Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

13/06/2018

Inger Christensen, La Vallée des papillons

Christensen.jpg

Éphémères visions des regrettés défunts,

le papillon de l’aubépine qui plane

comme un nuage blanc teinté de traces

de bouquets rouges tissés par la lumière,

 

grand-mère au jardin qu’enlacent les milliers

de bras des giroflées, asters et gypsophiles,

mon père qui m’enseigna les premiers noms

de ce qui doit ramper avant de disparaître

 

pénètrent avec moi dans la vallée des papillons

où tout n’existe que de ce côté, où même

les morts entendent le rossignol, son chant

 

possède une pulsation étrange, mélancolique

qui va de la souffrance à la souffrance,

mon oreille répond d’un tintement secret.

 

Inger Christense, La Vallée des papillons, traduction du danois Karl et Janine Poulsen, Rehauts, 2018, p. 19.

 

 

14/12/2016

Tristan Corbière, Les Amours jaunes

Tristan-Corbiere.jpg

Paysage mauvais

 

Sables de vieux os _ Le flot râle

Des glas : crevant bruit sur bruit…

— Palud pâle, où la lune avale

De gros vers pour passer la nuit.

 

— Calme de peste, où la fièvre

Cuit… Le follet damné languit.

— Herbe puante où le lièvre

Est un sorcier poltron qui fuit…

 

— La Lavandière blanche étale

Des trépassés le linge sale,

Au soleil des loups… — Les crapauds,

 

Petits chantres mélancoliques

Empoisonnent de leurs critiques,

Les champignons, leurs escabeaux.

 

Tristan Corbière, Les amours jaunes, dans

C. Cros, T. Corbière, Œuvres complètes,

édition P.-O. Walzer, Pléiade/Gallimard,

1970, p. 794.

18/06/2016

Jean-Paul Michel, Générosité de l'ellipse, dans L'Étrangère

                                            1474097_a1-8401389-18401389-1200_800x400.jpg

                  Générosité de l’ellipse (Du fragment)

 

                                                   1

 

   La légitimité du fragment se soutient de l’impossibilité de « tout dire ».

 

« Tout dire » supposerait que se puisse dire le tout. On peut craindre que cette condition préjudicielle ne soit pas offerte de droit à nos langues. Un pur désir de la totalité du vrai pourrait seulement ouvrir, en cela, devant le sujet de ce désir, carrière à des travaux inachevables. Il y a de l’impossibilité à dire.

   Nos facultés de dire tiennent aux puissances de symbolisation du langage, augmentées de la ressource des compositions d’effets sensibles qui sont la matière de nos arts. Ces opérations paradoxales donnent un bord désirable à nos mondes. Les bienfaits qu’elles prodiguent aux mortels sont une provende sans prix. Aussi bien, l’incessante « chasse » de ces figures laisse un reste.

 

Ce reste parle à notre mélancolie.

 

Il est immense.

 

Jean-Paul Michel, Générosité de l’ellipse, dans L’Étrangère, n° 35-36, 2014.

11/02/2016

Giorgio de Chirico, Mélancolie

  MTE5NDg0MDU0OTIzNjA5NjE1.jpg

                           

             Mélancolie

 

Lourde d’amour et de chagrin

mon âme se traîne

comme une chatte blessée

— Beauté des longues cheminées rouges

Fumée solide.

Un train siffle. Le mur

Deux artichauts de fer me regardent.

 

J’avais un but. Le pavillon ne claque plus

 — Bonheur, bonheur, je te cherche —

Un petit vieillard si doux chantait doucement

une chanson d’amour.

Le chant se perdit dans le bruit

de la foule et des machines

Et mes chants et mes larmes se perdent aussi

dans les cercles horribles

ô éternité.

 

Giorgio de Chirico, Poèmes, Solin, 1981, p. 25.

                                                                  

 

03/02/2016

Henri Thomas, Poésies : Un oiseau

 

thomas1.jpg

          

           Un oiseau

 

Un oiseau, l’œil du poète,

s’en empare promptement,

puis le lâche dans sa tête,

ivre, libre, éblouissant.

 

Qu’il chante, qu’il ponde, qu’il

picore, mélancolique,

d’invisibles grains de mil

dans les prés de la musique,

 

quand il regagne sa haie,

jamais cet oiseau n’oublie

les heures qu’il a passées

voltigeant dans la féérie

 

où les rochers nourrissaient

leurs enfants de diamant,

où chaque nuage ornait

d’une fleur le ciel dormant.

 

On trouvera l’oiseau mort

avant les froids de l’automne,

le plaisir était trop fort,

c’est la mort qui le couronne.

 

Henri Thomas, Poésies, Poésie /

Gallimard, 1970, p. 76-77.

24/11/2015

Georg Trakl, Poèmes, traduits par Guillevic —— Écrire après ?

georg-trakl-300x168.jpg

Dans un vieil album

 

Tu reviens toujours, mélancolie,

O douceur de l’âme solitaire.

Pour sa fin s’embrase un jour doré.

 

Humblement devant la douleur

S’incline celui qui s’est fait patience.

Résonnant d’harmonie et de tendre folie.

Vois ! Il va faire noir déjà.

 

La nuit revient, quelque chose de mortel se plaint

Et quelque autre souffre avec elle.

 

Tremblant sous les étoiles d’automne

Chaque année la tête penche davantage.

 

Georg Trakl, Poèmes, traduits et présentés

par Guillevic, Obsidiane, 1981, p. 11.

 

Écrire après ?

 

Face à des innocents lâchement assassinés par d'infâmes fanatiques, la poésie peut peu, pour le dire à la façon de Christian Prigent. Ça, le moderne ? Quoi, la modernité ? Cois, les Modernes… Face à l'innommable, seul le silence fait le poids ; comme à chaque hic de la contemporaine mécanique hystérique, ironie de l'histoire, l'écrivain devient de facto celui qui n'a rien à dire. Réduit au silence, anéanti par son impuissance, son illégitimité. Son être-là devient illico être-avec les victimes et leurs familles.Nous tous qui écrivons ne pouvons ainsi qu'être révoltés par l'injustifiable et nous joindre humblement à tous ceux qui condamnent les attentats du 13 novembre. Et tous de nous poser beaucoup de questions.

Surtout à l'écoute des discours extrémistes, qu'ils soient bellicistes, sécuritaires, islamophobes ou antisémites sous des apparences antisionistes.  C'est ici que ceux dont l'activité – et non pas la vocation – est de mettre en crise la langue comme la pensée, de passer les préjugés et les idéologies au crible de la raison critique, se ressaisissent : le peu poétique ne vaut-il pas d’être entendu autant que le popolitique ? Plutôt que de subir le bruit médiatico-politique, le spectacle pseudo-démocratique, les mises en scène scandaculaires – si l'on peut dire -, ne faut-il pas approfondir la brèche qu'a ouverte dans le Réel cet innommable, ne faut-il pas appréhender dans le symbolique cette atteinte à l'entendement, ce chaos qui nous laisse KO ? Allons-nous nous en laisser conter, en rester aux réactions immédiates, aux faux-semblants ?
Une seule chose est sûre, nous CONTINUERONS tous à faire ce que nous croyons devoir faire. Sans cesser de nous poser des questions.

 

Ce communiqué, signé de Pierre Le Pillouër et Fabrice Thumerel, est publié simultanément sur les sites :

Libr-critique

Littérature de partout

Sitaudis

12/10/2015

Julien Bosc, Sans lieu-dit ni demeure

5mi9K1faUc8_t0Ed5Bw7u74e0FY.jpg

Sans lieu-dit ni demeure

 

des neiges d’avril

écloses ou en bouton

de premières capucines

orange lie de vin ou jaune

un bouleau arqué par la neige à tout-va d’une seule nuit

d’inattrapables montmorency en haut du cerisier de huit ans

l’ombre adolescente et pas peu fière d’un jeune tilleul

un ciel bleu

un ténu vent silencieux

une conscience exsangue        sans lieu-dit ni demeure

et rien

hormis le geai des chênes simulant la crécelle

le fond du puits

la corde

la gorge et le galet

 

Julien Bosc, Sans lieu-dit ni demeure, dans  Rehauts, n° 36, automne-hiver 2015, p. 91.

Julien Bosc a publié récemment Maman est morte (Rehauts, 2012), Tout est tombé dans la mer (Approches, 2014)

 

18/05/2015

Amelia Rosselli (1930-1996), Document 1967-1973

14786-rosselli1.jpg

             à Schubert

 

Une mélodie couleur orange avait retenti

dans mes oreilles si attentives au solfège

d’un violon assez net pour me toucher

jusque dans mes fibres nerveuses (le

grand cœur) qui ma tiraient par les cheveux

pendant que je dansais avec la mélancolie ce

soir-là où je n’avais pas de rendez-vous.

Mélodie éternelle et inexplosée, mélodie

de sentiments qu’on ne peut pas violer

dans le secret tombal de l’apôtre : apôtre

de quoi ? — d’une quasi désespérée quelquefois

allègre, exposition de vos tableaux

mentaux, sentimentaux et ordinaires : l’amour

dans une boîte bien fermée n’eut pas le temps

de demander pardon.

 

Amelia Rosselli, Document 1966-1973, traduction de

l’italien et postface de Rodolphe Gauthier, La Barque,

2014, p. 20.

08/05/2015

Fernando Pessoa, Pour un "Cancioneiro"

fernando-300x193.jpg

 

Une pluie tombe du ciel gris

Qui n’a aucune raison d’être

Il n’est pas jusqu’à ma pensée

Où ne ruisselle de la pluie.

 

J’ai en moi plus grande tristesse

Que celle-là que je ressens

Je veux me la dire mais elle

A le poids de ce que je mens.

 

Car en vérité je ne sais

Si je suis triste ou pas triste,

Et légèrement la pluie tombe

(Car Verlaine y a consenti)

À l’intérieur de mon cœur.

 

Fernando Pessoa, Pour un « Cancioneiro »,

traduction Patrick Quillier, dans Œuvres

poétiques, Pléiade /Gallimard, 2003,

p. 737-738.

01/03/2015

Jean-Philippe Salabreuil, La liberté des feuilles

 

jean-philippe salabreuil,la liberté des feuilles,vent,amour,mélancolie

Lied aux ombres d’hiver

 

Un matin le vent traverse les cendres

Du jeune jour maigre et ce sont

Comme d’anciens temps gris qui recommencent

Où sans rimes ni raisons

Nous vivions de beau silence

Et de belle folie.

 

Tu me regardes et si je te délie

Maintenant des chanvres de froide pluie

Sans doute vas-tu sourire et que luise

un instant l’âme lointaine j’épuise

Au souffle court ce vieil été d’aubes moisies

 

Tu n’échapperas plus au verger de mes mains

Le ciel gris passe entier parmi les doigts des morts

Ensemble souviens-toi de cette forêt torte

Nous l’avons fait pencher jusqu’aux eaux du matin

Je me souviens je t’aime et me souviens

 

Il y avait encore une prairie

Fleurie de larmes et d’abandons

Nous en avons sur nous fermé la grille

Est-il passé depuis tant de saisons ?

Sommes rentrés dedans mille et mille matins

Depuis le temps le temps que je t’ouvre mes mains.

 

Jean-Philippe Salabreuil, La liberté des feuilles, « Le Chemin », Gallimard, 1964, p. 45.

19/02/2015

Tristan Corbière, Les Amours jaunes

Tristan-Corbiere.jpg

              Paysage mauvais

 

Sable de vieux os — le flot râle

Des glas : crevant bruit sur bruit

— Palud pâle, où la lune avale

De gros vers pour passer la nuit.

 

— Calme de peste, où la fièvre

Cuit... Le follet damné languit

— Herbe puante où le lièvre

Est un sorcier poltron qui fuit...

 

— La lavandière blanche étale

Des trépassés le linge sale,

Au soleil des loups... — Les crapauds

 

 

Petits chantres mélancoliques

Empoisonnent de leurs coliques,

Les champignons, leurs escabeaux.

 

Tristan Corbière, Les Amours jaunes, dans

Charles Cros, T. C., Œuvres complètes, édition

Louis Forestier et Pierre-Olivier Walzer,

Pléiade / Gallimard, 1970, p. 794.

21/10/2014

Bartolo Cattafi, Mars et ses ides

Bartolo Cattafi, Mars et ses ides, pierre, mouvement, gris, mélancolie

Une pierre

 

Un geste de courage

lancé dans le vent

une pierre roulant lentement tout au long de son trajet

qui dans sa plénitude se reconnaît

et admire ses arêtes

puis émerge comme un marbre depuis la mêlée

ton front

blanc prend peur

inerte défaite poussiéreuse

tombée à tes pieds

mais retentissante

après t'avoir touché.

 

Gris

 

Dans ce temps dans ce gris

j'ouvre la porte

j'y entre aisément

comme une goutte dans la mer

mon visage est gris

comme les vêtements qui couvrent

le gris de mon corps

mon âme se montre

aux fenêtres des yeux

avec une part de gris

puisque le reste est encore

charbon non consumé.

 

Bartolo Cattafi, Mars et ses ides, traduit de l'italien par

Philippe di Meo, Héros Limite, 2014, p. 13, 53.

22/04/2014

Maine de Biran, Journal intime (1792-1817)

Maine.jpg

   C'est une chose singulière pour un homme réfléchi et qui s'étudie, de suivre les diverses modifications par lesquelles il passe. Dans un jour, dans une heure même, ces modifications sont quelquefois si opposées qu'on douterait si on est bien la même personne. Je conçois qu'à tel état du corps répond toujours tel état de l'âme, et que tout dans notre machine étant dans une fluctuation continuelle, il est impossible que nous restions un quart d 'heure dans la même situation absolue d'esprit. Aussi suis-je bien persuadé que ce que l'on appelle coups de la fortune contribue généralement beaucoup moins à notre mal-être, à notre inquiétude, que les dérangements insensibles (parce qu'ils ne sont pas accompagnés de douleurs) qu'éprouve par diverses causes notre frêle machine. Mais peu d'hommes s'étudient assez pour se convaincre de cette vérité. Lorsque le défaut d'équilibre des fluides et des solides les rend chagrins et mélancoliques, ils attribuent ce qu'ils éprouvent à des causes étrangères, et, parce que leur imagination montée sur le ton lugubre ne leur retrace que des objets affligeants, ils pensent que la cause de leur chagrin est dans les objets mêmes.

 

Maine de Biran, Journal intime (1792-1817), avec un avant-propos, une introduction et des notes de A. de la Valette-Monbrun, Plon, 1927, p. 56-57.

07/04/2014

Bashô (2), Jours d'hiver, traduction de René Sieffert,

imgres.jpg

Une ombre noire

dans le petit matin blême

attise la flamme

 

Jusqu'aux fleurs des champs

butine le papillon

aux ailes froissées

 

Sortie de sa manche

il ouvre son écritoire

à l'ombre des monts

 

Joyeusement

gazouille l'alouette

tire-lire-li

 

Lune de trois jours

dans le ciel noir du levant

la voix de la cloche

 

On pleure les fleurs

qui du cerisier ne sont

que la moisissure

 

Soleil d'un matin d'hiver

tout n'est que mélancolie

 

Bashô, Jours d'hiver, traduction de René Sieffert, Presses orientalistes de France, 1987, p. 17, 25, 35, 41, 45, 53, 61.

 

 

26/02/2014

Paul de Roux, Entrevoir , préface de Guy Goffette

               imgres 18.46.17.jpg

              Verger abandonné

 

La mousse du vieux poirier

patiente et douce murmure :

« Ne bougez pas »

et la solidité du bois

du bon vieux tronc

est douceur aussi

et sûr appui.

 

 

                Stèle pour un corbeau

 

Lui aussi menait sa vie, ce corbeau

dont je n'ai vu que le cadavre efflanqué

les plumes noires collées à la terre gluante

sous la frondaison des châtaigniers en fleurs

— c'était en mai. Ce matin de septembre

parmi les premières bogues chues

je ne retrouve pas une plume.

Mais tandis que je bats les feuilles mortes, soudain

dans le bois de la Montagne de Reims

un croassement s'élève, comme en écho

à ma rêverie mélancolique.

 

Paul de Roux,  Entrevoir suivi de Le front contre la vitre et de La halte obscure, préface de Guy Goffette, Poésie / Gallimard, 2014, p. 98, 105.