Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

24/07/2020

André Frénaud, Il n'y a pas de paradis

Frenaud_1945_visuel-1.jpg

       Un par deux

 

J’ai maintenant deux corps,

le mien et le tien,

miroir où se fait beau

celui que je n’aimais pas.

Qui ne me portait pas chance

Des succès qui ne m’accordaient rien.

L’amour que nous nous rendons

nous a délivrés des rencontres,

aussi des vertus inutiles.

 

André Frénaud, Il n’y a pas de paradis,

Poésie/Gallimard, 1967, p. 50.

14/04/2020

Louise Labé, Œuvres, Sonnets

louiselabedet.jpg

                       Sonnet VII

On voit mourir toute chose animée,

   Lors que du corps l'âme futile part :

   Je suis le corps, toi la meilleure part ;

   Ou es tu donc, dame vie aimée ?

Ne délaissez pas si longtemps pamée

   Pour me sauver après viendrais trop tard,

   Las, ne mets point ton corps en ce hazard ;

   Rens lui sa part & moitié estimée.

Mais fais, Ami, que ne sois dangereuse

   Cette rencontre & revue amoureuse,

   L'accompagnant, non de severite,

Non de rigueur : mais de grâce amiable,

   Qui doucement me rende sa beauté,

   Jadis cruelle, a present favorable. 

Louise Labé, Œuvres, Slatkine, 1981, p. 114.

 

23/02/2020

Antoine Emaz, Jours

DSC_0004.jpeg

21.10.07

 

corps mécanique

pantin social

quand il s’affaisse reste

un tas de linge sale

 

un grand après-midi froid d’hiver

on pourrait facile en faire

son affaire

sauf les yeux

 

le reste du corps a déjà reculé

 

ça se joue sur les yeux

qui tiennent

 

tout va se régler avec le soir

 

pas de héros

sauve qui  peut seul

[...]

 

Antoine Emaz, Jours, éditions En forêt/

Verlag im Wald, 2009, p. 65.

© photo T. H., mai 2011.

19/03/2019

Eugène Savitzkaya, À la cyprine

                                                 savitzkaya.jpg

                                           Dans mon corps tout chaud le cœur tremble.                     

Le corps de la crevette dans le corps du poisson

qui broute et qui broute, sa vessie est sa lumière

 

Le corps du poisson dans le corps du héron

gelé sur un pied, son bec est sa pince   à sucre

 

Le corps du héron dans le corps de l’air

ce grand fluide

 

Le corps de l’air dans le corps du vaisseau

en mouvement

 

Eugène Savitzkaya, À la cyprine, éditions de Minuit, 2015, p. 44.

 

Jean-Pierre Richard (1922-2019)

 

J’ai connu la poésie de Jacques Dupin grâce à la lecture de ses Onze études sur la poésie moderne, en 1964. La longue vie de Jean-Pierre Richard a été celle d’un homme d’une immense curiosité, soucieux de transmettre ; ses études sur Flaubert et Stendhal (1954),  Mallarmé et Proust ont nourri des générations de lecteurs. Infatigable, il a écrit aussi au fil des années à propos de ses contemporains— parmi d’autres,  Pierre Michon, Pierre Bergounioux, Eugène Savitzkaya, Christophe Pradeau, Michel Jullien...

 

 

02/01/2019

Danielle Collobert, Dire II

                           collobert_MdA.jpg

la seule chose – recommencer encore – si possible – encore une fois des mots – l’équivalent d’une mort – ou le contraire même – ou peut-être rien

 

être ici – le calme – épuisant de tension – le monde autour qui ne s’arrête pas – mais pourrait s’arrêter – le souffle qui pourrait s’arrêter maintenant – un instant après l’autre – même égalité plane –même dureté froide – même goût fade et doux – supporter encore d’aller vers d’autres moments pareils – continuer seulement le souffle – la respiration – prolonger le regard – simplement

 

sans doute – une certaine confusion – auparavant – chaque événement détruit par lui-même – passant d’une chose à l’autre – revenant en arrière – avançant – imprévisible – dans un avenir imaginé  – s’acccrochant autour de lui à toutes les rugosités – à tous les angles

 

Danielle Collobert, Dire II, dans Œuvres I, P. O. L., 2004, p. 211.

 

 

Corps là

noué

noué aux mots

l’étranglement du souffle

perte du sol

pendu

balancement à l’intérieur des mots – trouées –

vide

approche de la folie

peur continuelle de la fuite verticale

les mots en spirale fuyante – aspirée

sans prise

sans arrêt

tremblement

un cri

peur continuelle – absence de mots – gouffre

ouvert – descente – descente

mains accrochées au visage

toucher

corps là

résistance –

entendre encore le souffle – quelquepart

à l’instant savoir – souffle là

à l’écoute du bruit

affolement

tendu pour entendre

tendu pour résister

jusqu’à la limite – l’immobilité

sursaut

cassure

encore sombrer – descendre – ou aspiré au loin

– ou fatigue – désespoir

 

Danielle Collobert, Dire II, dans Œuvres I, P. O. L., 2004, p. 256-257.

01/10/2018

Albert Cohen, Carnets, 1978

                          Cohen-Albert.jpg

  Lorsque je me couche sur ma droite et que je ferme les yeux pour m’endormir, j’ai peur de ma mort et je suis scandalisé. Je n’accepte pas de  perdre mes yeux qui étaient une partie de mon âme. Mon âme n’est pas un impalpable ectoplasme à gogos. Mon âme, c’est moi. Ce n’est pas de la philosophie, cette filandreuse toile d’araignée toute de tromperies, mais une grenue et indestructible petite vérité tout à fait vraie. Oui, tout ce que vous voudrez, dites tout ce que vous voudrez, mais ma petite vérité est bon teint. Mon âme, c’est mon corps et non un magique souffle. Or, je n’accepte pas de ne plus bouger, moi dont la main droite en cette minute studieusement bouge. Je n’accepte pas que moi qui suis ne soit plus, et bientôt plus. Quelle aventure que ce mobile que je suis soit bientôt immobile et de toute éternité.

 

Albert Cohen, Carnets, 1978, Gallimard, 1979, p. 89.

14/09/2018

Pierre Chappuis, Un élan semblable

              Chappuis.jpeg

Un élan semblable

 

  Ravie (impossible de la rattraper), happée vertigineusement par son cri. L’affolement. Embrasée mais inerte. Tension de tout l’être, engouffré, qui ne s’appartient plus, non plus qu’à lui. Dans l’affolement d’une course effrénée pour tenter de la rejoindre, il est lui-même le jouet d’une force qui, souveraine, impérieuse, fait en lui des ravages, l’affouille et le comble tout à la fois. Un manque absolu et une jouissance absolue (mais pour le dire il n’y a, n’y eut jamais de nom). Une vague immense s’est emparée d’eux, les enroule, les traverse, les fait vibrer d’un commun accord. Promesse d’un aboutissement différé. Parviendra-t-il à lui communiquer, enlacée, l’énergie qui le jette dans un transport, oui, presque de détresse ? Confusion des corps qui est aussi écart — infime, infranchissable —, rapprochement extrême en un point brûlant où se noue la jouissance, de là rayonnant jusqu’aux limites de ce que peut recevoir de plus intense la conscience. Jeet tumêlés dans un étrange chacun pour soi. Solidaires. Ensemble par le trait d’union de leurs caresses : les mains donnent vie, explorent les pleins et les déliés les modèlent, les réinventent. Parallèlement, au plus intime — oh ! frémissement ! — reflux, concentration qui est également expansion infinie. Éperdus tous deux à jamais, dans un éclair.

 

  Étreindre (stringere), de la même famille qu’étroit, strict (strictus), racloir, étrille (strigilis) : serrer, étriller, ligoter.

                                                         *

   Telle la poésie : non, sauf s’il s’agit d’exprimer — presser hors de soi — ce qu’on porte en soi de plus secret, enfoui, de plus personnel mais aussi — mots ou semence — commun, anonyme.

Pierre Chappuis, Battre le briquet, "en lisant en écrivant", Corti, 2018, p. 147-148.

26/04/2018

Charles Olson, dans Jacques Roubaud, Traduire, journal

       3160194098_ae7a2599da.jpg        

     Le printemps

 

Le cornouiller

éclaire le jour

 

La lune d’avril

fait la nuit flocons

 

Les oiseaux soudain

sont multitude

 

Les fleurs ravinées

par les abeilles, les fleurs à fruit

 

jetées au sol, le vent

la pluie bousculant tout. Bruit —

 

sur la nuit même le tambour

de l’engoulevent, nous sommes aussi

 

occupés, nous labourons, nous bougeons,

jaillissons, aimons Le secret

 

qui s’était perdu ne se cache

plus, ne se révèle, dévoile

 

des signes. Nous nous précipitons

pour tout saisir Le corps

 

fouette l’âme. En grand désir

exige l’élixir

 

au grondement du printemps,

transmutations. L’envie

 

se perd qui se traîne. Le défaut du corps et de l’âme

— qui ne sont un —

 

le coq matinal résonne

et la séparation : nous te saluons

 

saison de nul gâchis

 

Charles Olson, dans Jacques Roubaud,

Traduire, journal , NOUS, 2018, p. 86.

20/02/2018

Georges Perros, Œuvres (''Pour remplacer tous les amours...'')

                    Perros copie.jpg

Pour remplacer tous les amours

Que je n’aurai jamais

Et ceux que je pourrais avoir

         J’écris

 

Pour endiguer le flux reflux

D’un temps que sillonne l’absence

Et que mon corps ne peut tromper

         J’écris

 

Pour graver en mémoire courte

Ce qui défait mes jours et nuits

Rêve réel, réel rêvé

         J’écris

 

Georges Perros, Œuvres, édition établie

et présentée par Thierry Gillybœuf,

Quarto/Gallimard, 2017, p. 1074.

19/12/2017

Cécile A. Holdban, Battements, dans I rouge

cécile a. holdban,battements,dans i rouge,corps,don

                                            

Battements

 

tu noues chaque matin brin par brin

veine par veine

ton corps au monde

mais derrière le rideau de nuit comme de hauts cyprès

tes mains demeurent suspendues hors du don

 

Cécile A. Holdban, Battements, dans I rouge, "L’invisible", revue en ligne, 2017, p. 35.

03/12/2017

Carolin Callies, Inventaire (Inventar)

                                    Carolin Callies.jpeg

Inventaire

 

ce que tu as, caillots, goulots, taches de vin,

clous, bouchons, veiné de rouge ;

qu’étaient ces rides, ces coupes blancs-de-marbre,

ces cols immaculés ; ce qui git là, sa fin lui échappe des mains.

 

Qu’était-ce, peau martelée, pulpe des doigts,

Album des jours, ivre de lin,

& l) l’embouchure

tes lèvres seules cousues à la main

 

inventar

 

du hast gerinnsel, hälse, male,

pflöcke, korken, rotgeädert ;

waq warn das falten, marmorschale

kragen da lehnt das lezte aus den händen

 

was warn das hautbeschläge, fingerkuppen,

tagealben, linnentrunken

& dort am mundstück

nicht mehr als deine handvernähten lippen

 

Carolin Callies, dans Achtervahn / Le grand 8,

Wallstein Verlag / Le Castor Astral, 2017, p. 37 et 36.

21/08/2017

Erwann Rougé, L'enclos du vent, photographies Magali Ballet

Erwann Rougépeg.jpeg

une nudité peut-être

sans doute une clarté

sur l’encolure rouge des oiseaux

mais cela n’explique pas

la violence de l’air

dans la nervure des langues

les yeux ne sont plus des yeux

le cœur n’est plus le cœur

le corps d’une âme se dessine

sous les paupières

 

Erwann Rougé, L’enclos du vent, photographies

Magali Ballet, isabelle sauvage, 2017, p.20.

10/08/2017

Pascal Quignard, Petits traités, II

      

                                                      pascal guignard,petits traités,ii,livre,réel,corps

   Un livre est assez peu de chose, et d’une réalité sans nul doute risible au regard d’un corps. Il ne se transporte au réel que sous les dimensions qui ne peuvent impressionner que les mouches, exalter quelques blattes peut-être, étonner les cirons. Parfois l’œil d’un escargot enfant.

   Il introduit dans le réel une surface dont les côtés excèdent rarement douze à vingt centimètres, et l’épaisseur d’un doigt.

 

Pascal Quignard, Petits traités, II, Maeght, 1980, p. 83.

 

09/05/2017

Jacques Izoard, La Patrie empaillée

                                     Izoard.JPG

Déjà nous attendons juin,

et que les rixes craquent,

ensoleillées comme

tant d’autres appareils du corps :

les yeux dans leurs loges,

gloutons et sereins,

les dents d’aix, les sûres

traces de doigts sur la jambe,

entre les cuisses bleues-belles,

longues du feu tapi.

 

Jacques Izoard, La Patrie empaillée,

Grasset, 1973, p. 72.

28/02/2017

Dorothea Grünzweig, Album de poésie

                      Unknown.jpeg

Traduis et rêve

 

Je suis un poème à l’instant traduit

dissous et récréé

ne me rappelle aucune dérive

entre mon moi démonté et remonté

rêve juste que c’est arrivé

 

Je dis

Viens vieux corps

sois mon hôte dans le nouveau

il vient

est invisible passe en moi

reste dans le présent

si bien que je suis moi et

à ma place

 

Un ruban me traverse

je n’en vois pas les extrémités

et quelqu’un dit

C’est la corde de l’âme

indissoluble inébranlable

 

Et dit

Elles seront autour de lui

car le corps n’est que prêté

 

transformées métamorphosées

 

Dorothea Grünzweig, Album de poésie,

traduction C. Colomb et M. Millischer,

dans Europe, n°1055, mars 2017, p. 264.