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01/10/2019

Jean-Loup Trassard, L'érosion intérieure

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(...) Maintenant j’écoute les plantes se taire, les velues et celles qui sont sèches craquer, lancer au loin leurs graines. L’homme tombe à genoux dans les avoines grises et la vie s’en va, voleuse, telle que venue. Entré dans la campagne sans savoir l’importance de cet acte, ayant grandi entre les calendriers de papier et les outils au manche courbé par les mains, il ne faut pas franchir le seuil du retour les yeux encore fermés.

   Avec les plantes qui me sont liées depuis l’enfance, je boirai aux venins de la terre. Je sortirai et je me coucherai sur le sol respirant dans la nuit éclaircie du matin pour voir les toiles d’araignée se croiser au-dessus de ma figure. Pour voir encore, même sous mes paupières closes, la prise d’empire sur les rosées par le premier soleil pénétrant dans le bois.

 

Jean-Loup Trassard, L’érosion intérieure, Le Chemin / Gallimard, 1965, p. 81-82.

26/04/2019

E. E. Cummings, Paris

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                Notre Dame

 

Paris ; ce couchant d’avril totalement s’exprime ;

s’exprime sereine et silencieuse une cathédrale

 

devant le magnifique visage décharné qui

des rues sous la pluie rajeunissent,

 

des hectares de volutes bouffies de rose

lovées dans de cobalt kilomètres de ciel

s’inclinent attentionnés devant

le mauve

               de crépuscule (qui descend tout en sveltesse,

portant coquette aux yeux les dangereuses premières étoiles)

les gens vont aiment courent sous gentiment

 

arrivant la pénombre et

vois ! (la nouvelle lune

emplit tout à coup de soudain argent

ces poches nouées d’une mendiante couleur boiteuse) tandis

qu’ici et là ondule indolente la prostituée

Nuit, elle tente de convaincre

 

certaines maisons

 E. E. Cummings, Paris, Seghers, 2014, p. 27.

 

01/12/2018

Yves Bonnefoy, L'heure présente

yves_bonnefoy.jpg

           Dans le miroir

 

Imagine placé dans une chambre

Un grand miroir. La clarté des fenêtres

S’y prend, s’y multiple. Ce qui existe

Devient ce qui apaise. Là, dehors,

 

C’est à nouveau le lieu originel.

Passent Adam et Eve dont les mains

Se rejoignent ici, dans cette chambre,

Elle, tout une longue jupe, à falbalas.

 

J’ai pris un fruit, c’ était dans un miroir,

L’image n’en fut pas troublée, le jour d’été

En éprouva à peine un frémissement.

 

J’en perçus la couleur, la saveur, la forme,

Puis le posai, dehors. Et vint la nuit

Dans le miroir, et les fenêtres battent.

 

Yves Bonnefoy, L’heure présente, Mercure de France,

2011, p. 29.

Communiqué d'une revue amie :

Le numéro 13 de la revue Catastrophes, "le Meilleur des mondes" est paru avec des poèmes, proses, essais et images de :
 
Laurent Albarracin 
Guillaume Artous-Bouvet,  
Patrick Beurard-Valdoye,
Brice Bonfanti, 
William Cliff,
Guillaume Condello,
Maria Corvocane,  
Olivier Domerg,
Ariane Dreyfus,  
Aurélie Foglia,  
Hippolyte Hentgen,
Christophe Lamiot Enos,  
Louise Mervelet,  
Guillaume Métayer,  
Marie de Quatrebarbes,  
Victor Rassov et 
Jean-Claude Pinson.
 
Vous trouverez ici le sommaire en ligne :
https://revuecatastrophes.wordpress.com/13-le-meilleur-de...
et ici l'ensemble à télécharger au format pdf :
https://revuecatastrophes.files.wordpress.com/2018/11/cat...

Amicalement,
 
Pierre Vinclair pour CATASTROPHES.

PS. - Pour celles et ceux qui peuvent, n'oubliez pas la soirée Catastrophes & V. Warnotte à la maison de la poésie de Paris le 20 décembre (réserver ici : https://poesie.shop.secutix.com/selection/event/date?prod...). Et si vous voulez offrir le 1er numéro papier de la revue Catastrophes, il est encore pour quelques jours au tarif souscription (15 euros franco de port au lieu de 20) ici : https://www.lecorridorbleu.fr/produit/catastrophes/
--
Catastrophes
écritures sérielles & boum !

26/11/2018

Buson, le parfum de la lune

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toute la nuit

sans un bruit la pluie

sur des sacs de graines

 

jour de pluie

loin de la capitale

une demeure dans les fleurs de pêchers

 

hésitant à le jeter

je pique le rameau de saule en terre

le son de la pluie

 

nuit courte

une averse

sur l’auvent en bois

 

au bord du chemin

des jacinthes d’eau arrachées fleurissent

la pluie du soir

 

Buson, le parfum de la lune, traduction Cheng

Wing fun et Hervé Collet, Moudarren,

1992, p. 39, 49, 53, 73, 80.

05/11/2018

Frédérique Germanaud, Intérieur nuit

Frédérique Germanaud.jpg

L’aiguille de la pendule gonfle l’espace ou le rétrécit

Le début du jour manque

De précision

 

J’attends

Le changement de rythme

Le premier chant d’oiseau

La première ombre

 

À l’heure prévue rien ne se passe

 

J’ai raclé la nuit jusqu’à ces mots mal écrits

 

Il faut savoir rompre

Éteindre la lampe

 

Lever le camp

Mettre la nuit

Dehors

 

À quoi se décide le jour

 

Frédérique Germanaud, Intérieur nuit, le phare du cousseix, 2018, p. 14.

17/10/2018

Jean Roudaut, Littérature de rêve

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                                       Vu d’ici 

  Les rêves rendent vaniteux. Jamais, éveillé, je ne serais capable de dessiner la nuit. Mais en rêve, je découvre, à mesure que je les fais, des fresques merveilleuses. Je construis des palais et des villes imprévisibles. La clarté du jour, partout où je me promène est plus douce qu’une peau de dame. De part et d’autres de la rue, hiératiques, se dressent en ancêtres, Atlante et Caryatide. Ils s’aimeraient, s’ils avaient encore des yeux pour voir. En veillant, ils dorment.

   La même nuit, après le faux temps du changement de décor, de la fenêtre je vois à la rue une enfant immobile et attentive. Quand je la rejoins, elle est devenue aussi grande que moi. Elle porte des bottes cavalières, une robe légère, voile ou zéphyr, que le vent serre contre ses jambes. Malgré son chapeau à larges bords, je vois les yeux, siennois, le sourcil prolongé vers la tempe par  un trait noir.

   Je l’accompagne jusqu’au palais fermé, sa demeure royale.

  Elle passe le portail, comme si elle le traversait,et disparaît entre les statues qui lui rendent les honneurs.

  Une seconde fois perdue.

 Jean Roudaut, Une littérature de rêve, fario, 2017, p. 24-25

                                     *

                                          ce jeudi 18 octobre, à partir de 19 h,

                                    Soirée autour de Tête en bas d’Étienne Faure,

                                  avec un hommage à Julien Bosc, éditeur et poète

                                   librairie Liralire, 116, rue Saint-Maur, 75011, Paris.

 

04/06/2018

Édith Azam, Oiseau-moi

 

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Il y a des centaines de bancs,

et là encore je me grave

écris des mots d’amour

et des envols d’oiseaux.

Je sais

je sais

elle ne sait pas :

je résiste

et vais me dire

qu’Hannah est là

parce que tout simplement :

elle y est.

Ça ne tient pas debout ?

Peu importe

je rêve à m’y méprendre

au-delà de

toute expression.

No sens no sens

j’ai peur Hannah.

J’avale un peu de nuit

pour me calmer

cailloux noirs ronds glacés

et cest si triste alors.

Ce serait bien parfois

que la fatigue

se repose.

Ce serait bien :

diminuer…

No sens no sens…

 

Édith Azam, Oiseau-moi, Lanskine, 2018, p. 18.

Édith Azam, Oiseau-moi

 

e-azam.jpg

Il y a des centaines de bancs,

et là encore je me grave

écris des mots d’amour

et des envols d’oiseaux.

Je sais

je sais

elle ne sait pas :

je résiste

et vais me dire

qu’Hannah est là

parce que tout simplement :

elle y est.

Ça ne tient pas debout ?

Peu importe

je rêve à m’y méprendre

au-delà de

toute expression.

No sens no sens

j’ai peur Hannah.

J’avale un peu de nuit

pour me calmer

cailloux noirs ronds glacés

et cest si triste alors.

Ce serait bien parfois

que la fatigue

se repose.

Ce serait bien :

diminuer…

No sens no sens…

 

Édith Azam, Oiseau-moi, Lanskine, 2018, p. 18.

21/03/2018

H(ilda) D(oolittle), Le jardin près de la mer

Doolittle.jpg

         Nuit

 

La nuit a séparé

l’un de l’autre

et recroquevillé les pétales

sur le dos de la tige

et dessous en rangs crépus :

 

dessous, sans défaillir,

dessous, jusqu’à ce que les peaux se fendent,

et sur le dos de la tige, jusqu’à ce que chaque feuille

s’en détache à force de pencher ;

 

dessous, avec sévérité,

dessous, jusqu’à ce que les feuilles

soient recourbées,

jusqu’à ce qu’elles tombent sur le sol,

courbées jusqu’à ce qu’elles soient brisées.

 

Ô nuit,

tu prends les pétales

des roses dans ta main,

mais tu laisses le cœur nu

de la rose

périr sur la branche.

 

H(ilda) D(oolittle), Le jardin près de la mer, traduction

Auxeméry, Orphée/La Différence, 1992, p. 99.

 

16/02/2018

Pierre Reverdy, Le Cadran quadrillé

                         Reverdy.jpeg

                                 Si on osait entrer

 

   Derrière la porte sans vitres deux têtes s’encadrent avec une douce grimace amicale.

   Et par l’autre porte entr’ouverte, celle qui les protège la nuit, on voit le rayon où s’alignent les livres, où se réfugient les rires et les mots des veillées sous la lampe, sous la garde d’un drapeau tricolore et d’un pantin menaçant qui n’a qu’un bras.

   Et tout se meurt en attendant la nuit, la vie des lumières et de leurs rêves.

 

Pierre Reverdy, La Cadran quadrillé, dans Œuvres complètes, I, Flammarion, 2010, p. 842.

08/02/2018

Michel Bourçon, À l'arbre que l'on devient

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Nulle empreinte dans cette nuit éblouissante, un val où se perdre dans le noir ponctué de réverbères, ce véhicule de chair dans lequel rien ne bat, l’oubli du sang en ses veines, solstice hivernal du cœur.

 

Par la fenêtre, parmi le balancement des arbres chahutés par le vent, il y a le livre qui attend d’être écrit, on distingue parmi les branches, la silhouette d’un poème, à pas menus, à pas comptés, se découvre et capitule en souriant au vainqueur.

 

Dans le jour de neige, seuls les flocons savent ce qu’ils font, pas une aile au ciel pour déchirer le blanc, les mots tourbillonnent en tête et se poseront ailleurs, pas sur la page où un feutre noir repose comme pain sur la planche.

 

Michel Bourçon, À l’arbre que l’on devient, le phare du cousseix, 2017, p. 3.

05/01/2018

Jacques Dupin, L'embrasure

                                    Jacques Dupin.JPG

   Assumer la détresse de cette nuit pour qu’elle chemine vers son terme et son retournement. Littéralement précipiter le monde dans l’abîme où déjà il se trouve. En chacun se poursuit le combat d’un faux jour qui se succède avec la vraie nuit qui se fortifie. De fausse aurore en fausse aurore, et de leur successif démantèlement par la reconnaissance de leur illusoire clarté, s’approfondit la nuit, et s’ouvre la tranchée de notre chemin dans la nuit. Ce nul embrasement du ciel, reconnaissons sa nécessité comme celle de feux de balise pour évaluer le chemin parcouru et mesurer les chances de la traversée. En effet tous les mots nous abusent. . Mais il arrive que la chaine discontinue de ce qu’ils projettent et ce qu’ils retiennent, laisse surgir le corps ruisselant et le visage éclairé d’une réalité tout autre que celle qu’on avait poursuivie et piégée dans la nuit.

 

Jacques Dupin, L’embrasure, Gallimard, 1969, p. 95.

13/09/2017

Borges, Éloge de l'ombre

                                          Borges.jpg

               Labyrinthe

 

De porte, nulle part, jamais. Tu es dedans

Et l’alcazar embrasse l’univers

Et il n’a point d’avers et de revers,

Point de mur extérieur ni de centre secret.

N’espère pas que la rigueur de ton chemin

Qui obstinément bifurque sur un autre

Qui obstinément bifurque sur un autre

Puisse jamais finir. De fer est ton destin

Comme ton juge. N’attends point la charge

De cet homme-taureau dont l’étrange

Forme plurielle épouvante ces rêts

Tissés d’interminable pierre.

Il n’existe pas. N’attends rien. Pas même

Au cœur du crépuscule noir, la bête.

 

Borges, Éloge de l’ombre, traduction J.-P. Bernès

et N. Ibarra, dans Œuvres complètes, II, Pléiade /

Gallimard, 1999, p. 161.

10/09/2017

Buson, Le parfum de la lune

 

     buson (1716-1783),le parfum de la lune,nuit,lune,pluie,printemps

les journées lentes

s'accumulent

si loin autrefois

 

le poirier en fleurs

sous la lune

une femme lit une lettre

 

je marche, je marche

songeant à des choses et à d'autres

le printemps s'en va

 

au bord du chemin

des jacinthes d'eau arrachées fleurissent

la pluie du soir

 

la nuit, des voix d'hommes

irriguant les champs

la lune d'été

 

la nuit voilée

les grenouilles brouillent

l'eau et le ciel

 

Buson (1716-1783), Le parfum de la lune,

traduction Cheng Wing fun et Hervé

Collet, Moundarren, 1992, p. 55, 59,

68, 80, 90, 93.

14/08/2017

Bernard Noël, Le mal de l'intime

                                            bernard noel.JPG

                         Le mal de l’intime

 

…….. Tu marches dans les ténèbres, la tête en l’air, cherchant les étoiles. Tu sens l’épaisseur de la nuit, qui se mêle en toi à tes pensées. Tu ne sais ni d’où tu viens ni où tu vas mais la certitude qu’une direction t’oriente rend ton pas léger. Tu attends quelque chose de décisif. Tu es dans cette attente depuis longtemps, mais ce soir l’éclaircie te paraît toute proche. Tu remontes la pente de la rue en te disant que, là-haut, elle se jette dans le ciel. Tu trébuches soudain contre un pavé mal enfoncé, mais te voilà persuadé d’avoir heurté une dent. Tu cherches aussitôt dans quelle bouche tu marches, et la légèreté qui réglait ton allure se fane tout à coup. Tu bats l’air de tes deux bras. Tu lances ta canne dans le ruisseau d’ombre qui s’est mis à couler sur ta gauche. Tu as peur de perdre pied d’un moment à l’autre dans la salive, qui huile peut-être quelques transmigrations invisibles. Tu devines des souffles, des battements spirituels. Tu voudrais non pas les accueillir, mais t’immerger en eux.

 

Bernard Noël, Le mal de l’intime, dans La Comédie intime, Œuvres iv, P.O.L, 2015, p. 353.