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08/08/2017

Gabrielle Althen, La vie saxifrage

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Chant du vide

 

Le jour range ses ailes. On ne les verra plus. La beauté était venue pourtant, mais si légère qu’on l’avait prise pour une hésitation. Évasives demeurent les longues stries de clarté qui rayent encore ce fond de monde, où quelqu’un pleure par-là qui fait bien de pleurer.

 

Gabrielle Althen, Vie saxifrage, Al Manar, 2012, p. 17.

26/03/2017

Thérèse d'Avila, Le Livre de la vie

 

Chapitre XXXVIII

 

  1. Avec le temps, il m’est arrivé et m’arrive encore parfois de recevoir du Seigneur de plus grands secrets ; […] C’étaient de telles visions, que la moindre d’entre elles suffisait à émerveiller mon âme et à la faire avancer vraiment dans le mépris des choses de la vie. Je voudrais donner une idée de la moindre de ces révélations, mais j’ai beau chercher comment y parvenir, je vois que c’est impossible ; pour nous en tenir à ce point, entre la lumière d’ici-bas et celle qu’on voit là-haut où tout n’est que lumière, il n’y a pas de comparaison possible, parce que l’éclat du soleil paraît bien terne. Enfin, l’imagination la plus subtile ne parvient ni à dépeindre ni à décrire cette lumière, ni aucune des choses que le Seigneur me donnait à entendre dans une délectation si savoureuse, qu’on ne peut l’exprimer ; en effet, tous les sens éprouvent une jouissance si vive et si douce qu’on ne saurait en donner l’idée ; aussi, mieux vaut n‘en rien dire de plus.

 

Thérèse d’Avila, Livre de la vie, dans Œuvres, traduit et présenté par Jean Canavaggio, Pléiade / Gallimard, 2012, p. 269.

09/11/2016

Alain Lévêque, Chez Véronèse

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Hirondelles

 

Non, elles n’écrivent rien, les hirondelles,

au ras de la Seine et des toits, en avril,

elles ne signent rien, les premières que tu vois,

en si petit nombre, loin des chambres.

 

Elles nous donnent l’air en partage,

la grâce de leur faim, de leur soif. Du voilage

d’hiver elles tirent les fils. Pour nous

elles unissent le haut et le bas, elles bouclent

le temps qu’il reste à passer dans la lumière.

 

Alain Lévêque, Chez Véronèse, le phare du cousseix,

2016, p. 5.

06/11/2016

Jean-Pierre Chambon, Matières de coma

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Photo Denis Svartz

 

Dans la clôture du compact

 

Dans l’étroit séjour des pierres. Dans cette impossibilité du séjour dans la pierre. Prisonnier des rhombes, des cercles.

 

Sous le calice renversé du ciel.

 

À l’intérieur, dans les replis des cristaux, derrière les angles distordants. Il y a assez d’eau, ici, pour nager, assez d’air pour s’envoler. La nage et le vol dans le volume étouffant. Parmi la tempête moléculaire. Dans la vague et le vent.

 

Assez d’infime espace pour vivre, en abîme. Fantôme atomisé dans les ruines miniaturisées d’un château. Contemplant, en réduction, le monde et sur l’eau boueuse des douves, le reflet disloqué du donjon où se penche une ombre.

 

Matière de la nuit, forme solide et close dans laquelle nul œil ne peut s’introduire. De cette extrême solitude, de l’étreinte de ce cachot, la lumière un jour jaillira et brûlera tous les regards.

 

[…]

Jean-Pierre Chambon, Matières de coma, suivi de Bernard Noël, L’histoire mentale, Faï fioc, 2016, p. 105.

22/10/2016

Umberto Saba, Chansonnettes pisanes

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Chansonnettes pisanes

 

I

 

Clairsemées les eaux du fleuve

     immobile une hirondelle,

     sur la rive un brancard,

     lent, très lent avance.

Lent, je le suis : je pressens

     la douleur, le cœur m’opprime,

     et s’allument les premières

     étoiles au-dessus de la ville.

Blêmes lumières s’allumant le long

     de l’Arno ; le jour est encore clair,

     et tant d’ennui tout autour

     que chacun en mourra.

 

Umberto Saba, traduction Thierry

Gillybœuf, dans Rehauts, n° 38, p. 10.

18/09/2016

Ivan Diviš (1924-1999), Thanathea

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Mais tiens Holbein qui vient

là avec sa lance il marche boisé

Déjà le heaume s’assombrit déjà le fourmilier à la lisière

tire la langue dans le grouillement des poèmes

Déjà le crâne de panthère rougi de l’intérieur à la lumière

d’une bougie flottant à travers la véranda livre

le succus paradula

 

Moi le dernier

cétacé carré à l’horizon

j’étends le rideau brumeux dans l’azur

Allez donne déjà donne les fers les cordes les pitons

Je rampe déjà à travers la prière je creuse la nuit du   boutoir

je révoque mes insultes

et délivre les torts aux latrines

Par aucune pitié enfin ne pouvant servir

Traîne jusqu’où ne commence ni le rêve ni le repentir

Hop ma vieille

saute par là

enjambe moi

arrête la plume

arrose par l’entrejambe

 

Ivan Diviš, Thanathea, adapté du tchèque par

André Ourednik, La Baconnière, 2016, p. 35.

03/09/2016

André Frénaud, Les Rois mages

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Sans amour

 

Il va sous les végétations de la lumière,

le cœur sans amour.

Le monde se creuse comme la mer.

Le sourire éclatant du désespoir

tiendra-t-il jusqu’à la mort prochaine ?

 

André Frénaud, Les Rois mages,

Poésie/Gallimard, 1987, p. 82.

13/08/2016

Anna Glazova, Expérience du rêve

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choses dont on a besoin

nées du besoin

autrement dit faim et froid,

ni se décomposant ni s’amaigrissant.

besoin dont est tissée la limite rugueuse du monde

 

choses importantes — signifiant

impondérables comme la lumière

et distinguer ce qui signifie

et ce que tu signifies

n’est pas nécessaire

mais il importe

que les signes discriminent

 

taillent

 

lumière entière autant qu’obscurité.

 

Anna Glazova, Expérience du rêve, traduit du russe

par Julia Holter et Jean-Claude Pinson, joca seria,

2015, p. 69.

19/06/2016

Paul Claudel, Connaissance de l'Est

 

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                                                      Heures dans le jardin

 

   Il est des gens dont les yeux tout seuls sont sensibles à la lumière ; et même qu’est, pour la plupart, le soleil, qu’une lanterne gratuite à la clarté de quoi commodément chacun exécute les œuvres de son état, l’écrivain conduisant sa plume et l’agriculteur ses bœufs. Mais moi, j’absorbe la lumière par les yeux et par les oreilles, par la bouche et par le nez, et par tous les pores de la peau. Comme un poisson, j’y trempe et je l’ingurgite. De même que les feux du matin et de l’après-midi mûrissent, dit-on, comme des grappes de raisin encore, le vin dans sa bouteille qu’on leur expose, le soleil pénètre mon sang et désopile ma cervelle. Jouissons de cette heure tranquille et cuisante. Je suis comme l’algue dans le courant que son pied seul amarre, sa densité égalant l’eau, et comme ce palmier d’Australie, touffe là-haut sur un long mât juchée de grandes ailes battantes, qui, toute traversée de l’or du soir, ploie, roule, rebondit dessus de l’envergure et du balan de ses vastes fonds élastiques.

[…]

Paul Claudel, Connaissance de l’Est [1900], Poésie/Gallimard, 1974, p. 132-133.

07/03/2016

Paul Claudel, L'Oiseau noir dans le soleil levant

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                           Hai-Kai

(La nuit du 1er septembre 1923 entre Tokyô et Yokohama)

 

   À ma droite et à ma gauche il y a une ville qui brûle mais la lune entre les nuages est comme sept femmes blanches.

   La tête sur un rail mon corps est mêlé au corps de la terre qui frémit. J’écoute la dernière cigale.

   Sur la mer sept syllabes de lumière une seule goutte de lait.

 

Paul Claudel, L’Oiseau noir dans le soleil levant [1929], dans Connaissance de l’Est, Poésie / Gallimard, 1974, p. 198.

01/03/2016

Paul Celan, Grille de parole

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Avec lettre et horloge

 

De la cire

pour sceller le non-écrit

qui devina

ton nom,

qui chiffre

ton nom.

 

Viens-tu maintenant, nageante lumière ?

 

Des doigts, de cire eux aussi,

passés en d’étranges,

de douloureux anneaux.

Fondus leurs bouts.

 

Viens-tu, nageante lumière ?

 

Vides de temps les alvéoles de l’horloge,

nuptial l’essaim multiple,

prêt au voyage.

 

Viens, nageante lumière.

 

Mit Brief und Uhr

 

Wachs,

Ungeschriebnes zu siegeln,

das deinen Namen

erriet,

das deinen Namen

verschlüsselt.

 

Kommst du nun, schwimmendes Licht ?

 

Finger, wächsern auch sie,

durch fremde,

schmerzende Ringe gezogen.

Fortgeshmolzen die Kuppen.

 

Kommst du, schwimmendes Licht ?

 

Zeitleer, die Waben der Uhr,

bräutlich das Immentausend,

reisebereit.

 

Kommst, schwimmendes Licht.

Paul Celan, Grille de parole [Sprachgitter], traduit

de l’allemand par Martine Broda, Christian Bourgois,

1991, p. 19 et 18.

 

 

 

29/12/2015

Stéphane Korvin, noise

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la fin. longtemps la répéter, ne pas la retenir, avec les mains qui fabriquent ces jours-ci des pansements discrets.

 

Je sais ce qu’il faut faire. s’accoter, être un cylindre, collecter la lumière, l’informité ne pas la répandre trop vite, les jours sont si longs, ils dorment dans la paume avec des idées de vertige

 

 

comme tout le monde, l’épuisante matière, la fabrique aimer, nous tournons autour d’une impression ténue

 

nos malléoles se heurtent, les voyages sont serrés, les chemins jouent à creuser et s’évaser, rien accueille, ici heurte

 

les lettres se logent, lentement elles forment des fleurs, des lettrines, la tête s’éprend, toute seule elle ne crépite pas

 

les couleurs se retirent et tombent jusqu’aux solives, un cœur claque quand l’oiseau entre

 

deux ou trois semaines : elles se taisent, passent et pendulent

 

si je savais parler je te glisserais « accorde tes rêves »

 

Stéphane Korvin, noise, isabelle sauvage, 2015, p. 7-8.

19/12/2015

Édith Azam, Vous l'appellerez : Rivière

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Elle regarde à nouveau le moulin, pense qu’il a encore vieilli, qu’elle ne lui connaît pas d’enfance, qu’il perd ses osselets en inventant des mots qui ne s’oublient jamais, qu’elle a mille ans d’absence sur tous les dictionnaires, que la vie n’est qu’un tour de passe-passe, que ses yeux s’habituent à la nuit, que dans ses mains à lui, même affaiblies, la lumière sera : toujours belle.

 

                                                                            Rivière

                                                                   ils ont bien vu

                                                                                  oui

                                                              en retrouvant le sol

                                                                     qu’elle pouvait

                                                                             se glisser

                                                                               partout

                                                                          qu’elle était

                                                                         pour la terre

                                                                             la source :

                                                                             le langage

 

Édith Azam, Vous l’appellerez : Rivière, La Dragonne, 2013, p. 74.

©Photo Chantal Tanet.

09/11/2015

Ana Luisa Amarl, L'art d'être tigre

                            Ana Luisa Amaral, L’art d’être tigre, lumière, saut, vent, inquiétude

art premier

 

Du point le plus reculé

de l’âme

un tigre saute en direction

de la lumière

 

pour ensuite retenir

son geste,

figeant membre

et son

 

le vent lui décoche

une flèche d’azur,

un recoin où le temps

se fixe mieux,

à en illuminer toute la

clairière

 

et inquiéter

le tout

 

Ana Luisa Amaral, L’art d’être tigre,

traduit du portugais par Catherine

Dumas, le phare du cousseix, 2015, p. 5.

21/10/2015

Emily Jane Brontë, Poèmes

 

              emily jane brontë,poèmes,bonheur,lumière,immensité

 

Mon plus grand bonheur, c'est qu'au loin

 

Mon plus grand bonheur, c'est qu'au loin

Mon âme fuie sa demeure d'argile,

Par une nuit qu'il vente, que la lune est claire,

Que l’œil peut parcourir des mondes de lumière —

 

Que je ne suis plus, qu'il n'est

Terre ni mer ni ciel sans nuages —

Hormis un esprit en voyage

Dans l'immensité infinie.

 

[Février ou mars 1838]

 

I’m happiest when most away

 

I’m happiest whan most away

I can bear my soul from its home of clay

On a windy night when the moon is bright

Ant the eye can wander through worlds of light —

 

When I am not and none beside —

Nor earth nor sea nor cloudless sky —

But only spirit wandering wide

Through infinite immensity.

[February or March, 1838]

 

Emily Jane Brontë, Poèmes, traduction de

Pierre Leyris, Poésie Gallimard, 1963, p. 49.