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09/01/2021

Raymond Queneau, Fendre les flots

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La  moule de l’estuaire

 

Collée au pilotis sapeur sachant saper

se balançant aux sons de l’orchestre tzigane

la bestiole paisible aime la société

les remous de la mer et le contact des algues

et la caresse des vagues inextinguibles

elle dort bien tranquille étant incomestible

longtemps longtemps longtemps elle pourra bercer

sa placide nature au flonflons des violons

 

Raymond Queneau, Fendre les flots, Gallimard,

1969, p. 116.

08/01/2021

Raymond Queneau, Battre la campagne

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Le citadin aux champs

 

Abuser du temps qui passe

soustraire l’air d’une souris

piocher dans le beurre en motte

atteindre l’eau d’un coup de scie

piétiner l’or de la crotte

étreindre le blé sans épis

insulter mouche qui trotte

sermonner les poux des brebis

abuser du temps qui passe

voilà tout ce qu’à la campagne

fait le monsieur de Paris

 

Raymond Queneau, Battre la campagne,

Gallimard, 1968, p. 67.

07/01/2021

Raymond Queneau, Courir les rues

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Tous les parfums de l’Arabie

 

 Il y avait un passage Waterloo

on l’a démoli

c’est qu’on est patriote à Paris

alors pourquoi une rue Jules César

l‘ennemi juré des Gaulois

ces ancêtres

 

elle se musse non loin de la gare de Lyon

et quel air banal

 

soudain cette odeur

plantes aromates épices tropiques

effluves fragrances botaniques

garrigues de Provence jardins d’Ispahan

 

je fonce et flaire

le CPM fondé en 1901 m’attire

le CPM c’est-à-dire

l’omptoir harmaceutique oderne

mais non ce n’est pas là

 

je fonce et flaire et découvre

Les Bons Producteurs

vente en gros

herboristeries de toute provenance

Les Bons Producteurs

ont la bonne odeur

mais elle ne va pas plus loin que le boulevard de la Bastille

 

en face de l’autre côté du canal

s’assirent sur un banc Bouvard et Pécuchet

comme il faisait une chaleur de trente-trois degrés

 

Raymond Queneau, Courir les rues, Gallimard, 1967, p. 155-156.

25/03/2019

Raymond Queneau, Le Voyage en Grèce

 

   (…) La science actuelle est un disparate, un amas incoordonnable et voilà pourquoi sa richesse est un dénuement. Un individu fini ne peut amasser en un temps fini un nombre indéfini de connaissances (faits). Résultat : le savant réduit à la spécialisation ; « l’honnête homme » réduit au snobisme ; le citoyen réduit à l’ignorance. (…)

    Il faut ajouter qu’avec la science actuelle, en dehors de domaines minimes pour chacun, l’ « élite » doit se satisfaire elle aussi de rudiments mal digérés. C’est que cette masse colossale de faits qu’est la « culture moderne » n’est pas en réalité un savoir et ne fournit pas les moyens d’atteindre à un savoir quelconque. En dehors de son intérêt pratique, en dehors des théories fragmentaires, et qui viennent d’ailleurs, cette masse en elle-même n’est que le résultat d’un désordre, le déchet de l’incohérence de toutes les recherches et de toutes les expériences ; ce à quoi vient s’ajouter toute la poussière de l’histoire, de l’archéologie, etc. Tout ceci ne peut rien apprendre à l’homme. Ce n’est d’aucun usage pour sa culture réelle, ni pour son bonheur, ce ne lui est d’aucune utilitépour l’aider à découvrir sa propre vérité.

 

Raymond Queneau, Le Voyage en Grèce, Gallimard, 1973, p. 101-102.

15/03/2019

Raymond Queneau, Courir les rues

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Mon beau Paris

 

Maisons lépreuses

maisons cholériques

maisons empestées

 

bâtisses fienteuses

 

immeubles atteints de rougeole

de scarlatine

de vérole

 

pavillons chlorotiques

pavillons scrofuleux

pavillons rachitiques

 

hôtels particuliers

constipés

 

baraques

 

taudis

 

Raymond Queneau, Courir les rues, dans

Œuvres complètes, I, Pléiade/Gallimard,

1989, p. 412.

06/12/2018

Raymond Queneau, Un rude hiver

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   Les Chinois avançaient précédés par deux sergents de ville.

Pour voir ça, les mercantis sortirent de leurs souks avec des yeux en bille et le clapet ouvert. Des moutards galopaient le long du cortège en criant : les Chinacos, les Chinacos. Aux fenêtres se tendirent des cous, sur les balcons apparurent des curieux. Un tram remonta la file asiatique, et ses occupants, au dernier stade la coagulation, interpellèrent les défilants en des langues variées et en termes insultants.

(…)

  Derrière les deux flics marchaient primo deux Chinois ayant sans doute quelque autorité sur leurs compatriotes, secundo un Chinois porteur d’un parasol jaune, tertio un Chinois porteur d’un objet également jaune  formé de deux ellipsoïdes enfilés sur un bâton selon leur plus grand axe, quarto un Chinois porteur d’un drapeau chinois pourvu de toutes ses bandes, quinto un Chinois porteur d’un drapeau également dans la même condition, sexto un Chinois frappant sue une plaque de fer, septimo un contorsionniste chinois habillé de jaune et agrémenté d’une barbe postiche, octavo un Chinois également vêtu de jaune et frappant l’une contre l’autre deux longues lattes de bois, nono un Chinois porteur d’un objet qui pour la population européenne présente ne pouvait faire figure que de canne à pêche et decimo une centaine de Chinois parmi lesquels se trouvaient des porteurs de petits drapeaux français.

Raymond Queneau, Un rude hiver, Gallimard, 1939, p. 7-9.

24/09/2018

Raymond Queneau, Entretiens avec Georges Charbonnier

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R. Q. (…) L’origine de l’orthographe, vous savez, cela a été une invention des imprimeurs, des maîtres imprimeurs, pour que tout le monde ne soit pas imprimeur !

G. C. La défense du monopole !

R. Q. La défense du monopole. Que l’orthographe soit quelque chose de compliqué, d’extrêmement difficile, pour qu’on monte les grades des corporations, d’apprenti, de maître, etc., etc.

  L’orthographe, les questions de traits d’union, de tréma, de trucs comme cela, ce sont des subtilités. Quand on pense que jusqu’à la timide réforme de 1901, on se faisait recaler au baccalauréat parce qu’on mettait, je ne sais pas, un mot sans trait d’union, et cela faisait une faute, ou des choses comme cela ! Enfin ce n’est pas sérieux ! Ce n’est pas cela, la langue française, non ? C’est des petites choses !

   En s’obstinant à défendre la place du tréma sur l’ « e » ou l’ »u » ou des niaiseries comme cela, tout d’un coup, il faut bien constater que la langue parlée est totalement différente de la langue écrite. Et c’est très notable en français. Ce qu’il est intéressant de noter c’est qu’en anglais cela ne s’est pas passé comme cela, alors que l’anglais a aussi une orthographe qui est beaucoup plus extravagante que celle du français. La question ne se pose pas, parce qu’il n’y a jamais eu justement cette espèce de gangue imposée au langage par des règles orthographiques secondaires.

 

Raymond Queneau, Entretiens avec Georges Charbonnier, Gallimard, 1962, p. 84-85.

01/03/2018

Raymond Queneau, Le Chien à la mandoline

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Une révolution loupée en 1788

 

Lorsque sur le château la patine des âges

S’ébroue en ricanant parce qu’un menuisier

N’essuyant pas ses pieds ignore les usages

Comment les aurait-il puisqu’il est roturier

 

Alors les archiducs de moindres personnages

Et jusqu’au damoiseau devenu foutriquet

Remontant lentement le cours des épandages

Pour dedans le donjon pouvoir se réfugier

 

Mais  l‘homme était suivi de plus d’un acolyte

Celui qui fend la pierre et l’ardoise délite

Celui qui tord le fer et mâchonne l’acier

 

Ces ludions s’élevaient artisans ou d’élite

Puis tous durent descendre à cause du plombier

Réussissant enfin à boucher une fuite

 

Raymond Queneau, Le Chien à la mandoline,

Gallimard, 1965, p. 151-152.

18/10/2017

Raymond Queneau, Le Chien à la mandoline

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Dodo, l’enfant ut

 

Enfants qui déchiffrez dans l’ambre des agathes

Des entrailles le miel des lapins étendues

Sur l’étal du marchand avec leurs quatre pattes

Pour qu’ils ne courent pas deux ensemble cousues

 

Enfants qui préférez le goût des aromates

Au vol des papillons sur les pousses touffues

Y semant le pollen de leurs corps antennates

Exemples confondants des ères révolues

 

Enfants qui déchiffrez dans le cercle de lune

Un bûcheron bossu qui porte sa fortune

Quelque fagot de bois valant bien quatre sous

 

Enfants qui dans la nuit apercevez la hune

De bateaux sinistrés recouverts par la hune

Enfants vous qui rêvez enfants endormez-vous

 

Raymond Queneau, Le Chien à la mandoline,

Gallimard, 1965, p. 221-222.

01/10/2017

Raymond Queneau, Battre la campagne

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Le bon vieux temps

 

Le moissonneur pour son Noël

s(achète une faux

une faux électronique

plus rapide que l’éclair

 

elle compte aussi les épis

qui tombent à chaque andain

elle en détermine le prix

compte tenu du marché commun

 

elle peut s’autoréparer

s’il lui arrive quelque anicroche

elle peut si l’on veut chanter

un air à la mode

 

le moissonneur est bien content

il met une bûche dans l’âtre

et dans un ancien récipient

où dort une soupe verdâtre

il taille le pain de ciment

 

pour s’en faire un solide emplâtre

fume sa pipe un bon moment

puis s’endort dans des draps blanchâtres

et passe la nuit en rêvant

aux plaisirs un peu douçâtres

que l’on avait au bon vieux temps

 

Raymond Queneau, Battre la campagne,

Gallimard, 1968, p. 94-95.

25/01/2017

Raymond Queneau, Évolution (L'Instant fatal)

                                    Raymond Queneau, évolution, l'instant fatal, procréation

Évolution

 

L’espèce eut ses grands orteils

les ancêtres ont donc raison

ils font les monts et les merveilles

dans leur vieux temps ils font les cons

leur vieux temps où déjà bien jeunes

ils procréaient à queue-veux-tu

les rejetons les épigones

les disciples les trous du cul

les fils les filles et les mioches

la marmaille drette ou bancroche

l’averse des avortons

la multiplicité des gones

la prolixité sans borne des chiards

leurs héritiers leurs successards

c’était au temps où notre espèce

ne se voilait pas encore la face.

 

Raymond Queneau, L’instant fatal, dans

Œuvres complètes, I, Pléiade / Gallimard,

1989, p. 116.

 

18/10/2016

Raymond Queneau, Le chien à la mandoline

                                                 raymond-queneau.jpg

Pour un art poétique (suite)

 

Prenez un mot prenez-en deux

faites–les cuir’ comme des œufs

prenez un petit bout de sens

puis un grand morceau d’innocence

faites chauffer à petit feu

au petit feu de la technique

versez la sauce énigmatique

saupoudrez de quelques étoiles

poivrez et puis mettez les voiles

 

où voulez-vous en venir ?

À écrire

             Vraiment ? à écrire ?

 

Raymond Queneau, Le chien à la mandoline,

Gallimard, 1965, p. 65.

31/08/2016

Raymond Queneau, Fendre les flots

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La sirène éliminable

 

Je ne sais qui chantonne à l’ombre du balcon

c’est un chant de sirène ou bien de vieux croûton

il faudra que j’y aille afin de voir si je

me suis trompé ou bien si j’ai mis dans le mille

 

si c’est un vieux croûton je le pousse du pied

doucement dans le ruisseau pour qu’il vogue et qu’il

aille vers la mer où il sera libéré

des balais éboueux des tracas de la ville

 

si c’est une sirène alors serai surpris

je lui dirai madame un tel chant m’exaspère

vous avez une voix qui ne me charme guère

 

elle me répond : monsieur j’ai eu un prix

au conservatoire autrefois dans ma jeunesse

donnez au moins l’aumône au titre de noblesse

 

Raymond Queneau, Fendre les flots, Gallimard,

1969, p. 98.

 

30/08/2016

Raymond Queneau, Courir les rues

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Zoo familier

 

Chats pigeons chevaux perruches

quelques moustiques quelques mouches

les ânes les chèvres les poneys

des champs de Mars ou Élysées

des singes et des perroquets

parfois même des araignées

chiens de race ou simples roquets

dans leurs vases des poissons rouges

dans leurs toisons les pauvres pous [sic]

raee qui tend à disparaître

les cancrelats et les punaises

les merles les corbeaux les pies

les très peu nombreux ouistitis

les mulots les rats les souris

le perce-oreille issant du fruit

mille-pattes et charançons

sur les faces des comédons

les urus dans les mots croisés

quelques vers dans les framboises

 

de rares aigles

 

dans sa cage chante un serin

 

et puis des humains

et puis des humains

 

Raymond Queneau, Courir les rues,

Gallimard, 1967, p. 110-111.

29/08/2016

Raymond Queneau, Battre la campagne

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Le repos du berger

 

Y a-t-il un obstacle

à la poursuite du vent ?

Y a-t-il obstruction

à ce que volent les mots ?

Y aura-t-il empêchements

à la pose des inscriptions ?

le vieillard berger sonore

hurle et crie dans la vallée

que l’écho redise encore

les injures ondulées

en a-t-il donc à la pierre ?

aux arbres ? aux rus ? aux serpents ?

aux sucs de la bonne terre ?

aux herbes tout envahissant

mais ce ne sont plus des injures

car le vent en les emportant

les sasse et les voilà pures

les phonèmes du dément

les mots caressent donc la pierre

les arbres les rus les serpents

les sucs de la bonne terre

les herbes tout envahissant

et le berger devenu sourd

à sa propre injustice

s’étend pour enfin dormir

dans le silence enfin complice

 

Raymond Queneau, Battre la campagne,

Gallimard, 1965, p . 140-141.