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18/07/2026

Jean Tardieu, Le professeur Frœppel

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La condamnation ou Le médecin

 

Déshabillez-vous !

Déshabillez-vous complètement

Ne gardez rien sur vous

 

Restez debout, levez les bras, baissez-les !

Dites : trente-trois, trente-trois, trente-trois !

 

Étendez-vous !

Ouvrez la bouche, tirez la langue, regardez au plafond !

Regardez-moi !

 

Retenez votre souffle !

Un, deux, trois : respirez maintenant

Retenez votre souffle… Respirez !

Respirez fort !

 

Respirez à fond !

Fermez les yeux !

 

NE RESPIREZ PLUS !

 

Jean Tardieu, Le professeur Froeppel, dans Œuvres,

Quarto/Gallimard, 2003, p. 1212.

!

 

17/07/2026

Jean Tardieu, La part de l'ombre

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Le mot et la chose

 

Ce qui nous importe aujourd’hui, ce n’est plus seulement la rencontre insolite d’un parapluie et d’une machine à coudre sur une table d’opération, mais le passage subit du Fictif au Réel.

J’imagine quelque chose qui commencerait par une phrase et finirait par une corde.

Ou bien un son qui tombe sur le sol — et soudain c’est une pierre !

La corde, on s’y pend, n’est-ce pas ? Et la pierre, elle vous tue ?

 

Jean Tardieu, La part de l’ombre, dans Œuvres, Quarto/Gallimard, 2003, p. 978.

16/07/2026

Jean Tardieu, Hollande

jean tardieu, hollande, couleur

Blanc veiné violet pâli

Mauve gris mêlé brouillé

Gris rose griffé strié

Reflet rare bords bleuis

Trace étalée à plat en hauteur

en largeur. Traces croisées

Gestes : la main va, vient

Je vois, j’entends

La couleur c’est le bruit incessant de la mer

Cris dans l’aube

Un trait — la barque s’en va.

 

 

Jean Tardieu, Hollande, dans Œuvres,

Quarto/Gallimard, 2003, p.931.

15/07/2026

Jean Tardieu, Histoires obscures

 

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         Le bourreau d’enfants

 

L’enfant terrifié tint son bras sur ses yeux

mais l’Homme à chaque pas plus grand descendait.

L’enfant à son secours appela

tout ce qui est visible et invisible. Mais l’Homme

à chaque pas plus large et plus pesant

criait : « Tu ne devais pas voir et tu as vu,

tu vas mourir ! » — et son poing se dressait et ses yeux flamboyaient.

 

L’enfant fit un dernier effort

pour se détacher de ce monde

et comme le bourreau allait l’atteindre 

il devint la fumée d’un feu de branches

et par le vent fut délié.

 

Alors le vagabond sur l’herbe vacilla

secoué de sanglots.

 

Jean Tardieu, Histoires obscures,

 dans Œuvres, Quarto/Gallimard,

2003, p. 879.

 

 

 

14/07/2026

Jean Tardieu, L'espace et la flûte

 

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          Variations sur douze dessins de Picasso

              

                    2

 

Le peintre enroule déroule

plie détord aplatit

casse éparpille effiloche

fronce festonne tortille

tache taraude ravaude

installe accroche répartit

étire boucle débrouille

désigne lance, — et s’en va.

 

Le poète déglutit

mâche goîte humecte mord

râcle rumine ronchonne

ronge siffle serine

lappe susurre rumine

savoure salive entonne

grogne grince décortique

attise, souffle — et se tait.

 

Jean Tardieu, L’espace et

la flûte, dans Œuvres, Quarto/

Gallimard, 2003, p. 711.

13/07/2026

Jean Tardieu, Une voix sans personne

jean tardieu,une voix sans personne, immobilité

 

Le monde immobile

 

Puits de ténèbres

fontaine sourde

lac sans éclat

 

Présence épaisse

battement faible

l’instant est là

 

Rien ni personne

une ombre lourde

et qui se tait

 

J’attends des siècles

rien ne résonne

rien n’apparaît

 

Sur ce tombeau

l’espace bouge

c’est ma pensée

 

Pour nul regard

pour nulle oreille

la vérité

 

Jean Tardieu, Une voix sans

personne, dans Œuvres, Quarto/

Gallimard, 2003, p. 502.

12/07/2026

Jean Tardieu, Une voix sans personne

jean tardieu, une voix sans personne

            Portrait de l’auteur

 

                           I

Dans son chacun nuage environné fatal

il comme un autre je à soi-même impossible

louvoyait son récif son vaisseau son fanal

sa proie enfin ! sanglante à se donner pour cible.

 

S’il va ceindre l’amour sombre armure étoilée

au malheur plonge un œil affolé de supplice

ou de naïf plaisir brille et tremble rameau,

 

il veille et rêve noir et blanc voici l’année

au quatre coins du ciel les clous du sacrifice

inutile ! le vent disperse le tombeau.

 

Jean Tardieu, Une voix sans personne, dans

Œuvres, Quarto/Gallimard, 2003, p. 501.

10/07/2026

Jean Tardieu, Jours pétrifiés

jean tardieu, jours pétrifiés, imaginaire

Histoires pathétiques

               I

(Non ce n’est pas ici)

 

J’aperçois d’effrayants objets

mais ce ne sont pas ceux d’ici ?

Je vois la nuit courir en bataillons serrés

je vois les arbres nus qui se couvrent de sang

un radeau de forçats qui rame sur la tour ?

 

J’entends mourir dans l’eau les chevaux effarés

j’entends au fond des caves

le tonnerre se plaindre

et les astres tomber ?...

 

Non ce n’est pas ici, non non que tout est calme

ici : c’est le jardin voyons c’est la rumeur

des saisons bien connues

où les mains et les yeux volent de jour en jour !...

 

Jean Tardieu, Jours pétrifiés, dans Œuvres,

Quarto/Gallimard, 2003, p. 273.

09/07/2026

Jean Tardieu, Jours pétrifiés

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                  Le rendez-vous

 

Nulle paroi, plus aucun mur : songe ou soleil j’entends

des coups frappés des coups de gong, autant de portes

que l’on ouvre, que l’on ferme, des pas pressés !

À ses surprises de félin à ses bonds sourds

je reconnais la forme inattendue

l’événement…

 

Coups frappés, coups de gong (et cependant silence)

ébranlements du ciel et du sol (mais douceur)

les pas du vent, de l’eau, le jour qui bouge,

passages nuits éclairs je suis votre terreur

et votre joie je brûle

sur les rochers où les monstres méditent

entre l’œil et l’oreille entre l’air et la vague

 

l’amour, la mort,l’esprit, le feu

m’ont donné rendez-vous

ici.

 

Jean Tardieu, Jours pétrifiés,

dans Œuvres, Quarto/Gallimard,

2005, p.269.

08/07/2026

Jean Tardieu, Jours pétrifiés

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Identité

 

Profonds orages

soleil secret

gestes des choses

actes du temps

je vous écoute

quand notre jour

se tait, quand notre pas

s’éloigne, quand

nous attendons.

 

Comme la branche

quand les oiseaux

ont fui

comme la vague

quand le rivage

disparaît

ô Gouffre ô Nuit

à ton silence

toute parole

se reconnaît.

 

Jean Tardieu, Jours pétrifiés,

dans Œuvres, Quarto/Gallimard,

2005, p. 261.

05/09/2025

Jean Tardieu, Da capo

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Litanie du « sans »

 

Et sans visage et sans image

 et sans entendre 

sans rien attendre

 

Partout ce rien

partout ce seuil

 et sans recours

 

Mais la splendeur

jamais perdue

qui la retrouve ?

 

Sans les merveilles

sans les désastres 

plus rien qui vaille

 

Et sans parler

et sans se taire

et la fureur ?

et les délices ?

 

Et sans rien d’autre

que le même

et qui s’en va

et qui revient

et qui s’en va.

 

Jean Tardieu, Da capo,

Gallimard, 1995, p. 27.

04/09/2025

Jean Tardieu, Da capo

 

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À l’air libre

                             Pour Marie-Laure

Non je n’exige rien

Vous serez à l’air libre

qui vous protège et vous porte

 

Prolongé près de cent ans

Je veux dormir sous tes fougères

et non pas caché dans un coffre

sous la pierre

 

Dans la vapeur de l’Aube

Que la rencontre soit sans fin

près de la forêt légère

où nous avons rêvé souvent

main dans la main

sous un arbre tutélaire

 

L’espérance de toute vie

c’est l’étendue indéfinie

et non un châtiment

C’est notre lieu de rencontre

 

              Récompense

                                    Vérité

 

 Jean Tardieu, Da capo,

Gallimard, 1995, p. 31-32.

04/11/2024

Jean Tardieu, Une voix sans personne

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Petite suite villlageoise

 

I

Les délégués du jour

auprès de ce village

ce sont les espaliers solennels ;

une poire dans chaque main

une pomme sur la tête

Entrez entrez Messieurs les Conseillers !

 

2

Quelle couleur aimez-vous

le bleu le vert le rouge

le jaune qui saute aux yeux

le violet qui endort !

— J’aime toutes les couleurs

parce que mon âme est obscure.

 

3

Autrefois j’ai connu des chemins

ils se sont perdus dans l’espace

je les retrouve quand je dors

je vais partout rien ne m’arrête

ni le temps ni la mort.

 

Jean Tardieu, Une voix sans personne, dans

Œuvres, Gallimard, Quarto, 2016, p. 506.

03/11/2024

Jean Tardieu, Monsieur monsieur

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Que dire, quoi penser ? Le jour

par son insistance à paraître,

avouons-le avouons-le

fatigue ses meilleurs amis.

 

La nuit par contre, sournoise,

à tous nos instants se mélange

elle bat sous nos paupières

elle rampe autour des objets :

inquiétante ! inquiétante !

 

quant à cette chose sans nom

qui n’est ni le jour ni la nuit

baissez la voix je vous le conseille

mieux vaut n’en point parler ici !

 

Jean Tardieu, Monsieur monsieur, dans

Œuvres, Gallimard, Quarto, 2015, p. 346.

02/11/2024

Jean Tardieu, Jours pétrifiés

 

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           Jours pétrifiés       

 

Les yeux bandés les mains tremblantes

trompé par le bruit de mes pas

qui porte partout mon silence

perdant la trace de mes jours

si je m’attends ou me dépasse

toujours je me retrouve là

comme la pierre sous le ciel.

 

Par la nuit et par le soleil

condamné sans preuve et sans tort

aux murs de mon étroit espace

je tourne au fond de mon sommeil

désolé comme l’espérance

innocent comme le remords.

 

Un homme qui feint de vieillir

emprisonné dans son enfance,

l’avenir brille au même point,

nous nous en souvenons encore,

le sol tremble à la même place.

 

le temps monte comme la mer.

 

Jean Tardieu, Jours pétrifiés, dans Œuvres,

Gallimard, Quarto, 2015, p. 267.