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04/01/2018

Arthur Adamov, L'aveu

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« Sois un homme ! » Le seul rappel de ces mots rallume en moi la vieille haine pour tous mes ennemis de race, tous ceux que je méprise et qui me méprisent, les mâles satisfaits à l’air vainqueur. Je les entends se prévaloir de leurs propriétés, de l’argent qu’ils ont, des femmes qu’ils possèdent. Maintenant, je crois deviner l’origine de cette mutuelle répulsion : je me suis mis au ban de la société, du corps social, comme dans l’amour je me suis exilé du corps de la femme.

   Je sais trop bien ce qui me faisait dire que je ne serai jamais un homme. Et je tiens en profond mépris tout adolescent qui n’a pas proféré un tel serment.

 

Arthur Adamov, L’aveu, éditions du Sagittaire, 1948, p. 68.

13/09/2016

Malcolm Lowry, Réveil

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Réveil

 

L’homme ressemble à un homme qui se lève tard

Contemple l’assiette sale de son dîner

Aussi les bouteilles vides

Toutes lampées dans les larges comment vas-tu d’une nuit

Un verre pourtant contenant encore

Un fond comme sinistre appât

Combien l’Homme ressemble à celui-là

Titubant parmi les arbres rouillés

Allant chercher un déjeuner de pois de sardines

Et de rhum éventé.

 

Malcolm Lowry, traduction Jean Follain, dans Les Lettres

Nouvelles, ‘’Malcolm Lowry’’, 2ème trimestre 1960, p. 90.

17/08/2015

Cummings, No Thanks

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10

 

petit homme

(à tout allure

pris d’une énorme

inquiétude)

halte arrête oublie du calme

 

attends

 

(petit enfant

qui as tenté

qui as échoué

qui a pleuré)

couche-toi bravement

 

et dors

 

grande pluie

grande neige

grande lune

grand soleil

(pénètrent

 

en nous)

 

Cummings, No Thanks, NOUS,

traduit et présenté par Jacques

Demarcq, 2011, np.

13/10/2014

Édith Azam, À propos de la poésie féminine

                         Édith Azam,  À propos de la poésie féminine, limaces, chiens,sexe, homme

                      À propos de la poésie féminine

   À côté de chez moi, il y a une forêt, et dans cette forêt, il y a des limaces. Elles sont jaunes fluo. Je ne les aime pas. Aussi chaque matin, après avoir avalé mes tartines, je prends mon fusil tire-bouchons, mes deux molosses grandes babines, et nous partons leur faire la chasse. La chasse aux limaces est un jeu de fille. C’est un jeu de fille car aucun garçon sérieux ne jouerait à la chasse aux limaces. Mes chiens ne sont pas des garçons sérieux, si molosses soient-ils, et babines comprises ; mes chiens n’ont rien de très viril, preuve en est, ils arpentent la forêt avec moi pour jouer à la chasse au limaces. S’ils ne le faisaient pas, un tas de questions me viendraient à l’esprit. Mes chiens sont-ils virils ? Mes chiens sont-ils des garçons ? Les garçons sont-ils des chiens ? Tous les garçons sont-ils des chiens ? Les garçons-chiens sont-ils des hommes ? Comment devenir un homme? Là, vous comprendrez sans difficulté, que tout cela, la question de la virilité ou d’être un homme n’a rien à voir avec la chasse aux limaces. Pour ce qui est de la poésie et de la féminité, cela n’étonnera personne : il en va de même. Il n’est pas plus d’écriture féminine, que de chasse masculine, etc…, à la limite oui, il est quelque part sur terre, une limace poétique. Et quelque part aussi, des poèmes sur les limaces, mais pas beaucoup si mes informations sont bonnes. Bref, certes, je concède volontiers, qu’il m’est impossible d’écrire en me grattant les couilles. Cela dit, pas certain que je l’eusse fait si Jean Nussu. (Suivez suivez ! Je vous en prie, en plus c’est drôle ! ) Du reste, se gratter les parties, est-ce la seule manière d’écrire un poème ? Car s’il est une chose qui reste, et une seule à sauver, sûr, ce ne sont pas les êtres et leurs noms de papier, mais bien les textes. Or, lorsqu’il s’agit d’écriture, de quoi parle-t-on ? Sans doute pas du taux de testostérone ou progestérone dans le sang. Le texte à lui tout seul fait sexe, au sens où le lecteur le pénètre autant qu’il le reçoit, et ce, indépendamment de son auteur, n’en déplaisent aux narcissiques patenté(e)s, baiseurzébaiseuses chroniques, incorrigibles libidineux-zéneuses, qu’ils soient auteurs, lecteurs, critiques ou autres. Et pour finir et pour faire simple, les mythes, comme les anges, n'ont pas de sexe. Homme ? Femme ? Mais de quoi on se mêle ? Ou, pour dire autrement : coupons-leur noms et tête : mélangeons tout !

 

Édith Azam,  À propos de la poésie féminine (inédit)

 

25/06/2014

Muriel Rukeyser (1923-1980), dans Olivier Apert, Une anthologie bilingue

Muriel Rukeyser, Olivier Apert, mythe, mère, Œdipe, question, réponse, Homme

 

 

                            Mythe

 

Longtemps après, Œdipe, âgé et aveugle, cheminait.

Il flaira une odeur familière.         C'était

la Sphinx.     Œdipe dit, « Je voulais te poser une question.

Pourquoi n'ai-je pas reconnu ma mère ? » « Tu as donné la

mauvaise réponse », dit la Sphinx.             « Mais cela rendait

     pourtant

toute chose possible », dit Œdipe.                « Non », dit-elle.

« Quand je demandai, Qu'est-ce qui marche à quatre pattes le      matin,

à deux le midi, à trois le soir, tu répondis

l'Homme.     Tu n'as rien dit à propos de la femme. » 

« Lorsque tu dis l'Homme », dit Œdipe, « tu entends aussi      femme.

Chacun sait cela. »                        Elle dit, « c'est ce que

tu crois. »

 

                                Myth

 

Long afterward, Œdipus, old and blinded, walk the

roads.     He smells a familiard smell.          It was

the Sphinx. Œdipus said, "I want to ask one question.

Why didn't I recghnize my mother?"       "You gave the

wrong answer" said the Sphnx.      "But tat was what

made everything possible." said Œdipus.     "No," she said.

"When I asked, What walks on four legs in the morning,

two at noon, and then three in the evening, you answered

Man.      You din't say anything about woman."

"When you say Man"  said dipus, ' you include women

too. Everyoneknow that.               She said, 'That's what

you think."

 

Muriel Rukeyser, dans Olivier Apert, Une anthologie bilingue de la

poésie féminine américaine du XXe siècle, Le Temps des cerises, 2014,

p. 83 et 82.

 

22/05/2014

Octavio Paz, Liberté sur parole

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La vie tout simplement

 

Appeler le pain par son nom  et que se pose

sur la nappe le pain de chaque jour ;

faire la part du feu, donner à nos rêves,

au bref paradis, à l'enfer,

au corps et à la minute ce qu'ils réclament ;

rire comme rit la mer, comme le vent rit,

sans que le rire sonne comme des bris de verre ;

boire et dans l'ivresse posséder la vie ;

danser sans perdre le tempo ;

toucher la main d'un inconnu

par un jour de pierre et d'agonie

et que cette main ait la fermeté

que n'eut pas la main de l'ami ;

passer par la solitude sans que le vinaigre

torde ma bouche, ni que le miroir

repère mes grimaces, ni que le silence

se hérisse dans un grincement de dents :

ces quatre murs — papier, plâtre,

tapis chiche, foyer jaunâtre —

ne sont pas encore l'enfer promis ;

que ne me blesse plus ce désir,

gelé par la peur, plaie froide,

brûlure de lèvres non embrassées :

l'eau claire jamais ne suspend son cours

et certains fruits tombent mûrs ;

savoir partager le pain — et le partage,

le pain d'une vérité commune à tous,

vérité de pain qui nourrit notre faim

(si je suis homme, c'est par son levain,

un semblable parmi mes semblables) ;

lutter pour que vivent les vivants,

donner vie aux vivants, à la vie,

et enterrer les morts et les oublier

comme la terre les oublie : comme des fruits...

et qu'à l'heure de ma mort j'arrive

à mourir comme les hommes et que me soit donné

le pardon, et la vie perdurable

de la poussière, des fruits, de la poussière.

 

Octavio Paz, Liberté sur parole, traduction Jean-Claude Masson,

Pléiade, Gallimard, 2008, p. 28-29.

15/11/2013

Philippe Beck, Chants populaires

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Chaque poème ou chant populaire s'inspire ici d'un conte "noté" par les Grimm. (Avertissement, p. 7)

 

27. Technique

 

La force de l'homme est le point.

Celui-là sur le banc

fut un homme.

Celui-ci sur le banc continue.

Il devient ce qu'il est.

Qui est un homme ?

Bête se demande. Elle dit parfois : « Voilà un homme ».

Ou : « Voici »

Elle va sur lui. Droit devant.

Il prend un bâton et souffle dans le dur.

Il souffle autour.

Les braises sont

au visage de la bête.

Des pierres qui brillent.

Des pierres combatives.

Comme foudre mariée à grêle.

Bête sent qu'il y a une idée

dans le souffle. L cause

étonnement.

Et l'arrêt en plein vol.

En plein air.

Bête allée à Technicité.

En passant.

Elle vient bouche ouverte et tombée

(coquillage)

pays de violence et d'invention.

Silence et inauguration

dans la bête.

Avant les jeux.

Elle commence la vertu commune.

Et les tissus de vertu.

 

D'après « Le Loup et l'Homme »

 

Philippe Beck, Chants populaires, Flammarion,

2007, p. 85-86.