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23/08/2016

Antonin Artaud, L'arbre

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L’arbre

 

Cet arbre et son frémissement

forêt sombre d’appels,

de cris,

mange le cœur obscur de la nuit.

 

Vinaigre et lait, le ciel, la mer,

la masse épaisse du firmament,

tout conspire à ce tremblement,

qui gîte au cœur épais de l’ombre.

 

Un cœur qui crève, un astre dur

Qui se dédouble et fuse au ciel,

Le ciel limpide qui se fend

A l’appel du soleil sonnant,

Font le même bruit, font le même bruit,

Que la nuit et l’arbre au centre du vent.

 

Antonin Artaud, Œuvres complètes, I, *,

Gallimard, 1976, p. 254.

02/08/2015

Antonin Artaud, L'amour sans trève

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L’amour sans trêve

 

Ce triangle d’eau qui a soif

cette roue sans écriture

Madame, et le signe de vos mâtures

sur cette mer où je me noie

 

Les messages de vos cheveux

le coup de fusil de vos lèvres

cet orage qui m’enlève

dans le sillage de vos yeux

 

Cette ombre enfin, sur le rivage

où la vie fait trêve, et le vent,

et l’horrible piétinement

de la foule sur mon passage.

 

Quand je lève es yeux vers vous

on dirait que le monde tremble,

et les feux de l’amour ressemblent

aux caresses de votre époux.

 

Antonin Artaud, Poèmes (1924-1935), dans Œuvres

complètes, I*, Gallimard, 1976, p. 262.

01/08/2015

Antonin Artaud, L'ombilic des limbes

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Poète noir

 

Poète noir, un sein de pucelle

te hante,

poète aigri, la vie bout

et la ville brûle,

et le ciel se résorbe en pluie,

ta plume gratte au cœur de la vie.

 

Forêt, forêt, des yeux fourmillent

sur les pignons multipliés ;

cheveux d’orage, les poètes

enfourchent des chevaux, des chiens.

 

Les yeux ragent, les langues tournent,

le ciel afflue dans les narines

comme un lait nourricier et bleu ;

je suis suspendu à vos bouches

femmes, cœurs de vinaigre durs.

 

                                                     (1925)

 

Antonin Artaud, Œuvres complètes, I,*, Gallimard,

1976, p. 53.

31/07/2015

Antonin Artaud, Lettre à personne

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Lettre à personne

 

Cher Monsieur,

  

   Je vous ai envoyé une suite de phrases tendues qui essayaient de se rapprocher de l’idée de suicide mais ne l’entamaient en réalité aucunement. La vérité est que je ne comprends pas le suicide. J’admets qu’on se sépare violemment de la vie, de cette espèce de promiscuité des choses avec l’essence de notre moi, mais le fait lui-même, le caractère aventuré de ce détachement m’échappe.

   Depuis longtemps la mort ne m’intéresse pas. Je ne vois pas très bien ce que l’on peut détruire de conscient en soi : même en mourant volontairement. Il y a une irruption obligée de Dieu dans notre être qu’il faudrait détruire avec cet être, il y a tout ce qui touche cet être et qui est devenu partie intégrante de sa substance, et qui cependant ne mourra pas avec lui. Il y a cette contamination irréductible de la vie. Il y a cette invasion de la nature qui par un jeu de réflexes et de compromissions mystérieuses pénètre beaucoup mieux que nous-même jusqu’au principe de notre vie. De quelque côté que je regarde en moi-même, je sens qu’aucun de mes gestes, aucune de mes pensées ne m’appartient.

   Je ne sens la vie qu’avec un retard qui me la rend désespérément virtuelle.

[...]

                                                      (1946)

Antonin Artaud, Œuvres complètes, I**, Gallimard, 1976, p. 55.

06/11/2014

Antonin Artaud, Œuvres complètes, I, L'art et la mort

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                             L'art et la mort

 

   Qui, au sein de certaines angoisses, au haut de quelques rêves n'a connu la mort comme une sensation brisante et merveilleuse avec quoi rien ne se peut confondre dans l'ordre de l'esprit ? Il faut avoir connu cette aspirante montée de l'angoisse dont les ondes arrivent sur vous et vous gonflent comme mues par un insupportable soufflet. L'angoisse qui se rapproche et s'éloigne chaque fois plus grosse, chaque fois plus lourde et plus gorgée. C'est le corps lui-même parvenu à la limite de sa distension et de ses forces et qui doit quand même aller plus loin. C'est une sorte de ventouse posée sur l'âme, dont l'âcreté court comme un vitriol jusqu'aux bornes dernières du sensible. Et l'âme ne possède même pas la ressource de se briser. Car la distension elle-même est fausse. La mort ne se satisfait pas à si bon compte. Cette distension dans l'ordre physique est comme l'image renversée d'un rétrécissement qui doit occuper l'esprit sur toute l'étendue du corps vivant.

 

Antonin Artaud, Œuvres complètes, I, nouvelle édition revue et corrigée, Gallimard, 1976, p. 123.

18/10/2012

René Char, Fenêtres dormantes et porte sur le toit

 

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                Légèreté de la terre

 

Le repos, la planche de vivre ? Nous tombons. Je vous écris en cours de chute. C'est ainsi que j'éprouve l'état d'être au monde. L'homme se défait aussi sûrement qu'il fut jadis composé. La roue du destin tourne à l'envers et ses dents nous déchiquettent. Nous prendrons feu bientôt du fait de l'accélération de la chute. L'amour, ce frein sublime, est rompu, hors d'usage.

     Rien de cela n'est écrit sur le ciel assigné, ni dans le livre convoité qui se hâte au rythme des battements de notre cœur, puis se brise alors que notre cœur continue à battre.

 

                                         *

 

          Une rose par mégarde.

          Une rose sans personne.

          Une rose pour verdir.

 

                                         *

 

     Nous vivons avec quelques arpents de passé, les gais mensonges du présent et la cascade furieuse de l'avenir. Autant continuer à sauter à la corde, l'enfant-chimère à notre côté.

 

René Char, Fenêtres dormantes et porte sur le toit, Gallimard, 1979, p. 52, 54 et 65.

11/05/2012

René Char, Chants de la Balandrane

 

 

 

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                    Le jonc ingénieux

 

J'entends la pluie même quand ce n'est pas la pluie

Mais la nuit ;

Je jouis de l'aube même quand ce n'est pas l'aube

Mais la blancheur de ma pulpe au niveau de la vase.

La bouche d'un enfant me froisse avec ses dents.

Amour des eaux silencieuses !

 

À l'aubépine le rossignol,

À moi les jeux fascinants.

 

                                 *

 

                     Ne viens pas trop tôt

 

Ne viens pas trop tôt, autour, va encore ;

L'arbre n'a tremblé que sa vie ;

Les feuilles d'avril sont déchiquetées par le vent.

 

La terre apaise sa surface

Et referme ses gouffres.

Amour nu, te voici, fruit de l'ouragan !

Je rêvais de toi décousant l'écorce.

 

René Char, Chants de la Balandrane, Gallimard, 1977, p. 48, 55.