristat, La Mort de l’aimé, dans Ode pour hâter la

venue du printemps, Poésie/Gallimard, 2008, p. 126-127.

 

02/09/2026

Jean Ristat, Artémis chasse à courre le sanglier, le cerf et le loup

 

jean ristat,chasse à courre...

           La chasse du loup

 

À cette heure incertaine où l'obscur dispute

Au jour son royaume la déesse repue

Rappelle ses valets avant que de céder

Au sommeil tous les oiseaux se sont tus et les

Pâles enfants des hommes tremblent dans leurs draps blancs

Lorsqu'un rêve très ancien vient les visiter

À la vitre étoilée de la chambre l'ombre

Bleue de la bête qui regarde et attend

 

                         *

 

À l'enclume de la nuit apollon martèle

La lune vieille casserole cabossée

Et blanchie aux feux ronflants de l'empire des

Morts voici l'heure des métamorphoses et des

Enchantements Ô théâtre où tout s'échange et

Se déplie les mots comme fleurs de papier

     

                         *

 

Elle qui fait pleuvoir des plumes d'argent pour

Son apothéose portée comme un os

Tensoir sur le brancard du ciel montre son ventre

Rond de vierge engrossée par le vent à tout

L'univers comme une lanterne magique et

Darde lumineuse ses flèches innombrables

 

                         *

 

Par les orbites décavées de sa tête

Grottes profondes sortent les loups tour à tour

Dévalant les toboggans de ses rayons comme

Des pistes neigeuses et pentues à vertige et

Culs par-dessus têtes tombent dans les bruyères

 

[...]

 

Jean Ristat, Artémis chasse à courre le sanglier, le cerf et le loup,

Gallimard, 2007, p. 43-44.