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26/07/2018

Valérie Rouzeau, Quand je me deux

 

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Trente-six chandelles

 

De quoi donc les rêves sont-ils faits

Quelqu’un m’a-t-il toujours aimée

Ai-je jamais aimé bien quelqu’un

Une fois deux fois trois moins quatre rien

 

J’ai le vin gai et l’âme assez

Mais tanguer ça n’est pas facile

Élégamment trente-six chandelles

Pourtant elle tourne ce fut dit clair

 

La tête en valse qui rit envourne

Combien de tours encore combien

Encore une danse drôle de musette

Avec du soleil à ma fête

 

Aux ailes du nez qui vend la mèche

Quoi souffle nos flammes notre ivresse

Ne sens-tu passer quelque chose

Qu’on délabre amour candélabre

 

Ton œil de poisson mort éteint

 

Valérie Rouzeau, Quand je me deux, Le temps qu’il fait,

2009, p. 80.

24/07/2018

Claude Dourguin, Laponia

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(en Laponie)

 

Ici à traverser les centaines de kilomètres sans âme qui vive que le blanc unifie, j’éprouve l’espace nu, bien des fois il m’a semblé le pousser devant moi, à l’infini toujours reconstitué, inépuisable, et peut-être est-ce folie dont me tient l’exaltation, avancer projetée ers là-bas, allégée, délivrée des attaches et du regard pas dessus l’épaule, toute entière dessein, tendu vers l’avenir inconnu, illusoire peut-être, qui se confond avec le franchissement des distances. Alors cet élan sans rupture que rien n’arrête — un jour, la mer, seule — tient lieu de destin. 

 

Claude Dourguin, Laponia, 2014, p. 42.

23/07/2018

Pierre Reverdy, Le gant de crin

Pierre Reverdy, le gant de crin, art, poésie, nature

Je n’ai pas eu à préserver ma plume, c’est elle qui m’a préservé.

 

Le décoratif, c’est le contraire du réel.

 

L’art qui tend à s rapprocher de la nature fait fausse route, car, s’il allait au but : identifier l’art à la vie, il se perdrait.

 

La carrière des lettres et des arts est plus que décevante ; le moment où on arriveest souvent celui où on ferait bien mieux de s’en aller.

 

Les artistes sont des aveugles qui s’immolent à l’art, mais surtout à eux-mêmes.

 

Pierre Reverdy, Le gant de crin, Plon, 1927, p. 13, 37, 51, 60, 68,

 

22/07/2018

Jacques Prévert, La pluie et le beau temps

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            Étranges étrangers

 

Étranges étrangers

 

Kabyles de la Chapelle et des quais de Javel

hommes des pays loin

cobayes des colonies

doux petits musiciens

soleils adolescents de la porte d'Italie

Boumians de la porte Saint-Ouen

Apatrides d'Aubervilliers

brûleurs des grandes ordures de la ville de Paris

ébouillanteurs des bêtes trouvées mortes sur pied

au beau milieu des rues

embauchés débauchés

manœuvres désœuvrés

Polacks du Marais, du Temple des Rosiers

Cordonniers de Cordoue, soutiers de Barcelone

pêcheurs des Baléares ou du cap Finisterre

rescapés de Franco

et déportés de France et de Navarre

pour avoir défendu en souvenir d ela vôtre

la liberté des autres

 

Esclaves noirs de Fréjus

tiraillés et parqués

au bord d'une petite mer

où peu vous vous baignez

Esclaves noirs de Fréjus

qui évoquez chaque soir

dans les locaux disciplinaires

avec une vieille boîte à cigares

et quelques bouts de fil de fer

tous les échos de vos villages

tous les oiseaux de vos forêts

et ne venez dans la capitale

que pour fêter au pas cadencé

la prise de la Bastille le quatorze juillet

 

Enfants du Sénégal

dépatriés expatriés et naturalisés

 

Enfants indochinois

jongleurs aux innocents couteaux

qui vendiez autrefois aux terrasses des cafés

de jolis dragons d'or faits de papier plié

Enfants trop tôt grandis et si vite en allés

qui dormez aujourd'hui de retour au pays

le visage dans la terre

et des bombes incendiaires labourant vos rizières

On vous a renvoyé

la monnaie de vos papiers dorés

on vous a retourné

vos petits couteaux dans le dos

 

Étranges étrangers

 

Vous êtes de la ville

vous êtes de sa vie

même si mal en vivez

même si vous en mourez

 

Jacques Prévert, La pluie et le beau temps, Gallimard,

1955, p. 29-31.

21/07/2018

Paul Éluard, Lingères légères

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Le baiser

 

Toute tiède encore du linge annulé

Tu fermes les yeux et tu bouges

Comme bouge un chant qui naît

Vaguement mais de partout

 

Odorante et savoureuse

Tu dépasses sans te perdre

Les frontières de ton corps

 

Tu as enjambé le temps

Te voici femme nouvelle

Révélée à l’infini

 

Paul Éluard, Lingères légères, Seghers,

1945, np.

20/07/2018

Emmanuel Godo, Je n'ai jamais voyagé

Emmanuel Godo, Je n’ai jamais voyagé, maladie, souffrance, souffle, joie

Les fables de nourrice racontaient votre amour

Quand il n’existait déjà plus

Tu ne sais pas si tu peux marcher encore

Mais tu veux vivre

Les écluses de la nuit sont rouvertes

Ton ventre se soulève doucement

La tristesse est là qui bat la mesure du temps

Le cœur déraciné de son feu

Lève sa dernière lumière à la face de la mort

Tu n’es pas comme l’animal au bord de la vie

Tu es l’animal au bord de la vie

Un souffle te fait regarder de tous tes yeux

Des yeux à la surface des mots

Est-ce le même souffle qui te fera disparaître

Qui t’emportera dans la calme immobilité des choses ?

Le nombre de fois où un paysage

Sans te prévenir t’a pris par la main

Mais quel visage a ta joie ?

 

Emmanuel Godo, Je n’ai jamais voyagé, Gallimard,

2018, p. 70.

 

19/07/2018

Umberto Saba, Il Canzionere

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En train

 

Je regarde les arbres dépouillés, la campagne

déserte aux couleurs de l’hiver. C’est à toi que je pense

toi qui t’éloignes, que je viens de laisser.

Le soir pose comme un feu rose

sur les maisons, sur les troupeaux ; le train

qui fuit fait se retourner par sa course folle

quelque jeune animal, des poules

bigarrées.

 

Mon cœur est déchiré tandis qu’il sent

qu’il ne vit plus dans ta poitrine. Toute angoisse

se tait auprès de celle-là. Et c’est à peine

si la dure vie résiste à tant de maux.

 

Mais toi, tu changes selon ta loi,

et mon regret est vain.

 

Umberto Saba, Il Canzionere, L’Âge d’Homme, 1988, p. 491.

17/07/2018

Étienne Faure, Tête en bas

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L’homme à terre écossant les fèves,

un jour de cagna sans issue,

son ombre se projette à peine

tant il est bas, au ras du sol — que faire,

laisser le pouce et l’index opérer

comme au jeu des osselets séculaires

sans rien prétendre autrement

qu’ouvrir, pourfendre, mettre au jour

le fruit sans sa forme ancienne

attestée par les plus vieux écrits

de l’homme à cette heure devenu l’obligé

de son ombre qui lui protège au moins

les mains,

se souvenant qu’à ce niveau les villes

terrassées, disparues, maintenant enfouies

offrent de leur passé l’emprise

qui fonda la lente aspiration à s’élever

puis après effondrement reprendre

toujours de la hauteur.

 

à terre

 

Étienne Faure, Tête en bas, Gallimard, 2018, p. 48.

16/07/2018

Étienne Faure, Tête en bas

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Rendu à la splendeur par le deuil,

à distance égale entre vivre et mourir

l’amour fut un feu provisoire avant

éparpillement — que faire

de la morte amante aujourd’hui roidie,

hier encore pâmée, corps armé pour le désir,

bouche ouverte à présent muette ne laissant

que liaison froide en suspens dans l’air,

la peau grillagée naguère pour exciter les yeux

qui toujours soi-disant veulent voir derrière,

braver l’inconnu du corps sous le tissu

prêt à craquer, affolé à son tour,

par le mouvement du lamé semblant dire

dans le clair-obscur prévisible,

le résultat du secret le voici,

bien plus qu’elle a vécu, elle a aimé.

 

Lamé

 

Étienne Faure, Tête en bas, Galliamard, 2018, p. 92.

15/07/2018

Jacques Roubaud, Octogone

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Rue Raymond Queneau

 

On a convoqué les mots

Dans la rue Raymond Queneau

 

Mots de bruit, mots de silence

Mots de toute la France

 

Ils envahissent les rues

De Paris, ses avenues

 

Les verbes ouvrent la mache

De la langue patriarches

 

Ensuite les substantifs

Aidés de leurs adjectifs

 

Les pronoms, les relatifs

Et autres supplétifs…

 

Ah ! voici les mots d’amour

Ils accourent des faubourgs

 

Les rimes font ribambelle

Dans la rue de La Chapelle

 

D’autres viennent à dada

Dans la rue Tristan-Tzara

 

Certains traînent qui sont lents

Encor place Mac-Orlan

 

Un s’écrie « attendez-moi ! »

Attardé rue Max-Dormoy

 

Enfin les voilà en masse

Ils s’alignent dans l’espace

 

Et composent sans problème

Cent Mille Milliards de Pouèmes

 

Jacques Roubaud, Octogone, Gallimard,

2014, p. 177-178.

13/07/2018

Georges Bataille, Poèmes

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Nuit blanche

 

S’étrangler

rabougrir une voix

avaler mourante la langue

abolir le bruit

s’endormir

se raser

rire aux anges

 

Nuit noire

 

Tu te moqueras de ton prochain comme de toi-même

Tirez l’amour de l’oie

de la rate des grands hommes

 

L’oubli est l’amitié des égorgés

 

Révérence parler

Je m’en vais

 

Georges Bataille, Poèmes, dans

Œuvres complètes, IV, Gallimard

1971, p. 31

12/07/2018

Séverine Daucourt, Transparaître, dans Rehauts 41

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Transparaître

 

d’abord les lèvres

ce rouge qui veut dire quoi au juste

maman me signalant

dans l’ascenseur

avec ses feux de croisement

c’est un peu trop

ben justement maman l’excès me meut

tu me tiens je te tiens par le petit bout

des lèvres

je me tiens debout pourpre et ensanglantée

je veux dire femme et ma mère

m’ordonnant d’effacer tous ces avantages

ne sait ni ce qu’elle creuse

ni qu’elle me troue davantage

 

                  *

 

à Belleville

devant les boutiques

dans ma mini-jupe

très courte

plusieurs me lançaient des regards troubles

lui m’a envoyé un baiser

lubrique

je me suis félinisée

à l’époque je vivais avec un nordique raciste rompu au féminisme que le comportement des arabes exaspérait il faillit sortir les armes vikings pour égorger l’ennemi sur le boulevard

je l’ai calmé

au fond de moi j’étais fière

de ce genre d’invectives

les cherchais

par répétition de l’essentiel

ou suite à une injonction tombée du ciel

je déambulais sur terre

dans les rues le métro les cafés

collé derrière ma vitrine

invisible

exhibée

sans malice

déjà victime

déjà consentante

[…]

Séverine Daucourt, Transparaître, dans Rehauts, n° 41, p. 43-44.

11/07/2018

Emmanuèle Jawad, En vigilance extérieure

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              Sous contrôle

 

montagnes l’aride d’un champ : ligne de pelleteuses

longent la baie diguée de front assèche les matières minérales

aux terrasses hautes les cimes sensibles sous contrôle /

groupe d’hommes au bas terrain de foot cadré contre

ouvriers tigeant de fer les murs /

 

christmas .point : sapin à l’aérographe en contrebas /

 

filtre de plomb laisse voir l’envers paysage bleu

d’arrondi quadrillage finement serré à l’encontre

torsion airs plomb du voilage sous-tend tiges tressent

droites maintiennent l’angle plat étend large la prise

[…]

 Emmanuèle Jawad, En vigilance extérieure, Lanskine, 2016, p. 11.

10/07/2018

e. e. cummings, 95 poèmes, traduction Jacques Demarcq

e. e. cummings, 95 poèmes, traduction Jacques  Demarcq,

58

 

le sacré drôle ça oui par un jour noir

cogna si diablement qu’il m’en fit voir —

 

et j’eus du mal à encaisser du fait

que moi (comme par hasard) même il était

 

— mais depuis ce suppôt et moi devînmes

deux potes si immortels que l’autre est l’un

 

e. e. cummings, 95 poèmes, traduction Jacques

Demarcq, Points / Seuil, 2006, p. 91.

09/07/2018

Antoine Emaz, D'écrire, un peu

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Tenter de dire écrire. Ou plutôt comment j’écris ; en cette manière, chacun ne peut parler que pour soi, faire ce qu’il peut avec ce qu’il est. On ne se dépasse pas. Simplement, parfois, on découvre être allé plus loin. Par ailleurs, plus loin, tout en restant ici, soi. Bien obligé. On ne change pas de peau comme de chemise ; or, écrire, c’est risquer la peau, pas la chemise, sauf erreur.

 

Antoine Emaz, D’écrire, un peu, Æncrage & Co, 2018, np.