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22/11/2021

Aragon, Les Poètes

    aragon,lex poètes,le discours à la première personne,chanter

Le discours à la première personne

 

3

 

J’entends j’entends le monde est là

Il passe des gens sur la route

Plus que mon cœur je les écoute

Le monde est mal fait mon cœur las

 

Faute de vaillance ou d’audace

Tout va son train rien n’a changé

On s’arrange avec le danger

L’âge vient sans que rien se passe

 

Au printemps de quoi rêvais-tu

On prend la main de qui l’on croise

Ah mettez les mots sur l’ardoise

Compte qui peut le temps perdu

 

Tous ces visages ces visages

J’en ai tant vu des malheureux

Et qu’est-ce que j’ai fait pour eux

Sinon gaspiller mon courage

 

Sinon chanter chanter chanter

Pour que l’ombre se fasse humaine

Comme un dimanche à la semaine

Et l’espoir à la vérité

 

J’en ai tant vu qui s’en allèrent

Ils ne demandaient que du feu

Ils se contentaient de si peu

Et avaient si peu de colère

 

J’entends leurs pas j’entends leurs voix

Qui disent des choses banales

Comme on en lit sur le journal

Comme on en dit le soit chez soi

 

[...]

Aragon, Lex Poètes, dans Œuvres poétiques

complètes, II, Pléiade/Gallimard, 2017, p. 451-452.

21/11/2021

Aragon, Les Chambres

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              VI

 

                                            Toutes les chambres de ma vie

M’auront étranglé de leurs murs

Ici les murmures s’étouffent

Les cris se cassent

 

Celles où j’ai vécu seul

À grands pas vides

Celles

Qui gardaient leurs spectres anciens

Les chambres d’indifférence

 

Les chambres de la fièvre et celle que

Que j’avais installée afin d’y froidement mourir

Le plaisir loué Les nuits étrangères

 

Il y a des chambres plus belles que blessures

Il y a des chambres qui vous paraîtront banales

Il y a des chambres de supplications

Des chambres de lumière basse des

Chambres prêtes à tout sauf au bonheur

Il y a des chambres à jamais pour moi de mon sang

Éclaboussées

 

Toutes les chambres un jour vient que l'homme s'y

Écorche vif

Qu'il y tombe à genoux qu'il demande pitié

Qu'il balbutie et se renverse comme un verre

Et subit le supplice épouvantable du temps

Derviche lent le temps est rond qui tourne sur lui-même

Qui regarde d'un œil circuklaire

L'écartèlement de son destin

Et le petit bruit d'angoisse avant les

Heures les demies

Je ne sais jamais si cela va sonner ma mort

Toutes les chambres sont chambres de justice

Ici je connais ma mesure et le miroir

Ne me pardonne pas

 

Toutes les chambres quand enfin je m'endormis

Ont été sur moi la punition des rêves

 

Car je ne sais des deux le pis rêver ou vivre

 

 

Aragon, Les Chambres, dans Œuvres poétiques complètes, II, Pléiade/Gallimard, 2007, p. 1113-1114.

20/11/2021

Aragon, La Grande Gaîté

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Fillette

 

Je voudrais lécher son masque ô masque

Saphir blanc

Tes cheveux carrés

Fourrure

Ô sacré nom de dieu de rouge aux lèvres

Murmure

Esquisse enfant bleu pâle

Je voudrais

Léchere

Ton casque

Ô tutu

 

Aragon, La Grande Gaîté, dans Œuvres poétiques

complètes, I, Pléiade/Gallimard, 2017, p. 413.

19/11/2021

Aragon, Persécuté persécuteur

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Front rouge

 

Une douceur pour mon chien

Un doigt de champagne Bien Madame

Nous sommes chez Maxim’s l’an mil

neuf cent trente

On met des tapis sous les bouteilles

pour que leur cul d’aristocrate

ne se heurte pas aux difficultés de la vie

des tapis pour cacher la terre

des tapis pour éteindre

le bruit de la semelle des chaussures des garçons

Les boissons se prennent avec des pailles

Délicatesse

Il y a les fume-cigarette entre la cigarette et l’homme

des silencieux aux voitures

des escaliers de service pour ceux

qui portent les paquets

et du papier de soie autour des paquets

et du papier autour du papier de soie

du papier tant qu’on veut Cela ne coûte

rien le papier ni le papier de soie ni les pailles

ni le champagne ou si peu

ni le cendrier réclame ni le buvard

réclame ni le calendrier

réclame ni les lumières

réclame ni les images sur les murs

réclame ni les fourrures sur Madame

réclame réclame les cure-dents

réclame l’éventail et réclame le vent

rien ne coûte rien et pour rien

des serviteurs vivants tendent dans la rue des prospectus

(...)

 

Aragon, Persécuté persécuteur, dans Œuvres poétiques complètes, I, Pléiade/Gallimard, 2017, p. 493-494.

18/11/2021

Aragon, Le paysan de Paris

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Le sentiment de la nature aux Buttes-Chaumont

 

Par ces temps magnifiques et sordides, préférant presque toujours ses préoccupations aux occupations de mon cœur, je vivais au hasard, à la poursuite du hasard, qui seul parmi les divinités avait su garder son prestige. Personne n’en avait instruit le procès, et quelques-uns lui restituaient un grand charme absurde, lui confiant jusqu’au soin des décisions infimes. Je m’abandonnais donc. Les jours coulaient à cette sorte de baccara tournant. Une idée de moi-même était tout ce que j’avais en tête. Une idée qui naissait doucement, qui écartait doucement les ramures. Un mot oublié, un air. On le sent lié à tout soi-même, et comme une forme qui en recherche une autre avec sa lanterne au milieu de la nuit, la voyez-vous qui va et vient, ou prend le moindre pli de terrain pour un homme, l’arbuste ou quelque ver luisant. Dans ce calme et cette inquiétude alternés qui formaient alors tout mon ciel, je pensais comme d’autres du sommeil, que les religions sont des crises de la personnalité, les mythes des rêves véritables. J’avais lu dans un gros livre allemand l’histoire de ces songeries, de ces séduisantes erreurs.

 

Aragon, Le paysan de Paris, dans Œuvres poétiques complètes, I, Pléiade/Gallimard, 2007, p. 226.

11/12/2019

Aragon, Elsa

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Je n’ai plus l’âge de dormir

J’écris des rimes d’insomnie

Qui ne dort pas la nuit s’y mire

Signe couché de l’infini

 

Qui ne dort pas veiller lui dure

Des semaines et des années

Sa bouche n’est qu’un long murmure

Dans la chambre des condamnés

 

Je suis seul avec l’existence

Bien que tu sois à mon côté

Comme un dernier vers à la stance

Jusqu’au bout qu’on n’a point chanté

 

Ce qui m’étreint et qui me ronge

Soudain contre toi m’a roulé

Je retiens mon souffle et mes songes

Je crains d’avoir soudain parlé

 

Je crains de t’arracher à l’ombre

Et de te rendre imprudemment

À la triste lumière sombre

Qui ne t’épargne qu’en dormant

(...)

 

Aragon, Elsa, dans Œuvres poétiques

Complètes, II, Pléiade/Gallimard,

1959, p. 329-330.

05:00 Publié dans Aragon Louis | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : aragon, elsa, nuit, songe |  Facebook |

30/05/2019

Louis Aragon, Le Mouvement perpétuel

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La route de la révolte

 

Ni les couteaux ni la salière

Ni les couchants ni le matin

Ni la famille familière

Ni j’accepte soldat ni Dieu

Ni le soleil attendre ou vivre

Les larmes danseuses du rire

 

N-I ni tout est fini

 

Mais Si qui ressemble au désir

Son frère le regard le vin

Mais le cristal des roches d’aube

Mais MOI le ciel le diamant

Mais le baiser la nuit où sombre

Mais sous ses robes de scrupule

 

M-É mé tout est aimé

 

Aragon, Le Mouvement perpétuel, dans

Œuvres poétiques complètes, I, Pléiade /

Gallimard, 2007, p. 116.

 

21/12/2018

Aragon, la Grande Gaîté

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                Partie fine

 

Dans le coin où bouffent les évêques

Les notaires les maréchaux

On a écrit en lettres rouges

DEGUSTATION D’HUÎTRES

Est-ce une allusion

 

On me fait remarquer que c’est pitoyable

Ce genre de plaisanterie

Et puis c’est mal foutu paraît-il

En temps que Poème

Car pour ce qui touche à la Poésie

On sait à quoi s’en tenir

 

Moi je n’ai pas fini de prendre en mauvaise part

Tout ce qui touche à la flicaille à la militairerie

Et plus particulièrement croa-croa aux curetages

Je n’ai pas assez le goût des alexandrins

Pour me le faire par-donner pan pan pan pan

 

Mais ici même si on ne sait d’où elle tombe

D’où tombe-t-elle d’ailleurs D’ailleurs

Il me plaît d’opposer à la clique des têtes à claques

Une femme très belle toute nue

Toute nue à ce point que je n’en crois pas mes yeux

Bien que ce soit peut-être la millième fois

Que ce prodige s’offre à ma vue

Ma vue est à ses pieds

Son très humble serviteur

 

Aragon, La Grande Gaîté, dans Œuvres poétiques complètes,

I, édition Olivier Barbarant, Pléiade / Gallimard,

2007, p. 411-412.

15/09/2017

Aragon, Le paysan de Paris (1926)

 

                                  Le songe du paysan

 

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   Il y a dans le monde un désordre impensable, et l’extraordinaire est qu’à l’ordinaire les hommes aient recherché sous l’apparence du désordre, un ordre mystérieux, qui leur est si naturel, qui n’exprime qu’un désir qui est en eux, un ordre qu’ils n’ont pas plutôt introduit dans les choses qu’on les voit s’émerveiller de cet ordre, et impliquer cet ordre à une idée, et expliquer cet ordre par une idée. C’est ainsi que tout leur est providence, et qu’ils rendent compte d’un phénomène qui n’est témoin que de leur réalité, qui est le rapport qu’ils établissent entre eux et par exemple la germination du peuplier, par une hypothèse qui les satisfasse, puis admirent un principe divin qui donna la légèreté du coton à une semence qu’il fallait à d’innombrables fins propager par la voie de l’air en quantité suffisante.

 

Aragon, Le paysan de Paris (1926), dans Œuvres poétiques complètes, I, Pléiade / Gallimard, 2007, p. 484.

14/04/2017

Aragon, Henri Matisse, roman

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À quel moment précis de l’histoire de l’homme apparaît la représentation du visage humain, la science ne nous l’apprend pas d’une façon précise. On sait, on croit savoir, par les traces laissées dans els pierres, les ardoises, que les premiers artistes de l’humanité fixèrent d’abord les formes des bêtes qu’ils chassaient, puis que le chasseur lui-même apparut. Mais comment il s’isola, dans le développement des sociétés primitives, la bête poursuivie disparaissant au point que le corps, puis le visage du chasseur, devint le sujet de l’intérêt essentiel de l’art, c’est ce que, jusqu’à ce jour, les spécialistes n’ont pas exactement su ou désiré nous dire. Ils n’ont pas suivi, parallèlement au développement des sociétés humaines, les mouvements divers de l’intérêt du sculpteur ou du peintre pour sa propre apparence et celle de son espèce. Ils n’ont pas expliqué pourquoi ni comment il est apparu d’importance à ces hommes qui avaient le don de figurer, d’appliquer plutôt ce don à ceci qu’à cela , ils n’ont pas débrouillé l’enchevêtrement des contradictions de l’art, aujourd’hui qui s’éloigne de la représentation humaine, pour demain y revenir, qui en fait ici l’accessoire du tableau ou là son objet essentiel.

 

Aragon, Henri Matisse, roman, Quarto/Gallimard, 1998 (1971), p. 427-428.

17/04/2016

Aragon, Théâtre / Roman

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Thérèse, ou L’acteur ne parvient pas à s’endormir

 

   Des pas dans l’épaisseur des murs des meubles, des méandres

   De ma mémoire Des soupirs Ce que je fus ce que je suis

   Me tiennent éveillé La maison la rue À cette heure de l’ombre

   Tous les bruits les plus bas les plus forts Un passant

   Qui me ressemble les freins d’une voiture et je n’arrive pas

   À comprendre si c’est au dehors ou dans moi

   Tous les bruits sont contre-nature

 

   J’écoute invinciblement j’écoute la rumeur mortelle de ma vie

   J’entends battre un volet la voile d’un navire

   Un vent je ne sais d’où venu m’apporte de partout

   Le chant morne des drapeaux en berne

 

   Je chavire ou le lit Je m’enfonce je verse

   Vers toi ma Terre qui m’attires

   Comme tu fais le plomb

 

   Terre ma femme ma faiblesse à la fois

   Et ma force

   Terre ma terre où je tombe

   Terre profonde à mon fléchir

   À la mesure de ma pesée

   Terre couleur de mon sommeil

   Terre ma nuit mon insomnie

 

Aragon, Théâtre / Roman, Gallimard, 1974, p. 217-218.

 

31/01/2015

Aragon, Les Chambres

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                               VII

 

Le miroir qui me regarde et s’afflige. Il lit sur moi l’histoire des années

Cet alphabet sourd qu’un temps solaire tatoue au front de l’homme mal  luné

 

Le miroir gris

                                                      déchiffre seul mon histoire

Aux secrets noueux de mes veines

Il en aurait à dire ayant lu comment dans ma chair se creusent les aveux

 

Le miroir gris

                         a bien du mal à se souvenir de tout le malheur qu’il voit

Il lui manque les mots pour le fixer il lui manque la voix

Je ne suis qu’un détail de la chambre pour lui qu’un larme sur son visage

Lourde lourde larme longue à lentement tomber droit de l’œil selon l’usage

 

Le miroir gris

                        en sait tant et tant sur mon compte. Il ne s’étonne plus de rien

Il me voit nu mieux que personne il devine l’homme dans la noix comme un chien

Qui bouge dans sa niche il le devine aux vague sursauts que j’ai dans mes songes

Devine à ce bras qui pend du lit tout à coup ce qui me mine et qui me ronge

Il se demande si je dors

                                       et ce qui peut ainsi gémir dans ma pensée

Cette nuit il s’ennuie il n’attend guère que de moi des choses insensées

 

Voilà qu’il ne m’entend plus et pris soudain d’une peur aveugle de la mort

Craignant de n’être plus terni de mon souffle il se détourne épie Elsa qui dort

 

Aragon, Les Chambres, dans Œuvres poétiques complètes, II, éditon publiée sous la direction d’Olivier Barbarant , Pléiade / Gallimard, 1997, p. 1114 et 1115.

20/08/2014

Louis Aragon, La Grande Gaîté [1929]

Louis Aragon, Le paradis terrestre, La grande gaîté

             Le paradis terrestre

 

Le collectionneur de bouteilles à lait

Descend chaque jour à la cave

Il halète à la

Onzième marche de l’escalier

Et tandis qu’il disparaît dans l’entonnoir noir

Son imagination se monte se monte

Kirikiki ah la voilà

La folie avec ses tempêtes

Tonneaux tonneaux les belles bouteilles

Elles sont blanches comme les seins vous savez

Vers la gorge

Où le couteau aime les très jeunes filles

Il y a des hommes dans les restaurants

Et dans les pâtisseries

Ils regardent les consommatrices et leur repas

Froidit leur chocolat

Ils aiment les voir prendre un sorbet

Ça c’est pour eux comme pour d’autres

La forêt féérique où les apparitions du soir

Se jouent et chantent

Mais quand par surcroît de délices une voilette

Sur la crème ou la glace met son château de transparence

On peut voir soudainement pâlir et rougir

Le spectateur aux dents serrées

 

Des exemples comme ceux-là la rue en

Est pleine

Les cafés les autobus

Le monde est heureux voyez-vous

 

 

Louis Aragon, La Grande Gaîté [1929], dans Œuvres poétiques complètes, tome I, préface de Jean Ristat, édition publiée sous la direction d’Olivier Barbarant, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 2007, p. 435.

 

 

29/06/2014

Aragon, La Grande Gaîté [1929]

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           Art poétique

 

On me demande avec insistance

Pourquoi de temps en temps je vais à

La ligne

 

C'est pour une raison

Véritablement indigne

D'être cou

Chée par écrit

 

            Les derniers jours

 

Les philosophes les artistes

Les crémiers les gens très bien

Sont tombés dans le précipice

Pas besoin d'enterrement

 

Plus de théories de peinture

Le monde en reste désolé

Heureusement que pour se distraire

On a la Radiophonie

 

                 Partie fine

 

Dans le coin où bouffent les évêques

Les notaires les maréchaux

On a écrit en lettres rouges

DÉGUSTATION D'HUÎTRES

Est-ce une allusion

 

On me fait remarquer que c'est pitoyable

Ce genre de plaisanterie

Et puis c'est mal foutu paraît-il

En tant que Poème

Car pour ce qui touche à la Poésie

On sait à quoi s'en tenir

 

Mais je n'ai pas fini de prendre en mauvaise part

Tout ce qui touche à la flicaille à la militairerie

Et plus particulièrement croa-croa aux curetages

Je n'ai pas assez le goût des alexandrins

Pour me le faire par-donner pan pan pan pan

 

Mais ici même si on ne sait d'où elle tombe

D'où tombe-t-elle d'ailleurs D'ailleurs

Il me plaît d'opposer à la clique des têtes à claques

Une femme très belle toute nue

Toute nue à ce oint que je n'en crois pas mes yeux

Bien que ce soit peut-être la millième fois

Que ce prodige s'offre à ma vue

Ma vue est à ses pieds

Son très humble serviteur

 

                 Aragon, La Grande Gaîté [1929], dans Œuvres poétiques

                 complètes, I, édition sous la direction d'Olivier Barbarant,                            Pléiade, Gallimard, 2007, p. 407, 408, 411-412.

28/06/2014

Lewis Carroll, La Chasse au Snark, traduction Aragon

Lewis Carroll, La Chasse au Snark, traduction Aragon, mer, équipage, billard, castor, nom, oubi

                             Crise première

                              L'atterrissage

 

L'endroit rêvé pour un Snark cria l'Homme à la Cloche

Qui débarquait l'équipage avec soin

Soutenant chaque homme à la crête des vagues

Par un doigt pris dans ses cheveux

 

L'endroit rêvé pour un Snark Ça fait deux fis que je le dis

C'en serait assez pour encourager l'équipage

L'endroit rêvé pour un Snark Ça fait trois fois que je le dis

Ce que je vous dis trois fois est vrai

 

L'équipage était au complet Il comprenait un Bottier

Un faiseur de Bonnets et Capuces

Un Avocat pour aplanir leurs différends

Et un Agent de Change pour faire valoir leurs biens

 

Un Champion de Billard dont l'habileté était immense

Il se peut bien qu'il ait gagné plus que son dû

Mais un Banquier engagé à prix d'or

Avait la garde de tout leur pécule

 

Il y avait aussi un Castor qui arpentait le pont

Quand il ne faisait pas de la dentelle sur l'avant

Et qui les avait souvent à en croire l'Homme à la Cloche

                  sauvés du désastre

Bien qu'aucun des marins ne sût comment

 

Il y en avait un réputé pour le nombre de choses

Qu'il avait oubliées en mettant le pied sur le navire

Son parapluie sa montre tous ses bijoux et bagues

Et les habits achetés pour l'expédition

 

Quarante deux malles qu'il avait Toutes soigneusement faites

Avec son nom en toutes lettres sur chacune

Mais comme il avait oublié de le dire

Elles étaient toutes restées sur la rive

 

[...]

Lewis Carroll, La Chasse au Snark, traduction Aragon, dans

Aragon, Œuvres poétiques complètes, I, édition sous la direction

d'Olivier Barbarant, Pléiade, Gallimard, 2007, p. 379-381.