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02/02/2019

Hölderlin, Poèmes de la folie

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Moitié de la vie

 

Suspendue avec des poires jaunes

Remplie de roses sauvages,

La terre sur le lec.

Et vous merveilleux cygnes ivres de baisers

Trempez la tête dans l’eau sainte et sobre.

 

Malheur à moi ! où les prendrai-je moi

Quand ce sera l’hiver, les roses ?

Où le miroir du soleil

Avec les ombres de la terre ?

Les murs s’élèvent sans parole et froids

Et les enseignes grincent dans le vent.

 

Hölderlin, Poèmes de la folie, traduction

Pierre Jean Jouve et Pierre Klossowski, dans

PJJ,Œuvres, II, Mercure de France, 1987, p. 1908.

15/08/2016

Hölderlin, Hypérion, Fragment Thalia

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                           Fragment Thalia

 

   Il est pour l’homme deux états idéaux : l’extrême simplicité où, par le seul fait de l’organisation naturelle, sans que nous y soyons pour rien, nos besoins se trouvent en accord avec eux-mêmes, avec nos forces et l’ensemble de nos relations, et l’extrême culture, où le même résultat est atteint, les besoins et les forces étant infiniment plus grands et plus complexes, grâce à l’organisation que nous sommes en mesure de nous donner. L’orbite excentrique que l’homme (l’espèce aussi bien que l’individu) parcourt d’un point à l’autre, c’est-à-dire de la simplicité plus ou moins pure à la culture plus ou moins accomplie, paraît être toujours identique à elle-même, du moins dans ses directions essentielles.

   Les lettres, dont ce qui suit n’est qu’un extrait, se proposent de décrire quelques-unes de ces directions, ainsi que les corrections dont elles sont susceptibles.

   Le rêve de l’homme est à la fois d’être en tout et au-dessus de tout, et la sentence que l’on peut lire sur la tombe de Loyola : « Non coerciti maximum, contineri tamen a minimo »(1), peut aussi bien définir ce dangereux penchant à tout convoiter et à tout dominer que le pus haut et le plus bel état que l’homme puisse atteindre. Laquelle de ces deux interprétations choisir, c’est à la libre volonté de chacun d’en décider.

 

Hölderlin, Hypérion, Fragment Thalia, dans Œuvres, sous la direction de Philippe Jaccottet, Pléiade / Gallimard, 1967, p. 113 ; traduction P. Jaccottet.

 

  1. "Ne pas être limité par le plus grand et n'en tenir pas moins dans les limites du plus petit

 

18/07/2015

Jean-Paul Michel, Nous étions voués à souffrir de ce savoir ainsi

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   Les intentions ne suffisent pas. La poésie agit par des œuvres. Gauguin a été, en acte, davantage que Le Décadent. Rien ne ment comme les fausses communautés. On s’est mépris sur le sens de « La poésie doit être faite par tous, non par un ». L’effet touche chacun, le feu naît imperceptiblement dans une âme concrète, un corps singulier, des formes et un temps imprévisibles. Rien qui ne puisse être établi à la règle et au compas, fondé, démontré, prouvé même à des enfants de dix ans.

   La poésie qui vaut est le point le plus haut de l’objectivité de la vérité : elle est, en acte, la dernière Justice. Sa solitude est une force qu’aucune machine ne pourra réduire. Le temps est venu de prendre au sérieux la sublime Préface à un livre futur. Hölderlin : « habiter en poète ». Rimbaud : « La charité est cette clef ».

 

Jean-Paul Michel, Nous étions voués à souffrir de ce savoir ainsi (Carnets de Pietranera), La Cabane, 2008, p. 8.

12/02/2015

Hölderlin, Aux Parques, traduction Philippe Jaccottet

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                                  Aux Parques

 

Un seul, un seul été... Faites m’en don, Toutes –Puissantes !

 

Un seul automne où le chant en moi vienne à mûrir,

   Pour que mon cœur de ce doux jeu rassasié,

      Sache se résigner alors, et meure. 

 

L’âme à qui fut déniée, vivante sa part divine,

   Cherche en vain le repos dans la ténèbre de l’Orcus.

      Mais qu’un jour cette chose sainte en moi, ce cœur

         De mon cœur, le Poème, ait trouvé naissance heureuse :

  

Béni soit ton accueil, ô silence du pays des ombres !

   Vers toi e descendrai, les mains sans lyre et l’âme

      Pourtant pleine de paix. Une fois, une seule,

         J’aurai vécu pareil aux dieux. Et c’est assez.

 

Hölderlin, Poèmes, traduction Philippe Jaccottet, dans

Œuvres, sous la direction de P. Jaccottet, Gallimard /

Pléiade, 1967, p. 109.

23/12/2014

Johannes Bobrowski, Terre d’Ombres Fleuves, traduction Jean-Claude Schneider

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Hölderlin à Tübingen

  

Terrestres les arbres, et lumière,

où la barque repose, appelée,

rame contre la rive, la belle

pente, devant cette porte

passait l’ombre, elle est

tombée sur une rivière,

le Neckar, qui était vert, Neckar

inondant

les prairies et les saules de la rive.

 

La tour,

qu’elle soit habitable

comme un jour, pesanteur

des murs, la pesanteur

contre le vert,

arbres et eau, les peser

tous les deux dans une main :

le son de la cloche tombe

sur les toits, l’horloge

se met en mouvement pour faire

que tournent les fanions de fer.

 

 

Hölderlin in Tübingen

 

Baüme irdisch, und Licht,

darin der Kahn steht, gerufen,

die Ruderstange gegen das Ufer, die schöne

Neigung, vor dieser Tür

ging der Schatten, der ist

gefallen auf einen Fluß

Neckar, der grün war, Neckar,

hinausgegangen

um Wiesen und Uferweiden.

 

Turm,

daß er bewohnbar

sei wie ein Tag, der Mauern

Schwere, die Schwere

gegen das Grün,

Baüme und Wasser, zu wiegen

beides in einer Hand:

es laütet die Glocke herab

über die Dächer, die Uhr

rührt sich zum Drehn

der eisernen Fahnen.

 

Johannes Bobrowski, Terre d’Ombres Fleuves,

traduction Jean-Claude Schneider, Atelier

La Feugraie, 2005, p. 80-81.

 

09/10/2014

Hölderlin, Lettre à sa mère, dans Œuvres

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À sa mère

                                     Francfort, le .... novembre 1797

 

[...]

   Vous me demandez quel est mon sentiment actuel, au moment où je vous écris. Pour parler franc je dois dire que je suis en désaccord avec moi-même. D'un côté le souci raisonnable de mon caractère qui supporte à peine les impressions contradictoires auxquelles m'expose ma situation et les besoins les plus justifiés de mon esprit semblent exiger que je quitte un état où se forment toujours deux parties, l'un pour et l'autre contre moi, dont l'un me rend presque exalté et l'autre très souvent morne, abattu et parfois un peu amer. Tel fut, tout au long de ces deux années, mon sort constant, et c'était inévitable, je l'avais nettement prévu dès les premiers mois. Sans doute, le mieux eût été de maintenir des rapports aussi vagues que possible avec les deux parties, en me tenant tranquillement à l'écart. Cela est faisable quand on vit chez soi, mais pas dans une position où l'on est forcé d'avoir de nombreuses relations. Vous pensez bien que, dans une situation que l'on tient à conserver, on ne peut pas toujours agir selon son idée. J'ai donc dû m'exposer plus ou moins aux rencontres de tout genre, chose inévitable pour n'importe qui dans une position comme la mienne, à moins de devenir un zéro complet. Or, je le répète, je suis convaincu que si je suis obligé de prolonger cette expérience de deux années, ce sera toujours plus ou moins au détriment de mon caractère et de mes forces ; mon devoir semble donc m'imposer le choix d'un état qui comporterait moins de dispersion. Je connaîtrais beaucoup moins de conflits de ce genre , si par exemple, je répartissais mon enseignement entre diverses maisons d'ici ou de Mannheim, ou d'une autre grande ville [...].

 

Hölderlin, Œuvres, publié sous la direction de Philippe Jaccottet, traduction des Lettres par Denise Naville, Pléiade, Gallimard, 1967, p. 429-430.

21/12/2013

Jean-Paul de Dadelsen, Gœthe en Alsace

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                  La folie de Hölderlin

                           Anecdote

 

Sur ce dernier rebord

On le voit poser une main qui ne tremble pas

La gentillesse de ce fleuve retrouvé

Ne plus se pencher vers elle, mais rester droit

Sébastien stupéfait de patience.

 

Les peupliers de Bordeaux

Et la rive glissante de la Garonne

Que suivent les femmes aux dimanches de soie

Maintenant sont plantés sans vibrer

Dans le flanc maintenant immobile

Ce nœud coulant ajuste deux poignets sans les mordre.

Même le soleil

N'est plus ce poignard qui sonne.

 

Il faut à celui-ci

Un regard qui fraîchisse son front comme une aube

Si tu posais ta main sur ces mains jointes

Le poids tendrait cette corde affilée.

 

Feins de poser tes yeux avec lui

Sur cet orme qui n'ose plus lui faire signe

Pour ne pas l'éveiller de sa pitoyable divinité.

 

Ce miel est indulgent à ses lèvres brûlées

Sur la gorge de l'écorché le jour simule une douceur

Mais cet arc tombé de ses mains

L'homme immobile voit peut-être le fleuve où il danse

Le pilier de quel pont il frappe à cette minute

Quel chasseur aux yeux aigus

Le ramasse.

                                                                  Le 22.IX.38

 

Jean-Paul de Dadelsen, Gœthe en Alsace et autres textes, Le temps qu'il fait, 1982, p. 23-24.