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02/10/2017

Guillevic, Relier

 

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Brabant

 

Voir l’étendue

Venir vers toi.

 

L’espace est plus

Que du volume

Qui veut s’ouvrir.

 

L’espace n’est pas

Quelque chose qui se donne.

 

Le souffle de l’étendue

S’appelle l’espace.

 

Tourne le dos à l’espace

Il te rattrapera.

 

Tout cela

Que tu ne caresseras

Que de l’œil.

 

Même si ce paysage

Ne veut pas de toi,

Plonges-y ton front.

 

De ce paysage

Ne se lèvera

Que ce que tu feras se lever.

 

Prends autrement

Ce que tu ne peux

Prendre dans tes mains.

 

Guillevic, Relier, Gallimard,

2007, p. 307-308.

 

 

 

 

24/11/2015

Georg Trakl, Poèmes, traduits par Guillevic —— Écrire après ?

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Dans un vieil album

 

Tu reviens toujours, mélancolie,

O douceur de l’âme solitaire.

Pour sa fin s’embrase un jour doré.

 

Humblement devant la douleur

S’incline celui qui s’est fait patience.

Résonnant d’harmonie et de tendre folie.

Vois ! Il va faire noir déjà.

 

La nuit revient, quelque chose de mortel se plaint

Et quelque autre souffre avec elle.

 

Tremblant sous les étoiles d’automne

Chaque année la tête penche davantage.

 

Georg Trakl, Poèmes, traduits et présentés

par Guillevic, Obsidiane, 1981, p. 11.

 

Écrire après ?

 

Face à des innocents lâchement assassinés par d'infâmes fanatiques, la poésie peut peu, pour le dire à la façon de Christian Prigent. Ça, le moderne ? Quoi, la modernité ? Cois, les Modernes… Face à l'innommable, seul le silence fait le poids ; comme à chaque hic de la contemporaine mécanique hystérique, ironie de l'histoire, l'écrivain devient de facto celui qui n'a rien à dire. Réduit au silence, anéanti par son impuissance, son illégitimité. Son être-là devient illico être-avec les victimes et leurs familles.Nous tous qui écrivons ne pouvons ainsi qu'être révoltés par l'injustifiable et nous joindre humblement à tous ceux qui condamnent les attentats du 13 novembre. Et tous de nous poser beaucoup de questions.

Surtout à l'écoute des discours extrémistes, qu'ils soient bellicistes, sécuritaires, islamophobes ou antisémites sous des apparences antisionistes.  C'est ici que ceux dont l'activité – et non pas la vocation – est de mettre en crise la langue comme la pensée, de passer les préjugés et les idéologies au crible de la raison critique, se ressaisissent : le peu poétique ne vaut-il pas d’être entendu autant que le popolitique ? Plutôt que de subir le bruit médiatico-politique, le spectacle pseudo-démocratique, les mises en scène scandaculaires – si l'on peut dire -, ne faut-il pas approfondir la brèche qu'a ouverte dans le Réel cet innommable, ne faut-il pas appréhender dans le symbolique cette atteinte à l'entendement, ce chaos qui nous laisse KO ? Allons-nous nous en laisser conter, en rester aux réactions immédiates, aux faux-semblants ?
Une seule chose est sûre, nous CONTINUERONS tous à faire ce que nous croyons devoir faire. Sans cesser de nous poser des questions.

 

Ce communiqué, signé de Pierre Le Pillouër et Fabrice Thumerel, est publié simultanément sur les sites :

Libr-critique

Littérature de partout

Sitaudis

09/08/2015

Guillevic, Accorder - Être un arbre

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Être un arbre

 

Être un arbre

 

J’en ai vu

Me signifier

Qu’ils refusaient,

 

Me prenaient à témoin

De leur insurrection.

 

 

Ce n’est pas quand je le désire

Que je suis arbre,

 

Mais quand l’arbre,

À son heure,

 

Décide

Que je suis son double

 

Et jamais

Je ne me suis récusé

 

 

Non, je ne me dégagerai pas

Des racines

 

Je vis

Comme si toutes les racines

Passaient par moi,

 

 

Me nourrissant

D’une partie de cette sève

Qu’il leur faut composer.

 

Guillevic, Accorder, poèmes, 1933-1996,

édition établie par Lucie Albertine Guillevic,

Gallimard, 2013, p. 71-72.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

08/08/2015

Guillevic, Accorder - Présences terraquées

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Présences terraquées

 

I

 

Mer parsemée d’îlots,

Après un long regard sur vous,

Vous faites revivre

Le cinglant esprit d’épopée

Qui raconte la très ancienne histoire

Du mariage de la terre et de l’eau.

 

En sourdine

Montent les cantiques

Que e chante l’océan

Quand il rencontre

Un continent.

Ensemble,

Se refusant à tout dire

De la création du monde,

Ils laissent à des îlots

Le soin de la rêver.

II

Oui, roc,

Je te connais

Autant qu’on peut connaître

Du dehors

Quand on n’est pas la chose ?

Moi, il me semble

Que j’ai été roc

Et que pour ça,

Oui, je te connais.

 

Guillevic, Accorder, poèmes, 1933-1996,

édition établie par Lucie Albertine Guillevic,

Gallimard, 2013, p. 262-263.

22/03/2015

Guillevic, Relier

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Ce nouveau printemps

 

Ne t’inquiète pas

Du flux de la rivière :

Ce n’est pas lui

Qui te porte à ta fin

 

           *

 

Ne t’inquiète pas

De l’orage en vue.

Que peut-il bien être

À côté des tiens ?

 

              *

 

Ne t’inquiète pas

Du soleil ce soir.

Ce n’est pas toi

Qui l’as fatigué.

 

              *

 

Ne t’inquiète pas

De tes cauchemars.

La nature se venge

De ce qu’elle fait pour toi.

 

               *

 

Ne t’inquiète pas

Du bec du rapace,

Ce n’est pas à toi

Qu’il doit en vouloir.

 

                *

 

Ne t’inquiète pas

Pour cette violette,

Elle veut être seule

À se regarder.

 

               *

 

Ne t’inquiète pas

Du cri du coucou

Si tu sais aimer

Ce nouveau printemps.

 

Guillevic, Relier, 1938-1996,

Gallimard, 2007, p. 701-702.

01/01/2015

Guillevic, Coordonnées

 

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— À t'entendre on dirait

    Que le jour s'est muré,

    Qu'il ne nous reste sur les yeux

    Que de la nuit martyrisée.

 

— C'est moins que rien, c'est tas d'absence.

    Sommeil et masse.

 

— Le merle veut. Qui dirait mieux ?

    Il parle d'air

    Teinté de sang la nuit dernière.

 

— Sang ou musique,

    On y voit noir.

 

— Peut-être un homme au fond du puits,

    Grimpant encore

    Puisque le noir n'est pas le jour.

 

— Je veux bien, si les roches

    Pratiquent d'autres danses.

 

­— Mais la pervenche a d'autres joies,

    Car elle en dit

    Plus que le pré ne peut en croire.

 

— Le tremblement léger

    Qui n'arrivait à rien

    Qu'à se trouver spirale,

    En voie toujours de se former

    Sans poids ni lieu.

 

— Un champ de seigle, un toit de tuile

    Pour le soleil, et la fillette

    Plus près du seigle que du ciel.

 

— On pourrait faire un jeu

    Où les racines seraient surprises.

    On les verrait qui alimentent.

 

— Presque pareils

    A l'eau du lac avec la terre

    Qui lui fait bol,

    Ainsi nous sommes, quand tu pourras.

 

— Salue, arbre, salue, salue,

    Salue la mer si tu vois loin.

    Vous n'aurez pas

    D'autres amours.

 

Guillevic, Coordonnées, éditions des Trois Collines,

Genève-Paris, 1948, p. 109-111.

 

10/08/2014

Guillevic, Art poétique

Guillevic, Art poétique, mot, rêve, mémoire, vivre, miroir

   Qu’est-ce qu’il t’arrive ?

   Il t’arrive des mots

   Des lambeaux de phrase.

Laisse-toi causer. Écoute-toi

Et fouille, va plus profond.

Regarde au verso des mots

Démêle cet écheveau.

Rêve à travers toi,

À travers tes années

Vécues et à vivre.

 

Ce que je crois savoir,

Ce que je n’ai pas en mémoire,

C’est le plus souvent,

Ce que j’écris dans mes poèmes.

 

Comme certaines musiques

Le poème fait chanter le silence,

Amène jusqu’à toucher

Un autre silence,

Encore plus silence.

 

Dans le poème

On peut lire

Le monde comme il apparaît

Au premier regard.

Mais le poème

Est un miroir

Qui offre d’entrer

Dans le reflet

Pour le travailler,

Le modifier.

— Alors le reflet modifié

Réagit sur l’objet

Qui s’est laissé refléter.

 

Chaque poème

A sa dose d’ombre,

De refus.

Pourtant, le poème

Est tourné vers l’ouvert

Et sous l’ombre qu’il occupe

Un soleil perce et rayonne,

Un soleil qui règne.

 

Mon poème n’est pas

Chose qui s’envole

Et fend l’air,

Il ne revient pas de la nue.

C’est tout juste si parfois

Il plane un court moment

Avant d’aller rejoindre

La profondeur terrestre.

 

Guillevic, Art poétique, dans Art poétique, précédé de Paroi et suivi de Le Chant, préface de Serge Gaubert, Poésie / Gallimard, 2001, p. 166, 172, 177, 178,180 et 184.

 

08/03/2014

Guillevic, Accorder

 

                                                                    imgres.jpg

                         Pour Jean Tardieu

 

J'ai pour toi sur ma table un objet rond et lourd,

Un assez gros caillou pour qu'on le nomme pierre,

Ramassé l'an dernier près d'une sablière,

Couleur de longue pluie ainsi qu'était ce jour.

 

Je veux savoir de lui si je suis son recours,

Mais il répond toujours de façon outrancière,

Comme s'il refusait le temps et la lumière,

Comme un qui voit le centre te boude l'alentour,

 

Qui n'aurait pas besoin de se trouver soi-même

Et de chercher plus loin qu'on l'accepte ou qu'on l'aime,

Qui n'aurait le besoin, plutôt, de rien chercher.

 

Nous toujours à l'affût, toujours sur le qui-vive,

Nous qui rêvons de vivre une heure de rocher,

Cherchons dans le caillou la paix des perspectives.

 

                                                       28 décembre 1958

 

Guillevic, Accorder, édition établie et postfacée par Lucie Albertini-Guillevic, Gallimard, 2013, p. 91.

18/12/2013

Guillevic, Le Chant

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                 Le Chant

 

I

Le Chant

C'est comme l'eau d'un ruisseau

Qui coule sur des galets,

 

Vers la source.

 

C'est la promesse

De la source au soleil.

 

 

Le chant

Ouvre ses espaces

En dehors de l'espace.

 

Si le chant

N'épouse pas le silence,

Alors il n'est pas.

 

 

Le chant élargit

Et concentre

L'espace où il se livre.

 

Il dit ce qui manque

Quand il n'est pas là.

 

 

Nous mènera la chant

 

Sinn dans l'ailleurs

D'ici même

Et d'on ne sait où,

 

Ailleurs pressenti

Qu'il nous fait désirer ?

 

 

Quand le chant

Se chante lui-même,

 

Il nous occupe totu.

 

Le chant

Ne se soucie pas de savoir

S'il arrive à son heure.

 

Guillevic, Le Chant, dans Art poétique précédé

de Paroi et suivi de Le Chant, Poésie/Gallimard,

2001, p. 323-326.

 

 

 

03/08/2013

Guillevic, Accorder, poèmes 1933-1996

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Ce qui dans la pleine nuit

Te manque

Ce n'est pas que la lumière.

 

Mais cette espèce de plafond

Qui dans le jour forme le ciel.

 

Cette absence

Gonfle l'immensité

Te diminue encore.

 

Te voici fourmi

Sans fourmilière,

 

Égaré comme dans le néant.

                                                                        24.01.95

 

 

Guillevic, Accorder, poèmes 1933-1996, édition établie et

postfacée par Lucie Albertini-Guillevic, Gallimard, 2013,

 

p. 283.

22/06/2013

Guillevic, Lexiquer, dans Accorder

 

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          G

 

 

Le mot garenne

 

Pour vivre en nostalgie

Dans le grouillement

 

Terreux

D'un sous-bois.

 

              *

 

Le geai,

 

On dirait à l'entendre

Qu'il connaît son nom.

 

               *

 

Des mots

Ne supportent pas

Leur généalogie.

 

                *

 

Tous les yeux

Relèvent

De la géologie.

 

                *

 

Une goulée de cidre

Est plus sinueuse

Qu'une gorgée d'eau.

 

                 *

 

Je pratique

La grammaire.

 

La grammaire

M'enseigne.

 

                 *

 

La grange reçoit

La fermentation de l'aube.

 

                  *

 

La grêle

En tombant

Doit se faire mal.

 

Guillevic, Lexiquer, dans Accorder, édition établie et postfacée par Lucie Albertini-Guillevic, Gallimard, 2013, p. 122-123.

19/05/2013

Guillevic, Aguets, dans Relier

Guillevic, Aguets, dans Relier, il y a, , la terre

                             Aguets

 

Dans ce que je vois

Tout autour de moi

 

Qu'est-ce qui n'es pas

Avertissements ?

 

            *

 

Il y a

Ce qu'il y a.

 

Il y a

Ce qu'il n'y a pas.

 

Il y a

Ce qui est entre les deux.

 

             *

 

On voudrait qu'il y ait

Dans la hauteur de l'air

 

Des espèces de joues

Que l'on pourrait gifler.

 

              *

 

Comme est loin

Ce qui somnole en moi

 

Et près de moi

Ce que je cherche

Dans les lointains.

 

               *

 

Le ciel de la nuit

Est un bal continuel,

Mais jamais d'idylle.

 

                *

 

Je ne récuserai pas

La terre,

Elle fait ce qu'elle peut,

 

Mais lui échappe

Ce qui nous échappe

Et nous taraude.

 

                *

 

Et ce goût de néant —

 

Comme si le néant

Avait un goût.

 

                  *

 

Le temps,

J'ai tout mon temps,

 

Mais il en a, lui,

Beaucoup plus.

 

                  *

 

Ce n'est pas rien

D'avoir à porter le monde,

 

Courage !

   

                                    (1991)

 

Guillevic, Relier, Gallimard, 2007, p. 495-497.

24/02/2013

Guillevic, Ailleurs

 

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              Dialogues

 

— L'été, ça peut durer ?

— Mais oui.

— Longtemps, longtemps ,

— Tout un instant parfois.

 

                  *

 

— Une bille, ça roule.

— C'est fait pour ça.

— Et quand ça ne roule pas ?

— C'est une bille.

 

                  *

 

— Il entra.

— S'accouda au comptoir ?

— But u verre, bagarra, tomba.

— Déjà lu.

 

                   *

 

— Alors tu as été seul ?

— Tout seul.

— Dans toutes ces rues ?

— Dans ces rues toutes seules

 

              Bergeries

 

Suppose

 

Que je vienne et te verse

Un peu d'eau dans la main

 

Et que je te demande

De la laisser couler

 

Goutte à goutte

Dans ma bouche

 

                 *

 

Suppose

 

Que le ciel de la plaine

Soit jaloux de nous deux

 

Et que je te demande

Envers lui ce sourie

 

Qu'il attend de la terre

Depuis les origines.

 

Guillevic, Autres, Gallimard, 1980, p. 103,

109, 114, 116, 43, 49.

23/12/2012

Guillevic, Du domaine

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La bonne chaleur

Que les talus

Cajolent.

 

°

Une lumière

A goût d'humus

 

Où le temps

Se préparerait.

 

°

Dans le domaine

Tout peut faire peur

 

À qui ne l'invente pas.

 

°

L'étang

N'éclatera pas.

 

°

L'horizon

Nous condamne au cercle.

 

°

Et ces pigeons

Qui revenaient

Nous étaler

 

Leurs mouvements

Trop réussis.

 

Guillevic, Du domaine, Gallimard,

1977, p. 68-69.

08/03/2012

Guillevic, Ensemble

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                      Ensemble

 

                           I

 

Il fallait que le jour,

En se levant de table,

Laisse achever la nuit

Son repas de bitume.

 

Il fallait que le jour,

En se levant de table,

Vienne toucher la cour

Tout engluée de fable.


Et qu'il laisse la nuit,

Engluée dans ses plumes,

Achever dans le froid

Son repas de bitume.

 

                    II

 

Si la voile bat au vent,

C'est que tout n'est pas perdu.

 

— Au levant l'eau de mer batifole dans le sel.

 

Au levant le soleil,

Cœur nettoyé de sang.

 

                    III

 

Tu te réveilles...

 

Tu vois encore de grands trous d'ombre,

Des gueules ouvertes, des dents de roches,

Un grand feu

Léchant le métal.

 

Tu as vu, retiré de la mer incendiée,

Le sol bouchant le noir des longs couloirs brûlés,

Le mouvement des grandes masses d'eau, tu te souviens

De la clameur de leur défaite.

 

Tu glissais parmi le chaos,

Poussant les roches au rire,

Cherchant l'amitié du feu.

Tes flancs, ta bouche accouchaient les végétaux,

Les animaux criant d'espoir et s'en allant

Attendre la poussée de leur chair exigeante.

 

Tu faisais claquer la lagune sur ta langue,

Tes doigts montaient dans les écorces,

Tu collais à ta peau

Toute l'argile.

 

[...]

 

Guillevic, Ensemble, "Cahiers de l'École de Rochefort", René Debresse éditeur, 1942, p. 3.