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26/09/2020

Julien Bosc, Le verso des miroirs

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je sortis à l’heure des  chouettes et cortèges

où une lune orange tout à portée de main

à moi sans lieu un chien mourant ouvrit un chemin vers des rives

et s’étende à mes côtés sur des racines émergées

témoins savants des cécités et des noyades

 

à l’aube

contre la dépouille du chien

un jeune cheval couvert de gui

or sur le tain étoilé deux nénuphars éclos

l’un blanc l’autre diaphane

 

Julien Bosc, Le verso des miroirs, Atelier de

Villemonge, 2018, p. 5.

Photo Chantal Tanet, août 2017

13/06/2020

Paul Celan, Renverse du souffle

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Quand le blanc nous est tombé dessuss, pendant la nuit ;

quand de la cruche dispensatrice est venu

plus que de l’eau ;

quand le genou écorché

a fait signe à la cloche du sacrifice :

Va, vole !

 

Alors

j’étais

encore entier.

 

Paul Celan, Renverse du souffle, traduction J.-P. Lefebvre,

Seuil, 003, p. 39.

23/04/2020

Étienne Jodelle, Les Amours et autres poésies

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Ou soit que la clarté du soleil radieux

Reluise dessus nous, ou soit que la nuict sombre

Luy efface son jour, et de son obscure ombre

Renoircisse le rond de la voulte des cieux ;

 

Ou soit que le dormir s’escoule dans mes yeux,

Soit que de mes malheurs je recherche le nombre,

Je ne puis eviter à ce mortel encombre,

Ny arrester le cours de mon mal ennuyeux.

 

D’un malheureux destin la fortune cruelle

Sans cesse me poursuit, et tousjours me martelle :

Ainsi journellement renaissent tous mes maux.

 

Mais si ces passions qui m’ont l’ame asservie,

Ne soulagent un peu ma miserable vie,

Vienne, vienne la mort pour finir mes travaux.

 

Étienne Jodelle, Les Amours et autres poésies, édition

Ad. Van Bever, E. Sansot, 1907, p. 66-67.

01/03/2020

Pierre Vinclair, Sans adresse

Pierre Vinclair, Sans  adresse, café, nuit, indifférence

(59)

 

Le café noir au début d’un jour blanc :

que le jour passe ­ et que le jour à suivre

passe — passé à lire en attendant

quoi ? Un réveil, un café et un livre.

Que la vie passe, avec ou sans café

oui ! Que la nuit arrive et m’engloutisse

et me recrache au matin décoiffé,

indifférent — et que le jour finisse.

Pourtant un jour je retrouverai goût

au café noir, à sa saveur amère

et forte en gorge, à sa texture — à tout

ce qui depuis si longtemps indiffère

mon cœur, nerveux comme un moulin qui broie

quelque grain noir d’excitation sans joie.

 

Pierre Vinclair, Sans  adresse, éditions Lurlure, 2018, p. 67.

09/02/2020

Cédric Demangeot, Le Poudroiement des conclusions

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le fumeur au balcon la petite cage

suspendue dans le gris. la cour

aux trois cents fenêtres. qu’il faut recompter

de temps en temps pour être sûr de la couleur

des rideaux  de l’âge

de la main qui les tire — toujours

à un moment précis. la nuit

je connais l’heure qu’il est en comptant

combien de fenêtres sur les trois cents

sont encore allumées. et je connais

le nombre d’années qu’il me reste

à rester suspendu dans le gris

en comptant les milliers de mégots que j’

ai jeté dans le seau qui me sert de

cendrier de réserve de neige

 

Cédric Demangeot, Le Poudroiement des conclusions,

dessins Ena Lindenbaur, L’atelier contemporain, 2020, p. 134-135.

11/12/2019

Aragon, Elsa

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Je n’ai plus l’âge de dormir

J’écris des rimes d’insomnie

Qui ne dort pas la nuit s’y mire

Signe couché de l’infini

 

Qui ne dort pas veiller lui dure

Des semaines et des années

Sa bouche n’est qu’un long murmure

Dans la chambre des condamnés

 

Je suis seul avec l’existence

Bien que tu sois à mon côté

Comme un dernier vers à la stance

Jusqu’au bout qu’on n’a point chanté

 

Ce qui m’étreint et qui me ronge

Soudain contre toi m’a roulé

Je retiens mon souffle et mes songes

Je crains d’avoir soudain parlé

 

Je crains de t’arracher à l’ombre

Et de te rendre imprudemment

À la triste lumière sombre

Qui ne t’épargne qu’en dormant

(...)

 

Aragon, Elsa, dans Œuvres poétiques

Complètes, II, Pléiade/Gallimard,

1959, p. 329-330.

05:00 Publié dans Aragon Louis | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : aragon, elsa, nuit, songe |  Facebook |

01/10/2019

Jean-Loup Trassard, L'érosion intérieure

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(...) Maintenant j’écoute les plantes se taire, les velues et celles qui sont sèches craquer, lancer au loin leurs graines. L’homme tombe à genoux dans les avoines grises et la vie s’en va, voleuse, telle que venue. Entré dans la campagne sans savoir l’importance de cet acte, ayant grandi entre les calendriers de papier et les outils au manche courbé par les mains, il ne faut pas franchir le seuil du retour les yeux encore fermés.

   Avec les plantes qui me sont liées depuis l’enfance, je boirai aux venins de la terre. Je sortirai et je me coucherai sur le sol respirant dans la nuit éclaircie du matin pour voir les toiles d’araignée se croiser au-dessus de ma figure. Pour voir encore, même sous mes paupières closes, la prise d’empire sur les rosées par le premier soleil pénétrant dans le bois.

 

Jean-Loup Trassard, L’érosion intérieure, Le Chemin / Gallimard, 1965, p. 81-82.

26/04/2019

E. E. Cummings, Paris

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                Notre Dame

 

Paris ; ce couchant d’avril totalement s’exprime ;

s’exprime sereine et silencieuse une cathédrale

 

devant le magnifique visage décharné qui

des rues sous la pluie rajeunissent,

 

des hectares de volutes bouffies de rose

lovées dans de cobalt kilomètres de ciel

s’inclinent attentionnés devant

le mauve

               de crépuscule (qui descend tout en sveltesse,

portant coquette aux yeux les dangereuses premières étoiles)

les gens vont aiment courent sous gentiment

 

arrivant la pénombre et

vois ! (la nouvelle lune

emplit tout à coup de soudain argent

ces poches nouées d’une mendiante couleur boiteuse) tandis

qu’ici et là ondule indolente la prostituée

Nuit, elle tente de convaincre

 

certaines maisons

 E. E. Cummings, Paris, Seghers, 2014, p. 27.

 

01/12/2018

Yves Bonnefoy, L'heure présente

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           Dans le miroir

 

Imagine placé dans une chambre

Un grand miroir. La clarté des fenêtres

S’y prend, s’y multiple. Ce qui existe

Devient ce qui apaise. Là, dehors,

 

C’est à nouveau le lieu originel.

Passent Adam et Eve dont les mains

Se rejoignent ici, dans cette chambre,

Elle, tout une longue jupe, à falbalas.

 

J’ai pris un fruit, c’ était dans un miroir,

L’image n’en fut pas troublée, le jour d’été

En éprouva à peine un frémissement.

 

J’en perçus la couleur, la saveur, la forme,

Puis le posai, dehors. Et vint la nuit

Dans le miroir, et les fenêtres battent.

 

Yves Bonnefoy, L’heure présente, Mercure de France,

2011, p. 29.

Communiqué d'une revue amie :

Le numéro 13 de la revue Catastrophes, "le Meilleur des mondes" est paru avec des poèmes, proses, essais et images de :
 
Laurent Albarracin 
Guillaume Artous-Bouvet,  
Patrick Beurard-Valdoye,
Brice Bonfanti, 
William Cliff,
Guillaume Condello,
Maria Corvocane,  
Olivier Domerg,
Ariane Dreyfus,  
Aurélie Foglia,  
Hippolyte Hentgen,
Christophe Lamiot Enos,  
Louise Mervelet,  
Guillaume Métayer,  
Marie de Quatrebarbes,  
Victor Rassov et 
Jean-Claude Pinson.
 
Vous trouverez ici le sommaire en ligne :
https://revuecatastrophes.wordpress.com/13-le-meilleur-de...
et ici l'ensemble à télécharger au format pdf :
https://revuecatastrophes.files.wordpress.com/2018/11/cat...

Amicalement,
 
Pierre Vinclair pour CATASTROPHES.

PS. - Pour celles et ceux qui peuvent, n'oubliez pas la soirée Catastrophes & V. Warnotte à la maison de la poésie de Paris le 20 décembre (réserver ici : https://poesie.shop.secutix.com/selection/event/date?prod...). Et si vous voulez offrir le 1er numéro papier de la revue Catastrophes, il est encore pour quelques jours au tarif souscription (15 euros franco de port au lieu de 20) ici : https://www.lecorridorbleu.fr/produit/catastrophes/
--
Catastrophes
écritures sérielles & boum !

26/11/2018

Buson, le parfum de la lune

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toute la nuit

sans un bruit la pluie

sur des sacs de graines

 

jour de pluie

loin de la capitale

une demeure dans les fleurs de pêchers

 

hésitant à le jeter

je pique le rameau de saule en terre

le son de la pluie

 

nuit courte

une averse

sur l’auvent en bois

 

au bord du chemin

des jacinthes d’eau arrachées fleurissent

la pluie du soir

 

Buson, le parfum de la lune, traduction Cheng

Wing fun et Hervé Collet, Moudarren,

1992, p. 39, 49, 53, 73, 80.

05/11/2018

Frédérique Germanaud, Intérieur nuit

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L’aiguille de la pendule gonfle l’espace ou le rétrécit

Le début du jour manque

De précision

 

J’attends

Le changement de rythme

Le premier chant d’oiseau

La première ombre

 

À l’heure prévue rien ne se passe

 

J’ai raclé la nuit jusqu’à ces mots mal écrits

 

Il faut savoir rompre

Éteindre la lampe

 

Lever le camp

Mettre la nuit

Dehors

 

À quoi se décide le jour

 

Frédérique Germanaud, Intérieur nuit, le phare du cousseix, 2018, p. 14.

17/10/2018

Jean Roudaut, Littérature de rêve

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                                       Vu d’ici 

  Les rêves rendent vaniteux. Jamais, éveillé, je ne serais capable de dessiner la nuit. Mais en rêve, je découvre, à mesure que je les fais, des fresques merveilleuses. Je construis des palais et des villes imprévisibles. La clarté du jour, partout où je me promène est plus douce qu’une peau de dame. De part et d’autres de la rue, hiératiques, se dressent en ancêtres, Atlante et Caryatide. Ils s’aimeraient, s’ils avaient encore des yeux pour voir. En veillant, ils dorment.

   La même nuit, après le faux temps du changement de décor, de la fenêtre je vois à la rue une enfant immobile et attentive. Quand je la rejoins, elle est devenue aussi grande que moi. Elle porte des bottes cavalières, une robe légère, voile ou zéphyr, que le vent serre contre ses jambes. Malgré son chapeau à larges bords, je vois les yeux, siennois, le sourcil prolongé vers la tempe par  un trait noir.

   Je l’accompagne jusqu’au palais fermé, sa demeure royale.

  Elle passe le portail, comme si elle le traversait,et disparaît entre les statues qui lui rendent les honneurs.

  Une seconde fois perdue.

 Jean Roudaut, Une littérature de rêve, fario, 2017, p. 24-25

                                     *

                                          ce jeudi 18 octobre, à partir de 19 h,

                                    Soirée autour de Tête en bas d’Étienne Faure,

                                  avec un hommage à Julien Bosc, éditeur et poète

                                   librairie Liralire, 116, rue Saint-Maur, 75011, Paris.

 

04/06/2018

Édith Azam, Oiseau-moi

 

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Il y a des centaines de bancs,

et là encore je me grave

écris des mots d’amour

et des envols d’oiseaux.

Je sais

je sais

elle ne sait pas :

je résiste

et vais me dire

qu’Hannah est là

parce que tout simplement :

elle y est.

Ça ne tient pas debout ?

Peu importe

je rêve à m’y méprendre

au-delà de

toute expression.

No sens no sens

j’ai peur Hannah.

J’avale un peu de nuit

pour me calmer

cailloux noirs ronds glacés

et cest si triste alors.

Ce serait bien parfois

que la fatigue

se repose.

Ce serait bien :

diminuer…

No sens no sens…

 

Édith Azam, Oiseau-moi, Lanskine, 2018, p. 18.

Édith Azam, Oiseau-moi

 

e-azam.jpg

Il y a des centaines de bancs,

et là encore je me grave

écris des mots d’amour

et des envols d’oiseaux.

Je sais

je sais

elle ne sait pas :

je résiste

et vais me dire

qu’Hannah est là

parce que tout simplement :

elle y est.

Ça ne tient pas debout ?

Peu importe

je rêve à m’y méprendre

au-delà de

toute expression.

No sens no sens

j’ai peur Hannah.

J’avale un peu de nuit

pour me calmer

cailloux noirs ronds glacés

et cest si triste alors.

Ce serait bien parfois

que la fatigue

se repose.

Ce serait bien :

diminuer…

No sens no sens…

 

Édith Azam, Oiseau-moi, Lanskine, 2018, p. 18.

21/03/2018

H(ilda) D(oolittle), Le jardin près de la mer

Doolittle.jpg

         Nuit

 

La nuit a séparé

l’un de l’autre

et recroquevillé les pétales

sur le dos de la tige

et dessous en rangs crépus :

 

dessous, sans défaillir,

dessous, jusqu’à ce que les peaux se fendent,

et sur le dos de la tige, jusqu’à ce que chaque feuille

s’en détache à force de pencher ;

 

dessous, avec sévérité,

dessous, jusqu’à ce que les feuilles

soient recourbées,

jusqu’à ce qu’elles tombent sur le sol,

courbées jusqu’à ce qu’elles soient brisées.

 

Ô nuit,

tu prends les pétales

des roses dans ta main,

mais tu laisses le cœur nu

de la rose

périr sur la branche.

 

H(ilda) D(oolittle), Le jardin près de la mer, traduction

Auxeméry, Orphée/La Différence, 1992, p. 99.