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01/04/2017

Jean Tardieu, Accents

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                            Le solitaire

 

 

Ce cloître est grand, que l’absence fait naître ;

Pourtant les murs étoufferaient leur maître

S’ils n’étaient peints de fresques et de fenêtres.

 

L’une est parfois un miroir vis-à-vis

Où seulement la colline revit,

Pâle trésor à l’univers ravi ;

 

Et si le jour a des plumes plus douces

Pour déposer le pollen et la mousse

En la cellule où l’amertume pousse,

 

Le soir envoie une ombre de cyprès

Sur le mur blanc. La lune veille auprès.

La nuit s’engrange au fond d’un cœur secret.

 

Mais tout le songe enchaîné des images

N’est qu’un captif aux mains de la Plus Sage

Dont les portraits et les mille visages

 

Sont regardés au long de ce moutier

Et font pleuvoir sur le monde effrayé

Un regard clair et jamais détourné.

 

Jean Tardieu, Accents, Gallimard, 1939, p. 57.

 

 

 

12/02/2017

Jean Tardieu, Accents

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               Couple en marche

 

— Les doigts doublés d’un souvenir d’argile

En mouvement sous le désir des mains ;

 

— La dent qu’agace une grêle de grains

Mots inconnus aux lèvres malhabiles ;

 

— Sur l’œil goulu demi-jointes paupières

Fixant la ligne où l’élan se résout ;

 

— L’ouïe attentive à l’intime tonnerre

Mineur du ciel et du sol coup par coup ;

— Proche tempête, éclaire (que seuls redoutent

Les regards froids, riche orage inventé

Par l’enchanteur à tâtons sur une route

Et tout fumant de lente volonté ;

 

— Le pas, qu’un contre temps voisin balance,

— Le corps, hanté d’un corps qui l’accomplit,

 

— Et l’âme, — gerbe, — escalade, — puissance,

En équilibre au versant de la nuit.

 

Jean Tardieu, Accents, Gallimard, 1939, p. 34.

 

                                                                      ***

L’association des amis du peintre Gilbert Pastor entre dans sa deuxième année.
Le site internet progresse : http://gilbert-pastor.blogspot.fr <http://gilbert-pastor.blogspot.fr/>  
nous espérons qu’il vous intéressera ; n’hésitez pas à envoyer vos remarques et propositions à : jp.sintive@wanadoo.fr

24/10/2016

Jean Tardieu, Comme ceci comme cela

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Méditatif

 

Avant l’horreur c’était encore

si peu de chose : vivre, un clin d’œil un regard

mais quel regard quand il appareillait

vers l’espace profond d’une nuit d’août

illuminés par les étoiles déjà mortes

signaux qui viennent d’autrefois pour nous sourire.

 

Après l’horreur nulle mémoire mais le masque

préparé. Après l’horreur

une outre bue un crâne déserté

ne sont pas plus sonores ni plus vide que de creux

terrible dans la pierre Ici persiste l

a forme exacte de ce couple

pourchassé, ici l’empreinte pure,

ici, seulement bonne pour l’écho

sous le pas des troupeaux paisibles, l

a fuite immobile     statue

aveugle et ressemblante.

 

Jean Tardieu, Comme ceci comme cela, Gallimard,

1979, p. 35.

03/01/2016

Jean Tardieu, Formeries ; Comme ceci comme cela

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                                La fin du poème

 

   C’est la fin du poème. Épaisseur et transparence, lumière et misère — les jeux sont faits.

   On avait commencé par la rime pour enfants. On avait cherché des ondes de choc dans d’autres rythmes. On avait gardé le silence, ensuite murmuré : on cherchait à se rapprocher du bruit que fait le cœur quand on s’endort ou du battement des portes quand le vent souffle. On croyait dire et on voulait se taire. Ou faire semblant de rire. On voulait surtout sortir de son corps, se répandre partout, grandir comme une ombre sur la montagne, sans se perdre, sans rien perdre.

   Mais on avait compté sans la dispersion souveraine. Comment feindre et même oublier, quand nos débris sont jetés aux bêtes de l’espace, — qui sont, comme chacun sait, plus petites encore que tout ce qu’il est possible de concevoir. Le vertige secoue les miettes après le banquet.

 

Jean Tardieu, Formeries, Gallimard, 1976, p. 81.

 

 

               Complainte du verbe être

 

Je serai je ne serai plus je serai ce caillou

toi tu seras moi je serai je ne serai plus

quand tu ne seras plus tu seras

ce caillou.

 

Quand tu seras ce caillou c’est déjà

comme si tu étais n’étais plus,

j’aurai perdu tu as perdu j’ai perdu

d’avance. Je suis déjà déjà

cette pierre trouée qui n’entend pas

qui ne voit pas ne bouge plus.

 

Bientôt hier demain tout de suite

déjà je suis j’étais je serai

cet objet trouvé inerte oublié

sous les décombres ou dans le feu ou dans l’herbe froide

ou dans la flaque d’eau, pierre poreuse

qui simule une murmure ou siffle et qui se tait.

 

Par l’eau par l’ombre et par le soleil submergé

objet sans yeux sans lèvres noir sur blanc

(l’œil mi-clos pour faire rire

ou une seule dent pour faire peur)

j’étais je serai je suis déjà

la pierre solitaire oubliée l

le mot le seul sans fin toujours le même ressassé.

 

Jean Tardieu, Comme ceci comme cela, Gallimard, 1979,

p. 45-46.

16/11/2015

Jean Tardieu, Margeries

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Un oiseau loin de moi

 

Un oiseau loin de moi

Une fleur sous la neige

Une maison qui brûle

 

Un noir mourant de soif

Un blanc mourant de faim

Un enfant qui appelle

 

Le vent dans le désert

La ville abandonnée

L’étoile solitaire

 

En voilà bien assez

Pour que je vous ignore

Beaux jours de mon été.

 

Jean Tardieu, Margeries,

Gallimard, 1986, p. 167.

 

05/01/2015

Jean Tardieu, Margeries

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                   Clair de lune

  

L'image qui s'annonce et qui me suit

Est-ce un rayon qui cherche au sol un doux appui

Ou cette forme qui profite de la nuit

Pour traverser à tire-d'aile sans un bruit

La blanche ville où le travail s'est endormi ?

Approche et marche de ce pas toujours parti !

Nous sommes seuls à travers tout ce qui fut dit

Comme des sages bienveillants qui ont compris.

Rien ne renonce, rien ne bouge, rien ne fuit.

Tout ce que l'ombre m'a donné, tu me l'as pris.

Cueille ce rêve si tu dors, je l'ai promis.

 

 

Jean Tardieu, Margeries, Gallimard 1986.

 

 

 

04/01/2015

Jean Tardieu, Da Capo

 

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                                                   LES MORTS

                                 NOUS TRAHISSENT TOUJOURS

 

                                          (Hommage à André Frénaud)

 

 

    Je vais le voir chez lui, où il repose à présent. C'est, comme on dit, un «beau» jour. Un jour qui passe gentiment ses rayons à travers les persiennes fermées comme le  facteur glisse un pli dans la boîte aux lettres.

    Il est couché dans sa chambre. Près de ses meubles et de ses tableaux. L'un des plus émouvants est une peinture de Raoul Ubac, rigoureuse et sobre, semblable à ses ardoises sculptées : une forme étendue, faite de larges bandes noires et blanches : le style abstrait, mais aussi un chevalier qui vient de mourir au combat.

    Je le reconnais bien là, le combattant de la sincérité, sans peur et sans illusions. Je le reconnais malgré sa pâleur, malgré son immobilité. Il s'est endormi hier matin et ne s'est plus réveillé.

    Je lui pose tout bas des questions. Mais il refuse de répondre.

   Voilà : il ne veut pas répondre. Pour les vivants qui l'aimaient, c'est une ingratitude absolue. Pourquoi ? Parce qu'il est parti de l'autre côté de la barricade, dans une étendue interdite où on ne parle à personne. Comme si on l'avait chassé de notre monde, très loin, au fin fond d'un pays dont nous ne connaissons ni les couleurs, ni les sonorités, ni le langage.

    Et maintenant, ce mutisme soudain ! Imposé. Implacable. Celui qui parlait avec son accent bourguignon où roule le bon tambour des R. Il était de ceux qui nous semblaient les plus aptes à nous renseigner, c'est-à-dire un poète qui, par l'acuité de sa vision, par sa «claire-voyance», traduite en mots si justes et si lourds, est un de ceux qui, en somme, n'ont rien fait d'autre, durant leur vie, que parler du scandale irrémédiable de la mort.

    Ils nous ont abandonnés, ces ingrats. Leur front si plein, leurs voix si joyeuses ont tout emporté, même les chansons, leurs mains si belles avec ce croisement pareil à des menottes que nous leur imposons sans leur permission, ces mains ne pourront plus nous faire aucun signe, par exemple pour nous inviter à boire un grand verre de vin, ou nous désigner les chemins à prendre, — ou à éviter.

    Nous qui sommes restés sur le seuil, à attendre sans rien comprendre, nous n'avons plus qu'une ressource, c'est de partir à notre tour, sans même avoir la récompense qu'ils nous accompagnent.

(Paris, 24 juin 1993)

 

                   Jean Tardieu, Da Capo, Gallimard, 1995, p. 34-35.

 

 

28/12/2013

Jean Tardieu, Une Voix sans personne

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             Les femmes de ménage

 

Le ciel c'est moi Je sais que mes pauvres étoiles

par le chagrin du temps longuement attendries

vieillissent par degré Ce sont elles que je vois

silencieuses anonymes les genoux pleins de poussière

tôt le matin laver l'escalier quand je viens

accrocher aux murs gris de l'éternel Bureau

mon avare sommeil mes réserves de songe

à l'arbre qui vieillit aussi dans le jardin

'ai dit cent fois j'ai dit mille fois : je connais

j'ai dit : je sais je me souviens c'était hier

tout l'espace ! Ma vie est là dans vos ramures

ma vie est là dans les dossiers ma vie est là

qui s'en va par le téléphone et qui me parle

ma vie est là dans les portes ouvertes

sur le crépitement des lampes le soir

 

                                                          Ah oui

vieilles vieilles étoiles, blancs cheveux poussière

femmes de pauvre ménage de l'aube

puisque c'est moi qui vous le dis je vous protège

nous vieillissons ensemble J'ai compris je sais tout

d'avance car le ciel c'est moi Il faut attendre

et se taire comme tout se tait, je vous le dis.

 

 

Jean Tardieu, Une Voix sans personne, Gallimard, 1954, p. 15-16.

27/12/2013

Jean Tardieu, Jours pétrifiés

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                Dialogues pathétiques

 

                               I

                (Non ce n'est pas ici)

 

J'aperçois d'effrayants objets

mais ce ne sont pas ceux d'ici ?

Je vois la nuit courir en bataillons serrés

Je vois les arbres nus qui se couvrent de sang

un radeau de forçats qui rament sur la tour ?

 

J'entends mourir dans l'eau les chevaux effarés

j'entends au fond des caves

le tonnerre se plaindre

et les astres tomber ?...

 

— Non ce n'est pas ici, non non que tout est calme

ici ! c'est le jardin voyons c'est la rumeur

des saison bien connues

où les mains et les yeux volent de jour en jour !...

 

                                IV

                        (Responsable)

                                                      À Guillevic

 

Et pendant ce temps-là que faisait le soleil ?

— Il dépensait les biens que je lui ai donnés.

 

Et que faisait le mer ? — Imbécile, têtue

elle ouvrait et fermait des portes pour personne.

 

Et les arbres ? — Ils n'avaient plus assez de feuilles

pour les oiseaux sans voix qui attendaient le jour.

 

Et les fleuves ? Et les montagnes ? Et les villes ?

— Je ne sais plus, je ne sais plus, je ne sais plus.

 

 

Jean Tardieu, Jours pétrifiés, Gallimard, 1948, p. 59 et 62.

26/12/2013

Jean Tardieu, Comme ceci comme cela

 

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                             Aventure

 

Était-ce hier ou dans un temps lointain ?

 

La vibration de l'air à peine on l'entendait

(C'était le cri de l'alouette invisible)

 

J'étais seul, habité par une multitude muette

où grondait la colère des mauvais jours.

 

Dans cette large plaine coulait sans doute un fleuve

et au-delà pâlissaient les montagnes mais on ne les

                                               [voyait pas

 

Le reflet de ma peine, identique à ma joie

plongeait dans les ténèbres

vides.

 

Quelqu'un passa, ou quelque chose

« Qui est là ? » — demandai-je

 

Nul ne répondit

Mais une feuille tomba

 

et le rideau s'entrouvrit

sur le paisible abîme de mes jours.

 

Jean Tardieu,  Comme ceci comme cela, Gallimard,

 

1979, p. 27-28.

25/12/2013

Jean Tardieu, Formeries

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          Comme bientôt

      (Grains de sable les étoiles)

 

Comme

j'entends déjà

mourir ma raison ma mémoire

dans les chantiers déments de l'avenir

soit que j'ouvre la porte

ou que je  la referme sur

l'obscurité qui m'enfante et qui m'efface

et qui livre au néant radieux le réel

toujours promis aussitôt dérobé

bientôt

ne seront plus les signes de tous noms

que grains de sable au fond des arches creuses

où fut le tendre globe de nos yeux et où

circule et se dérobe nu

le solitaire espace

et sonneront les sons des mots

toujours repris et déformés de bouche en bouche

et déjà dans ma voix

depuis longtemps

ils se sont sans rien

dire entrechoqués jusqu'à

l'éclatement

et redisant et redisant rabâchent

un seul époumoné murmure

car c'était toi oui c'était moi

l'un qui profère l'autre se tait

l'un qui parle et l'autre entend

si c'est lui c'est aussi moi

c'est vous aussi mais nul ne vient nul n'apparaît

pour interrompre ou désigner

l'origine et la fin sinon

cet astre obtus porté vers l'astre

et cent mille qui viennent

vers cent mille autres qui s'en vont

en s'enfonçant dans cette nuit

inconcevable

où le miracle me fascine m'éblouit

me fait vivre me tue

mais sans remède

 

Jean Tardieu, Formeries, Gallimard, 1976,

 

p. 35-36.

08/12/2013

Jean Tardieu, Margeries, poèmes inédits 1910-1985

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                                                  À deviner

 

— Est-ce que c'est une chose ?

— Oui et non.

­— Est-ce que c'est un être vivant ?

— Pour ainsi dire.

— Est-ce que c'est un être humain ?

— Cela en procède.

— Est-ce que cela se voit ?

— Tantôt oui, tantôt non.

— Est-ce que cela s'entend ?

— Tantôt oui, tantôt non.

— Est-ce que cela a un poids ?

— Ça peut être très lourd ou infiniment léger.

— Est-ce que c'est un récipient, un contenant ?

— C'est à la fois un contenant et un contenu.

— Est-ce que cela a une signification ?

— La plupart du temps, oui, mais cela peut aussi n'avoir aucun sens.

— C'est donc une chose bien étrange ?

— Oui, c'est la nuit en plein jour, le regard de l'aveugle, la musique des sourds, la folie du sage, l'intelligence des fous, le danger du repos, l'immobilité et le vertige, l'espace incompréhensible et le temps insoutenable, l'énigme qui se dévore elle-même, l'oiseau qui renaît de ses cendres, l'ange foudroyé, le démon sauvé, la pierre qui parle toute seule, le monument qui marche, l'éclat et l'écho qui tournent autour de la terre, le monologue de la foule, le murmure indistinct, le cri de la jouissance et celui de l'horreur, l'explosion suspendue sur nos têtes, le commencement de la fin, une éternité sans avenir, notre vie et notre déclin, notre résurrection permanente, notre torture, notre gloire, notre absence inguérissable, notre cendre jetée au vent...

— Est-ce que cela porte un nom ?

— Oui, le langage.

 

 

Jean Tardieu, Margeries, poèmes inédits 1910-1985, Gallimard, 1986, p. 297-298.

28/07/2013

Jean Tardieu, La première personne du singulier

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                          Les surprises du dimanche

 

 

   La conversation s'engagea au milieu du jardin. Les interlocuteurs, au prix de douloureuses courbatures, faisaient semblant d'être assis, mais aucun siège ne les portait. Ils formaient un cercle parfait autour d'un petit cheval qui était là Dieu sait pourquoi.

   (Un peu plus loin, autour de la pelouse, les chaises et les fauteuils faisaient cercle de leur côté.)

   On parla d'abord de la question des ponts, puis de la question des ponts de bois, puis des bois de pins, puis des sapins, puis des lapins, puis de la jungle et des ours.

   À ce moment (quand on parle du loup !...) un ours parut sur la route, un accordéon sur le ventre, la cigarette au bec. Il dansait en s'accompagnant.

   Les chaises et les fauteuils pris de panique rentrèrent précipitamment à la maison.

   Les interlocuteurs lassés d'un long effort s'étendirent sur l'herbe.

   La nuit vint. L'ours chantait. J'étais heureux.

   Le petit poulain grandit, devint plus haut qu'un chêne — et blanc d'écume comme la mer. C'était Pégase, le cheval de la poésie, celui que nous révérons tous.

 

 

Jean Tardieu, La première personne du singulier, Gallimard, 1952, p. 117-118.

27/07/2013

Jean Tardieu, Obscurité du jour

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                      Le commencement de la fin

 

   La quête des origines est un terme vague, un lieu commun, une illusion de l'esprit. Mais c'est aussi la traduction mythique du paradoxe permanent dont nous vivons quand nous situons dans le passé l'espoir invincible du Mieux. Nous sommes pareils à la souris des expériences classiques : toutes les issues sont fermées sauf une. Là, à la sortie du labyrinthe, se montre la mince lumière, le vent frais, la fin du tunnel : rien d'autre que l'espérance de la Nouveauté, seul « rachat » possible dans un monde où l'habitude nous asphyxie.

   C'est peut-être l'une des grandeurs de l'art que d'être un des rares domaines, périlleux et fascinants, où puisse être tranchée notre soif de renouvellement, c'est-à-dire notre besoin permanent de transgression.

   Ainsi plongeant le jour dans notre nuit comme un fer rouge qui bouillonne au contact de l'eau glacée, ou bien cherchant une aube inconnue à l'orée du souterrain et l'air pur au-delà des fumées, nous confondons, dans une même recherche obstinée, ce qui ne reviendra pas et ce qui pourrait être, car notre terre promise est toujours un paradis perdu.

 

 

Jean Tardieu, Obscurité du jour, "Les Sentiers de la création", Albert Skira, 1974, p. 105-106.

26/07/2013

Jean Tardieu, Une Voix sans personne

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                               Les mots égarés

 

 

Je marchais par une nuit sans fin

sur une route où luisaient seules

des lueurs agitées délirantes

comme les feux d'une flotte en perdition.

 

Sous la tempête mille et mille voix sans corps

souffles semés par des lèvres absentes

plus tenaces qu'une horde de chacals

plus suffocantes qu'une colère de la neige

à mes oreilles chuchotaient chuchotaient.

 

L'une disait « Comment » l'autre « Ici »

ou « Le train » ou « Je meurs » ou « C'est moi »

et toutes semblaient en désaccord :

une foule déçue ainsi se défait.

 

Tant de paroles échappées

des ateliers de la douleur

semblaient avoir fui par les songes

des logements du monde entier.

 

« Je t'avais dit » — « Allons ! » — « Jamais ! »

« Ton père » — « À demain ! » « Non, j'ai tiré ! »

« Elle dort » — « C'est-à-dire » — « Pas encore »

« Ouvre ! » — « Je te hais ! » — « Arrive ! »

 

Ainsi roulait l'orage des mots pleins d'éclairs

L'énorme dialogue en débris, mais demande et réponse

étaient mêlés dans le profond chaos ;

le vent jetait dans les bras de la plainte la joie,

l'aile blessée des noms perdus frappait les portes au hasard

l'appel atteignait toujours l'autre et toujours le cri égaré

touchait celui qui ne l'attendait pas. Ainsi les vagues,

chacune par la masse hors de soi déportée

loin de son propre désir, et toutes ainsi l'une à l'autre

inconnues mais à se joindre condamnées

dans l'intimité de la mer.

 

Jean Tardieu, Une Voix sans personne, Gallimard, 1954, p. 21-22.