Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

12/11/2017

Christine de Pisan, Cent ballades d'amant et de dame

                                         Christine_de_pisan-image-370x381.jpg

Cent ballades d’amant et de dame,

XX, La Dame

 

Se j’estoie bien certaine

Que tout vostre cuer fust mien,

Et sans pensée vilaine

M’amissiez, je vous dy bien,

Que tant vous vueil ja de bien,

Que m’amour vostre seroit,

N’autre jamais ne l’aroit.

 

Mais mains hmmes, par grant peine,

Faont accroire, et n’en est rien,

Qu’ils ayment d’amour certaine

Les dames, et par maintien

Faulx, font tant qu’on leur dit : « Tien

Mon cuer qui tien est de droit,

N’autre jamais ne l’aroit ».

 

Par quoy s’ainsi amour vaine

M’avugloit, sur toute rien

Me seroit douleur grevaine,

Mais s’estiez en tel lien

Comme vous dictes, je tien

Que mon penser s’i donroit,

N’autre jamais ne l’aroit.

 

Le cuer dit : « Je vous retien ».

Mais Doubtance y met du sien,

Mon vueil point ne vous lairoit

N’autre jamais ne l’aroit.

 

Christine de Pisan, Cent ballades d’amant

et de dame, 10/18, 1982, p. 51.

 

 

 

 

 

21/10/2017

Valérie Rouzeau, Vrouz

          Rouzeau.jpeg

Je vous visiterai mes amis inconnus

Au sol dans les nuages je ne vous louperai

Aussi sûr que j’aurai dans ma chaussure

Un petit gravillon pour m’agacer le pied

Une plume collée sous ma semelle aussi

Un mégot antérieur long rêve de fumée

Ou crottin de cheval herbe mal essuyée

Réminiscence douce et dormante douce

Mes amis inconnus je m’assoirai dessus

Vivre seul cœur de marbre

Dur et pur come un chêne

J’ôterai de mon soulier le caillou blanc

Et je vous chanterai une chanson mince

À l’intérieur tout noir de moi

 

Valérie Rouzeau, Vrouz, La Table Ronde,

2012, p. 90.

30/09/2017

Vladimir Maïakovski, Lettre à Lili Brik, 1917-1930

   Maïakovski.jpg

Ce qui s’ensuivit

 

Plus qu’il n’est permis,

plus qu’il ne faut, —

comme

un délire de poète surplombant le rêve :

la pelote du cœur se fit énorme,

énorme l’amour,

énorme la haine.

Sous le fardeau,

les jambes

avançaient vacillantes,

— tu le sais,

je suis

pourtant bien bâti —

néanmoins

je me traîne, appendice du cœur,

ployant mes épaules géantes.

Je me gonfle d’un lait de poèmes,

sans pouvoir déborder, —

jusqu’au bord, et pourtant je m’emplis encore.

 

Vladimir Maïakovski, Lettres à Lili Brik, 1917-1930,

traduction Andrée Robel, Gallimard, 1969, p. 94-95.

22/08/2017

Jean de Sponde, Les amours

                                  Spondepg.jpg

Les amours, XVII

 

Je sens dedans mon ame une guerre civile,

D’un parti ma raison, mes sens d’un autre parti,

Dont le bruslant discord ne peut estre amorti,

Tant chacun son tranchant contre l’autre affile.

 

Mais mes sens sont armez d’un verre si fragile,

Que si le cœur bien tost ne s’en est départi,

Tout l’heur vers ma raison s’en verra converti,

Comme au parti plus fort, plus juste et plus utile.

 

Mes sens veulent ployer sous ce pesant fardeau

Des ardeurs que me donne un esloigné flambeau ;

Au rebours, la raison me renforce au martyre.

 

Faisons comme dans Rome, à ce peuple mutin

De mes sens inconstans, arrachons-les en fin !

Et que nostre raison y plante son Empire.

 

Jean de Sponde, Œuvres littéraires, édition Alan

Boase, Droz, 1978, p. 65.

25/06/2017

Malcolm Lowry, Pour l'amour de mourir

                                           malcolm_lowry_bw.jpg

                Poème bizarre

 

J’ai connu un homme sans cœur ;

Il dit que des enfants le lui ont arraché

Et l’ont donné à un loup affamé

Qui s’est enfui l’emportant dans sa gueule,

Et les enfants ont fui avec l’instituteur ;

L’animal aussi s’est enfui bien vite,

Et derrière lui, bizarre poursuite,

Titubait encor cet homme sans cœur.

J’ai vu cet homme l’autre jour,

Gonflé d’un orgueil ridicule,

Le cœur remis en place et la mine égayée ;

À son côté, tout radouci, trottait le loup.

 

Malcolm Lowry, Pour l’amour de mourir, traduction

J.-M. Lucchioni, préface Bernard Noël, La

Différence, 1976, p. 83.

09/06/2017

Dominique Maurizi, La lumière imaginée

                                     Dominique MAURIZI.JPG

Tais-toi mon cœur, tais-toi ! Des voix dans ma gorge. Mes lèvres sont rouge sang, ma bouche, maman, comme bouton de mon enfance, c’est ça, je vois et je joue ensemble, comme les fleurs je bois, je bois, comme le vent je danse dans les lauriers et les jasmins.

 

Aux aguets je m’attache à ma promesse, vous entendre et vous sentir, nuits !, les blancs, les noirs et les autres chevaux de la terre. Les animaux nous parlent-ils ? On me dit non, moi je dis oui. Mes jours, mes nuits les voient, les sentent et les entendent ensemble —

 

Sur le chemin des chiens mon âme a trouvé mon cœur.

Sur le chemin des chiens, là ou personne ne veut aller.

 

Dominique Maurizi, La lumière imaginée, Faï fioc, 2016, p. 23.

25/03/2017

Louise Labé, Sonnet III

           Unknown.jpeg

               Sonnet IIII

 

Depuis qu’amour cruel empoisonna

   Premierement de son feu ma poitrine,

   Tousjours brulay de sa fureur divine,

   Qui un seul iour mon cœur n’abandonna.

Quelque travail, dont assez me donna,

   Quelque menasse & procheine ruïne :

   Quelque penser de mort qui tout termine,

   De rien mon cœur ardent ne s’estonna.

Tant plus qu’amour nous vient fort assaillir,

   Plus il nous fait nos forces recueillir,

   Et toujours frais en ses combats fait estre :

Mais ce n’est pas qu’en rien nous favorise,

   Cil qui les Dieus & les hommes mesprise :

   Mais pour plus fort contre les fors paroitre.

 

Louis Labé, Sonnets, dans Œuvres, Slatkine,

1981, p. 95.

09/02/2017

Henri Pichette, les ditelis du rougegorge

                          83951240_o.jpg

Petit propriétaire à la cravate rouge

         il chante contre l’intrus

         il se rengorge se redresse

       il se campe torse bombé

tant le cœur lui bat le sang qui bout

         ses yeux flamboient

         son corps saccade

et plus il mélodie plus il furibonde

 

         Gare la bagarre !

on pourrait bien se voler grièvement

           dans les plumes.

 

Henri Pichette, Les ditelis du rougegorge,

Gallimard, 2005, p. 49.

30/10/2016

Guido Cavalcanti, Rime

510_cavalcanti_guido.jpg.pagespeed.ce.aHI8lLpuIF.jpg

 

 

 

       

 

 

 

 

XXIV sonnet

 

   Amour m’a fait revivre un amoureux

regard spirituel, si attirant

qu’il me saisit aujourd’hui beaucoup mieux

et me force à penser d’un cœur ardent

 

   à ma dame, envers qui ne vaut rien

ni merci ni pitié ni d’être patient,

elle qui souvent me cause un chagrin

tel que mon cœur peu de vie en ressent.

 

   Mais quand je sens qu’un aussi doux regard

depuis les yeux jusqu’au cœur m’est entré

et y a mis un esprit tout de joie,

 

   de rendre grâces à elle je ne tarde :

ainsi soit-elle par Amour priée

qu’un peu de pitié ennui ne lui soit !

 

Guido Cavalcanti, Rime, traduction Danièle Robert,

Vagabonde, 2012, p. 89.

22/10/2016

Umberto Saba, Chansonnettes pisanes

                  images.jpeg  

Chansonnettes pisanes

 

I

 

Clairsemées les eaux du fleuve

     immobile une hirondelle,

     sur la rive un brancard,

     lent, très lent avance.

Lent, je le suis : je pressens

     la douleur, le cœur m’opprime,

     et s’allument les premières

     étoiles au-dessus de la ville.

Blêmes lumières s’allumant le long

     de l’Arno ; le jour est encore clair,

     et tant d’ennui tout autour

     que chacun en mourra.

 

Umberto Saba, traduction Thierry

Gillybœuf, dans Rehauts, n° 38, p. 10.

30/03/2016

Catherine Pozzi, Très haut amour

catherine_pozzi2.jpg

Chanson sans gestes

 

Sur la planète de douleurs

Les roses vont jusqu'au ciel même.

Devant le mur d'azur tu meurs

          Du mal qui vient d'ailleurs.

 

Soleil, soleil fleur de souci

Touche un cœur de ta pointe extrême

Le rayon jeté sans merci

          Du passé jusqu'ici.

 

Mon cœur est une rose aussi

Il est plein de rois et de reines

Ils ont vécu ils ont fini

          Ils souffrent où je suis.

 

Ils ont dormi ils ont péri

Ils s'éveilleront si je t'aime.

Un trait les touche sans merci

          L'amour n'est pas l'ami.

 

Ô prisonniers ! dormez ainsi

Ne quittez les ombres suprêmes

La caresse est blessure ainsi

          Le soleil passe aussi.

 

Catherine Pozzi, Très haut amour, édition de

Claire Paulhan et Laurence Joseph,

Poésie/Gallimard, 2002, p. 63-64.

09/01/2016

Eugène Savitzkaya, Nouba

 

                              eugene-savitzkaya_5213911.jpg

[...]

y a-t-il quelqu’un

à côté d emoi ?

qui partagera ma couche ?

où serai-je demain ?

demain sera-t-il ?

serai-je demain ?

où demain sera-t-il ?

qu’en sera-t-il demain ?

de qui sont ces os ?

qui tient à ses os ?

où serons-nous demain ?

qui boit mon sang ?

ai-je du sang ?

que dit le sang ?

qui saigne ?

à quelle heure saigne-t-on ?

saigne-t-on à sa guise ?

où est mon mari ?

mon mari est-il ?

est-il mon mari ?

qui est contre mon cœur ?

contre qui est mon cœur ?

qui contient mon cœur ?

que contient mon cœur ?

où est ma fiancée ?

qui est ma fiancée ?

ai-je une fiancée ?

on se fiance ?

qui se fiance ?

se fiance-t-on ?

fiance-t-on ?

comment faire ?

on nous flétrit ?

nous flétrit-on ?

qui est au timon ?

qui nous émascule ?

qui est l’homme ?

qui est la femme ?

quel temps fait-il ?

fait-il du temps ?

du temps se fait-il ?

comment se fait le temps ?

où se fait-il ?

[...]

Eugène Savitzkaya, Nouba, Yellow Now

(Crisnée, Belgique), 2007, np.

 

28/04/2015

Georg Trakl, "Chant d'un merle captif", dans Œuvres complètes

 

             Chant d’un merle captif

 

        georg-trakl.jpg

Souffle obscur dans les branchages verts.

Des fleurettes bleues flottent autour du visage

Du solitaire, du pas doré

Mourant sous l’olivier.

S’envole, à coups d’aile, la nuit.

Si doucement saigne l’humilité,

Rosée qui goutte lentement de l’épine fleurie.
La miséricorde de bras radieux

Enveloppe un cœur qui se brise.

 

Georg Trakl, Œuvres complètes, traduites de l’allemand par Marc Petit et Jean-Claude Schneider, Gallimard, 1972, p. 130.

08/02/2015

Philippe Beck, Contre un Boileau, un art poétique

Philippe B.jpg

 

 

(Ouverture du livre)

 

   L’art poétique est un manuel. Il manie les idées pratiques qu’il suggère. Il fournit des idées pratiques à manier. Il pense pour le poème. Mais c’est un fournisseur paradoxal : il manie des idées théoriques en vue d’une pratique (une poétique), et pratique sa théorie en affinité, éclaire son chemin, élabore son tracé au mieux, en avançant, dans l’horizon du poème. Il a un intellect rythmique. Des mains du siècle, horizontales, le suscitent d’abord : elles ont perfectionné la force rythmique du discours, ses balancements, créé des poèmes dehors, des poèmes exprès d’après des idées pratiques originales, glissantes, intéressantes, étoiles d’une reconstitution intimée. La théorie (l’optique reconstitutionnelle) est antérieure (enveloppée en puissance, impliquée), contemporaine et postérieure à la création intentionnelle d’une utopie du discours appelée poème ; elle s’égale en droit à l’intense procédure à accomplir, comme son projet dépendant et assignable. Le projet est dedans, c’est-à-dire dans la nasse, lié. Comme théorie à manier, dépendante, l’art poétique se déclare intime de l’objet qu’il manie avec cœur en affinité ; il peut s’ordonner à l’objet huilé dont il double la puissance, par intellection sensible, et le captiver. En avril 1842, Thoreau note : « L’expérience est dans les doigts et dans la tête. Le cœur n’a pas d’expérience. » Il faut donc imaginer un cœur sur la main, une générosité reconstituante, dans la réflexion, « quand le doigt du poète y fait passer son phosphore » (Joubert, « De la poésie », XLVIII). C’est-à-dire un cœur de procédure (un thumos, un Gemüt, une force d’élan versée), un foyer processuel pensé par la main ou dans la main qui avance(1).

 

Philippe Beck, Contre un Boileau, un art poétique, Fayard, 2015, p. 13.

 

(1) Contre Benn, qui dit : « Un Gemüt ? Je n’en ai aucun. » « Gemüt ? Gemüt habe ich keines. » Dans Die Struktur der modernen Lyrik, Hugo Friedrich reprend à son compte le thème des Probleme der Lyrik de Benn (1951). Ainsi se renforce une doctrine sans cœur de la poésie, doublée d’une doctrine de la poésie sans cœur, c’est-à-dire sans foyer problématique, sans intellect rythmique, « instinct logique » ou instinct formateur, immanent et reconstituable. Car c’est exactement ce que désigne, quoi qu’il en soit, le mot cœur : Empédocle dit que le cœur est le lieu des pensées, pensées qui se pensent ou pensées impuissantes à se penser.

 

 

Philippe Beck, Contre un Boileau, un art poétique, Fayard, 2015, p. 13.

 

 

 

 

22/09/2014

Sappho, fragment 31, dans Yves Battistini, Lyra erotica

sappho1.jpeg

Mes yeux sont éblouis : il goûte le bonheur des dieux

cet homme qui, devant toi,

prend place, tout près de toi, captivé,

la douceur de ta voix

et le désir d'aimer qui passe dans ton rire. Ah ! c'est bien pour cela,

un spasme étreint mon cœur dans ma poitrine.

Car si je te regarde, même un instant, je ne puis

plus parler,

mais d'abord ma langue est brisée, voici qu'un feu

subtil, soudain, a couru en frissons sous ma peau.

Mes yeux ne me laissent plus voir, un sifflement

tournoie dans mes oreilles.

Une sueur glacée ruisselle sur mon corps, et je tremble,

tout entière possédée, et je suis

plus verte que l'herbe. D'une morte j'ai presque

l'apparence.

Mais il faut tout risquer...

 

Sappho, fragment 31, dans Yves Battistini, Lyra erotica, VIe siècle de notre ère-IXe siècle avant Jésus-Christ, Imprimerie nationale éditions, 1992, p. 263-264.