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23/06/2017

Henri Thomas, La joie de cette vie

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J’écris, comme si écrire était mon unique moyen de vieillir sans douleur, et sans jouer un rôle dans les rouages.

 

J’ai l’impression d’appartenir à ma vie plus que ma vie ne m’appartienne, qu’il lui reste peu de choses à faire pour m’avoir tout à fait. Je ne lui échapperai pas — mais ce ne sera pas moi, cette vie qui m’a eu.

 

Si la mort est la solution du problème appelé la vie, nous ne comprenons pas plus le problème que la solution, et si nous pouvons constater cela, c’est grâce au langage, que nous ne comprenons pas davantage.

 

Henri Thomas, La joie de cette vie, Gallimard, 1992, p. 22, 25, 29.

 

11/05/2017

Edmond Jabès, Le Soupçon Le Désert

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   Pratiquer l’écriture c’est pratiquer, sur sa vie, une ouverture par laquelle la vie se fera texte. Le vocable est l’étape vers l’inconnu où l’esprit paiera le prix de sa témérité ; cet inconnu sans lequel la pensée ne serait qu’une pensée morte et jamais une pensée à mourir, au plus vif, au plus écartelé de sa mort.

 

Edmond Jabès, Le Soupçon Le Désert, Gallimard, 1978, p. 81.

16/01/2017

Andrea Zanzotto, Vocatif, suivi de Surimpressions, traduction Philippe Di Meo

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Vide des toiles d’araignée

par les fissures et les vallées,

vide de naissance et de sang.

De l’eau et quel verbe pierreux

tu déposes au pied de ces monts, de ces collines,

et quel vert sans pitié

vous révélez dans un feu

inégal et néfaste

ou ­ — c’est égal ­— dans un feu

effilé, équilibré

contre le mur où je pleure ; et le mur s’élève

depuis la tête lasse

lasse de naître et de naître encore

dans l’atroce vie bourdonnante.

 

Andrea Zanzotto, Vocatif suivi de Surimpressions,

traduit de l’italien et présenté par Philippe Di Meo,

Maurice Nadeau, 2016, p. 79.

27/12/2016

Eugène Savitzkaya, À la cyprine

                                      Eugène Savitzkaya, à la cyprine, nature, mort, vie, vide, néant

Crosse de la fougère née de la décomposition du monde, volubilis issu des boues, âpre arum urticant, ortie comme bouclier, boucle du liseron se propageant selon le métré précis qu’indique l’amas des racines, et coiffant les buissons de cassis, enroulement et déroulement, vie après mort, mort après vie, semant, perdant, poussant contre les murs du vide et du néant et rompant la pierre comme pain sec

 

Eugène Savitzkaya, À la cyprine, les éditions de Minuit, 2015, p. 60.

08/12/2016

Jean de Sponde, Œuvres littéraires

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Qui sont, qui sont ceux-là, dont le cœur idolâtre,

Se jette aux pieds du Monde, et flatte ses honneurs ?

Et qui sont ces valets, et qui sont ces seigneurs ?

Et ces Ames d’Ébène, et ces Faces d’Albastre ?

 

Ces masques desguisez, dont la troupe folastre,

S’amuse à caresser je ne scay quels donneurs

De fumées de Court, et ces entrepreneurs

De vaincre encore le Ciel qu’ils ne peuvent combattre ?

 

Qui sont ces lovayeurs qui s’esloignent du Port ?

Hommagers à la vie, et félons à la Mort,

Dont l’estoille est leur Bien, le vent leur Fantasie ?

 

Je vogue en mesme mer, et craindroy de périr,

Si ce n’est que je scay que ceste mesme vie

N’est rien que le fanal qui me guide au mourir.

 

Jean de Sponde, Œuvres littéraires, édition Alan Boase,

Droz, 1978, p. 261.

13/04/2016

Italo Svevo (1861-1928), Court voyage sentimental

 

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                                                La mère

 

   En une vallée close par des collines boisées, souriante, sous les couleurs du printemps, deux vastes maisons à l’aspect sévère, pierre et chaux, se dressaient l’une à côté de l’autre. On les eût dites bâties de la même main, et les jardins mêmes, enclos par des haies vives, situés devant chacune d’elle, présentaient une dimension et une forme identiques. Pourtant, qui les habitait n’avait pas le même destin.

   Dans l’un des jardins, tandis que le chien enchaîné dormait et que la paysan s’affairait au verger, en un recoin, à l’écart, des poussins parlaient de leurs grandes expériences. Il s’en trouvait d’autres dans le jardin, leurs aînés, mais les plus petits, dont le corps gardait encore la forme de l’œuf d’où ils étaient sortis, se plaisaient à examiner entre eux la vie qui leur était échue : ils n’en avaient pas une telle habitude qu’ils ne pussent la voir. Ils avaient déjà éprouvé joies et souffrances car la vie de quelques jours est plus longue qu’elle ne paraît à ceux qui la subirent des années durant ; et ils en savaient long, vu qu’une part de cette grande expérience, ils l’apportaient avec eux au sortir de l’œuf. En effet, à peine avaient-ils ouvert les yeux à la lumière qu’ils avaient su qu’on devait examiner attentivement les choses, d’abord avec un œil, puis avec l’autre pour voir si on pouvait les manger ou si l’on devait s’en méfier.

[...]

 Italo Svevo, Court voyage sentimental et autres récits, traduction de l’italien par Jean-Noël Schifano pour cette nouvelle, Gallimard, 1978, p. 83-84.

18/03/2016

André Frénaud, Il n'y a pas de paradis

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           Sans amour

 

L’amour n’a pas peur de moi

Je lui donne ses régals,

de ma vie tout ce qu’il veut.

Je lui fais seule demande :

qu’il ait pitié, qu’il ne m’oublie.

 

André Frénaud, Il n’y a pas de paradis,

Poésie / Galliamrd, 1962, p. 171.

11/11/2015

Ludovic Degroote, Llanover-Blaenavon

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                                                                            Llanover-Blaenavon

 

Aucun hasard ne conduit de Llanover à Blaenavon, même si la route n’est large que d’une voiture : j’ai de quoi m’y tenir. Les taillis laissent voir, par-dessus eux, la colline qu’il faudra franchir, alors que rien ne le donne à prévoir, sinon ce que j’en sais, parce que nulle route n’est visible d’ici, mais des fermes, des maisons, que je suppose être des fermes pour exister, dans cette espèce de réclusion ou de confinement, c’est difficile à dire lorsqu’on

 

n’est pas habitué à cette vie-là, c’est-à-dire quand on est habitué à une autre vie, si c’était possible de dire qu’il y a des vies différentes, ou qui devient possible à ce moment que j’en prends conscience, le désir profond de m’enterrer là comme si cela pouvait servir d’éternité dont la vision, pourtant menée même par les landes les plus décharnées et les plus abouties, ne peut être soupçonnée, tant il n’est rien qui ne puisse dire rien. [...]

 

Ludovic Degroote, Llanover-Blaenavon, le phare du cousseix, décembre 2014, p. 3-4.

 

Cet appel s’adresse aux membres de RESF mais aussi aux sympathisant-es  ainsi qu’aux citoyen-nes soucieux de justice et de démocratie.

Nous attendons aussi des réactions des élu-es et responsables politiques.

Merci de diffuser.

 Réservons en priorité absolue la date du

vendredi 18 décembre, à 13h30, au tribunal de Grasse.

Dans le département des Alpes-Maritimes, il est interdit de manifester sa solidarité avec les réfugiés ??!! 


En juillet dernier, l’une de nous, Claire Marsol, a accompagné à la gare d’Antibes, 2 jeunes réfugiés (parmi tous ceux que nous essayons d’aider à la frontière italienne).

Elle a été arrêtée, mise en GAV, perquisition de son domicile, menottée, « conseils » biaisés de la police.

Elle passe au tribunal de Grasse le 18 dec à 13h30.

C'est quand même beaucoup pour une simple retraitée de l’Éducation Nationale qui, comme nous toutes et tous, a agi dans le cadre des activités de nos associations :

manifester sa solidarité envers des réfugiés victimes des guerres, de persécutions et de dictateurs sanguinaires.

La manœuvre d'intimidation est évidente.

Que cherche ce gouvernement ?  Tenter, en vain, de museler la solidarité exprimée par de nombreuses associations, citoyens et citoyennes, envers les réfugiés ?

Avec un collectif d’organisations de défense des droits humains,

nous sommes en train d’organiser une grande mobilisation locale mais aussi nationale

en plusieurs temps et lieux.

Tenez-vous prêt-es à réagir rapidement aux appels qui vont vous parvenir.

Et faites le maximum pour diffuser autour de vous et vous libérer pour être à Grasse le 18 décembre.

 

Toutes et tous avec Claire !

Il n'y a pas que Claire !

Nous aussi, nous avons aidé des réfugié-es : nous les avons renseignés ou nourris ou accompagnés ou soignés ou hébergés…

Evidemment, comme elle, sans contrepartie aucune !!!  sinon le respect  mutuel et le bonheur de voir le sourire retrouvé des enfants.

Tout cela au nom, selon les cas,

-          De la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme,

-          De la Convention Internationale des Droits de l'Enfant,

-          Du respect de traditions familiales d'hospitalité,

-          De la mise en pratique des valeurs de l'Evangile,

-          De la conscience de l'égale dignité des êtres humains peuplant cette minuscule planète sans frontières visibles des confins de la galaxie...

Devons-nous nous dénoncer nous-mêmes au Procureur de la République ?

Sinon, il pourrait nous inculper de non assistance à personne en danger !!!

 

http://www.educationsansfrontieres.org/

Pour vous joindre à nous :   Resf06@gmail.com

https://www.facebook.com/groups/239092159470486/

 

 

 

18/08/2015

Cummings, 95 poèmes

 

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je veux bien que la vie

ne vaille de mourir, si

(et quand) les roses se plaignant

que leurs beautés sont vaines

 

mais pour l’espèce humaine

juger toute mauvaise graine

une rose, les roses (j’en suis

sûr) aussitôt sourient

 

Cummings, 95 poèmes, traduit

et présenté par Jacques Demarcq,

Points/Seuil, 2006, p. 105.

31/07/2015

Antonin Artaud, Lettre à personne

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Lettre à personne

 

Cher Monsieur,

  

   Je vous ai envoyé une suite de phrases tendues qui essayaient de se rapprocher de l’idée de suicide mais ne l’entamaient en réalité aucunement. La vérité est que je ne comprends pas le suicide. J’admets qu’on se sépare violemment de la vie, de cette espèce de promiscuité des choses avec l’essence de notre moi, mais le fait lui-même, le caractère aventuré de ce détachement m’échappe.

   Depuis longtemps la mort ne m’intéresse pas. Je ne vois pas très bien ce que l’on peut détruire de conscient en soi : même en mourant volontairement. Il y a une irruption obligée de Dieu dans notre être qu’il faudrait détruire avec cet être, il y a tout ce qui touche cet être et qui est devenu partie intégrante de sa substance, et qui cependant ne mourra pas avec lui. Il y a cette contamination irréductible de la vie. Il y a cette invasion de la nature qui par un jeu de réflexes et de compromissions mystérieuses pénètre beaucoup mieux que nous-même jusqu’au principe de notre vie. De quelque côté que je regarde en moi-même, je sens qu’aucun de mes gestes, aucune de mes pensées ne m’appartient.

   Je ne sens la vie qu’avec un retard qui me la rend désespérément virtuelle.

[...]

                                                      (1946)

Antonin Artaud, Œuvres complètes, I**, Gallimard, 1976, p. 55.

26/07/2015

Georges Perros, Papier collés, notes

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    La terre est belle. Le visage de l’homme parfois proche de l’idée qu’on se fait d’un Dieu à notre image. Et malgré tout ce bonheur qui nous entoure, qui nous fait signe, quelqu’un, un jour, a osé parler du courage de vivre. Quelqu’un, un jour, s’est suicidé. Les plus grandes têtes ont répondu non au questionnaire suprême. Pas un homme, peut-être, depuis toujours, pas un homme prêt à recommencer sa vie. La mort effraie, et presque tous les hommes s’en vont sans cris, sans larmes, sans terreur. Tous les charmes que dispensent l’écoulement des jours, et les jeux proposés ici-bas, rien ne résiste à l’ennui, à la fatigue, à l’usure de notre sensibilité. Le temps d’aménager en hâte notre intérieur, et déjà la cloche sonne. Il faut partir. Tout laisser, tout perdre, cette femme que l’on a aimée, cette nature qui nous a bouleversé. Comment ne pas comprendre les milliers d’à quoi bon qui éclatent et s’évaporent dans l’indifférence de l’espace. À quel degré de chaleur, de souffrance, de déchirement, l’à quoi bon lui-même s’annule-t-il, laissant son homme sans autre ressource que celle de vivre sous ses ruines et ne plus trouver force que dans sa respiration, dans sa présence même ?

 

Georges Perros, Papiers collés, Le Chemin, Gallimard, 1960, p. 28-29.

25/07/2015

Georges Perros, Poèmes bleus

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Gaietés lyriques

 

Si vous cherchez bien

Vous verrez

Des visages

L’enfer s’y promène

Si vous cherchez mal

Vous saurez

Où surnagent

Nos âmes sereines

Le caméléon de l’amour

Y change ses couleurs fauves

La tristesse de vivre ici

Ferme l’œil bête des alcôves

Nous n’irons plus au bois

L’été

Ressemble trop au carnaval

Danse d emort

Squelettes vains

Nous n’irons plus ; le mal lointain

S’est à nouveau pris dans nos pièges

La vie est un bouchon de liège

Elle flotte au gré des humeurs

Mais n’entend plus l’humble ruisseau

De l’éternel qui passe vite

À travers nos cœurs désertés.

 

Georges Perros, Poèmes bleus, Gallimard,

1962, p. 95-96.

 

11/07/2015

Christian Prigent, Berlin sera peut-être un jour

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                               Douceur de Berlin

 

Pourquoi, si on n’y est contraint par le gagne-pain, vit-on dans les grandes villes violentes ? Sinon pour y connaître sensuellement l’épaisseur physique, imagée, architecturale, politique, sexuelle des contradictions de la vie vivante (de la vie justement volubile, malade, conflictuelle, désirante, angoissée : de la vie jouissive).

On ne vit pas dans les grandes villes pour s’y identifier à la manie activiste des tintamarres, des fureurs, des spectacles éclatants. On y cherche l’inquiétante étrangeté qui passe entre le raffinement civilisé (vie culturelle branchée, tourbillon des distractions, pointes alertes du débat politique), le circulation sauvage des haines, des ambitions, des conflits sociaux et l’indifférence méditative aux rumeurs du temps, la taciturnité créative protégée des bavardages mondains. On y veut la solitude énormément peuplée, la brutalité des hordes embétonnées. On veut aussi, visible, disponible, sa sublimation symbolique (musiques, films, livres). Et on y veut en plus une manière d’aménité conviviale, un charme, une saveur tendre. On s’y pose donc pour y tremper son âme et son corps à la contradiction inarraisonnable entre dépense trépidante et calcul des rétentions économiques  — c’est-à-dire qu’on vient y souffrir et y jouir de cette tension impossible dont on se bande la vie.

 

Christian Prigent, Berlin sera peut-être un jour, éditions la ville brûle, 2015, p. 58-59.

 

 

15/06/2015

Sanda Voïca, Exils de mon exil

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          La conquête impossible

 

Sur ce bateau vaguant pour la première fois

Qu’on me mette dans son ventre bas,

d’où je guetterai le jour de l’an.

Ma vie est une fête.

Mais ceux que je ne connais pas

ont-ils les mêmes fêtes, le même calendrier ?

Leur année  a-t-elle la même durée que la mienne ?

Comment conquérir et aimer un peuple

qui n’arrive pas au bout de l’année ?

Comment remplir le temps qui n’existe pas ?

De mon coin j’enverrai des signes :

La vie est une fête ; d’un jour, d’un an,

mais de ma longueur,

une étendue impossible pour les autres.

On n’est jamais conquérant

Mais on est toujours aimant

en avalant le temps.

Voilà ce que je vous dis,

mais ce que je ne peux pas vous dire

c’est d’où je vous parle :

C’est quoi cette boule mouvante, visqueuse,

mélange de lumière et matière,

qui me garde au chaud,

qui me pousse à écrire ?

Assise tantôt dedans, tantôt dessus.

Ne croyez surtout pas qu’avec ces détails

je vous ai tout dit.

 

Sanda Voïca, Exils de mon exil, Passages d’encre,

2015, p. 11.

23/03/2015

Johannes Bobrowski, Boehlendorff et quelques autres, traduction J.-C. Schneider

Johannes Bobrowski, Boehlendorff et quelques autres, traduction J.-C. Schneider, bergère,baisers, amoureux, vie, tombeau

 

 À propos de poésies posthumes

 

Comme dans les monts d’Alk

Lorsqu’y court, aussi leste,

La bergère, qu’en plaine,

Et du roc fait son lit,

Mais dessus le pied déli-

Cat, pour mille baisers,

Ne veut plus avancer,

Quand moi, pour l’approcher,

Je saute les rochers,

Tant l’amour a des ailes,

Nonobstant les cailloux

Courant au-devant d’elle

Je tombe à deux genoux

Et aperçoit en haut

Ma vie et mon tombeau.

 

Johannes Bobrowski, Boehlendorff et quelques

 autres, traduit de l’allemand par Jean-Claude

Schneider, La Dogana, 1993, p. 61.