Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

16/09/2017

Jules Supervielle, Le Corps tragique

                 Unknown.jpeg

       Le milieu de la nuit

 

Je vois ma plume au milieu de la nuit

Qui met un peu de lumière autour d’elle.

Mais la vapeur de la locomotive

Entre ces murs de plus en plus rétive

Qui me le dira d’où vient-elle ?

J’ai beau penser fer, chaudière, charbon,

Je ne vois pas à quoi je leur suis bon,

Je ne sais plus d’où me viennent ces mots

Ni l’alphabet dont les lettres cessèrent

Si brusquement de m’être familières.

Comme quelqu’un qui a perdu son cœur

Je suis ailleurs jusqu’en mes profondeurs

Et je me sens tellement insolite

Que tout m’est bon à me servir de gîte.

À la merci de contraires sans foi

Je suis partout où s’affirment leurs lois,

Et cependant la bougie se consume

Et le train file et je suis dans ma chambre.

Les montagnards de mon rêve s’égaillent

Et je me sauve au fond des couvertures.

 

Jules Supervielle, Le Corps tragique, dans

Œuvres poétiques complètes, Pléiade / Gallimard,

édition Michel Collot, 1996, p. 595.

29/07/2017

Tristan Corbière, Les Amours jaunes

                                                    Corbière.jpg

               Sonnet posthume

 

Dors : ce lit est le tien… Tu n’iras plus au nôtre.

— Qui dort dîne. — À tes dents viendra tout seul le foin.

Dors : on t’aimera bien. — L’aimé c’est toujours l’Autre…

Rêve : La plus aimée est toujours la plus loin…

 

Dors : on t’appellera beau décrocheur d’étoiles !

Chevaucheur de rayons ! … quand il fera bien noir ;

Et l’ange du plafond, maigre araignée, au soir,

—Espoir — sur ton front vide ira filer ses toiles.

 

Museleur de voilette ! un baiser sous le voile

T’attend… on ne sait où : ferme les yeux pour voir.

Ris : les premiers honneurs t’attendent sous le poêle.

 

On cassera ton nez d’un bon coup d’encensoir,

Doux fumet !... pour le trogne en fleur, plein de moelle

D'un sacristain très bien, avec son encensoir.

 

Tristan Corbière, Les Amours jaunes, dans Charles Cros,

C., Œuvres complètes, Pléiade / Gallimard, 1970, p. 849.

 

01/07/2017

Cioran, Aveux et anathèmes

                            Unknown.jpeg

Kandinsky soutient que le jaune est la couleur de la vie….On sait maintenant pourquoi cette couleur fait si mal aux yeux.

 

Sainte-Beuve écrivait en 1849 que la jeunesse se détournait du mal romantique pour rêver, à l’exemple des saint-simoniens, du « triomphe illimité de l’industrie ».

Ce rêve, pleinement réalisé, jette le discrédit sur toutes nos entreprises et sur l’idée même d’espoir.

 

Si je me suis toujours méfié de Freud, c’est mon père qui en porte la responsabilité : il racontait ses rêves à ma mère, et me gâchait ainsi toutes mes matinées.

 

On n’habite pas un pays, on habite une langue. Une patrie, c’est cela et rien d’autre.

 

Cioran, Aveux et anathèmes, Arcades / Gallimard, 1987, p. 15, 17, 18, 21.

02/06/2017

Izumi Shikibu, Poèmes de cour

    Izumi Shikibu.JPG

Suis-je un être humain

moi qui dors sans m’étonner

de ce monde de rêve

que je vois, réellement, éphémère

 

J’ôte ma robe teinte couleurs de cerisier

Attendons dès aujourd’hui l’arrivée du coucou

 

Comme je désire ne pas tant penser

durant ce temps où j’attends

le terme d’une vie qui ne prend pas fin

 

Je contemple la trace

de celui qui se levant est parti

laissant à l’aube

la Lune, cette consolation

 

Izumi Shikibu, Poèmes de cour, traduction

Fumi Yosabo, Orphée/La Différence,

1991, p. 33, 39, 47, 51.

29/05/2017

Antonio Rodriguez, Après l'union

                                   Antonio Rodriguez.JPG

ee rêve revient par la marche, pas à pas parmi les ronces mêlées se décompose la suite empêtrée, la tuyauterie sylvestre enfouit une trachée ouverte, parle, la terre livre un chemin de mains brunes, parle, le rythme des pieds qui fondent au sol et déambulent sur une foule, « le siècle », j’ai écrit cela dans un carnet, était-ce en piétinant un corps, une branche, me reviennent les tombes proches de la chapelle, enfants nous nous dissimulions pour ne pas être attrapés, cache-cache se finissant derrière des stèles, et toujours montait ce trouble de les piétiner, je titube à présent, subitement irrité par ces barbelés, des ronces accrochées aux mollets, pointes retirées délicatement, réitérées une à une, c’étaient des ombres

 

Antonio Rodriguez, Après l’union, Tarabuste, 2017, p. 78.

24/04/2017

Giorgio de Chirico, Poèmes

Chirico.JPG

                   Épode

 

— Reviens toi ô ma première félicité

la joie habite d’étranges cités

de nouvelles magies sont tombées sur la terre.

 

Ville des rêves non rêvés

que des démons bâtirent avec une sainte patience

c’est toi que, fidèle, je chanterai.

 

Un jour je serai aussi un homme-statue

époux veuf sur le sarcophage étrusque

ce jour-là en ta grande étreinte de pierre

ô ville, serre-moi, maternelle.

 

Giorgio de Chirico, Poèmes, traduits par

Jean-Charles Vegliante, Solin, 1981, p. 41.

22/04/2017

Dino Campana, Chants orphiques

                Dino Campana.JPG

La petite promenade du poète

 

J’erre dans les rues

Sombres étroites et mystérieuses :

Je vois derrière les fenêtres

Se montrer les Jeannes et Roses.

Sur les marches mystérieuses

Quelqu’un descend en titubant :

Derrière les carreaux luisants

Les commères font leurs commentaires.

…………………………………………

…………………………………………

La ruelle est solitaire :

Pas un chien : quelques étoiles

Dans la nuit au-dessus des toits :

Et la nuit me semble belle.

Et je chemine moi pauvret

Dans la nuit qui me fait rêver,

Mais la salive dans ma bouche

A un goût répugnant. Loin de la puanteur

Loin de la puanteur et le long des rues

Je chemine je chemine,

Déjà les maisons se font rares.

Voici l’herbe : je m’y couche

Et m’y roule comme un chien :

De très loin un ivrogne

Chante son amour aux volets.

 

Dino Campana, Chants orphiques, traduction

de Michel Sager, Seghers, 1971, p. 57.

09/04/2017

Henri Michaux, Façons d'endormi, façons d'éveillé

                          Michaux.JPG   

   Dans les moments où, trahi par les muscles amollis, je me sens le plus incapable de bouger, c’est alors que je me transporte au-dehors.

   Profitant de l’étonnante liberté retrouvée au moment où elle paraissait perdue, je m’élance au-dehors, non je jaillis plutôt que je ne m’élance, ce n’est pas pour aller à la porte ou à la fenêtre mais plutôt sur les murs, ou bien au plafond, et sans me servir de mes pieds ni d’aucun de mes membres. Les continuité, et discontinuités ne m’affectent plus, comme elles font à l’ordinaire.

   Ainsi d’emblée je suis dans la pièce voisine, dans une autre, ou dans la rue.

   Oui, quand étendu, emmailloté dans ma fatigue, les membres rigides, je suis tel un cadavre, c’est alors que je suis le plus actif — le plus libre. Noué, je suis dénoué.

 

Henri Michaux, Façons d’endormi, façons d’éveillé, II, dans Œuvres complètes, III, Pléiade Gallimard, 2004, p. 531.

05/01/2017

Marcel Bénabou, Un poème à votre façon

                     marcel-benabou-by-c-pfrunner-__img_6937.jpg

Un poème à votre façon

 

Tout est rêve et la vie et l’amour et la mort

On entre en souriant dans le berceau de l’ombre

Quel cadavre la nuit ne reprend son essor

Pour retrouver l’enfant survivant aux décombres

Je débarque parfois dans ma ville déserte

Le feu du ciel alors s’est éteint brusquement

Encore enveloppé des ruses du printemps

Au-dessus de la craie qui poudre les fleurs vertes

Les rues muettes me regardent sans me voir

La vie s’est réfugiée au profond des miroirs.

 

Marcel Bénabou, dans La Bibliothèque Oulipienne,

Slatkine, 1981, p. 55.

 

14/12/2016

John Clare (1793-1864), Poèmes et proses de la folie

                John Clare, poèmes et proses de la folie, terre, rêve, temps, lieu

                        Je sens que je suis

 

Je sens que je suis je sais seulement que je suis

Que je foule la terre non moins morne et vacant

Sa geôle m’a glacé de sa ration d’ennui

A réduit à néant mes pensées en essor

J’ai fui les rêves passionnés dans le désert

Mais le souci me traque — je sais seulement que je suis

J’ai été un être créé parmi la race

Des hommes pour qui ni temps ni lieux n’avaient de bornes

Un esprit voyageur qui franchissait l’espace

De la terre et du ciel comme une idée sublime —

Et libre s’y jouait comme mon créateur

Une âme sans entraves — comme l’Éternité

Reniant de la terre le vain le vil servage

Mais à présent je sais que je suis — voilà tout

 

John Clare, Poèmes et proses de la folie de John Clare, traduction

Pierre Leyris, Mercure de France, 1969, p. 81.

01/12/2016

Baudelaire, Les fenêtres

 

                                         

                                      baudelaire1.jpg

                                            Les fenêtres

 

   Celui qui regarde du dehors à travers une fenêtre ouverte, ne voit jamais autant de choses que celui qui regarde une fenêtre fermée. Il n’est pas d’objet plus profond, plus mystérieux, plus fécond, plus ténébreux, plus éblouissant qu’une fenêtre éclairée d’une chandelle. Ce qu’on peut voir au soleil est toujours moins intéressant que ce qui se passe derrière une vitre. Dans ce trou noir et lumineux vit la vie, rêve la vie, souffre la vie.

   Par delà des vagues de toits, j’aperçois une femme mûre, ridée déjà, pauvre, toujours penchée sur quelque chose, et qui ne sort jamais. Avec son visage, avec son vêtement, avec son geste, avec presque rien, j’ai refait l’histoire de cette femme, ou plutôt sa légende, et quelquefois je me la raconte à moi-même en pleurant.

   Si c’eût été un pauvre vieux homme, j’aurais refait la sienne tout aussi aisément.

   Et je me couche, fier d’avoir vécu et souffert dans d’autres que moi-même.

   Peut-être me direz-vous « Es-tu sûr que cette légende soit la vraie ? » Qu’importe ce que peut être la réalité placée hors de moi, elle m’a aidé à vivre, à sentir que je suis et ce que je suis.

 

Charles Baudelaire, Le Spleen de Paris, dans Œuvres complètes, édition Yves Le Dantec, Pléiade / Gallimard, 1961, p. 288.

29/10/2016

Gertrude Stein, Ida

                                          Man Ray_Gertrude Stein.jpg

                          Photo Man Ray

   Ida eut un rêve. Elle rêvait qu’ils étaient là et qu’il y avait avec eux un petit garçon. Quelqu’un avait donné à ce petit garçon un gros paquet avec quelque chose dedans et il était allé les remercier. Il n’était jamais revenu. Ils étaient allés voir pourquoi. Il y avait là une dame et elle était étendue et il y avait un lion qui se promenait partout. Où est donc le petit garçon avaient-ils demandé, le lion l’a mangé avait dit la dame, et le paquet avec oui il a tout mangé, mais le petit garçon était venu vous remercier pour ce paquet, oui je sais c’est arrivé comme ça, je n’aurais pas voulu mais c’est arrivé. J’aime beaucoup ce lion. Ils étaient partis en se posant des questions et puis Ida s’était réveillée.

 

Gertrude Stein, Ida, traduction Daniel Mauroc, Seuil, 1978, p. 59.

18/09/2016

Ivan Diviš (1924-1999), Thanathea

divis_ivanx.jpg

Mais tiens Holbein qui vient

là avec sa lance il marche boisé

Déjà le heaume s’assombrit déjà le fourmilier à la lisière

tire la langue dans le grouillement des poèmes

Déjà le crâne de panthère rougi de l’intérieur à la lumière

d’une bougie flottant à travers la véranda livre

le succus paradula

 

Moi le dernier

cétacé carré à l’horizon

j’étends le rideau brumeux dans l’azur

Allez donne déjà donne les fers les cordes les pitons

Je rampe déjà à travers la prière je creuse la nuit du   boutoir

je révoque mes insultes

et délivre les torts aux latrines

Par aucune pitié enfin ne pouvant servir

Traîne jusqu’où ne commence ni le rêve ni le repentir

Hop ma vieille

saute par là

enjambe moi

arrête la plume

arrose par l’entrejambe

 

Ivan Diviš, Thanathea, adapté du tchèque par

André Ourednik, La Baconnière, 2016, p. 35.

10/09/2016

Pascal Guignard, Sur le jadis

                                           Pascal_Quignard_Edilivre.jpeg

Chapitre LVI

 

   Le rêve est ce qui fait apparaître comme étant là des êtres absents, ou éloignés, ou disparus, ou morts. Ils sont là mais le « là » où ils séjournent n’est pas une dimaension spatiale (pour le vivant) ni temporelle (pour le mort). Le « il est là dans le rêve » renvoie à un là qui est avant le temps (comme il est l’est dans le rêve). Ce « là » du rêve précède chez les vivipares le « là » où projette la naissance atmosphérique. Le temps qui vient déchirer le « là » ne l’apporte pas. Il y a un « jadis » distinct de l’ontogenèse dt de la phylogenèse et de l’histoire. Si je le nomme jadis, c’est en sorte de bien le distinguer de tout passé.

 

Pascal Quignard, Sur le jadis, Folio/Gallimard, 2004, p. 157.

03/07/2016

Yves Bonnefoy, Ce qui fut sans lumière

                                        En hommage à Yves Bonnefoy, 1923-1er juillet 2016

     

 

       Yves_Bonnefoy.jpg

                L'agitation du rêve

 

                           I

 

Dans ce rêve le fleuve encore : c'est l'amont,

Une eau serrée, violente, où des troncs d'arbres

S'entrechoquent, dévient ; de toute part

Des rivages stériles m'environnent,

De grands oiseaux m'assaillent, avec un cri

De douleur et d'étonnement, — mais moi, j'avance

À la proue d'une barque, dans une aube.

J'y ai amoncelé des branches, me dit-on,

En tourbillons s'élève la fumée,

Puis le feu prend, d'un coup, deux colonnes torses,

Ont un porche de foudre. Je suis heureux

De ce ciel qui crépite, j'aime l'odeur

De la sève qui brûle dans la brume.

 

Et plus tard je remue des cendres, dans un âtre

De la maison où je viens chaque nuit,

Mais c'est déjà du blé, comme si l'âme

Des choses consumées, à leur dernier souffle,

Se détachait de l'épi de matière

Pour se faire le grain d'un nouvel espoir.

Je prends à pleines mains cette masse sombre

Mais ce sont des étoiles, je déplie

Les draps de ce silence, mais découvre

Très lointain, très proche la forme nue

De deux êtres qui dorment, dans la lumière

Compassionnée de l'aube, qui hésite

À effleurer du doigt leurs paupières closes

Et fait que ce grenier, cette charpente,

Cette odeur du blé d'autrefois, qui se dissipe

C'est encore leur lieu, et leur bonheur.

[...]

 

Yves Bonnefoy, Ce qui fut sans lumière, Poésie / Gallimard, 1995 (1987), p. 85-86.