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13/10/2017

Samuel Beckett, Comment c'est

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seul dans la boue oui le noir oui sûr oui haletant oui quelqu’un m’entend non personne ne m’entend non murmurant quelquefois oui quand ça cesse de haleter oui pas à d’autres moments non dans la boue oui à la boue oui moi oui ma voix à moi oui pas à un autre non à moi tout seul oui sûr oui quand ça cesse de haleter oui de loin en loin quelques mots oui quelque bribes oui que personne n’entend oui mais de moins en moins pas de réponse de moins en moins oui

 

Samuel Beckett, Comment c’est, éditions de Minuit, 1961, p. 176-177.

26/05/2017

Louis-René des Forêts, Ostinato

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Souffrance, détresse, fureur dont il se délivre par le rire, et c’est ainsi qu’on le tient pour un garçon joyeux.

 

Un mot de trop met tout en péril.

 

Deux décennies pèsent moins que le trait fulgurant venu en une seconde frapper, déraciner, trancher au plus vif, mettre en pièces.

 

Louis-René des Forêts, Ostinato, Mercure de France, 1997, p. 27, 93, 147.

24/05/2017

Jean Paulhan-Georges Perros, Correspondance 1953-1967

 

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Cher Georges                          

                                     Mardi [8 mars 1960]

(…)

   Voici ce qui m’a toujours intrigué, irrité : un Monsieur quelconque fait un discours : de préférence un discours populaire (un peu chaleureux) dans une assemblée populaire (un peu agitée — mais, après tout, la scène peut aussi bien se passer dans un salon). Eh bien, une bonne part des assistants vont penser : « Tout ça c’est des lieux communs, des clichés, des-mots-des-mots » (comme disait l’autre). Mais une autre bonne part : « Quels beaux sentiments, quelles pensées justes, sincères, fondées ! » Or le discours est le même pour tous. Cependant un lieu commun est le contraire d’une forte pensée, un mot est le contraire d’une idée.

   Imaginez cent, mille exemples analogues. Les analyses les plus subtiles n’y pourront rien : il faut bien qu’il y ait un lieu de notre esprit où le mot ne soit pas autre chose que la pensée, et les contraires soient indifférents.

   À cela rien d’impossible. C’est ce que Nicolas de Cues, Blake, Hölderlin, cent autres, n’ont pas arrêté de dire, d’une part. Et de l’autre : notre esprit ne peut observer qu’à faux : en prélevant sur lui-même la part qui va l’observer. Donc rien ne s’oppose à ce qu’un esprit entier (et donc invisible) soit apte à confondre les contraires, se meuve dans une sorte d’âge d’or où l’action soit le rêve, où le ciel soit la mer : et l’erreur, la vérité.

 

Jean Paulhan, Georges Perros, Correspondance 1953-1967, édition Thierry Gillybœuf, éditions Claire Paulhan, 2009, p. 221-222.

 

17/05/2017

Georges Perros, Papiers collés

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Les poètes écrivant mal. C’est leur charme. Si tout le monde écrivait comme Anatole France, lire ne serait plus et définitivement qu’une entreprise maussade. Ils écrivent mal, n’ayant qu’un obstacle mais cet obstacle impossible à franchir. Ils le retrouvent partout. C’est le mot. Ils n’ont pas le loisir d’aller plus avant, c’est-à-dire de penser à quelque chose. À leur sort. À leur misère. À leur condition. Prendre quelqu’un au mot, c’est le sommer dans l’immédiat. Le poète est pris au mot. S’il réfléchit, c’est dans l’angle strict du langage. Une horloge ne pense pas. Elle réduit le mystère, le temps, à sa perpétuelle délibération. Mais aussi bien rend-elle à ce mystère toute son implacabilité, toute sa folle éternité.

   Donc un mot ne veut rien dire. C’est grave quand on s’avise que la plupart des hommes utilisent cette monnaie d’échange pour correspondre. Pour aimer. Pour prêter serment. Mais le mot n’aime guère qu’on le presse, qu’on le prenne pour ce qu’il n’est pas. Le poète a compris cela. Il le traite avec discrétion sinon avec indifférence, et le mot donne tout son sens. Et même un peu plus. Il éclate, à maturité, faisant gicler l’image. Non sans donner sa chance à l’idée.

 

Georges Perros, Papiers collés, Le Chemin/Gallimard, 1960, p. 80-81.

11/03/2017

Étienne Faure, Vues prenables

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Puis les crues avaient délogé les morts

et les cadavres d’animaux qi dormaient sous l’eau

en un boueux désordre.

Une table flottait dans la Seine,

à quel repas en aval conviée, emportée sans hâte

— ce fut à Rouen qu’elle s’arrêta

à l’auberge où Flaubert l’attendait

avec d’autres ; toute la littérature

était là, à boire, à dévorer,

à ne vouloir jamais sortir de l’auberge

que la pluie ne coupât leur vin.

La vie,

sous la besogne outrancière des mots,

ils l’attrapaient comme idée,

pouce, index et majeur ramassés en grappe,

à s’aider de ces mains veinées

où coule en transparence une vieille vendange,

puis pour ne pas finir dans le vin aigre d’un tonneau

juraient, raturaient, buvaient

et contre Accoutumance, chien commun

tirant sa renommée de grammairien

d’une langue asséchée dans le jardin des maîtres,

aux jours de pluie rêvaient la canicule, en crevaient,

belle outre de vin noir — c’était du vent.

 

Littérature

 

Étienne Faure, Vues prenables, Champ Vallon, 2009.

27/02/2017

Jean-Pierre Chevais, Le temps que tombent les papillons

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Je préfèrerais pas

être mort tout

de suite

j’ai

un mot trois

en fait à

vous dire a

près

je rangerai

oh

ça prendra

pas long

temps

si

quelques mots

trop longs

ils

se plieront ja

mais

je les met

trai

en

tre nous

ça

fera bien

les mots

pour finir

c’est bien sur

tout

les longs

 

Jean-Pierre Chevais, Le temps

que tombent les papillons, Rehauts,

2017, p. 65.

10/01/2017

James Sacré, Cappuccino brioche au Belvedere Bar à Montalcino

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Si j’étais peintre et doué pour le dessin

En quelques traits et taches de couleur

J’aurais là sur le papier ce qu’on voit de la campagne par le fond vitré du café :

Au pied des dernières maisons avant la chute en presque falaise

Toits de tuiles qui se distinguent mal de la pierre et briques des murs…

J’aurais là sur mon papier le silence ou l’esprit de Montalcino.

 

Paysage toscan sans trop de cyprès (il n’y en a pas

Dans les fresques de Lorenzetti à Sienne,

Ou de Signorelli Monte Olivero Maggiore) :

La très large étendue de campagne s’ouvre au loin

Jusqu’à sa remontée vers des Crêtes perdues dans le gris d’aujourd’hui

Taches de verts, et d’autres couleurs de terre

À peine soulignées d’arbres et de buissons.

 

Je dessine quoi avec des mots ? Et quel rapport

Entre le rythme de mes vers et celui des lignes

Qui tiennent le paysage et l’ouvrent dans l’infini ?

 

James Sacré, Cappuccino brioche au Belvedere Bar à Montalcino, Faï fioc, 2016.

24/12/2016

André du Bouchet, Matière de l'interlocuteur

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                       Ordinaire

 

par un mot qui se détache, je suis entré dans la langue.

 

                                   comme sur son déplacement pèse

le fragment de parole ayant, il se peut, no de poème, le défaut

chaque fois accueille

 

                                                                                   en place

comme épars sur déplacement du monde.

 

                                                  le mot, une marge ­ le mot, sur

                                                                cette vague du monde

qui reflue, comme en arrière de nouveau, en avant, inlassable-

ment le sens est débordé.

 

                                                                                          marge

de la marge — configuration du poème dont une figure a          

                                                           cessé d’avoir cours,

                                         coupe par le centre.

 

André du Bouchet, Matière de l’interlocuteur, Fata Morgana, 1992, p. 53-54.

03/12/2016

Antoine Emaz, Limite

 

                           antoine emaz,limite,mot,nuit,vent

                                    24.10.2013

 

                 I

 

les mots

dans la masse de nuit

fondus absorbés perdus

retournés à l’encre

 

en rester là

serrer ce qui reste

 

pas plus avant

ce soir

la nuit gagne

 

               II

 

les mains lâchent

 

ce sera

chiens de faïence

jusqu’à l’aube

 

on n’ira pas plus loin

 

nuit saturée

 

on entend son rire fou

écrasé

elle pouffe

s’étouffe de mots

gavée

 

ou bien c’est le vent

 

mais décidément

cette partie-là

est perdue

 

Antoine Emaz, Limite,

Tarabuste, 2016, p. 101-102.

14/11/2016

Philippe Beaussant (1930-2016), Le biographe

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                     Billet

                                                                                                      Jeudi

   Mon amour, je déteste t’écrire… Je n’aime pas les mots écrits. Ils ne sont pas vrais. Il y a cet espace entre mon cœur et ce papier, qui ne se franchit qu’à peine et qui change les sens. Je le sens, je les pense, et lorsqu’ils arrivent jusqu’à la feuille, ce n’est plus eux, je ne les reconnais plus. Comment serais-je sûre que tu les reconnais ? J’aime t’avoir devant moi : je te donne mes mots, tu me donnes les tiens, ce sont des cadeaux que nous nous faisons. Je voois dans tes yeux les mots que tu vas dire, ou bien je ne les vois pas parce qu’il fait nuit et j’aime encore davantage. J’entends ta voix, je sens ta main sur moi qui dit les mots. Je veux ta main, mon amour. Quand viens-tu ?

                                                                                                             J.

 

Philippe Beaussant, Le biographe, "Le Chemin", Gallimard, 1978, p. 63.

18/10/2016

Raymond Queneau, Le chien à la mandoline

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Pour un art poétique (suite)

 

Prenez un mot prenez-en deux

faites–les cuir’ comme des œufs

prenez un petit bout de sens

puis un grand morceau d’innocence

faites chauffer à petit feu

au petit feu de la technique

versez la sauce énigmatique

saupoudrez de quelques étoiles

poivrez et puis mettez les voiles

 

où voulez-vous en venir ?

À écrire

             Vraiment ? à écrire ?

 

Raymond Queneau, Le chien à la mandoline,

Gallimard, 1965, p. 65.

12/03/2016

Nicolas Pesquès, La face nord du Juliau, treize à seize

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Le 23 juin 2009

 

Depuis le début, soit depuis l’été 1980, l’étonnement s’est accru de voir ce que fabrique le langage, ce que les choses deviennent après être passées dans ses griffes, ou dans ses voiles, dans toutes ses opérations de passe-passe qui font qu’elles ne sont peut-être pas ou plus tout à fait ce qu’elles sont — si être hors-langue pour une chose a du sens — ou même si la langue peut aller chercher les choses avant leur venue dans les mots, là où elles sont si différentes.

 

À moins qu’il soit absurde de songer à faire cela, à dire avec des mots un monde sans eux. Pourtant quelque chose leur appartient : la nuit de l’apparence. Ni cela qui simplement brille, ni ce que cet éclat dissimule, mais ce qu’il en est quand on le traverse. Ce qui se passe veut dire. Toujours cette question du transport.

 

Nicolas Pesquès, La face nord de Juliau, treize à seize, Flammarion, 2016, p. 11.

19/12/2015

Édith Azam, Vous l'appellerez : Rivière

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Elle regarde à nouveau le moulin, pense qu’il a encore vieilli, qu’elle ne lui connaît pas d’enfance, qu’il perd ses osselets en inventant des mots qui ne s’oublient jamais, qu’elle a mille ans d’absence sur tous les dictionnaires, que la vie n’est qu’un tour de passe-passe, que ses yeux s’habituent à la nuit, que dans ses mains à lui, même affaiblies, la lumière sera : toujours belle.

 

                                                                            Rivière

                                                                   ils ont bien vu

                                                                                  oui

                                                              en retrouvant le sol

                                                                     qu’elle pouvait

                                                                             se glisser

                                                                               partout

                                                                          qu’elle était

                                                                         pour la terre

                                                                             la source :

                                                                             le langage

 

Édith Azam, Vous l’appellerez : Rivière, La Dragonne, 2013, p. 74.

©Photo Chantal Tanet.

03/09/2015

Pascal Quignard, Petits traités, V

                                      Pascal Quignard 2 © E. da Sabbia.JPG

   Photo E. de Sabbia

 

Le livre est un petit parallélépipède où nous serrons des mots que nous emplissons de désir. Ces mots sont agencés en sorte qu’ils évoquent des choses nées de rien et qui ne portent aucune ombre. C’est sur fond de néant une énigme autour de laquelle nous tournons immobiles.

 

   Toute lecture est une chimère, un mixte de soi et d’autre, une activité de scènes à demi souvenues et de vieux sons guettés. Il joue avec les chaînes d’or du langage.

   Il romance sa vie avec ce qu’il lit. Il emploie son corps à ce qui n’est pas. Il argument avec ce qui argumente. Il rêve dans l’abandon. Il aime et, plus simplement qu’il aime, il hait.

 

Pascal Quignard, Petits traités, V, Maeght, 1980, p. 51 et 135.

25/01/2015

Antoine Emaz, De peu

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Bleu très bleu

 

dans le ciel sans fin d'œil

toute histoire engouffrée

rien

quasi lisse vaste couleur quelle

espèce de bleu

sans honte

tant il est sans mémoire

 

* * *

 

ciel plein ciel

sans anges

 

on rêve leurs battements d'ailes

leurs bruits de mouettes folles

d'envol

 

alors qu'on veut seulement des mots

pour ici

sous l'aplat de l'été 

 

* * *

 

comme vivant sans mort

face levée face

au vide du bleu

distendu

couleur d'air

 

jusqu'à la nuit qui croûte

 

* * *

 

soleil fixe

 

dehors s'efface on s'efface

 

rien que de la lumière

et plus personne

pour voir

 

limite basse d'être là

 

l'été mure

 

* * *

 

tristesse sans cause

venue comme du bleu du mot trop court

pour trop de ciel

 

pas sûr que ce soit si simple

 

cela n'explique pas

cet abattis de fatigue

 

pas seulement le bleu

 

ce qui a lieu dessous

aussi

 

 

Antoine Emaz, "Bleu très bleu"

dans De Peu, Tarabuste, 2014, p. 269-270.