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06/09/2017

Jean Tardieu, Comme ceci comme cela

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Comptine des civilisations

 

Pigeon vole voici voilà

voici la veuve voilée

harpe des douleurs

fleurie et transpercée

Vierge ou Niobé.

 

Voici voilà en la aréna

le taureau qui s’est arrêté

il ne sera pas mis à mort

le public le torero

dans un verre d’eau se sont noyés.

 

Pigeon hibou vautour vole

vol à l’immensité

un fémur renversé

un osselet de pierre

pour prier pour siffler.

 

Le sphinx Janus Uranus

je ne sais quels dieux trouvés

abandonnés oubliés

inconnus mais révérés.

 

Les ruines l’ossuaire

civilisations éteintes

les cités imaginaires

inhumaine vérité

bien au-delà de la Terre

s’endorment dans les stellaires

monastères ministères

cimetières.

 

Première poussière

poussière lumière

désert étoilé.

 

Jean Tardieu, Comme ceci comme cela,

Gallimard, 1979, p. 47-48.

24/10/2016

Jean Tardieu, Comme ceci comme cela

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Méditatif

 

Avant l’horreur c’était encore

si peu de chose : vivre, un clin d’œil un regard

mais quel regard quand il appareillait

vers l’espace profond d’une nuit d’août

illuminés par les étoiles déjà mortes

signaux qui viennent d’autrefois pour nous sourire.

 

Après l’horreur nulle mémoire mais le masque

préparé. Après l’horreur

une outre bue un crâne déserté

ne sont pas plus sonores ni plus vide que de creux

terrible dans la pierre Ici persiste l

a forme exacte de ce couple

pourchassé, ici l’empreinte pure,

ici, seulement bonne pour l’écho

sous le pas des troupeaux paisibles, l

a fuite immobile     statue

aveugle et ressemblante.

 

Jean Tardieu, Comme ceci comme cela, Gallimard,

1979, p. 35.

03/01/2016

Jean Tardieu, Formeries ; Comme ceci comme cela

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                                La fin du poème

 

   C’est la fin du poème. Épaisseur et transparence, lumière et misère — les jeux sont faits.

   On avait commencé par la rime pour enfants. On avait cherché des ondes de choc dans d’autres rythmes. On avait gardé le silence, ensuite murmuré : on cherchait à se rapprocher du bruit que fait le cœur quand on s’endort ou du battement des portes quand le vent souffle. On croyait dire et on voulait se taire. Ou faire semblant de rire. On voulait surtout sortir de son corps, se répandre partout, grandir comme une ombre sur la montagne, sans se perdre, sans rien perdre.

   Mais on avait compté sans la dispersion souveraine. Comment feindre et même oublier, quand nos débris sont jetés aux bêtes de l’espace, — qui sont, comme chacun sait, plus petites encore que tout ce qu’il est possible de concevoir. Le vertige secoue les miettes après le banquet.

 

Jean Tardieu, Formeries, Gallimard, 1976, p. 81.

 

 

               Complainte du verbe être

 

Je serai je ne serai plus je serai ce caillou

toi tu seras moi je serai je ne serai plus

quand tu ne seras plus tu seras

ce caillou.

 

Quand tu seras ce caillou c’est déjà

comme si tu étais n’étais plus,

j’aurai perdu tu as perdu j’ai perdu

d’avance. Je suis déjà déjà

cette pierre trouée qui n’entend pas

qui ne voit pas ne bouge plus.

 

Bientôt hier demain tout de suite

déjà je suis j’étais je serai

cet objet trouvé inerte oublié

sous les décombres ou dans le feu ou dans l’herbe froide

ou dans la flaque d’eau, pierre poreuse

qui simule une murmure ou siffle et qui se tait.

 

Par l’eau par l’ombre et par le soleil submergé

objet sans yeux sans lèvres noir sur blanc

(l’œil mi-clos pour faire rire

ou une seule dent pour faire peur)

j’étais je serai je suis déjà

la pierre solitaire oubliée l

le mot le seul sans fin toujours le même ressassé.

 

Jean Tardieu, Comme ceci comme cela, Gallimard, 1979,

p. 45-46.

26/12/2013

Jean Tardieu, Comme ceci comme cela

 

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                             Aventure

 

Était-ce hier ou dans un temps lointain ?

 

La vibration de l'air à peine on l'entendait

(C'était le cri de l'alouette invisible)

 

J'étais seul, habité par une multitude muette

où grondait la colère des mauvais jours.

 

Dans cette large plaine coulait sans doute un fleuve

et au-delà pâlissaient les montagnes mais on ne les

                                               [voyait pas

 

Le reflet de ma peine, identique à ma joie

plongeait dans les ténèbres

vides.

 

Quelqu'un passa, ou quelque chose

« Qui est là ? » — demandai-je

 

Nul ne répondit

Mais une feuille tomba

 

et le rideau s'entrouvrit

sur le paisible abîme de mes jours.

 

Jean Tardieu,  Comme ceci comme cela, Gallimard,

 

1979, p. 27-28.

20/07/2013

Jean Tardieu, Comme ceci comme cela

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          Les songes de l'inanimé

 

       Le vagabond des millions d'années

l'inanimé

s'efforce          Il monte il trébuche à travers

le va-et-vient l'affiche lumineuse

des nuits et des jours.

 

Il s'approche il monte, l'inanimé, le vagabond,

il heurte de son bâton

les bords du chemins éboulé

Il peine il gémit il s'efforce

d'être un jour ce qu'il rêve,

de prendre vie,

de troquer l'insensible contre la douleur

d'échanger l'innombrable

contre l'unique, contre un destin.

 

Futur empereur future idole

le caillou vagabond

limé couturé par l'embrun

veut gravir les degrés prendre figure

faire éclore sur sa face camuse

une bête qui brame

un philosophe qui bougonne

un saint qui se tait

un dieu qui souffre et qui meurt

 

Jean Tardieu, Comme ceci comme cela, Gallimard,

 

1979, p. 43-44.

25/02/2012

Jean Tardieu, Nouvelle énigme pour Œdipe, dans Comme ceci comme cela

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                    Nouvelle énigme pour Œdipe

                           Monologue à deux voix

 

Est-ce que c'est une chose ? — Non.

Est-ce que c'est un être vivant ? — Oui.

Est-ce que c'est un végétal ? —Non.

Est-ce que c'est un animal ? — Oui.

Est-ce que c'est un animal rampant ? — Quelquefois, pas toujours.

Comment se tient-il ? — Debout.

Est-ce qu'il vole ? — De plus en plus.

Est-ce que c'est un animal qui siffle ? — Quelquefois.

Qui rugit, qui meugle, hennit, miaule, aboie, jappe, jacasse ? — Oui, s'il le veut, par imitation.

Est-ce qu'il sait fabriquer des nids pour ses enfants ? — Il construit toutes sortes d'alvéoles tremblantes.

Est-ce qu'il creuse des galeries souterraines ? — De plus en plus parce qu'il vole et qu'il a peur.

Est-ce qu'il se nourrit de fruits, de plantes ? — Oui parce qu'il est délicat.

Et de viandes ? — Énormément parce qu'il est cruel.

Est-ce qu'il parle ? Beaucoup : ses paroles font un bruit infernal tout autour de la terre.

C'est donc le lion, le tigre et en même temps le bétail et en même temps le perroquet le chat le chien le singe le castor et la taupe ? — Oui oui oui oui à la fois tout cela.

Est-ce qu'il vit la nuit ou le jour ? — Il vit la nuit et le jour. Parfois il dort le jour et travaille la nuit parce qu'il a peur de ses rêves.

Est-ce qu'il voit, est-ce qu'il entend ? — Il voit tout il entend tout, mais il se bouche les oreilles.

Qu'est-ce qu'il fait quand il travaille ? — Il édifie de hautes murailles pour cacher le soleil. Il parle, il chante, il bourdonne pour couvrir le bruit du tonnerre.

Et quand il ne fait rien ? — Il se cache. Il tremble de tous ses membres, il ne sait pas pourquoi.

Est-ce qu'il va vers quelque chose, vers quelqu'un ? — Il le croit, il feint d'être appelé, désigné, couronné.

Est-il mortel ? — Il pense être immortel mais il meurt.

Est-ce qu'il aime sa mort ? — Il la déteste il ne la comprend pas.

Que fait-il contre sa mort puisqu'il ne l'aime pas ? — Il la multiplie en lui et hors de lui partout sur la terre le mer et dans les airs, il la répand à profusion il se nourrit de vie, c'est-à-dire de mort.

Et avec tout ce massacre, qu'est-ce qu'il espère gagner ? — Il croit perdre de vue le terme, il brouille l'horizon.

Qu'attend-il à la fin ? — Sa mort, sa propre mort.

Et lorsque que vient sa propre mort ? — Il ne la reconnaît pas : il croit que c'est la vie et il se prosterne en pleurant.

Jean Tardieu, Comme ceci comme cela, Gallimard, 1979, p. 39-40.