Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

04/06/2018

Édith Azam, Oiseau-moi

 

e-azam.jpg

Il y a des centaines de bancs,

et là encore je me grave

écris des mots d’amour

et des envols d’oiseaux.

Je sais

je sais

elle ne sait pas :

je résiste

et vais me dire

qu’Hannah est là

parce que tout simplement :

elle y est.

Ça ne tient pas debout ?

Peu importe

je rêve à m’y méprendre

au-delà de

toute expression.

No sens no sens

j’ai peur Hannah.

J’avale un peu de nuit

pour me calmer

cailloux noirs ronds glacés

et cest si triste alors.

Ce serait bien parfois

que la fatigue

se repose.

Ce serait bien :

diminuer…

No sens no sens…

 

Édith Azam, Oiseau-moi, Lanskine, 2018, p. 18.

Édith Azam, Oiseau-moi

 

e-azam.jpg

Il y a des centaines de bancs,

et là encore je me grave

écris des mots d’amour

et des envols d’oiseaux.

Je sais

je sais

elle ne sait pas :

je résiste

et vais me dire

qu’Hannah est là

parce que tout simplement :

elle y est.

Ça ne tient pas debout ?

Peu importe

je rêve à m’y méprendre

au-delà de

toute expression.

No sens no sens

j’ai peur Hannah.

J’avale un peu de nuit

pour me calmer

cailloux noirs ronds glacés

et cest si triste alors.

Ce serait bien parfois

que la fatigue

se repose.

Ce serait bien :

diminuer…

No sens no sens…

 

Édith Azam, Oiseau-moi, Lanskine, 2018, p. 18.

21/03/2018

H(ilda) D(oolittle), Le jardin près de la mer

Doolittle.jpg

         Nuit

 

La nuit a séparé

l’un de l’autre

et recroquevillé les pétales

sur le dos de la tige

et dessous en rangs crépus :

 

dessous, sans défaillir,

dessous, jusqu’à ce que les peaux se fendent,

et sur le dos de la tige, jusqu’à ce que chaque feuille

s’en détache à force de pencher ;

 

dessous, avec sévérité,

dessous, jusqu’à ce que les feuilles

soient recourbées,

jusqu’à ce qu’elles tombent sur le sol,

courbées jusqu’à ce qu’elles soient brisées.

 

Ô nuit,

tu prends les pétales

des roses dans ta main,

mais tu laisses le cœur nu

de la rose

périr sur la branche.

 

H(ilda) D(oolittle), Le jardin près de la mer, traduction

Auxeméry, Orphée/La Différence, 1992, p. 99.

 

16/02/2018

Pierre Reverdy, Le Cadran quadrillé

                         Reverdy.jpeg

                                 Si on osait entrer

 

   Derrière la porte sans vitres deux têtes s’encadrent avec une douce grimace amicale.

   Et par l’autre porte entr’ouverte, celle qui les protège la nuit, on voit le rayon où s’alignent les livres, où se réfugient les rires et les mots des veillées sous la lampe, sous la garde d’un drapeau tricolore et d’un pantin menaçant qui n’a qu’un bras.

   Et tout se meurt en attendant la nuit, la vie des lumières et de leurs rêves.

 

Pierre Reverdy, La Cadran quadrillé, dans Œuvres complètes, I, Flammarion, 2010, p. 842.

08/02/2018

Michel Bourçon, À l'arbre que l'on devient

Bourçon Michel.jpg

Nulle empreinte dans cette nuit éblouissante, un val où se perdre dans le noir ponctué de réverbères, ce véhicule de chair dans lequel rien ne bat, l’oubli du sang en ses veines, solstice hivernal du cœur.

 

Par la fenêtre, parmi le balancement des arbres chahutés par le vent, il y a le livre qui attend d’être écrit, on distingue parmi les branches, la silhouette d’un poème, à pas menus, à pas comptés, se découvre et capitule en souriant au vainqueur.

 

Dans le jour de neige, seuls les flocons savent ce qu’ils font, pas une aile au ciel pour déchirer le blanc, les mots tourbillonnent en tête et se poseront ailleurs, pas sur la page où un feutre noir repose comme pain sur la planche.

 

Michel Bourçon, À l’arbre que l’on devient, le phare du cousseix, 2017, p. 3.

05/01/2018

Jacques Dupin, L'embrasure

                                    Jacques Dupin.JPG

   Assumer la détresse de cette nuit pour qu’elle chemine vers son terme et son retournement. Littéralement précipiter le monde dans l’abîme où déjà il se trouve. En chacun se poursuit le combat d’un faux jour qui se succède avec la vraie nuit qui se fortifie. De fausse aurore en fausse aurore, et de leur successif démantèlement par la reconnaissance de leur illusoire clarté, s’approfondit la nuit, et s’ouvre la tranchée de notre chemin dans la nuit. Ce nul embrasement du ciel, reconnaissons sa nécessité comme celle de feux de balise pour évaluer le chemin parcouru et mesurer les chances de la traversée. En effet tous les mots nous abusent. . Mais il arrive que la chaine discontinue de ce qu’ils projettent et ce qu’ils retiennent, laisse surgir le corps ruisselant et le visage éclairé d’une réalité tout autre que celle qu’on avait poursuivie et piégée dans la nuit.

 

Jacques Dupin, L’embrasure, Gallimard, 1969, p. 95.

13/09/2017

Borges, Éloge de l'ombre

                                          Borges.jpg

               Labyrinthe

 

De porte, nulle part, jamais. Tu es dedans

Et l’alcazar embrasse l’univers

Et il n’a point d’avers et de revers,

Point de mur extérieur ni de centre secret.

N’espère pas que la rigueur de ton chemin

Qui obstinément bifurque sur un autre

Qui obstinément bifurque sur un autre

Puisse jamais finir. De fer est ton destin

Comme ton juge. N’attends point la charge

De cet homme-taureau dont l’étrange

Forme plurielle épouvante ces rêts

Tissés d’interminable pierre.

Il n’existe pas. N’attends rien. Pas même

Au cœur du crépuscule noir, la bête.

 

Borges, Éloge de l’ombre, traduction J.-P. Bernès

et N. Ibarra, dans Œuvres complètes, II, Pléiade /

Gallimard, 1999, p. 161.

10/09/2017

Buson, Le parfum de la lune

 

     buson (1716-1783),le parfum de la lune,nuit,lune,pluie,printemps

les journées lentes

s'accumulent

si loin autrefois

 

le poirier en fleurs

sous la lune

une femme lit une lettre

 

je marche, je marche

songeant à des choses et à d'autres

le printemps s'en va

 

au bord du chemin

des jacinthes d'eau arrachées fleurissent

la pluie du soir

 

la nuit, des voix d'hommes

irriguant les champs

la lune d'été

 

la nuit voilée

les grenouilles brouillent

l'eau et le ciel

 

Buson (1716-1783), Le parfum de la lune,

traduction Cheng Wing fun et Hervé

Collet, Moundarren, 1992, p. 55, 59,

68, 80, 90, 93.

14/08/2017

Bernard Noël, Le mal de l'intime

                                            bernard noel.JPG

                         Le mal de l’intime

 

…….. Tu marches dans les ténèbres, la tête en l’air, cherchant les étoiles. Tu sens l’épaisseur de la nuit, qui se mêle en toi à tes pensées. Tu ne sais ni d’où tu viens ni où tu vas mais la certitude qu’une direction t’oriente rend ton pas léger. Tu attends quelque chose de décisif. Tu es dans cette attente depuis longtemps, mais ce soir l’éclaircie te paraît toute proche. Tu remontes la pente de la rue en te disant que, là-haut, elle se jette dans le ciel. Tu trébuches soudain contre un pavé mal enfoncé, mais te voilà persuadé d’avoir heurté une dent. Tu cherches aussitôt dans quelle bouche tu marches, et la légèreté qui réglait ton allure se fane tout à coup. Tu bats l’air de tes deux bras. Tu lances ta canne dans le ruisseau d’ombre qui s’est mis à couler sur ta gauche. Tu as peur de perdre pied d’un moment à l’autre dans la salive, qui huile peut-être quelques transmigrations invisibles. Tu devines des souffles, des battements spirituels. Tu voudrais non pas les accueillir, mais t’immerger en eux.

 

Bernard Noël, Le mal de l’intime, dans La Comédie intime, Œuvres iv, P.O.L, 2015, p. 353.

01/08/2017

Basho, Seigneur ermite, L'intégrale des haïkus

   basho_matsuo_10582.jpg

Quel idiot de penser

que l’autre monde serait

tel un soir d’automne !

 

Battant les vagues

le bruit d’une rame glace mes entrailles —

Pleurs dans la nuit

 

L’âme d’un saule pleureur

devient-elle celle d’un rossignol

dans son sommeil ?

 

Poètes émus par les cris des singes,

entendez-vous l’enfant abandonné

dans le vent d’automne ?

 

 

Basho, Seigneur ermite, L’intégrale des haïkus, édition bilingue par Makoto Kemmoku et Dominique Chipot, La Table ronde, 2012, p. 80, 81, 94, 99

24/06/2017

Jorge Luis Borges, La mémoire de Shakespeare

                                              Borges.jpg

                                       25 août 1983

 

   À l’horloge de la petite gare je vis qu’il était 11 heures du soir passées. Je me dirigeai vers l’hôtel. Comme en d’autres occasions, j’éprouvai cette résignation et ce soulagement que procurent en nous les lieux que nous connaissons bien. Le grand portail était ouvert et l’édifice, dans l’obscurité. J’entrai dans le vestibule dont les miroirs blêmes répétaient les plantes du salon. Curieusement, le propriétaire ne me reconnut pas et me présenta le registre. Je pris la plume qui était accrochée au pupitre, je la trempai dans l’encrier de bronze et au moment où je m’inclinai sur le livre ouvert se produisit la première des nombreuses surprises qu’allait m’accorder cette nuit. Mon nom, Jorge Luis Borges, était déjà écrit, à l’encre, encore fraiche.

   Le propriétaire de l’hôtel me dit :

« Je croyais que vous étiez déjà monté. »

Puis il m’observa attentivement et il se reprit :

« Pardon, monsieur. C’est que l’autre vous ressemble tellement, mais vous, vous êtes plus jeune. »

[…]

 Jorge Luis Borges, La mémoire de Shakespeare, dans Œuvres complètes, II, édition Jean-Pierre Bernès, Pléiade / Gallimard, 1999, p. 963.

09/06/2017

Dominique Maurizi, La lumière imaginée

                                     Dominique MAURIZI.JPG

Tais-toi mon cœur, tais-toi ! Des voix dans ma gorge. Mes lèvres sont rouge sang, ma bouche, maman, comme bouton de mon enfance, c’est ça, je vois et je joue ensemble, comme les fleurs je bois, je bois, comme le vent je danse dans les lauriers et les jasmins.

 

Aux aguets je m’attache à ma promesse, vous entendre et vous sentir, nuits !, les blancs, les noirs et les autres chevaux de la terre. Les animaux nous parlent-ils ? On me dit non, moi je dis oui. Mes jours, mes nuits les voient, les sentent et les entendent ensemble —

 

Sur le chemin des chiens mon âme a trouvé mon cœur.

Sur le chemin des chiens, là ou personne ne veut aller.

 

Dominique Maurizi, La lumière imaginée, Faï fioc, 2016, p. 23.

22/04/2017

Dino Campana, Chants orphiques

                Dino Campana.JPG

La petite promenade du poète

 

J’erre dans les rues

Sombres étroites et mystérieuses :

Je vois derrière les fenêtres

Se montrer les Jeannes et Roses.

Sur les marches mystérieuses

Quelqu’un descend en titubant :

Derrière les carreaux luisants

Les commères font leurs commentaires.

…………………………………………

…………………………………………

La ruelle est solitaire :

Pas un chien : quelques étoiles

Dans la nuit au-dessus des toits :

Et la nuit me semble belle.

Et je chemine moi pauvret

Dans la nuit qui me fait rêver,

Mais la salive dans ma bouche

A un goût répugnant. Loin de la puanteur

Loin de la puanteur et le long des rues

Je chemine je chemine,

Déjà les maisons se font rares.

Voici l’herbe : je m’y couche

Et m’y roule comme un chien :

De très loin un ivrogne

Chante son amour aux volets.

 

Dino Campana, Chants orphiques, traduction

de Michel Sager, Seghers, 1971, p. 57.

11/04/2017

Georges Bataille, L'expérience intérieure

 

                                           Bataille.JPG

(…)

Il y a quinze ans de cela (peut-être un peu plus), je revenais je ne sais d’où, tard dans la nuit. La rue de Rennes était déserte. Venant de Saint-Germain, je traverserai la rue du Four (côté poste). Je tenais à la main un parapluie ouvert et je crois qu’il ne pleuvait pas. (Mais je n’avais pas bu : je le dis, j’en suis sûr.) J’avais ce parapluie ouvert sans besoin (sinon celui dont je parle plus loin). J’étais fort jeune alors, chaotique et plein d’ivresses vides : une ronde d’idées malséantes, vertigineuses, mais pleine déjà de soucis, de rigueur, et crucifiantes, se donnaient cours… Dans ce naufrage de la raison, l’angoisse, la déchéance solitaire, la lâcheté, le mauvais aloi trouvaient leur compte : la fête un peu plus loin recommençait. Le certain est que cette aisance, en même temps l’ « impossible » on heurté éclatèrent dans ma tête. Un espace constellé de rires ouvrit son abîme obscur devant moi. À la traversée de la rue du Four, je devins dans ce « néant » inconnu, tout à coup… je niais ces murs gris qui m’enfermaient, je me ruai dans une sorte de ravissement. Je riais divinement : le parapluie descendu sur ma tête me couvrait (je me couvris exprès de ce suaire noir). Je riais comme peut-être on n’avait jamais ri, le fin fond de chaque chose s’ouvrait, comme si j’étais mort.

 

Georges Bataille, L’expérience intérieure, dans Œuvres complètes, V, 1, Gallimard, 1973, p. 46.

27/01/2017

Georges Perec, Un homme qui dort

                                                       Unknown-2.jpeg

   Il fait nuit. De rares voitures passent en trombe. La goutte d’eau perle au robinet du palier. Ton voisin est silencieux, absent peut-être ou mort déjà. Tu es étendu, tout habillé, sur la banquette, les mains croisées derrière la nuque, genoux haut. Tu fermes les yeux, tu les ouvres. Des formes virales, microbiennes, à l’intérieur de ton œil ou à la surface de ta cornée, dérivent lentement de haut en bas, disparaissent, reviennent soudain au centre, à peine changées, disques ou bulles, brindilles, filaments tordus dont l’assemblage dessine comme un animal à peine fabuleux. Tu perds leur trace, tu les retrouve ; tu te frottes les yeux et les filaments explosent, se multiplient.

 

Georges Perec, Un homme qui dort, 10/18, 1976, p. 95.