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17/02/2017

Oswald Egger, Rien, qui soit

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                        Tout le temps

[…]

Je me croyais debout au fond d’un lac, en branche de corail difforme à palpes et yeux-ventouses. En plus j’arrive encore à respirer, alors qu’en haut par-dessus les arbres des aiguilles d’os qui se remembrent dans huilerées fente d’amande, s’elles-mêmes dédoublèrent en formes figées : variétés de gras haricots qui poussent en cosses sur roues étoilées jusqu’à ce que les lunes regorgent vermoulues et s’échevèlent sur le sol concassées, dépecées, (mais pas aujourd’hui) ébouriffées ; crèvebasse dégingandée. Nénuphars qui à pluches pêchées du flot surgeonnaient leur calice sans bourgeon en miroir désassombri, ainsi se recueille une membraneuse rêverie solaire dans des rosées à foison avec — le regard qui vacille.

 

Oswald Egger, Rien, qui soit, traduit de l’allemand par Jean-René Lassalle, Grèges, 2016, p. 109.

12/10/2016

Jacques Roubaud, Quelque chose noir

 

                                       

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                                               Mort réelle et constante

 

   À la lumière, je constatai ton irréalité. elle émettait des monstres et de l’absence.

L’aiguille de ta montre continuait à bouger. dans ta perte du temps je me trouvais tout entier inclus.

C’était le dernier moment où nous serions seuls.

   C’était le dernier moment où nous serions.

   Le morceau de ciel. désormais m’était dévolu. d’où tu tirais les nuages. et y croire.

   Ta chevelure s’était noircie absolument.

   Ta bouche s’était fermée absolument.

   Tes yeux avaient buté sur la vue.

   J’étais entré dans une nuit qui avait un bord. au-delà de laquelle il n’y aurait rien.

 

Jacques Roubaud, Quelque chose noir, Gallimard, 1986, p. 118.

 

11/11/2015

Ludovic Degroote, Llanover-Blaenavon

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                                                                            Llanover-Blaenavon

 

Aucun hasard ne conduit de Llanover à Blaenavon, même si la route n’est large que d’une voiture : j’ai de quoi m’y tenir. Les taillis laissent voir, par-dessus eux, la colline qu’il faudra franchir, alors que rien ne le donne à prévoir, sinon ce que j’en sais, parce que nulle route n’est visible d’ici, mais des fermes, des maisons, que je suppose être des fermes pour exister, dans cette espèce de réclusion ou de confinement, c’est difficile à dire lorsqu’on

 

n’est pas habitué à cette vie-là, c’est-à-dire quand on est habitué à une autre vie, si c’était possible de dire qu’il y a des vies différentes, ou qui devient possible à ce moment que j’en prends conscience, le désir profond de m’enterrer là comme si cela pouvait servir d’éternité dont la vision, pourtant menée même par les landes les plus décharnées et les plus abouties, ne peut être soupçonnée, tant il n’est rien qui ne puisse dire rien. [...]

 

Ludovic Degroote, Llanover-Blaenavon, le phare du cousseix, décembre 2014, p. 3-4.

 

Cet appel s’adresse aux membres de RESF mais aussi aux sympathisant-es  ainsi qu’aux citoyen-nes soucieux de justice et de démocratie.

Nous attendons aussi des réactions des élu-es et responsables politiques.

Merci de diffuser.

 Réservons en priorité absolue la date du

vendredi 18 décembre, à 13h30, au tribunal de Grasse.

Dans le département des Alpes-Maritimes, il est interdit de manifester sa solidarité avec les réfugiés ??!! 


En juillet dernier, l’une de nous, Claire Marsol, a accompagné à la gare d’Antibes, 2 jeunes réfugiés (parmi tous ceux que nous essayons d’aider à la frontière italienne).

Elle a été arrêtée, mise en GAV, perquisition de son domicile, menottée, « conseils » biaisés de la police.

Elle passe au tribunal de Grasse le 18 dec à 13h30.

C'est quand même beaucoup pour une simple retraitée de l’Éducation Nationale qui, comme nous toutes et tous, a agi dans le cadre des activités de nos associations :

manifester sa solidarité envers des réfugiés victimes des guerres, de persécutions et de dictateurs sanguinaires.

La manœuvre d'intimidation est évidente.

Que cherche ce gouvernement ?  Tenter, en vain, de museler la solidarité exprimée par de nombreuses associations, citoyens et citoyennes, envers les réfugiés ?

Avec un collectif d’organisations de défense des droits humains,

nous sommes en train d’organiser une grande mobilisation locale mais aussi nationale

en plusieurs temps et lieux.

Tenez-vous prêt-es à réagir rapidement aux appels qui vont vous parvenir.

Et faites le maximum pour diffuser autour de vous et vous libérer pour être à Grasse le 18 décembre.

 

Toutes et tous avec Claire !

Il n'y a pas que Claire !

Nous aussi, nous avons aidé des réfugié-es : nous les avons renseignés ou nourris ou accompagnés ou soignés ou hébergés…

Evidemment, comme elle, sans contrepartie aucune !!!  sinon le respect  mutuel et le bonheur de voir le sourire retrouvé des enfants.

Tout cela au nom, selon les cas,

-          De la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme,

-          De la Convention Internationale des Droits de l'Enfant,

-          Du respect de traditions familiales d'hospitalité,

-          De la mise en pratique des valeurs de l'Evangile,

-          De la conscience de l'égale dignité des êtres humains peuplant cette minuscule planète sans frontières visibles des confins de la galaxie...

Devons-nous nous dénoncer nous-mêmes au Procureur de la République ?

Sinon, il pourrait nous inculper de non assistance à personne en danger !!!

 

http://www.educationsansfrontieres.org/

Pour vous joindre à nous :   Resf06@gmail.com

https://www.facebook.com/groups/239092159470486/

 

 

 

15/10/2015

Thomas Bernhard, Je te salue Virgile

Thomas Bernhard, Je te salue Virgile, octobre, décombres, lamentations, rien, mère

Octobre

 

Sur ces amas de décombres, ne riment à rien

    les lamentations de la mère,

à rien l'intercession du père ivrogne,

    à rien le récit mortuaire du lieutenant,

la rébellion des cardinaux à rien,

    à rien la projection de l'avenir,

les pleurs de tous les peuples à rien,

à rien l'éther mortifié,

    la fin des océans...

 

Les mâchoires enfouies je les déterre,

    ces avilissements,

ma décrépitude, je les fais comparaître

 

devant ma bouche dépravée,

    devant mon crâne desséché

jusque dans ma piteuse fin de matinée...

 

Dans la nuit

    tu compenses les incendies de ce monde

par mon imbécillité fraternelle...

 

Thomas Bernhard, Je te salue Virgile, traduit de

l'allemand par Kza Han et Herbert Holl,

Gallimard, 1988, p. 49.

29/09/2014

Emily Jane Brontë, Poèmes, traduits par Pierre Leyris

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Mon plus grand bonheur, c'est qu'au loin...

 

Mon plus grand bonheur, c'est qu'au loin

Mon âme fuie sa demeure d'argile,

Par une nuit qu'il vente, que la lune est claire,

Que l'œil peut parcourir des mondes de lumières —

 

Que je ne suis plus, qu'il n'est rien —

Terre ni mer ni ciel sans nuages —

Hormis un esprit en voyage

Dans l'immensité infinie.

 

                                           [Février ou mars 1838]

 

I'm happiest when most away...

 

I'm happiest when most away...

I can bear my soul from its home of clay

On a windy night when the moon is bright

And the eye can wander through wrld of light —

 

When I am not and not beside —

Nor earth nor sea nor cloudless sky —

But only spirit wandering wide

Through infinite immensity

 

                                              [February or March 1838]

 

Emily Jane Brontë, Poèmes, choisis et traduits par Pierre Leyris, Poésie / Gallimard, 2003 [1963], p. 49 et 48.

 

29/08/2014

Franco Loi, Cinq poèmes

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Moi j'embrasse le temps, et lui il m'emmène,

c'est comme ça que fait le vent quand il te respire

et on croit respirer de son souffle à lui.

Maudite conscience de l'histoire,

air des gens morts dans le rêve,

mensonge qui te fait croire que ce serait la vie

et c'est ce rien là qui passe dans la mémoire,

patience ennemie du temps,

buée sans regarder du souffle sur le miroir.

Oh lumière déjà ombre quand nous la voyons,

douleur de l'être pareille à l'air qui se connaît.

Moi je regarde et ne regarde pas, je tâte le silence,

reflet du rien qui depuis le rien fait écouter.

 

Franco Loi, Cinq poèmes, traduit du milanais avec l'aide de l'auteur par Bruna Zanchi et Bernard Vargaftig, dans Europe, janvier-février 2002, n° 873-874, p. 281.

18/07/2014

Fernando Pessoa, Bureau de tabac

 

fernando paeesoa,bureau de tabac,rien,nada

 

                     Tabacaria

          

 Não sou nada.

Nunca serei nada.

Não posso querer ser nada.

A parte isso, tenho em mim todos os sonhos do mundo.

 

Janelas do meu quarto,

Do meu quarto de um dos milhões do mundo que ninguém sabe quem é

(E se soubessem quem é, o que saberiam ?)

Dais para o mistério de uma rua cruzada constantemente por gente,

Para uma rua inacessível a todos os pensamentos,

Real, impossívelmente real, certa, deconhecidamente certa,

Com o mistério das coisas por baixo das pedras e dos seres,

Com a morte a pôr humidade nas paredes e cabelos brancos nos homens,

Com o Destino a conduzir a carroça de tudo pela estrada de nada.

 

Estou hoje vencido, como se soubesse a verdade.

Estou hoje lúcido, come se estívesse para morrer,

E não tivesse mais irmandade com as coisas

Senão uma despedida, tornando-se esta casa e este lado da rua

A fileira de carruagens de um comboio, e uma partida apitada

De dentro da minha cabeça,

E uma sacudidela dos meus nervos e um ranger de ossos na ida.

 

[…]

 

          Bureau de tabac

 

Je ne suis rien.

Je ne serai jamais rien.

Je ne peux vouloir être rien.

À part ça, je porte en moi tous les rêves du monde.

 

Fenêtres de ma chambre,

Ma chambre où vit l’un des millions d’êtres au monde, dont personne ne sait

     qui il est

(Et si on le savait, que saurait-on ?),

Vous donnez sur le mystère d’une rue au va-et-vient continuel,

Une rue inaccessible à toutes pensées,

Réelle au-delà du possible, certaine au-delà du secret,

Avec le mystère des choses par-dessous les pierres et les êtres,

Avec la mort qui moisit les murs et blanchit les cheveux des hommes,

Avec le destin qui mène la carriole de tout par la route de rien.

 

 Aujourd’hui je suis vaincu comme si je savais la vérité.

Aujourd’hui je suis lucide comme si j’allais mourir

Et n’avais d’autre intimité avec les choses

Que celle d’un adieu, cette maison et ce côté de la rue devenant

Un convoi de chemin de fer, un coup de sifflet

À l’intérieur de ma tête,

Une secousse de mes nerfs, un grincement de mes os à l’instant du départ.

 […]

 

Fernando Pessoa, Bureau de tabac, [édition bilingue] traduit par Rémy Hourcade, préface de A. Casais Monteiro, postface de Pierre Hourcade, illustré par Fernando de Azevedo, Le Muy, éditions Unes, 1993, p. 37-38 et 15-16.

 

 

 

           Bureau de tabac

 

 Je ne suis rien.

Je ne serai jamais rien.

Je ne peux vouloir être rien.

À part ça j’ai en moi tous les rêves du monde.

 

Fenêtres de ma chambre,

De ma chambre abritant un de ces millions au monde dont nul ne sait qui il est

(Et si on le savait, que saurait-on ?)

Vous donnez sur le mystère d’une rue constamment remplie de gens qui se croisent,

Sur une rue inaccessible à la moindre pensée,

Réelle, impossiblement réelle, exacte, inconnaissablement exacte,

Avec le mystère des choses par-dessous les pierres et les êtres,

Avec la mort qui met du moisi sur les murs et des cheveux blancs sur les hommes,

Avec le Destin conduisant la charrette de tout sur la route de rien.

 

 

Aujourd’hui je suis vaincu comme si je savais la vérité.

Aujourd’hui je suis lucide, comme si j’allais mourir,

Et sans avoir d’autre fraternité avec les choses

Qu’un adieu, cette maison et ce côté de la rue devenant

Un convoi de chemin de fer et un sifflet de départ

Retentissant dans ma tête,

Et une secousse de mes nerfs et un crissement d’os au moment de partir.

 

Fernando Pessoa, Bureau de tabac, dans Œuvres poétiques, traduction par Patrick Quillier en collaboration avec Maria Antónia Cãmara Manuel, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 2001, p. 362-363.

11/06/2014

Aurélie Foglia, Gens de peine

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Vies de

 

I

 

Souvent on entend froisser

les forêts de Gens

 

le grand vent

les forêts profondes de Gens

 

ce sont les Chevrotants les Désolés

aux troncs tordus les Abonnés aux branches

basses qui brament au fond des fossés

 

« nous ne sommes pas doués

pour la divinitude

apprends-nous comment

nous soustraire arrache-nous

d'entre nos frères la mort »

 

tordant leurs bras griffus

s'adressant à qui ? au vent absent

 

ce sont les Bafoués les Enterrés du pied

faune en costume de lichen à cornes

de brume les Passés sous silence

 

qui végètent sous

des loups de velours dévoré

 

II

 

quelques-uns nus     d'autres non

 

Gens derniers

 

ainsi furent ainsi d'en furent

long loin

leurs notes mal tenues

 

pas un ne les rappelé

 

Gens de rien

perdus entre tous

les sons qui les émurent

 

dont nos noms ne sont pas

parvenus

 

eurent si peu de fourrure

par si grand froid

qu'ils en moururent

 

pas un ne les réchauffa

 

[...]

 

Aurélie Foglia, Gens de peine, NOUS, 2014, p. 11-14.

22/05/2011

Fernando Pessoa, Bureau de tabac

fernando paeesoa,bureau de tabac,rien,nada

 

                     Tabacaria

          

 Não sou nada.

Nunca serei nada.

Não posso querer ser nada.

A parte isso, tenho em mim todos os sonhos do mundo.

 

Janelas do meu quarto,

Do meu quarto de um dos milhões do mundo que ninguém sabe quem é

(E se soubessem quem é, o que saberiam ?)

Dais para o mistério de uma rua cruzada constantemente por gente,

Para uma rua inacessível a todos os pensamentos,

Real, impossívelmente real, certa, deconhecidamente certa,

Com o mistério das coisas por baixo das pedras e dos seres,

Com a morte a pôr humidade nas paredes e cabelos brancos nos homens,

Com o Destino a conduzir a carroça de tudo pela estrada de nada.

 

Estou hoje vencido, como se soubesse a verdade.

Estou hoje lúcido, come se estívesse para morrer,

E não tivesse mais irmandade com as coisas

Senão uma despedida, tornando-se esta casa e este lado da rua

A fileira de carruagens de um comboio, e uma partida apitada

De dentro da minha cabeça,

E uma sacudidela dos meus nervos e um ranger de ossos na ida.

 

[…]

 

          Bureau de tabac

 

Je ne suis rien.

Je ne serai jamais rien.

Je ne peux vouloir être rien.

À part ça, je porte en moi tous les rêves du monde.

 

Fenêtres de ma chambre,

Ma chambre où vit l’un des millions d’êtres au monde, dont personne ne sait

     qui il est

(Et si on le savait, que saurait-on ?),

Vous donnez sur le mystère d’une rue au va-et-vient continuel,

Une rue inaccessible à toutes pensées,

Réelle au-delà du possible, certaine au-delà du secret,

Avec le mystère des choses par-dessous les pierres et les êtres,

Avec la mort qui moisit les murs et blanchit les cheveux des hommes,

Avec le destin qui mène la carriole de tout par la route de rien.

 

 Aujourd’hui je suis vaincu comme si je savais la vérité.

Aujourd’hui je suis lucide comme si j’allais mourir

Et n’avais d’autre intimité avec les choses

Que celle d’un adieu, cette maison et ce côté de la rue devenant

Un convoi de chemin de fer, un coup de sifflet

À l’intérieur de ma tête,

Une secousse de mes nerfs, un grincement de mes os à l’instant du départ.

 […]

 

Fernando Pessoa, Bureau de tabac, [édition bilingue] traduit par Rémy Hourcade, préface de A. Casais Monteiro, postface de Pierre Hourcade, illustré par Fernando de Azevedo, Le Muy, éditions Unes, 1993, p. 37-38 et 15-16.

 

 

 

           Bureau de tabac

 

 Je ne suis rien.

Je ne serai jamais rien.

Je ne peux vouloir être rien.

À part ça j’ai en moi tous les rêves du monde.

 

Fenêtres de ma chambre,

De ma chambre abritant un de ces millions au monde dont nul ne sait qui il est

(Et si on le savait, que saurait-on ?)

Vous donnez sur le mystère d’une rue constamment remplie de gens qui se croisent,

Sur une rue inaccessible à la moindre pensée,

Réelle, impossiblement réelle, exacte, inconnaissablement exacte,

Avec le mystère des choses par-dessous les pierres et les êtres,

Avec la mort qui met du moisi sur les murs et des cheveux blancs sur les hommes,

Avec le Destin conduisant la charrette de tout sur la route de rien.

 

 

Aujourd’hui je suis vaincu comme si je savais la vérité.

Aujourd’hui je suis lucide, comme si j’allais mourir,

Et sans avoir d’autre fraternité avec les choses

Qu’un adieu, cette maison et ce côté de la rue devenant

Un convoi de chemin de fer et un sifflet de départ

Retentissant dans ma tête,

Et une secousse de mes nerfs et un crissement d’os au moment de partir.

 

Fernando Pessoa, Œuvres poétiques, traduction par Patrick Quillier en collaboration avec Maria Antónia Cãmara Manuel, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 2001, p. 362-363 [traduction parue d’abord chez Christian Bourgois, 2001].