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27/04/2015

Jean Follain, Appareil de la terre

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                      Gestes

 

Au soir éblouissant

ceux qui font ce geste :

clore un vêtement noir

regrettent une jaune terre

où se prenaient leurs pieds.

D’autres que cernent la mer

sur le banc de sable

agitent les bras.

Certains gardent enfin

en fermant les yeux

mais la fleur aux lèvres

le courage des muets.

Un se courbe

pour ramasser le morceau de pain

gonflé d’eau grise.

 

 

                   Matière aux songes

 

Parfois du milieu d’un champ

on entend les orgues d’église

et point le vent

les plantes gonflent

de rosée invincible

d’aucuns songent

devant la pierre violâtre

l’habit ravagé

les gants prêtés pour la journée

le chat dormant qui a voyagé

 

Jean Follain, Appareil de la terre, Gallimard,

1964, p. 40, 62.

10/06/2013

Jean Follain, Paris

Jean Follain, Paris,  Squares, jardins, places, passages, nostalgie

                        Squares, jardins, places, passages

 

   Les grands parcs furent entourés de grilles en fer de lance. Les squares furent seulement ceints de basses clôtures de fer. Au centre fut parfois édifié un kiosque à musique.

   Les gens à traces se réfugient dans les squares pour continuellement ressasser le thème confus de leur vie : leurs doigts fiévreusement remuent : ils essaient de réparer le vieux manteau tissé de fils de brume et de fils d'or d'une destinée rêvée, jamais réalisée. Sous le soleil violent, alors que les enfants édifient des fortifications de sable, les arbres épanouissent leur feuillage de joie.

Des femmes tricotent, ayant posé sur leurs genoux les laines de couleur. Chaque square a ses habitués particuliers : de vieux juifs discutent au square d'Anvers, au square des Batignolles d'atrabilaires célibataires gardent toutes leurs tendresses pour les oiseaux à qui ils émiettent un peu de pain en se complaisant au murmure des petits ruisseaux artificiels.

   En automne, parfois, des hommes ramassent machinalement les feuilles mortes qu'ils broient dans leurs mains ; certains respirent d'une narine gourmande un relent de terreau, d'autres défaillent d'avoir faim sur les bancs et, dans une hallucination, sentent cette odeur de corne brûlée qui monte aux abords des maréchaleries : un souvenir d'adolescence lie cette odeur à leur fringale, car autrefois ils passaient devant le maréchal ferrant en rentrant de l'école du soir.

 

 

Jean Follain, Paris, éditions R.-A. Corréa, 1935, p. 32-34.

02/02/2013

Jean Follain, Usage du temps

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                  Figures du temps

 

Cet idéal ciel il semble qu'il ne forme

qu'une unique armoirie

un blason solitaire.

 

En ce temps où Paris était tout un théâtre

et des corps de femme

un sésame

des filles vivaient qui avaient vingt ans

à beautés vivaces

à semblables voix

 

et parfois dans la chaleur de Rome

par mégarde un pape brisait son verre

et l'eau claire en coulait

la même absente du calvaire.

 

Sur les objets chaque jour la poussière

était lentement essuyée

avec un morceau déchiré

du corsage étoilé des fêtes

tissé dans la manufactures

que cernaient les prés et les nuages.

 

Des maisons pleines de lâches,

de forçats, de déserteurs,

montraient des barrières en fleur.

 

Souvent une main se refermait

comme une prison de chair

sur un insecte à couleur d'or

et féru de silence.

 

Vers les classes les drapés les champs

descendaient dans leurs plis antiques

et l'écolier cherchait les péninsules.

 

L'arbre et le bouquet

mendiaient l'existence

feuille par feuille et fleur par fleur.

 

Le jardinier éclairé par des lueurs

conduisait sa maîtresse à travers les châssis

cependant que lignes et volumes

ne cessaient pas de gouverner un buste exquis.

 

Jean Follain, Usage du temps, Poésie / Gallimard,

1983 (1943), p. 196-197.