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06/04/2019

Blaise Cendrars, Feuilles de route

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                Vie dangereuse

 

Aujourd’hui je suis peut-être l’homme le plus heureux du

        monde

Je possède tout ce que je ne désire pas

Et la seule chose à laquelle je tienne dans la vie chaque

        tour de l’hélice m’en rapproche

Et j’aurai peut-être tout perdu en arrivant

 

                 Coquilles

 

 Les fautes d’orthographe et les coquilles font mon bonheur

Il y a des jours où j’en ferais exprès

C’est tricher

J’aime beaucoup les fautes de prononciation les hésitations

          de la langue et l’accent de tous les terroirs

 

Blaise Cendrars, Feuilles de route, III, dans Du monde entier au

cœur du monde, dans Œuvres romanesques, précédées de

Poésies complètes, Pléiade / Gallimard, 2017, p. 172.

10/11/2017

Blaise Cendrars, 19 poèmes élastiques

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19.Construction

 

De la couleur, de la couleur et des couleurs

Voici Léger qui grandit comme le soleil de l’époque tertiaire

Et qui durcit

Et qui fixe

La nature morte

La croûte terrestre

Le liquide

Le brumeux

Tout ce qui se ternit

La géométrie nuageuse

Le fil à plomb qui se résorbe

Ossification

Locomotion

Tout grouille

L’esprit s’anime soudain et s’habille à son tour comme les animaux et les plantes

Prodigieusement

Et voici

La peinture devient cette chose énorme qui bouge

La roue

La vie

La machine

L’âme humaine

Une culasse de 75

Mon portrait

                                                Février 1919

 

Blaise Cendrars, Dix-neuf poèmes élastiques, dans Œuvres romanesques ;précédées de Poésies complètes, Pléiade / Gallimard, 2017, p. 71.

10/10/2013

Blaise Cendrars, Sous le signe de François Villon

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(...) les mauvaises fréquentations que je recherchais ne m'en imposaient pas, et si je m'y complaisais au point de me laisser aller à me tromper sur ma véritable nature, je n'étais dupe ni des gens ni de leur milieu, ni de leur vie car plus on fraye avec ce monde inquiétant qui grouille dans les bas fonds d'une grande ville, plus on s'aperçoit que comme partout ailleurs, chez les bourgeois, chez les ouvriers, chez les paysans, chez les riches et chez les pauvres, les vices, les bobards, les vantardises, les pires excentricités et les insubordinations des révoltés, des anarchistes, des bohèmes, des apaches, des voleurs et des assassins, bref des soi-disant affranchis sont encore mœurs et coutumes de conformistes, c'est-à-dire que tous ces individus déracinés forment une classe, une classe qui a ses traditions et ses privilèges, sa morale, son travail, sa loi et, aussi paradoxal que cela puisse paraître, tous les préjugés d'honneur et d'argent les plus étroits qui ont également cours forcé dans les autres classes de la société.

   En vérité, moi qui voulais être libre (indépendant, je l'étais depuis l'âge de quatorze ans), je ne me sentais, cet hiver-là, nulle part à ma place. C'est pourquoi je revenais toujours à mes livres et passais des nuits à lire.

 

 

Blaise Cendrars, Sous le signe de François Villon, dans Œuvres autobiographiques complètes, I, édition publiée sous la direction de Claude Leroy, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 2013, p. 84.

15/07/2013

Blaise Cendrars, J'ai vu mourir Fernand Léger

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   Léger, un grand type mince et costaud, avec des yeux tendres et amusés dans un visage fripé, ravagé, et des rides extraordinaires et innombrables le tiraillant, le nouant dans tous les sens, ce qui faisait ressembler sa tête à une quille ayant beaucoup servi.

   Il avait encaissé des coups durs.

   Casquette ou chapeau de toile, les chaussures cirées, chaussettes et cravate de couleur, chemise à carreaux, précieux chandail, veston cintré, confection américaine, imperméable sur le bras, il se donnait l'allure d'un boxeur, dont il accentuait l'effet en chaloupant, en roulant des épaules, la démarche lourde.

   Mais déjà à La Roche, en 1906, alors que nous étions tous plus ou moins anarchistes, jamais il ne se mêla à nos bagarres.

   C'était un être pacifique et patient, d'une belle sensibilité primaire et exagérée.

   Il disparaissait tous les soirs.

   Nul ne peut dire ce qu'il devenait. Je lui ai connu plusieurs épouses légitimes et des centaines de femmes. Je ne sais pas comment il s'y prenait. Ce n'était pas un don Juan mielleux ni un séducteur né. Son boniment était insane. Il sautait dans un autobus en marche, prenait place à côté d'une femme et li déclarait : « Vous savez, vous, vous ressemblez à ma sœur. Mêmes yeux, même teint, même odeur...»

   C'était une première touche. La liaison était établie. On était frangins. Cela pouvait demeurer sans lendemain. Cela pouvait durer des années. C'était un cas.

 

 

Blaise Cendrars, J'ai vu mourir Fernand Léger, dans Œuvres autobiographiques complètes II, édition publiée sous la direction de Claude Leroy, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 2013, p. 716-717.