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24/04/2016

André Frénaud, La Sainte Face

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La femme de ma vie

 

Mon épouse, ma loyale étoffe,

ma salamandre, mon doux pépin,

mon hermine, mon gros gras jardin,

mes fesses, mes vesses, mes paroles,

mon chat où j’enfouis mes besoins,

ma gorge de bergeronnette.

 

Ma veuve, mon essaim d’helminthes,

mes boules de pain pour mes mains,

pour ma tripe sur tous mes chemins,

mon feu bleu où je cuis ma haine,

ma bouteille, mon cordial de nuit,

le torchon pour essuyer ma vie,

l’eau qui me lave sans me tacher.

 

Ma brune ou blanche, ma moitié,

nous n’aurons fait qu’une couleur,

un soleil-lune à tout casser,

à tous les deux par tous les temps,

 

si un jour je t’avais reconnue.

 

André Frénaud, La Sainte Face,

Poésie /Gallimard, 1985, p. 61.

10/01/2015

André Frénaud, La Sainte Face, “Le matin venu”

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Le matin venu

 

                                             à André Beaudin

 

Dans un hôtel jaune,

repoussant les larmes

et les moignons sanglants

ensoleillés par le minuit,

entre l'embonpoint

de l'édredon jaune

et le sang des astres

battant à la volée

dans mes vaisseaux,

le sentier guidé

parmi la pierraille,

l'odeur de la mer

besognant les eaux,

j'égarais les flaques

de péchés maudits,

je mordais la mort

qui perdait haleine

à vouloir m'entendre,

je devenais pâle

pour n'avoir plus peur,

je m'épiais dans l'arbre,

montant et remontant,

m'épuisant à rire

dans cet hôtel jaune,

dans ce lit de fer,

éclairé jusqu'où,

feuille tombée vivante

d'un sommeil sans rêve

au milieu de toi,

promesse souterraine,

pousse nourricière,

douce comme le bleu.

 

                        Marseille-Lyon, 14 mars 1949

 

André Frénaud, La Sainte Face, “Le matin venu”,

Poésie  / Gallimard, 1985, p. 165-166.

 

10/08/2013

André Frénaud, La Sainte Face

André Frénaud, La Sainte Face, solitude, vers court

Bon an, mal an

 

Bon an mal an,

bon gré mal gré,

bon pied bon œil,

toujours pareil,

toujours tout neuf,

c'est toujours vrai,

c'est toujours vain,

ça persévère,

ça s'exaspère,

ça prend son temps,

ça va briller,

ça s'inscrira,

indescriptible,

perdu ravi,

malheur gaieté,

le pour le contre,

la fin la suite,

commencement,

flamme épineuse,

contour changeant,

la mort qui tousse,

qui se ravive

au goût du vif,

la mort, la joie,

m'épuisant à rire

dans cet hôtel jaune,

dans ce lit de fer,

éclairé jusqu'où,

feuille tombée vivante

d'un sommeil sans rêve

au milieu de toi,

promesse souterraine,

pousse nourricière,

douce comme le bleu.

 

                  Marseille-Lyon, 14 mars 1949

 

André Frénaud, La Sainte Face, Poésie /

Gallimard, 1985 [1968], p. 165-166.

 

 

 

 

 

 

 

05/08/2013

André Frénaud, La Sainte Face

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          La secrète machine

 

C'est la secrète machine.

C'est un piège inspiré.

C'était une échauffourée.

Ce n'est qu'un miroir au rats.

 

C'était une provocation.

C'est le coursier effréné.

C'était une médecine.

Mais c'est un cheval de Troie !

 

C'était pour capter l'eau vive.

C'était la fabuleuse prairie.

C'est l'élection de la mort.

Ce n'est qu'un étranglement.

 

C'était le captif enragé.

C'était en gésine un bon ange.

Ou serait-ce l'arbre attentif

et le vent du Levant ?

 

Tel est perdu qui croyait prendre.

L'autre ou toi, lequel est-ce ?

 

 

Ce n'était qu'une parure.

C'était peut-être une prière.

C'était une rédemption.

Un ensevelissement.

                                                   1er novembre 1965

 

 

 

André Frénaud, La Sainte Face, Poésie / Gallimard,

1985 [1968], p. 201-202.

21/04/2013

André Frénaud, La Sainte Face, Nul ne s'égare

André Frénaud, La Sainte Face, Nul ne s'égare, la vie, l'amour, une passante (Baudelaire)

La vie est comme ça

 

—  Ça ne tache pas, c'est du vin rouge

—  Ça vous fera plaisir, c'est du sang

—  Ça ne lui fera pas de mal, ce n'est qu'un enfant

—  Ça ne vous regarde pas, c'est la vérité

—  Çane vous touche pas, c'est votre vie

—  Ça ne vous blessera pas c'est l'amour

 

André Frénaud, La Sainte Face, Poésie / Gallimard, 1985

(1968), p. 77.

 

Une passante

 

L'altière, le grand lévrier,

sa longue chevelure,

sur la pointe des pieds, dans les fourrures,

traversant le monde éclipsé...

 

Elle est repartie sans être venue,

emportant l'éblouissant désastre.

 

Des astres. Des astres. Des fleurs défaites.

 

Pour apurer les comptes

 

Ce n'est rien, donne-moi l'addition, c'est gratuit.

C'est toujours rien, tout est payé, ta vie aussi.

Tout est donné et tout repris. Mais va-t-en donc.

 

Pourquoi trembler, ou te vanter, t'émerveiller ?

Pourquoi mentir et ressasser, pourquoi rougir ?

Pourquoi vouloir, ou bien valoir ? Pour être qui ?

 

Ce n'est rien, ce ne fut jamais rien, c'est la vie.

Céder, chanter. Tout vient, s'en va, pourquoi te plaindre

si le dieu qui n'est pas paie tout ? Mais pourquoi vivre ?

 

André Frénaud, Nul ne s'égare [1982], précédé de Haeres 1986], Poésie / Gallimard, 2006, p. 267, 273.