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12/02/2015

Hölderlin, Aux Parques, traduction Philippe Jaccottet

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                                  Aux Parques

 

Un seul, un seul été... Faites m’en don, Toutes –Puissantes !

 

Un seul automne où le chant en moi vienne à mûrir,

   Pour que mon cœur de ce doux jeu rassasié,

      Sache se résigner alors, et meure. 

 

L’âme à qui fut déniée, vivante sa part divine,

   Cherche en vain le repos dans la ténèbre de l’Orcus.

      Mais qu’un jour cette chose sainte en moi, ce cœur

         De mon cœur, le Poème, ait trouvé naissance heureuse :

  

Béni soit ton accueil, ô silence du pays des ombres !

   Vers toi e descendrai, les mains sans lyre et l’âme

      Pourtant pleine de paix. Une fois, une seule,

         J’aurai vécu pareil aux dieux. Et c’est assez.

 

Hölderlin, Poèmes, traduction Philippe Jaccottet, dans

Œuvres, sous la direction de P. Jaccottet, Gallimard /

Pléiade, 1967, p. 109.

08/02/2015

Philippe Beck, Contre un Boileau, un art poétique

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(Ouverture du livre)

 

   L’art poétique est un manuel. Il manie les idées pratiques qu’il suggère. Il fournit des idées pratiques à manier. Il pense pour le poème. Mais c’est un fournisseur paradoxal : il manie des idées théoriques en vue d’une pratique (une poétique), et pratique sa théorie en affinité, éclaire son chemin, élabore son tracé au mieux, en avançant, dans l’horizon du poème. Il a un intellect rythmique. Des mains du siècle, horizontales, le suscitent d’abord : elles ont perfectionné la force rythmique du discours, ses balancements, créé des poèmes dehors, des poèmes exprès d’après des idées pratiques originales, glissantes, intéressantes, étoiles d’une reconstitution intimée. La théorie (l’optique reconstitutionnelle) est antérieure (enveloppée en puissance, impliquée), contemporaine et postérieure à la création intentionnelle d’une utopie du discours appelée poème ; elle s’égale en droit à l’intense procédure à accomplir, comme son projet dépendant et assignable. Le projet est dedans, c’est-à-dire dans la nasse, lié. Comme théorie à manier, dépendante, l’art poétique se déclare intime de l’objet qu’il manie avec cœur en affinité ; il peut s’ordonner à l’objet huilé dont il double la puissance, par intellection sensible, et le captiver. En avril 1842, Thoreau note : « L’expérience est dans les doigts et dans la tête. Le cœur n’a pas d’expérience. » Il faut donc imaginer un cœur sur la main, une générosité reconstituante, dans la réflexion, « quand le doigt du poète y fait passer son phosphore » (Joubert, « De la poésie », XLVIII). C’est-à-dire un cœur de procédure (un thumos, un Gemüt, une force d’élan versée), un foyer processuel pensé par la main ou dans la main qui avance(1).

 

Philippe Beck, Contre un Boileau, un art poétique, Fayard, 2015, p. 13.

 

(1) Contre Benn, qui dit : « Un Gemüt ? Je n’en ai aucun. » « Gemüt ? Gemüt habe ich keines. » Dans Die Struktur der modernen Lyrik, Hugo Friedrich reprend à son compte le thème des Probleme der Lyrik de Benn (1951). Ainsi se renforce une doctrine sans cœur de la poésie, doublée d’une doctrine de la poésie sans cœur, c’est-à-dire sans foyer problématique, sans intellect rythmique, « instinct logique » ou instinct formateur, immanent et reconstituable. Car c’est exactement ce que désigne, quoi qu’il en soit, le mot cœur : Empédocle dit que le cœur est le lieu des pensées, pensées qui se pensent ou pensées impuissantes à se penser.

 

 

Philippe Beck, Contre un Boileau, un art poétique, Fayard, 2015, p. 13.

 

 

 

 

30/12/2014

François Rannou, Le livre s'est ouvert

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                         À l'insu

 

ne pas s’arrêter. course, traversée, il n’y aura

 

aucune description assise. tableaux impossibles car

 

pour prendre la mesure du flux il n'est pas de mesure

 

et celui qui forme les lettres n'est pas plus grand qu'alors

 

les passants sur les digues. qu'il soit, celui-là,

 

chant aux longs vers rapides, précis, comme si rien ne devait

 

rester en deçà de la parole que sa prose ramène au plus

 

nu. les lignes rythmiques plus réelles que leur obscurité

 

& ses lettres affirment le départ toujours de sa

 

propre vie : le poème refuse l'immobile version du sujet arrêté.

 

 

 

s'inclure alors dans le cours insaisissable vidant de

 

l'intérieur nos mots même nos vies, comme d'un bord

 

à l'autre sans bord, temps traversé de temps. un nageur,

 

tête hors du courant, par ses gestes, brise,

 

restaure la surface, l'air plus loin redéployé. le point d'horizon

 

recule en un point d'orgue qui laisse sans voix.

 

 

François Rannou, Le livre s'est ouvert, La Nerthe / La Termitière, 2014

02/12/2014

Stéphane Bouquet, Un peuple

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Walt Whitman : ce qui m'a touché le plus, au début, dans Feuilles d'herbe, est la fin d'un poème — peut-être bien Song of Myself . Chanson de moi-même : je suis là, je vous attends. Et aussi : d'ici, d'où je suis, je vous contiens déjà, respirations futures. C'est une définition rigoureuse de la poésie ; chaque poème espère quelqu'un, est la patiente diction de l'attente, chaque poème émet le vœu de contenir.

 

Quelqu'un donc : je voudrais qu'un poète, ou même un poème seulement, me soit une sensation aussi douce, aussi frôlement de paume, un sentiment pareil au coiffeur très beau (algéro-vietnamien) dont je sors, et qui me protégea les yeux d'une main pour leur éviter l'air chaud du sèche-cheveux. Je ne dis pas qu'un tel poème n'existe pas, heureusement, de temps à autre.

 

Stéphane Bouquet, Un peuple, Champ Vallon, 2007, p. 24.

25/08/2014

James Sacré, On cherche. On se demande

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Entre les vergers de Capitol Reef

(Bientôt la couleur des abricots va mûrir)

Et les dessins d'il y a si longs siècles

Sur les parois de roche ocre et rouge, pas loin

Va le bruit courant de la rivière Frémont.

 

C'est beaucoup d'histoire, mêlée au moment présent,

Qui font de ce lieu vert et frémissant d'eau

Un jardin paradis dans un désert de pierre

Lequel bouge si lentement depuis des millénaires.

Et mon poème est minuscule paradis de mots

Qui savent : écrits, les voilà morts.

 

                                   *

 

Petits objets qu'on achète ou qu'on ramasse

Ce pourrait être un caillou, ici à Capitol Reef, un caillou noir                                    [volcanique

Dans un éboulis, et tout le grand théâtre de roches rouges autour,

Le vert lumineux des jeunes feuillages de peupliers, les dessins

Que les anciens ont laissés sur la plaque de grès tendre, parfois

Tout un pan de pierre tombe et c'est

Quelques mille ans de vie qui s'effondrent :

D'autres cailloux qu'on pourra ramasser, je pense

À des poèmes de Jean Follain dans lesquels l'éternité s'ouvre

À partir de rien, le bruit d'une épingle

Sur un comptoir d'épicerie. Le bruit du monde

Ou le bruit d'un mot. Poème effondré va-t-il pas se reprendre

À partir d'un rien juste à peine donné

Dans le clair d'une après-midi à Capitol Reef ?

Ce caillou qui n'était

Qu'un rêve autour d'un mot.

 

James Sacré, On cherche. On se demande, La Porte, 2014, np.

12/08/2014

André du Bouchet, Une lampe dans la lumière aride, Carnets 1949-1955

 

André du Bouchet, Carnets, notes sur la poésie, poème, œuvre d'art

 

 

 

  

André du Bouchet par Giacometti

 

 

 

 

 

 

Rhétorique : dépouillés de la rhétorique, on ne se bat plus que les poings nus. (Ferblanterie des mythologies, armurerie comique et naturelle, etc.) On finissait par ne plus entendre que le choc des armures. Nous sommes aujourd’hui au point si intéressant, si vif, de nous reconstituer une coquille.

 

 

Dire : pourquoi est-ce que j’écris, ou veux écrire — pas exactement pour le plaisir, ou combler les trous du temps — ou précisément pour cela — l’oisiveté finit par se contre dire et donner un pouce à des forces. Si elle est appuyée par quelques inconvénients solides sur lesquels on peut compter — en dehors : travail, gymnastique, bonté, etc.

 

Aujourd’hui, comme chaque jour : il faut que la « poésie » devienne plus (autre chose) qu’un constat ou bien se démette. (Moralité, règle de vie, rythme impératif, non-impérieux — mais le mot est détestable.) 

 

Rhétorique. Le « sonnet » devait être une sorte de garde-fou. Écrits par centaines. Des bonheurs relatifs — et de détail — assez pour rendre heureux dans une certaine mesure — mais dans l’ensemble, une fois bouclé le sonnet, rien de bien moderne, ni qui valait qu’on s’y attache ou s’y abîme. Il n’y avait plus qu’à recommencer. Mallarmé essaie d’en faire un absolu, un gouffre. Il s’y abîme. Tout près, justement, de forcer le langage : il n’écrit qu’une poignée de sonnets , au lieu de la multitude que le genre comporte.

 

De mon côté écrire des poèmes résolument enracinés dans l’effort de l’homme : il sera parfumé des idées du monde ambiant, choyé par le vent. L’eau lui lavera sa sueur. Mais d’abord lui-même —

 

(Reverdy. C’est ça la réalité telle que je la sens et la respire : mais il faut tout redécouvrir pour soi, comme si vous n’aviez jamais écrit, jamais rien dit. Mais cela je ne l’aurais jamais aussi bien su si je ne vous avais pas lu.)

 

ART : perpétuel.

Il n’y aura jamais de terme à cette surprise, à cet étonnement sans précédent que nous donnent un poème, une œuvre d’art, pour aussitôt (à condition de nous avoir donné cette surprise, cet étonnement) rentrer dans tout ce qu’il y a de plus familier. L’homme familier (« miracle dont la ponctualité émousse le mystère », Baudelaire) ne cessera jamais de s’émerveiller de lui-même, de se voir reflété dans les yeux de ses semblables.

 

 

André du Bouchet, Une lampe dans la lumière arideCarnets 1949-1955, édition établie et préfacée par Clément Layet, éditions Le Bruit du Temps, 2011, p. 30, 31, 33, 34, 44, 58, 62.

03/07/2014

André Frénaud, Nul ne s’égare, précédé de Hæres

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La vie comme elle tourne et par exemple

 

Ça va, ça tourne, c’est débrayé,

depuis toujours ça tourne mal.

 

Les parties nobles, les parties douces,

    la matière grise,

les nouveaux-nés, les chevronnés, les charlatans,

les désolés, les acharnés, les ortolans,

les magiciens, les mécaniciens et les fortiches,

tout est égal et fait du vent.

Tout se dépose et sous la langue fait amertume.

Corps rechignés, amour rendu,

À roue qui tourne, éclats, fumées,

Cela donne soif, faut en convenir.

Ça vous complique et vous recuit.

Ça vous alarme, ça vous suffoque.

Tout se morfond et se déglingue et se raidit.

Se prend, s’enfonce. Vas-y. Va-t-en. La joie, la frime.

La folie calme et les grands cris. Ça prend confiance.

Ça va venir. Parties honteuses, le cœur ballant.

Rêverie pleine et la dent creuse.

    Le corps brûlant. Ça reprend vie.

Ça va venir… T’émerveilla…

Ça va venir.

Tout est pour rien.

Tout vaut pour rire.

 

                      *

 

                                                      HÆRES

 

Il y a, au cœur du poème, derrière le poème, révélé par lui, un magma de multiples formes contraires, qui tournent, s’entrecroisent, se heurtent, veulent s’échapper… Et qui s’échappent, effectivement, en propos obscurs — ce sera le poème — sans ordre apparent, possiblement.

C’est de la réalité cachée de soi qu’il s’agit, et une discontinuité, une incohérence même, qui ne sont pas voulues, peuvent se comprendre comme étant exigées par l’objet qui se forme pour qu’il se forme précisément, celui-ci ne pouvant le faire autrement qu’à sans cesse tourner court et  reprendre ailleurs, laissant percer quelque chose parfois d’un foyer incandescent, non maîtrisable, multiples traces reprises d’élan de l’Éros toujours insatisfait, irréductible.

 

André Frénaud, Nul ne s’égare, précédé de Hæres, préface d’Yves Bonnefoy, Poésie/Gallimard, 2006, p. 265-266 et 58.

01/07/2014

Joseph Guglielmi, Chanson pour Guillevic

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Chanson pour Guillevic

 

Tout poème

emblématique

Même la nuit de Carnac

Même le jour de Carnac

 

And the sea

the ruled page

d'une poussière pratique

 

Comme séparer

deux noms

deux couleurs

complémentaires

 

Et lynchage

poétique

ou tracer

un ciel de paille

 

L'eau nue

ruisseau de l'étreinte

argumente

une autre strophe

 

Une étoile

dans la bouche

jet blanc

dressé comme un fouet

 

Mouchoir de tête

brillant

au canular émotif

 

À la fièvre

sur mesure

aux adjectifs

adjectifs

 

Ville

sous le ciel

des villes

solitude

 

N'a cas d'astre

comme sous la jupe

assise

une corolle gainée

 

Ose dire

ouvrant le livre

sa frange

de prophétie

 

Joseph Guglielmi, dans Correspondances,

Art-Poésie-Littérature, "Cahier Guillevic",

L'Heur de Laon, 1993, p. 71-72.

24/06/2014

Édith Boissonnas, L'embellie

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                      Emporté

 

Un  grand souffle et s'envolèrent les amitiés

Encombrantes, volèrent les livres suprêmes,

Tout ce qui retient et distrait fut sans pitié

Balayé en moi par un souffle de poème.

La nuit vint et je me sentais porté toujours,

La moindre brise était de plomb et combien lente.

Aucun repos où poussent, délicates plantes,

Les vanités folles, les échanges sucrés,

Que je voyais ailleurs partout et dans ma hâte

Parfois je piétinais d'un pas ivre, harassé,

Mais au couchant, de grandes ailes battent,

S'apaisent. Je me sens alors emprisonné.

 

Édith Boissonnas, L'embellie, Gallimard, 1966, p. 15.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

16/05/2014

Anise Koltz, Galaxies intérieures

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Le poème

est le regard posé

sur un présent illisible

 

Des espace se forment

et s'écroulent

devant toi

 

Le poème

voit sans yeux extérieurs

suspendu

par-dessus le vide des siècles

 

Il constate :

 

Tout est dans rien

 

                 *

 

                                          À René

 

Je te revois en rêve

sombre demeure des morts

où tu vis et travaille

 

Parfois tu me fais signe

de ta terrasse planétaire

 

Ton ombre m'approche

jetant à mes pieds

notre monde partagé

 

                    *

 

J'ignore pour qui

                pourquoi je vis

 

J'ignore pour qui

                pourquoi je meurs

 

Anise Koltz, Galaxies intérieures, Arfuyen,

2013, p. 69, 91, 52.

20/03/2014

Maurice Scève, Délie

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                          CLXXXIII

 

Voy ce papier de tous costez noircy,

Du mortel dueil de mes justes querelles ;

Et, comme moy, en ses marges transy,

Craingnant les mains piteusement cruelles.

Voy, que douleurs en moy continuelles

Pour te servir croissent journellement,

Qui te debvroient, par pitié seulement,

A les avoir agreables constraindre,

Si le souffrir doibt supplir amplement,

Ou le merite oncques n'a peu attaindre.

 

Maurice Scève, Délie, dans Œuvres poétiques,

Librairie Garnier Frères, 1927, p. 67.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

04/02/2014

James Sacré, Des animaux plus ou moins familiers

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           Une semaine avec James Sacré

 

                      Animaux

 

                           I

 

   Animaux velus sales et grossièrement familiers je vous vois : je lèche un sexe rouge et me réfugie dans vos fourrures et près de vos dents.)

 

Langage

Nul animal n'y est sauf

Grand cheval rouge ou licorne grande

Misère le mien (lequel ?) m'arrache

Des larmes il traîne à l'envers la charrue

Je rage quoi disparaît

Dans le temps parti je langage

 

   Je vais rêver l'été sera clair il faudra un texte qui prenne régulier le format de la page voilà au centre de l'enfance (l'été s'y abreuve) un cerisier grandit la lumière est l'évidence du bleu je vois par dessus des buissons un bord de tuiles une maison je regarde je désire un poème qui serait du silence le même bleu (j'y bois la transparence de nulle écriture) au centre un cerisier n'y rêve pas que je meurs.

[...]

 

James Sacré, Des animaux plus ou moins familiers, André Dimanche, 1993, p. 27-28.

03/02/2014

James Sacré, Lorand Gaspar, Mouvementé de mots et de couleurs

 

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   Une semaine avec James Sacré

 

Je regarde des photos qui m'accompagnent. Retour

À des endroits connus, croit-on, mais n'en reste

Qu'un brasillement de couleurs dans la mémoire, et l'immense

Mouvement du ciel qui fait aller ses bleus et ses nuées

Comme une caresse exaspérée

À tout ce paysage d'été sec et d'arbres pétrifiés.

Des photos que les nuages

N'y bougent plus.

Leur couleur aussi pétrifiée.

Quelque part un œil méduse opère et c'est nulle part

Entre le temps qui n'existe plus et le paysage arrêté.

Son œil de pierre aveugle,

Celui de l'appareil photo, ou l'œil d'encre

Du poème arrêté.

 

James Sacré [poèmes], Lorand Gaspar [photographies], Mouvementé de mots et de couleurs, Le temps qu'il fait, 2003, p. 50.

11/11/2013

Raymond Queneau, Le chien à la mandoline — L'instant fatal

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      Les dimanches haïs favorisent

                   la poésie

 

Que faire en ce jour plein de nuages ?

Le marché aux puces est si loin

Je pourrais essayer la nage

Et m'aller coucher dans le foin

 

Cécile a mis ses grands gants noirs

Pour se rendre à la messe noire

Adolphe a mis ses souliers blancs

Pour monter sur l'éléphant blanc

 

Que faire en ce jour plein de nuages ?

La mairie est sans doute fermée

On se promène plein de rage

Sur le boulevard encombré

 

Madeleine a vu dans un coin

Une réserve de bananes

Elle s'empiffre à rendre l'âme

Onésiphore est son copain

 

Que faire en ce jour plein de nuages ?

Écrire un poème peut-être

Cela présente l'avantage

De cultiver les belles-lettres

 

                      *

 

              Tant de sueur humaine

 

Tant de sueur humaine

tant de sang gâté

tant de mains usées

tant de chaînes

tant de dents brisées

tant de haines

tant d'yeux éberlués

tant de faridondaines

tant de turlutaines

tant de curés

tant de guerres et tant de paix

tant de diplomates et tant de capitaines

tant de rois et tant de reines

tant d'as et tant de valets

tant de pleurs tant de regrets

tant de malheurs et tant de peines

tant de vies à perdre haleine

tant de roues et tant de gibets

tant de supplices délectés

tant de roues et tant de gibets

tant de vies à perdre haleine

tant de malheurs et tant de peines

tant de pleurs tant de regrets

tans d'as et tant de valets

tant de rois et tant de reines

tant de diplomates et tant de capitaines

tant de guerres et tant de paix

tant de curés

tant de turlutaines

 tant de faridondaines

tant d'yeux éberlués

tant de haines

tant de dents brisées

tant de chaînes

tant de mains usées

tans de sang gâté

tant de sueur humaine

 

Raymond Queneau, Œuvres complètes I, édition

établie par Claude Debon, Bibliothèque de la

Pléiade, Gallimard, 1989, p. 271(Le chien

à la mandoline), 136-137 (L'instant fatal).

 

     

13/10/2013

Pascal Quignard, Le nom sur le bout de la langue

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   En jouant sur le mot qui se tient sur le bout de la langue, je ne joue pas sur les mots. Je ne tire pas par les cheveux de cette femme la tête érigée dans l'air, étendant les bras dans un suspens comparable aux gestes des patriciennes effrayées devant le phallus voilé de la Villa des Mystères. La non-domination du souvenir d'un nom néanmoins connu ou d'une idée qu'on ressent en l'absence de ses signes — qu'on ne ressent pas vraiment mais qui brûle : « Je brûle ! Je brûle ! » — a non-domination de soi et l'ombre portée de la mort pour peu qu'on ne remette pas la main sur le mot qui fuit. C'est cette main dans le silence. C'est cette prédation silencieuse. Écrire, trouver le mot, c'est éjaculer soudain. Ce sont cette rétention, cette contention, cette arrivée soudaine.

   C'est approcher non pas le feu — « Je brûle ! » — mais le foyer central où le feu prend sa flamme.

   Le poème est ce jouir. Le poème est ce nom trouvé. Le faire-corps avec la langue est le poème. Pour procurer une définition précise du poème, il faut peut-être de dire simplement : le poème est l'exact opposé du nom sur le bout de la langue.

 

 

Pascal Quignard, Le nom sur le bout de la langue, P. O. L, 1993, p. 76-77.