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23/02/2021

Cioran, Exercices d'admiration, Essais et portraits

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Écrire est une provocation, une vue heureusement fausse de la réalité qui nous place au-dessus de ce qui est et de ce qui nous semble être. Concurrencer Dieu, le dépasser même par la seule vertu du langage, tel est l’exploit de l’écrivain, spécimen ambigu, déchiré et infatué qui, sorti de sa condition naturelle, s’est livré à un vertige superbe, déconcertant toujours, quelquefois odieux. Rien de plus misérable que le mot et cependant c’est par lui qu’on s’élève à des sensations de bonheur, à une dilatation ultime où l’on est complètement seul, sans le moindre sentiment d’oppression. Le suprême atteint par le vocable, par le symbole même de la fragilité !

 

Cioran, Exercices d’admiration, Essais et portraits, Arcades/Gallimard, 1986, p. 204.

19/01/2021

Peter Handke, Images du recommencement

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« Maintenant je sais comment le dire » : c’est cela écrire.

Pensé en direction du bateau qui passait : rien en moi ne survivra, mais maintenant je suis assis là et vous me voyez.

Une pelouse tondue, toute pelouse est une offense pour les yeux.

Avant chaque rencontre : pense au trajet qu’a fait l’autre.

Je ne me laisse expliquer que si cela explique tout le monde.

 

Peter Handke, Images du recommencement, traduction G.-A. Goldschmidt, Christian Bourgois, 1987, p. 30, 32, 37, 37, 40.

20/06/2020

Emmanuel Laugier, Chant tacite

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4 juillet

 

le lent décroché de l’écrire

: de ne pas

pouvoir écrire selon que le montage

expose aux assauts de ce qui vient

à l’instant même

redistribue les rapports :

- une plaque d’aluminium fondue

du fleuve large frappe l’esprit

      qu’en écrire le décroché

à l’échancrure même de la branche basse où je vis

chevaux postés derrière la lisière

              en attente

        dans ce tableau

une masse de bruns nets un trouble

gagnent l’image par un point de lumière insistante

je ne sais plus si j’avance ici

ou là dans la limite de la vue donnée

                  il me souvient pourtant

de ramasser les branches sèches éparpillées

d’en faire plus tard un savoir local

dans mon carnet d’y  notifier le poids

et parfois l’odeur entêtante

du cheval aiguise

le feu

 

Emmanuel Laugier, Chant tacite, NOUS, 2020, p. 192.

19/02/2020

Ludovic Degroote, Si décousu

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   15-7-93

 

   on n’écrit pas

   pour sa peine

 mais pour la lente

défiguration du temps

 

ce qu’il y a d’intact

   dans le visage

n’a pas laissé de traces

 

  on dure

d’un souvenir

  à l’autre

 

   perdre juste

   la mémoire

qui nous entoure

 

sur du gris

le gris passe mal

 

on se fonde

sur ce qui manque

 

une peine

   à peine

recommencée

 

Ludovic Degroote, Si décousu,

éditions Unes, 2019, p. 67-68.

01/12/2019

Antoine Emaz, Lichen, encore

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Il s’agit moins de se maintenir au plus haut point que d’avancer. Et cela peut demander de traverser des zones sans hauteurs.

 

Pour certains poèmes, on pourrait parler d’acharnement thérapeutique à force de reprises. Ce qui reste clair : le prunus, rose dans la lumière du soir.

 

« Une poésie accessible »... ça veut dire quoi ? Vous venez d’où ? Vous avez combien de temps pour accéder ? Autant de questions auxquelles le poète ne peut pas répondre, qu’il soit au sommet de l’Éverest ou dans un village des Mauges. Quand on écrit, le lecteur n’a pas de visage, c’est un masque blanc.

 

Écrire, c’est articuler l’émotion et produire, à partir du choc premier, une sorte de choc en retour par la langue, une émotion autre, même si la primitive reste motrice.

 

Antoine Emaz, Lichen, encore, éditions rehauts, 2009, p. 42, 43, 74, 95.

© Photo Tristan Hordé

13/10/2019

Étienne Paulin, Là

Étienne paulin,là,carillon,mot,écrire

         Un carillon

 

les murs qui n’en sont pas

infligent leurs ombres

 

ne sont que trop des mots

 

écrire est une fréquence

cette sonnerie de musique foraine

qu’entendent les malades avant leur crise

 

mercerie triste

sans fantôme

j’entends son timbre

voilà j’arrive

 

Étienne Paulin, , Gallimard,

2019, p. 26.

 

23/09/2019

Georges Perros, Papiers collés

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L’homme s’appartient quand il ne se compare plus à aucun homme.

La discipline, c’est d’aimer ce qu’on aime.

Écrire c’est renoncer au monde en implorant le monde de ne pas renoncer à nous.

L’amythié.

Le drame de la vie c’est qu’il peut ne rien s’y passer.

Georges Perros, Papiers collés, Gallimard, 1960, p. 63, 65, 67, 100, 104.

18/07/2019

Jues Renard, Journal, 1887-1910

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Si, au lieu de gagner beaucoup d ‘argent pour vivre, nous tâchions de vivre avec peu d’argent ?

 

Il y a les bons écrivains, et les grands. Soyons les bons.

 

Il faut être honnête et modeste, mais il faut dire qu’on l’est.

 

Aller parfois dans le monde pour avaler un verre de bile.

 

Écrire, c’est une façon de parler sans être interrompu.

 

Jules Renard, Journal 1887-1910, Pléiade / Gallimard, 1965, p. 254, 263, 264, 273, 277.

 

26/06/2019

Jean Clair, Terre natale

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   L’écriture est un nécrologe. Écrire suppose d’être seul. Seul vraiment, pas même, et surtout pas, avoir autour de soi la présence faussement complice et rassurante des habitués d’un bistrot, comme ce fut autrefois, paraît-il, la mode. Seul comme abandonné, perdu égaré, contraint de chercher ses mots et de les rassembler, le dernier des hommes, face à la mort, pour tenter de répondre. Parler est un discours désarmé avec les disparus, la seule adresse possible à ceux qui ne sont plus là, un mouvement de piété envers ceux qui n’en peuvent mais. La parole ne peut y être que singulière, et ne porter aucun espoir.

 

Jean Clair, Terre natale, exercices de piété, Gallimard, 2019, p. 59.

20/02/2018

Georges Perros, Œuvres (''Pour remplacer tous les amours...'')

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Pour remplacer tous les amours

Que je n’aurai jamais

Et ceux que je pourrais avoir

         J’écris

 

Pour endiguer le flux reflux

D’un temps que sillonne l’absence

Et que mon corps ne peut tromper

         J’écris

 

Pour graver en mémoire courte

Ce qui défait mes jours et nuits

Rêve réel, réel rêvé

         J’écris

 

Georges Perros, Œuvres, édition établie

et présentée par Thierry Gillybœuf,

Quarto/Gallimard, 2017, p. 1074.

06/01/2018

Rachel Blau DuPlessis, Brouillons (choix de poèmes)

 

Brouillon 52 : Midrash, 14.

 

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Les mots, est-ce cela qui manque ?

Est-ce la concentration ?

une page foisonne en sous-entendus et en apartés :

pluie, rouille, morne mort, morne vie.

Non. Il ne s’agit pas de ça,

mais le fait que les crocs d’argent des mots

ne peuvent rien contre de plus profonds silence, plus chargés de colère

rien contre la dislocation du désir de mémoire

rien contre d’infixables décombres.

 

Dès lors, le problème est « zu schreiben », d’écrire ?

D’écrire, voilà tout.

Trop, beaucoup trop de mots.

Apparaux d’auteur

amour propre

forme-matière première

et même, pitié-de-soi.

Vouloir un poème après Auschwitz

c’est —

compréhensible, inaccessible, intenable.

Quel poète pourrait bien vouloir ?

 

Rachel Blau DuPlessis, Brouillons, traduction et présentation par Auxeméry, avec la collaboration de Chris Tysh, Corti, 2013, p. 123-124.

16/10/2017

Cesare Pavese, Le Métier de vivre

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(1944-1945)

 

La richesse de la vie est faite de souvenirs oubliés.

 

Il y a des gens pour qui la politique n’est pas universalité, mais seulement légitime défense.

 

Il n’est  pas beau d’être enfant ; il est beau étant vieux de penser à quand on était enfant.

 

Comme elle est grande cette idée que vraiment rien ne nous est dû. Quelqu’un nous a-t-il jamais promis quelque chose ? Et alors pourquoi attendons-nous ?

 

Il est beau d’écrire pare que cela réunit deux joies : parler tout seul et parler à une foule.

 

Cesare Pavese, La Métier de vivre, traduction Michel Arnaud, Gallimard, 1958, p. 227, 228, 249, 250-251, 259.

30/08/2017

André du Bouchet, Une lampe dans la lumière aride

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Les êtres les plus chers sont déjà morts plusieurs fois, meurent presque chaque jour pour moi, parfois ils ressuscitent.

 

On écrit pour couper court à cette répétition, la terrible monotonie de chaque réveil.

 

André du Bouchet, Une lampe dans la lumière aride, Carnets 1949-1955, le bruit du temps, 2011, p. 127, 128.

 

 

23/06/2017

Henri Thomas, La joie de cette vie

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J’écris, comme si écrire était mon unique moyen de vieillir sans douleur, et sans jouer un rôle dans les rouages.

 

J’ai l’impression d’appartenir à ma vie plus que ma vie ne m’appartienne, qu’il lui reste peu de choses à faire pour m’avoir tout à fait. Je ne lui échapperai pas — mais ce ne sera pas moi, cette vie qui m’a eu.

 

Si la mort est la solution du problème appelé la vie, nous ne comprenons pas plus le problème que la solution, et si nous pouvons constater cela, c’est grâce au langage, que nous ne comprenons pas davantage.

 

Henri Thomas, La joie de cette vie, Gallimard, 1992, p. 22, 25, 29.

 

25/04/2017

Étienne Faure, Poèmes d'appartement

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De ses nuits à deux corps dans un lit il garde

le réflexe de dormir sur le bord, non pas au centre,

en souvenir de l’autre qui pourrait resurgir,

se lover contre lui, demander asile

un soir de neige à pas feutré traverser la chambre

où le rêve et sa ligne de flottaison persistent

au plus rêche de l’entrée en matière — y a quelqu’un ?

Revient l’épais silence, voix tranchante il répète.

Y a personne.

Comme aux frontières de l’Europe hier

— quelque chose, rien, tout à déclarer —

il écrit, se relève la nuit pour écrire

ce qui pourrait devenir une lettre

sur du papier, juste avant la

Dématérialisation des amours

Et des déclarations qui vont avec

(âmes et hameaux où vivaient les amants qui traversent

à découvert la nuit).

 

à deux corps

 

Étienne Faure, Poèmes d’appartement, dans

Rehauts, n° 39, mars 2017, p. 48.