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03/11/2019

Thomas Bernhard, Sur la terre comme en enfer

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Où me pousse

le vent,

mon cœur,

mon cerveau,

en bas

dans la ville,

là-bas

dans la verdure

des collines délavées,

vers des femmes étrangères

                          vers

la lune,

mêlant

blanc

et rouge

sur un mur nu

de cimetière,

dans la forêt

qui, noire,

étend les jambes

et dans l’étang

rit,

s’envolent

sauvagement

les oiseaux oubliés

d’un coup,

mon vent,

mon cœur,

mon cerveau,

mes larmes ?

 

Thomas Bernhard, Sur

la terre comme en enfer, traduction

Susanne Hommel, Orphée/La Différence,

2012, p. 93 et 95.

23/10/2019

Issa, Sous le ciel de Shinano

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mon éventail

rien que de la prendre en main

et de nouveau j’ai envie de partir

 

herbes échevelées

le froid se sent

rien qu’à vue d’œil

 

nuit d’automne

le papier troué d’une cloison

joue de la flute

 

juste de quoi faire un feu

les feuilles mortes

que le vent m’a apportées

 

la neige doucement descend

qui urait encore le cœur de rire

sous le ciel de Shinano

 

Issa, Sous le ciel de Shinano,

traduction Alain Gouvret et

Nobuko Imamura,Arfuyen, 1984, np.

 

09/10/2019

Pierre Chappuis, Entailles

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                       Paysage brouillé

 

Vents plutôt que pluie hachurent ciel et terre.

 

Issu de la nuit, de l'échevèlement de la nuit, tremblé, confus et net (résurgence), un paysage brouillé, un brouillon de paysage refuse à contre-jour de se fixer, du coup (un négatif, une épure) ne parvient pas jusqu'à la couleur. Dans le révélateur où il serait à tremper, une main délicatement l'agite.

 

Tempétueusement, beau temps.

 

Quoique ne tenant pas en place, joie de se sentir en place ici chez soi en pleine turbulence.

 

Lumineuse effervescence dévalant la colline en tous sens, balayant coteaux et ravins. Qui, désormais, déferle abondamment, noire, oui (vertu éclairante du noir, plus clair vu de plus loin) remue, traverse, raye le papier de mille traits aussi fins que pattes de mouches, ou cheveux — une ample chevelure emmêlée et défaite.

 

Pierre Chappuis, Entailles, éditions Corti, 2014, p. 9.

09/05/2019

Franck Guyon, une cérémonie

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rejoindre ses semblables, terre et cendre et poussière, heure venue, et tu ressembleras bientôt à ce qui n’a jamais eu lieu, jamais, sans pourtant jamais te défaire tout à fait de ce mouvement perdu sur le lac et le grain de l’ombre : rejoindre ses semblables, à n’oublier que l’alphabet des choses, le lierre, le lilas mauve ou blanc, le blé, la coquille et l’écorce, les animaux du monde, le ver, le cerf, l’hirondelle à manier les anneaux de l’air, et ce bleu sur le dos des sardines, et ces vents qui montent dans les plis du large : rejoindre ses semblables et retrouver cette longue absence de laquelle autrefois nous avions cru peut-être un peu nous dégager : mais le vin nouveau qui viendra bientôt n’apaisera rien du cœur : et le cœur est plus dur et plus vert que les plus mauvaises lunes

 

Franck Guyon, une cérémonie, le phare du cousseix, 2018, p. 11.

30/10/2017

Pierre Dhainaut, Plus loin dans l'inachevé

 

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Oiseaux d’ici

 

Rieuses, dit-on de ces mouettes

tête noire et bec rouge,

d’autant plus blanches

lorsque les ailes se déploient

sur la digue, sur le port,

sans trêve, le vent,

le vent est favorable

à la véhémence

de la trajectoire, à l’acuité

du cri : elles gravitaient l’air,

elles s’y précipitent, là même

où nous ne voyons rien,

quelle était

leur victime ? cette clameur

de vagues qui s’abattent

nous rattrape, nous blesse

jusque dans les rêves.

 

Pierre Dhainaut, Plus loin dans l’inachevé,

Arfuyen, 2010, p. 49.

11/01/2017

William Blake, Esquisses poétiques

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Chanson de folie

 

Les vents sauvages pleurent,

   La nuit est glacée ;

Viens, ici, Sommeil,

   Et dévoile mes chagrins.

Mais voici le point du jour

   Dans les hauteurs de l'Orient

Et les oiseaux frémissants de l'aube

S'envolent loin de la terre

 

Voyez, jusqu'au zénith

   De la voûte céleste,

Chargés de douleurs,

   Mes accents sont portés ;

Ils frappent l'oreille de le anuit,

   Et font couler les larmes du jour ;

Ils font rugir les vents en folie

   Et se jouent avec la tempête.

 

Comme un démon dans la nue

   Hurlant de douleur

Suivant la nuit je me hâte

   Et avec la nuit je m'en irai

Me détournant de l'Orient

D'où nous est venue consolation,

Car la lumière frappe mon âme

D'un indicible mal.

 

Mad song

 

The wild winds weep,

   And the night is a-cold ;

Come hither, Sleep,

   And my grifs unfold :

But Io ! the morning peeps

   Over the eastern steeps,

And the rustling birds of dawn

The earth do scorn.

 

Lo ! to the vault

   Of paved heaven,

With sorrow fraught

   My notes are driven :

They strike the ear of Night,

   Make weep ths eyes of day ;

They make mad te roaring winds,

   And with tempests palay.

 

Like a fiend in a cloud

   With owling woe,

After night I do croud,

   And with night will go ;

I turn my back to the east

From whence comforts have increas'd ;

For light doth seize my brain

With frantic pain.

 

William Blake, Esquisses poétiques, dans Poèmes,

traduction et préface L Cazamian, Aubier-Flammarion,

1968, p. 99 et 98.

 

 

 

 

 

 

03/12/2016

Antoine Emaz, Limite

 

                           antoine emaz,limite,mot,nuit,vent

                                    24.10.2013

 

                 I

 

les mots

dans la masse de nuit

fondus absorbés perdus

retournés à l’encre

 

en rester là

serrer ce qui reste

 

pas plus avant

ce soir

la nuit gagne

 

               II

 

les mains lâchent

 

ce sera

chiens de faïence

jusqu’à l’aube

 

on n’ira pas plus loin

 

nuit saturée

 

on entend son rire fou

écrasé

elle pouffe

s’étouffe de mots

gavée

 

ou bien c’est le vent

 

mais décidément

cette partie-là

est perdue

 

Antoine Emaz, Limite,

Tarabuste, 2016, p. 101-102.

06/11/2016

Jean-Pierre Chambon, Matières de coma

                                   2922848172.2.jpg

Photo Denis Svartz

 

Dans la clôture du compact

 

Dans l’étroit séjour des pierres. Dans cette impossibilité du séjour dans la pierre. Prisonnier des rhombes, des cercles.

 

Sous le calice renversé du ciel.

 

À l’intérieur, dans les replis des cristaux, derrière les angles distordants. Il y a assez d’eau, ici, pour nager, assez d’air pour s’envoler. La nage et le vol dans le volume étouffant. Parmi la tempête moléculaire. Dans la vague et le vent.

 

Assez d’infime espace pour vivre, en abîme. Fantôme atomisé dans les ruines miniaturisées d’un château. Contemplant, en réduction, le monde et sur l’eau boueuse des douves, le reflet disloqué du donjon où se penche une ombre.

 

Matière de la nuit, forme solide et close dans laquelle nul œil ne peut s’introduire. De cette extrême solitude, de l’étreinte de ce cachot, la lumière un jour jaillira et brûlera tous les regards.

 

[…]

Jean-Pierre Chambon, Matières de coma, suivi de Bernard Noël, L’histoire mentale, Faï fioc, 2016, p. 105.

29/08/2016

Raymond Queneau, Battre la campagne

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Le repos du berger

 

Y a-t-il un obstacle

à la poursuite du vent ?

Y a-t-il obstruction

à ce que volent les mots ?

Y aura-t-il empêchements

à la pose des inscriptions ?

le vieillard berger sonore

hurle et crie dans la vallée

que l’écho redise encore

les injures ondulées

en a-t-il donc à la pierre ?

aux arbres ? aux rus ? aux serpents ?

aux sucs de la bonne terre ?

aux herbes tout envahissant

mais ce ne sont plus des injures

car le vent en les emportant

les sasse et les voilà pures

les phonèmes du dément

les mots caressent donc la pierre

les arbres les rus les serpents

les sucs de la bonne terre

les herbes tout envahissant

et le berger devenu sourd

à sa propre injustice

s’étend pour enfin dormir

dans le silence enfin complice

 

Raymond Queneau, Battre la campagne,

Gallimard, 1965, p . 140-141.

 

08/06/2016

Bashô, Seigneur ermite

Basha, Seigneur ermite, saisons, printemps, hiver, automne, vent

Espérant le chant du coucou,

j’entends les cris

du marchand de légumes verts

 

L’automne est venu —

sur l’oreiller

le vent me salue

 

Sous une couverture de gelée,

un enfant abandonné

sur un matelas de vent

 

Ah ! le printemps, le printemps,

que le printemps est grand !

et ainsi de suite

 

Les pierres semblent fanées

et même l’eau s’est tarie —

l’hiver à son comble

 

Bashô, Seigneur ermite, édition bilingue

par Makoto Kemmoku et Dominique

Chipot, La Table ronde, 2012, p. 64,

66, 69, 77, 82.

 

06/05/2016

Giorgio Caproni, Le Mur de la terre

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            Il battait

                      (Hommage à Dino Campana)

Il battait le nom (il le battait

Précisément, comme

On bat de la monnaie) et la frappe

(mais celle-ci battait

obstinément), le sens

(la valeur) dans le vent

(dans le souffle de pandémonium

sur Oregina) heurté

se perdait dans la mer

d’aluminium — avec la morte

fumée de la cheminée

de la citerne, dont l’éclair

ferme qui, ferme, secouait

la tôle — que, encore,

lui, battait

obstinément (et battait) (comme

on bat une médaille) dans le nom

vide qui se perdait

au vent que, Lui, battait.

 

Giorgio Caproni, Le Mur de la terre,

traduction Philippe Di Meo , Atelier

La Feugraie, 2002, p. 49.

04/05/2016

William Blake, Chanson de folie

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           Chanson de folie

 

Les vents sauvages pleurent,

   La nuit est glacée ;

Viens ici, Sommeil,

   Et dévoile mes chagrins.

Mais voici le point du jour

   Dans les hauteurs de l’Orient

Et les oiseaux frémissants de l’aube

S’envolent loin de la terre.

 

Voyez, jusqu’au zénith

   De la voûte céleste,

Chargés de douleur

   Mes accents sont portés ;

Ils frappent l’oreille de la nuit,

   Et font couler les larmes du jour ;

Ils font rugir les vents en folie

Et se jouent avec la tempête.

 

Comme un démon dans la nue

   Hurlant de douleur

Suivant la nuit je me hâte

   Et avec la nuit je m’en irai

Me détournant de l’Orient

   D’où nous est venue consolation,

Car la lumière frappe mon âme

D’un indicible mal.

 

William Blake, Esquisses poétiques, dans

Poèmes, traduction L. M. Cazamian,

Aubier-Flammarion, 1968, p. 99.

 

17/02/2016

Andrèas Embirìkos (1901-1975), Oktàna

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                                   La porte

 

   La porte s’ouvrit, avec fracas se referma. Ceux de la maisonnette s’écrièrent « Qui est là ? » Voyant que nul n’était entré, que nulle réponse n’arrivait, ceux de la chambre conclurent : le vent a dû claquer la porte.

   Pourtant le calme était absolu. On eût dit que le temps s’arrêtait. Et malgré tout, derrière la fenêtre close le rideau remuait comme un voile soulevé par des bouffées de vent. Dans la chambre quelque chose brassait l’air auparavant inerte — comme si là-bas, soudain, battaient les ailes d’une cigogne immense, comme si un archange blanc agitait les siennes, apportant au bout de son épée la lumière des cieux dans la chambre close.

   La maîtresse de maison abasourdie regarda les autres. Puis tous ensemble regardèrent le vase, posé sur une petite console et tous restèrent sans voix... Les fleurs de papier contenues dans le récipient poussaient en un clin d’œil telles des fleurs véritables et l’humble abri embaumait intensément, comme un lieu sanctifié, un lieu saint.

                                      

                                                                     Glyfada, 8.7.60

 

Andréas Embirìkos, Oktàna, traduction Myrto Gondicas et Michel Volkovitch, Le miel des anges, 2015, p. 28.

23/11/2015

Emily Jane Brontë, Poèmes, traduction Pierre Leyris —— Écrire après ?

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Il devrait n’être point de désespoir pour toi

 

Il devrait n’être point de désespoir pour toi

Tant que brûlent la nuit les étoiles,

Tant que le soir répand sa rosée silencieuse,

Que le soleil dore le matin.

 

Il devrait n’être point de désespoir, même si les larmes

Ruissellent comme une rivière :

Les plus chère de tes années ne sont-elles pas

Autour de ton cœur à jamais ?

 

Ceux-ci pleures, tu pleures, il doit en être ainsi ;

Les vents soupirent comme tu soupires,

Et l’Hiver en flocons déverse son chagrin

Là où gisent les feuilles d’automne

 

Pourtant elles revivent, et de leur sort ton sort

Ne saurait être séparé :

Poursuis donc ton voyage, sinon ravi de joie,

Du moins jamais le cœur brisé.

 

                                                         [Novembre 1839]

 

Emily Jane Brontë, Poèmes, traduction de Pierre Leyris,

Poésie / Gallimard, 1983, p. 87.

 

Écrire après ?

 

Face à des innocents lâchement assassinés par d'infâmes fanatiques, la poésie peut peu, pour le dire à la façon de Christian Prigent. Ça, le moderne ? Quoi, la modernité ? Cois, les Modernes… Face à l'innommable, seul le silence fait le poids ; comme à chaque hic de la contemporaine mécanique hystérique, ironie de l'histoire, l'écrivain devient de facto celui qui n'a rien à dire. Réduit au silence, anéanti par son impuissance, son illégitimité. Son être-là devient illico être-avec les victimes et leurs familles.Nous tous qui écrivons ne pouvons ainsi qu'être révoltés par l'injustifiable et nous joindre humblement à tous ceux qui condamnent les attentats du 13 novembre. Et tous de nous poser beaucoup de questions.

Surtout à l'écoute des discours extrémistes, qu'ils soient bellicistes, sécuritaires, islamophobes ou antisémites sous des apparences antisionistes.  C'est ici que ceux dont l'activité – et non pas la vocation – est de mettre en crise la langue comme la pensée, de passer les préjugés et les idéologies au crible de la raison critique, se ressaisissent : le peu poétique ne vaut-il pas d’être entendu autant que le popolitique ? Plutôt que de subir le bruit médiatico-politique, le spectacle pseudo-démocratique, les mises en scène scandaculaires – si l'on peut dire -, ne faut-il pas approfondir la brèche qu'a ouverte dans le Réel cet innommable, ne faut-il pas appréhender dans le symbolique cette atteinte à l'entendement, ce chaos qui nous laisse KO ? Allons-nous nous en laisser conter, en rester aux réactions immédiates, aux faux-semblants ?
Une seule chose est sûre, nous CONTINUERONS tous à faire ce que nous croyons devoir faire. Sans cesser de nous poser des questions.

 

Ce communiqué, signé de Pierre Le Pillouër et Fabrice Thumerel, est publié simultanément sur les sites :

Libr-critique

Littérature de partout

Sitaudis

 

 

 

 

 

 

 

 

09/11/2015

Ana Luisa Amarl, L'art d'être tigre

                            Ana Luisa Amaral, L’art d’être tigre, lumière, saut, vent, inquiétude

art premier

 

Du point le plus reculé

de l’âme

un tigre saute en direction

de la lumière

 

pour ensuite retenir

son geste,

figeant membre

et son

 

le vent lui décoche

une flèche d’azur,

un recoin où le temps

se fixe mieux,

à en illuminer toute la

clairière

 

et inquiéter

le tout

 

Ana Luisa Amaral, L’art d’être tigre,

traduit du portugais par Catherine

Dumas, le phare du cousseix, 2015, p. 5.