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19/05/2022

Cesare Pavese, Le Bel été

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À cette époque-là, c’était toujours fête. Il suffisait de sortir et de traverser la rue pour devenir comme folles, et tout était si beau, spécialement la nuit, que, lorsqu’on rentrait, mortes de fatigue, on espérait encore que quelque chose allait se passer, qu’un incendie allait éclater, qu’un enfant allait naître dans la maison ou, même, que le jour allait venir soudain et que le monde sortirait dans la rue et que l’on pourrait marcher, marcher jusqu’aux champs et jusque de l’autre côté de la colline. « Bien sûr, disaient les gens, vous êtes en bonne santé, vous êtes jeunes, vous n’êtes pas mariées, vous n’avez pa     s de soucis... » Et même l’une d’entre elles, Tina, qui était sortie boiteuse de l’hôpital et qui n’avait pas de quoi manger chez elle, riait, elle aussi, pour un rien et, un soir où elle clopinait derrière  les autres, elle s’était arrêtée et s’était mise à pleurer que dormir était idiot et que c’était du temps volé à la rigolade.

 

Cesare Pavese, Le Bel été, traduction Michel Arnaud, Gallimard, 1955.

25/03/2022

Kafka, À Milena

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Prague, 15 juillet 1920

 

(...) Tu remarques peut-être que cela fait plusieurs nuits que je ne dors pas. C’est tout simplement « la peur ». C’est vraiment quelque chose qui m’enlève toute volonté, qui me jette de ci de là selon son bon vouloir, je ne reconnais plus ni haut ni bas, ni droite ni gauche. (...) De plus dans tes dernières lettres se glissent deux ou trois remarques qui m’ont rendu heureux, mais désespérément heureux car ce que tu dis à ce propos est vraiment convaincant pour la raison, le cœur et le corps, mais il y a encore une conviction plus profonde dont je ne connais pas le lieu et qui ne se laisse visiblement convaincre par rien. Et pour finir, ce qui a beaucoup contribué à m’affaiblir, la disparition au fil des jours du merveilleux effet apaisant-excitant de ta présence corporelle. Si seulement tu étais déjà là ! Donc je n’ai personne d’autre ici que la peur, nous roulons étroitement enlacés l’un à l’autre à travers les nuits. Cette peur recèle quelque chose de très sérieux, en un certain sens elle rend compréhensible le fait qu’elle m’annonce continuellement la nécessité du grand aveu : Milena n’est elle aussi qu’un être humain.

 

Kafka, À Milena, traduction Robert Kahn, NOUS, 2021, p. 121.

18/07/2021

Samuel Beckett, mirlitonnades

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en face

le pire jusqu’à ce

qu’il fasse rire

        *

rentrer

à la nuit

au logis

allumer

 

éteindre voir

la nuit voir

collé à la vitre

le visage

 

       *

somme toute

tout compte fait

un quart de milliasse

de quarts d’heure

sans compter

les temps morts

        

           *

 

fin fond du néant

au bout de quelle guette

l’œil crut entrevoir

remuer faiblement

la tête le calma disant

ce ne fut que dans ta tête

 

Samuel Beckett, (Poèmes suivi de)

mirlitonnades, éditions de Minuit,

1978, p. 33-34.

 

31/05/2021

Cole Swensen, Poèmes à pied

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Une promenade le 17 mai

 

C’est une rue tranquille, étroite, une rue où s’alignent les boutiques et peu de monde pour le moment, une nuit où traîne encore une douce lumière et tout est calme.

 

Je marche vers l’est dans une rue tranquille, 21 h., et un jeune homme extrêmement bien habillé, et même élégant et très beau — à peine 40 ans, souriant, m’arrête, pensé-je, pour me demander son chemin, et me demande un peu d’argent.

 

La rue est calme. La nuit est encore douce, et il ne fait pas encore noir. 22h15 un homme promène son chat. Improbable je sais. Il le sait aussi. Mais ça semble une routine bien établie. L’homme va d’un côté. Le chat reste au coin ; l’homme revient, chuchote des « ici, ici », le chat va de l’autre côté, l’homme aussi. La rue est calme.

 

Cole Swensen, Poèmes à pied, traduction Maïtreyi et Nicolas Pesquès, Cofrti, 2021, p. 19.

26/09/2020

Julien Bosc, Le verso des miroirs

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je sortis à l’heure des  chouettes et cortèges

où une lune orange tout à portée de main

à moi sans lieu un chien mourant ouvrit un chemin vers des rives

et s’étende à mes côtés sur des racines émergées

témoins savants des cécités et des noyades

 

à l’aube

contre la dépouille du chien

un jeune cheval couvert de gui

or sur le tain étoilé deux nénuphars éclos

l’un blanc l’autre diaphane

 

Julien Bosc, Le verso des miroirs, Atelier de

Villemonge, 2018, p. 5.

Photo Chantal Tanet, août 2017

13/06/2020

Paul Celan, Renverse du souffle

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Quand le blanc nous est tombé dessuss, pendant la nuit ;

quand de la cruche dispensatrice est venu

plus que de l’eau ;

quand le genou écorché

a fait signe à la cloche du sacrifice :

Va, vole !

 

Alors

j’étais

encore entier.

 

Paul Celan, Renverse du souffle, traduction J.-P. Lefebvre,

Seuil, 003, p. 39.

23/04/2020

Étienne Jodelle, Les Amours et autres poésies

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Ou soit que la clarté du soleil radieux

Reluise dessus nous, ou soit que la nuict sombre

Luy efface son jour, et de son obscure ombre

Renoircisse le rond de la voulte des cieux ;

 

Ou soit que le dormir s’escoule dans mes yeux,

Soit que de mes malheurs je recherche le nombre,

Je ne puis eviter à ce mortel encombre,

Ny arrester le cours de mon mal ennuyeux.

 

D’un malheureux destin la fortune cruelle

Sans cesse me poursuit, et tousjours me martelle :

Ainsi journellement renaissent tous mes maux.

 

Mais si ces passions qui m’ont l’ame asservie,

Ne soulagent un peu ma miserable vie,

Vienne, vienne la mort pour finir mes travaux.

 

Étienne Jodelle, Les Amours et autres poésies, édition

Ad. Van Bever, E. Sansot, 1907, p. 66-67.

01/03/2020

Pierre Vinclair, Sans adresse

Pierre Vinclair, Sans  adresse, café, nuit, indifférence

(59)

 

Le café noir au début d’un jour blanc :

que le jour passe ­ et que le jour à suivre

passe — passé à lire en attendant

quoi ? Un réveil, un café et un livre.

Que la vie passe, avec ou sans café

oui ! Que la nuit arrive et m’engloutisse

et me recrache au matin décoiffé,

indifférent — et que le jour finisse.

Pourtant un jour je retrouverai goût

au café noir, à sa saveur amère

et forte en gorge, à sa texture — à tout

ce qui depuis si longtemps indiffère

mon cœur, nerveux comme un moulin qui broie

quelque grain noir d’excitation sans joie.

 

Pierre Vinclair, Sans  adresse, éditions Lurlure, 2018, p. 67.

09/02/2020

Cédric Demangeot, Le Poudroiement des conclusions

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le fumeur au balcon la petite cage

suspendue dans le gris. la cour

aux trois cents fenêtres. qu’il faut recompter

de temps en temps pour être sûr de la couleur

des rideaux  de l’âge

de la main qui les tire — toujours

à un moment précis. la nuit

je connais l’heure qu’il est en comptant

combien de fenêtres sur les trois cents

sont encore allumées. et je connais

le nombre d’années qu’il me reste

à rester suspendu dans le gris

en comptant les milliers de mégots que j’

ai jeté dans le seau qui me sert de

cendrier de réserve de neige

 

Cédric Demangeot, Le Poudroiement des conclusions,

dessins Ena Lindenbaur, L’atelier contemporain, 2020, p. 134-135.

11/12/2019

Aragon, Elsa

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Je n’ai plus l’âge de dormir

J’écris des rimes d’insomnie

Qui ne dort pas la nuit s’y mire

Signe couché de l’infini

 

Qui ne dort pas veiller lui dure

Des semaines et des années

Sa bouche n’est qu’un long murmure

Dans la chambre des condamnés

 

Je suis seul avec l’existence

Bien que tu sois à mon côté

Comme un dernier vers à la stance

Jusqu’au bout qu’on n’a point chanté

 

Ce qui m’étreint et qui me ronge

Soudain contre toi m’a roulé

Je retiens mon souffle et mes songes

Je crains d’avoir soudain parlé

 

Je crains de t’arracher à l’ombre

Et de te rendre imprudemment

À la triste lumière sombre

Qui ne t’épargne qu’en dormant

(...)

 

Aragon, Elsa, dans Œuvres poétiques

Complètes, II, Pléiade/Gallimard,

1959, p. 329-330.

05:00 Publié dans Aragon Louis | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : aragon, elsa, nuit, songe |  Facebook |

01/10/2019

Jean-Loup Trassard, L'érosion intérieure

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(...) Maintenant j’écoute les plantes se taire, les velues et celles qui sont sèches craquer, lancer au loin leurs graines. L’homme tombe à genoux dans les avoines grises et la vie s’en va, voleuse, telle que venue. Entré dans la campagne sans savoir l’importance de cet acte, ayant grandi entre les calendriers de papier et les outils au manche courbé par les mains, il ne faut pas franchir le seuil du retour les yeux encore fermés.

   Avec les plantes qui me sont liées depuis l’enfance, je boirai aux venins de la terre. Je sortirai et je me coucherai sur le sol respirant dans la nuit éclaircie du matin pour voir les toiles d’araignée se croiser au-dessus de ma figure. Pour voir encore, même sous mes paupières closes, la prise d’empire sur les rosées par le premier soleil pénétrant dans le bois.

 

Jean-Loup Trassard, L’érosion intérieure, Le Chemin / Gallimard, 1965, p. 81-82.

26/04/2019

E. E. Cummings, Paris

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                Notre Dame

 

Paris ; ce couchant d’avril totalement s’exprime ;

s’exprime sereine et silencieuse une cathédrale

 

devant le magnifique visage décharné qui

des rues sous la pluie rajeunissent,

 

des hectares de volutes bouffies de rose

lovées dans de cobalt kilomètres de ciel

s’inclinent attentionnés devant

le mauve

               de crépuscule (qui descend tout en sveltesse,

portant coquette aux yeux les dangereuses premières étoiles)

les gens vont aiment courent sous gentiment

 

arrivant la pénombre et

vois ! (la nouvelle lune

emplit tout à coup de soudain argent

ces poches nouées d’une mendiante couleur boiteuse) tandis

qu’ici et là ondule indolente la prostituée

Nuit, elle tente de convaincre

 

certaines maisons

 E. E. Cummings, Paris, Seghers, 2014, p. 27.

 

01/12/2018

Yves Bonnefoy, L'heure présente

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           Dans le miroir

 

Imagine placé dans une chambre

Un grand miroir. La clarté des fenêtres

S’y prend, s’y multiple. Ce qui existe

Devient ce qui apaise. Là, dehors,

 

C’est à nouveau le lieu originel.

Passent Adam et Eve dont les mains

Se rejoignent ici, dans cette chambre,

Elle, tout une longue jupe, à falbalas.

 

J’ai pris un fruit, c’ était dans un miroir,

L’image n’en fut pas troublée, le jour d’été

En éprouva à peine un frémissement.

 

J’en perçus la couleur, la saveur, la forme,

Puis le posai, dehors. Et vint la nuit

Dans le miroir, et les fenêtres battent.

 

Yves Bonnefoy, L’heure présente, Mercure de France,

2011, p. 29.

Communiqué d'une revue amie :

Le numéro 13 de la revue Catastrophes, "le Meilleur des mondes" est paru avec des poèmes, proses, essais et images de :
 
Laurent Albarracin 
Guillaume Artous-Bouvet,  
Patrick Beurard-Valdoye,
Brice Bonfanti, 
William Cliff,
Guillaume Condello,
Maria Corvocane,  
Olivier Domerg,
Ariane Dreyfus,  
Aurélie Foglia,  
Hippolyte Hentgen,
Christophe Lamiot Enos,  
Louise Mervelet,  
Guillaume Métayer,  
Marie de Quatrebarbes,  
Victor Rassov et 
Jean-Claude Pinson.
 
Vous trouverez ici le sommaire en ligne :
https://revuecatastrophes.wordpress.com/13-le-meilleur-de...
et ici l'ensemble à télécharger au format pdf :
https://revuecatastrophes.files.wordpress.com/2018/11/cat...

Amicalement,
 
Pierre Vinclair pour CATASTROPHES.

PS. - Pour celles et ceux qui peuvent, n'oubliez pas la soirée Catastrophes & V. Warnotte à la maison de la poésie de Paris le 20 décembre (réserver ici : https://poesie.shop.secutix.com/selection/event/date?prod...). Et si vous voulez offrir le 1er numéro papier de la revue Catastrophes, il est encore pour quelques jours au tarif souscription (15 euros franco de port au lieu de 20) ici : https://www.lecorridorbleu.fr/produit/catastrophes/
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Catastrophes
écritures sérielles & boum !

26/11/2018

Buson, le parfum de la lune

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toute la nuit

sans un bruit la pluie

sur des sacs de graines

 

jour de pluie

loin de la capitale

une demeure dans les fleurs de pêchers

 

hésitant à le jeter

je pique le rameau de saule en terre

le son de la pluie

 

nuit courte

une averse

sur l’auvent en bois

 

au bord du chemin

des jacinthes d’eau arrachées fleurissent

la pluie du soir

 

Buson, le parfum de la lune, traduction Cheng

Wing fun et Hervé Collet, Moudarren,

1992, p. 39, 49, 53, 73, 80.

05/11/2018

Frédérique Germanaud, Intérieur nuit

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L’aiguille de la pendule gonfle l’espace ou le rétrécit

Le début du jour manque

De précision

 

J’attends

Le changement de rythme

Le premier chant d’oiseau

La première ombre

 

À l’heure prévue rien ne se passe

 

J’ai raclé la nuit jusqu’à ces mots mal écrits

 

Il faut savoir rompre

Éteindre la lampe

 

Lever le camp

Mettre la nuit

Dehors

 

À quoi se décide le jour

 

Frédérique Germanaud, Intérieur nuit, le phare du cousseix, 2018, p. 14.