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27/12/2018

James Sacré, Figures de silences

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On se dit, voilà je vais savoir

Savoir un peu plus, savoir

Qu’on ne saura pas. Écrire un poème

S’en va dans l’ignorance et des mots

C’est que façon de continuer pareil

Que tout là-bas travail

Autrefois dans les champs le dernier chou

       planté, demain

Faut tout recommencer, demain tu vas mourir.

C’est tout ce qu’on sait

Pour finir.

 

James Sacré, Figures de silences, Tarabuste, 2018, p. 39.

 

 

24/12/2018

James Sacré, La poésie, comment dire ?

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     Faire briller la nuit de la langue, est-ce que voilà pas l’essentielle affaire de l’écriture ? Grande quincaillerie qui remue les casseroles de l’académisme ou maladroit boitement dans les mots, peu importe. L’amour qu’on peut manifester pour la langue il faut bien que ça soit par des façons particulières de l’entendre et de l’écrire, avec ou contre les règles (ces anciennes manières plus ou moins réduites au silence des bibliothèques et des discours professoraux). Tous les canons d’amour se défont, au moment de l’amour, en des gestes vaguement ridicules, ou dangereusement splendides, dans l’extase ou le rien. Et bien sûr aucune « bonne manière » d’aimer la langue. Des poètes se perdent dans le noir insignifiant de son silence avec leurs poèmes alambiqués qu’eux seuls voyaient briller dans le temps. D’autres manières d’écrire sont soudain des soleils que tout le monde acclame. Beau soleil, parfois, qui peut n’être que la fusante roue de lumière d’un feu d’artifice. Un soleil pour savoir que nous passons, un peu plus lentement, vers l’énormité sans forme de la nuit.

     Des manières d’amour en somme forcément désespérées. Aucune belle région de la langue où nous serions assurés de construire pour l’éternité. Les cathédrales de langage de Chateaubriand s’usent à l’ironie de l’auteur, à celle du temps ; mais elles dressent encore dans notre avenir les manières et les rythmes inquiets de leurs phrases.

  

James Sacré, Des manières de poète, dans La poésie, comment dire ?, André Dimanche éditeur, 1993, p. 81-82.

10/05/2018

James Sacré, Écrire pour t'aimer ; à S. B., suivi de S. B. hors du temps

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S.B. hors du temps

 (…)

                                                   Sommes-nous jamais dans notre nom ?

Écrire le remplit d’absence au temps.

 

Ronsard ou Schéhadé ne disent

Que des poèmes –bruit : voit-on leur main

Leur visage, leur ventre d’écrivain ?

 

Hélène aussi n’est qu’un nom

Qui ne va pas s’éveillant…

 

Nommer ne sera jamais

Que bruit de présent

Aussitôt passé : bruit de souvenir égaré

Hors du temps.

 

James Sacré, Écrit pour t’aimer ; à S. B.suivi de

S.B. hors du temps, Faï fioc, 2018, p. 94.

14/02/2018

James Sacré, Dans la parole de l'autre

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Un long mur de livres

 

                       À Antoine Emaz

 

1   En deça

 

On attend

Ça n’est pas forcément un mur

Qu’on a devant soi

Aussi bien

L’indécise couleur d’une glycine (dans un autre livre)

 

J’ai cru qu’Antoine passait

(« On respire déjà mieux d’écrire » dit-il) passait

À travers le mur. Entre la pierre et quelles fleurs ?

 

Le bouquet d’iris ou le cerisier.

Là devant.

 

Et passe-t-il vraiment

D’un titre au suivant dans le livre ?

Poème du mur

Poème de la fatigue

Un long mur de titres

Poème des dunes

Poème d’une énergie contenue (dedans, pâle, hébétude)

La fin, les chiens

On arrive au bout du livre

Un autre sera bientôt là.

Devant. Plus loin.

 

Tout continue. On écrit toujours

En deçà.

 

En deçà

Où le présent craint. « les chiens jaunes ». Je me

souviens :

Retour d’école tous les soirs avec la peur

Pour passer devant cette chienne de chez le voisin

Méfiante et méchante. Le petit fauve, l’allure basse.

Si je l’entends encore

Maintenant ! J’ai le dos

Contre un poème d’Antoine Emaz, le mur de son poème

Contre. Et précautions.

 

James Sacré, Dans la parole de l’autre (livret 1), Rougier V, 2018, p. 4-5.

 

10/01/2017

James Sacré, Cappuccino brioche au Belvedere Bar à Montalcino

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Si j’étais peintre et doué pour le dessin

En quelques traits et taches de couleur

J’aurais là sur le papier ce qu’on voit de la campagne par le fond vitré du café :

Au pied des dernières maisons avant la chute en presque falaise

Toits de tuiles qui se distinguent mal de la pierre et briques des murs…

J’aurais là sur mon papier le silence ou l’esprit de Montalcino.

 

Paysage toscan sans trop de cyprès (il n’y en a pas

Dans les fresques de Lorenzetti à Sienne,

Ou de Signorelli Monte Olivero Maggiore) :

La très large étendue de campagne s’ouvre au loin

Jusqu’à sa remontée vers des Crêtes perdues dans le gris d’aujourd’hui

Taches de verts, et d’autres couleurs de terre

À peine soulignées d’arbres et de buissons.

 

Je dessine quoi avec des mots ? Et quel rapport

Entre le rythme de mes vers et celui des lignes

Qui tiennent le paysage et l’ouvrent dans l’infini ?

 

James Sacré, Cappuccino brioche au Belvedere Bar à Montalcino, Faï fioc, 2016.

19/08/2016

James Sacré, Écrire à côté

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Un restaurant dans Paris

 

   Ce 3 décembre 1988

   Les peupliers ne sont plus qu’un peu de gris léger

   Sur la pierre ensoleillée des immeubles, quai d’Orléans

   Quai de Bourbon. On voit maintenant mieux

   Les taches de bleu que font les portes cochères dans les arcatures d’anciennes demeures.

   On y a découpé des portes plus petites, avec au-dessus une ou deux fenêtres, même un balcon.

   Une couleur d’un bleu comme ouvrier qui a

   Un air de dimanche matin dans ce début d’après-midi. Plus loin

   Voilà le restaurant du pont Louis-Philippe son blan cassé,

   Ses tables enchaînées devant, et quelque chose d’endormi

   Dans tout son intérieur : de l’indifférence ou comme une attente apaisée

   Pendant que s’écrit

   Ce 3 décembre léger dans les peupliers de Paris.

 

James Sacré, , dans Affaires d’écriture (2000), Tarabuste, 2016, p. 99.

28/02/2016

James Sacré, Figures qui bougent un peu, et autres poèmes

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                            Figure 9

 

La nuit la neige ou presque la nuit le soir

les arbres immobiles qui sont dedans, les talus hauts

les maisons ou rien que des vieux hangars sont allongés là contre

j’aimerais penser à d’autres lieux que j’aime

aussi dans un soir d’hiver avec des traces de neige

elle se défait plus vite dans le coin des prés

ça ne change pas grand chose au paysage d’aujourd’hui

c’est à la fin la seule solitude qui vient

la nuit se fait.

 

Je l’entends venir de très loin je suis debout dedans la nuit

le vent bouge un peu il y a le chaud d’une bête pas loin

autrefois est-ce que c’était pas la solitude qu’on croyait d’aujourd’hui

qui faisait comme du silence et l’illusion d’un espace grand ?

il n’y a presque rien maintenant

la neige est noire on n’entend plus rien.

 

Bien sûr dans ces limites mal tracées que fait la nuit

avec les prés ceux touchant les derniers toits de la ferme

avec les arbres soudain grands les buissons noirs

on peut laisser se perdre la peur et l’imagination

c’est quand même le cœur battant les fesses

un peu serrées qu’est-ce que j’attends c’est pas

besoin d’en dire la solitude a le sourire

de ce qu’on veut le temps aussi

la nuit continue touche-t-elle vraiment les branches de ce poème ?

 

James Sacré, Figures qui bougent un peu, et autres poèmes, préface d'Antoine Emaz, Poésie / Gallimard, 2016, p. 42-43.

29/11/2015

James Sacré, Dans l'œil de l'oubli, suivi de Rougigogne

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   J’ai bien conscience souvent que j’écris en mêlant les temps verbaux comme si je voulais mettre ensemble dans un temps présent aussi bien le passé que ce qui ressemble à du futur quand on se prend à rêver, à dire les mots « demain », « plus tard » : le désir d’un présent qui serait aussi bien l’infini que l’éternité dans le plus fugitif arrêt du temps qu’on s’imagine pouvoir vivre. Ce présent, qui ne peut exister pour nous qui n’en finissons pas de vieillir, n’est-il pas la pupille de cet œil de l’oubli dans laquelle je n’ai jamais rien vu pour la bonne raison que n’existant sans doute pas je ne peux que penser ce présent comme une tache aveugle de mon existence, un trou noir dans lequel toute celle-ci s’engouffre lentement jusqu’à la mort.

 

James Sacré, Dans l’œil de l’oubli suivi de Rougigogne, Obsidiane, 2015, p. 16-17.

07/06/2015

James Sacré, Dans l'œil de l'oubli, suivi de Rougigogne

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                                 Cahiers guenille

 

   Il y a ces premiers cahiers, quatre ou cinq, que sans doute je détruirai. Parce qu’ils sont la trace d’une sorte de crise informe ; celle d’une affectivité qui sait mal reconnaître ce qu’elle découvre en son corps, qui veut s’en défaire (ou en sublimer le poids) tout en l’affirmant de façon désespérée, plutôt que de l’accepter dans un solide contentement d’être. Celle aussi d’un désir de penser sans s’en donner les moyens de le faire par des lectures autour desquelles il aurait fallu réfléchir, en écrivant vraiment au lieu de jeter sur ces cahiers des cris, des gestes de mots, comme de quelqu’un qui se serait noyé dans son vide incohérent.

   Et me voilà parlant de ces cahiers, alors qu’en plus de les détruire je pourrais (je devrais peut-être) n’en rien dire ; si j’en parle maintenant n’est-ce pas que je leur accorde quelque importance persuadé que je suis que c’est là aussi que naît de leur magma brassé et rebrassé de façon répétitive durant quelques années, ce que sera une pratique longtemps continue du poèmes ? Pourtant quand je relis ces cahiers je n’y vois rien qui pourrait expliquer le désir d’écrire. D’ailleurs des poèmes (désespérément mièvres c’est vrai, mais beaucoup plus écrits que les pages de ces cahiers) j’en écrivais depuis bien avant ces années de quasi-ridicule crise d’adolescence.

 

James Sacré, Dans l’œil de l’oubli, suivi de Rougigogne, Obsidiane, 2015, p. 26.

06/03/2015

James Sacré, Cherchet-on le père qu'on a eu ?, dans Rehauts

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Juste après qu’on a dépassé Carcassonne

Venant de Montpellier

On entre comme dans les couleurs que sont

Les toiles de Bentajou, visage rouges

En bord de labours ocre rose ou marron

Ou leurs feuillages morts

Avec des traces de verdure. Bentajou

A tiré de cela des figures comme il dit

Qui sont et ne sont pas ces paysages

Mais ce qui est venu

Quand il a mis du temps et ses mains

À l’épreuve de la couleur, oubliant peut-être

Ou se perdant. Pourrait-on pas dire

Que toi mon père te relevant

En bout d’un arpent de vigne, en Vendée

Tu n’étais plus

Que tremblement de formes et de couleurs

Dans la longueur de ton travail paysan ?

 

James Sacré, Cherche-t-on le père qu’on a eu ?, dans Rehauts, n°34, automne 2014, p. 9.

23/11/2014

James Sacré, Le désir échappe à mon poème

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                Petite note sur le désir d'écrire

 

[...]

   Lecteur qui m'avait pas prévu.

   Écrire comme on drague. L'écriture comme une rencontre. Les mots que me tend l'autre toujours : avec sa joue qu'il m'abandonne sans me connaître ; dictionnaire et sa couverture de carton rose dans l'enfance j'y faisais des trous en y découpant des figures d'animaux jamais vus : oui, et depuis, le zorille et l'agouti me mangent le cul en caressant mon cœur. Lecteur que j'avais pas prévu.

 

                                             *

 

J'ai envie d'écrire. "Ça te prend-y pas comme une envie d'chier ?" dirait mon père. Ou Rabelais : rondeau en chiant. C'est pas la peine de chercher un ange, on n'en voit jamais.

 

James Sacré, Le désir échappe à mon poème, dessins de Mohamed Kacimi, Al Manar, 2009, p. 10.

25/08/2014

James Sacré, On cherche. On se demande

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Entre les vergers de Capitol Reef

(Bientôt la couleur des abricots va mûrir)

Et les dessins d'il y a si longs siècles

Sur les parois de roche ocre et rouge, pas loin

Va le bruit courant de la rivière Frémont.

 

C'est beaucoup d'histoire, mêlée au moment présent,

Qui font de ce lieu vert et frémissant d'eau

Un jardin paradis dans un désert de pierre

Lequel bouge si lentement depuis des millénaires.

Et mon poème est minuscule paradis de mots

Qui savent : écrits, les voilà morts.

 

                                   *

 

Petits objets qu'on achète ou qu'on ramasse

Ce pourrait être un caillou, ici à Capitol Reef, un caillou noir                                    [volcanique

Dans un éboulis, et tout le grand théâtre de roches rouges autour,

Le vert lumineux des jeunes feuillages de peupliers, les dessins

Que les anciens ont laissés sur la plaque de grès tendre, parfois

Tout un pan de pierre tombe et c'est

Quelques mille ans de vie qui s'effondrent :

D'autres cailloux qu'on pourra ramasser, je pense

À des poèmes de Jean Follain dans lesquels l'éternité s'ouvre

À partir de rien, le bruit d'une épingle

Sur un comptoir d'épicerie. Le bruit du monde

Ou le bruit d'un mot. Poème effondré va-t-il pas se reprendre

À partir d'un rien juste à peine donné

Dans le clair d'une après-midi à Capitol Reef ?

Ce caillou qui n'était

Qu'un rêve autour d'un mot.

 

James Sacré, On cherche. On se demande, La Porte, 2014, np.

08/05/2014

James Sacré, Donne-moi ton enfance

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    La campagne de ton enfance. On la voit qui s'en va loin : au-delà de grands oliviers qui sont comme un geste du tems. Cette campagne est une belle étendue de lumière et de champs cultivés tenue dans la hauteur et relevée sur ses bords en collines qui sont déjà de la montagne.

   Tu montres, on ne distingue pas bien, un endroit où ton grand-père t'emmenait, cheval et l'eau d'une fontaine à ramener à la maison. Sur le plat le cheval tire sa tête de côté, dis-tu, mais une fois dans la pente l'effort remet tout son corps dans le droit du chemin.

   J'ai le sentiment d'être dans un endroit pour lire un monde sans secret sinon celui, donné là devant, dans la lumière. Tu n'as presque rien dit parce que sans doute

   Il n'y a rien à dire. Ce qui s'étend devant ton enfance jusqu'à ce geste des oliviers vient nous toucher.

   On a l'impression de comprendre mieux comment vivre est à la fois de l'espace et du temps.

 

James Sacré, Donne-moi ton enfance, Tarabuste, 2013, p. 101-102.

02/05/2014

James Sacré, Ne sont-elles qu'images muettes et regards qu'on ne comprend pas ? : recension

 

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   Le titre, énigmatique, renvoie à des photographies plus ou moins anciennes d'Indiennes, devenues des cartes postales ; c'est à partir d'elles que James Sacré a, en partie, écrit un ensemble de poèmes. En partie : la lecture des images s'appuie aussi beaucoup sur sa fréquentation régulière des lieux où les populations indiennes — ce qu'il en reste — ont été reléguées et il a écrit, selon une autre perspective, à leur propos dans America solitudes (André Dimanche, 2011).

   On penserait volontiers à un point de vue d'ethnologue si l'on s'arrêtait à la surface : non seulement les images sont décrites mais James Sacré donne aussi, quand il est indiqué, le nom du photographe et, parfois, le lieu de l'impression — sachant qu'apparaît « Rarement / celui de la personne photographiée » : Toqui-Naachai, Mary John  et sa fille Tamara, Suzzie Yazzie, Nampayo, Mollie Juana. Ce qui est mis en évidence par ces précisions, comme l'attention portée à l'appartenance des femmes à un peuple — Tohono O 'odham, Navajo, Hopi, « tant d'autres / Noms de tribus » —, c'est la disparition, aujourd'hui, d'une civilisation. Ce qui demeure, ce sont des vêtements, comme la jupe à fleurs encore portée par les vieilles femmes dont « certaines / Tissent pour les touristes de passage. » Les bijoux d'argent ou de turquoise, que l'on voit sur les cartes postales et qui portaient « toute une histoire passée », sont aussi voués à satisfaire les touristes, mais les pierres venues souvent de Chine sont vendues par des commerçants blancs. Les cartes, témoins dérisoires du passé, sont sans cesse réimprimées : pour quelques-unes à Singapour...

   Cette opposition entre passé et présent organise la lecture des images ; les femmes ont gardé la même position devant le métier à tisser, mais elles constituent maintenant un spectacle pour les touristes. L'une, très âgée, à qui le narrateur achète un tapis, n'a pas transmis son savoir, son fils promène les touristes en 4x4 et le petit-fils, s'il comprend encore le navajo, ne le parle pas. Une autre femme, qui travaille comme caissière dans un supermarché, connaît Bruxelles : sa fille s'est mariée avec un Belge. Il est d'autres déracinements ; une carte représente de fières Indiennes photographiées devant un cactus géant, et toutes les femmes décrites ont beauté et noblesse : aujourd'hui, on rencontre beaucoup d'Indiennes à la cafétéria, « Toute leur allure perdue / Dans l'obésité qu'on leur a vendue ». Cette image d'une disparition est marquée par l'emploi de vers rimés, rarissime chez James Sacré. Les lavis monochromes de Colette Deblé donnent à voir des silhouettes indécises, parfois sans forme ou brisées, figures de l'absence.

   Les images, donc, parlent quand elles sont rapportées au présent, mais à contempler tel « regard et [...] visage tranquille » qui porte « l'énigme du monde / Et du vivant », d'autres lieux surgissent, le Maroc, la Vendée de l'enfance, si présents dans la poésie de James Sacré, et d'autres images s'imposent alors, celles du temps des jeux de l'enfance où l'on s'imaginait Apache ou Comanche. Le va-et-vient entre passé et présent ramène à l'écriture, à la difficulté pour rendre lisible « la misère grande ou banale » des femmes rencontrées, et quelque chose des échanges vécus dans un restaurant avec des Indiennes, échanges où est passée « l'aimable simplicité du monde ».

   Parfois, la beauté d'une femme est si forte qu'elle déborde le temps et que naît une relation rêvée ; le narrateur se transporte dans le passé d'une jeune Indienne photographiée en 1880 — « J'aurais bien voulu être son mari » — et, dans le présent, « comment oser / Terminer par le désir phrasé qui m'est venu d'emblée : poème / Pour aller fouiller dans son jeune sexe parfumé. » Aujourd'hui encore, ce sont ici et là, le sourire d'une femme parce qu'il lui a dit au revoir en navajo, ou la conversation qui s'engage avec une tisserande, qui sauvent du désastre. Peut-être aussi la leçon que donnent certains gestes : des femmes poursuivent la tradition de la poterie hopi et, de manière analogue, peut s'établir une continuité dans l'écriture de la poésie.

 

James Sacré, Ne sont-elles qu'images muettes et regards qu'on ne comprend pas ?, Lavis de Colette Deblé, Æncrages & Co, np, 21 €.

Article paru sur Sitaudis le 30 avril 2014.

 

 

20/04/2014

James Sacré, Ne sont-elles qu'images muettes et regards qu'on ne comprend pas ?

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     Mais parfois le sourire le pus vivant

 

Les deux jeunes mères navajos

Qui déjeunaient ce midi à la même table que nous

Sorte de hangar ouvert aux deux extrémités

Pour un peu de fraîcheur

Après la poussière et 38 degrés de chaleur...

Aux puces de Gallup, c'est tous les samedis

Les toujours mêmes stands je suppose, pacotille

Et choses plus ou moins utiles, chargements de bottes de foin

L'endroit pour des pneus neufs ou d'occasion,

Petites pierres de prières, peignes à tisser

Ou crottins de dinosaure pétrifiés...

Là avec chacune leur enfant, avec des rires

Façon d'être et d'éduquer les bambins

Une simplicité et franchise amicale

Le taco bientôt mangé, tout à l'heure

Elles finiront comme nous

De parcourir les deux longues allées du marché

Un pickup truck peut-être les ramènera

En quelque ferme isolée

Dans la campagne environnante ; dans l'au revoir

(Et demande aux enfants d'en dire un)

C'est l'aimable simplicité du monde

De tout le monde (la voilà qui se perd)

Qui nous est servie  

[...]

 

James Sacré, Ne sont-elles qu'images muettes et regards qu'on ne comprend pas ?, lavis de Colette Deblé, Æncrages & Co, 2014, np.

©Photo Tristan Hordé