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13/04/2017

e. e. cummings, 95 poèmes

                    e. e. cummings, 95 poèmes,; jacques demarcq, oubli, temps, mystère, recherche

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au temps des jonquilles (au courant

que l’on vit pour devenir grand)

oubliant pourquoi, rappelle-toi comment

 

au temps des lilas qui conseillent

c’est afin de rêver qu’on veille

rappelle-toi comment (oubliant pareil)

 

au temps des roses (qui stupéfient

notre ici maintenant de paradis)

oubliant les mais, rappelle-toi les oui

 

au temps de ces choses bien plus douces

que tout ce qui à l’esprit touche

rappelle-toi chercher (oubliant qu’on trouve)

 

et dans un mystère qui sera

(quand le temps du temps nous délivrera)

m’oubliant rappelle-toi de moi

e. e. cummings, 95 poèmes, traduit et présenté

par Jacques Demarcq, Points/Seuil, 2006, p. 44.

05/04/2017

Ariane Dreyfus, La bouche de quelqu'un

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                       C’est ainsi

 

Hasard légèrement fleuri, s’enracinant à peine,

Je contemple le vent, je respire.

 

Ne plus dire car personne, et même aucune image ensemble, que je donnais on visage à boire dans tes mains.

Tu l’as renversé, et encore renversé.

 

Même si je glisse

Non je ne suis pas sur le rocher !

Je tire sur la corde,

Pourquoi tiendrait-elle, tu l’as lâchée.

 

Pas comme l’amour qui n’ôte pas ses mains. Des miennes je m’accroche aux mots appuyés.

 

Enflure sans danse

- ardent découpage, oubli passionné.

 

Un jour, puis deux

Avec leurs joues à embrasser, ne pas embrasser.

Ils viennent tous.

 

Ariane Dreyfus, La bouche de quelqu’un, Tarabuste, 2003, p. 99.

23/12/2016

Jules Supervielle, Oublieuse mémoire

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             Oublieuse mémoire

 

Pâle soleil d’oubli, lune de la mémoire,

Que draines-tu au fond de tes sourdes contrées ?

Est-ce donc là ce peu que tu donnes à boire

Ces gouttes d’eau, le vin que je te confiai ?

 

Que vas-tu faire encor de ce beau jour d’été

Toi qui me changes tout quand tu ne l’as pas gâté ?

Soit, ne me les rends tels que je te les donne

Cet air si précieux, ni ces chères personnes.

 

Que modèlent mes jours ta lumière et tes mains,

Refais par-dessus moi les voies du lendemain,

Et mène-moi le cœur dans les champs de vertige

Où l’herbe n’est plus l’herbe et doute sur sa tige.

 

Mais de quoi me plaignais-je, ô légère mémoire,

Qui avait soif, Quelqu’un ne voulait-il pas boire ?

 

Jules Supervielle, Oublieuse mémoire, dans Œuvres poétiques

complètes, édition Michel Collot, Pléiade/Gallimard,

1996, p. 485.

14/12/2015

Louis Wolfson, Le Schizo et les langues

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   La mère de l’étudiant schizophrénique avait l’habitude de griffonner d’une grande écriture un petit nombre de mots sur toute une feuille de papier pour se souvenir de n’importe quoi et de la fixer ensuite pour qu’elle lui soit bien perceptible : par exemple, à un mur ou à une porte de placard ou d’armoire ; tout cela comme si elle ne pouvait guère se souvenir de rien, et même elle disait souvent, comme à part elle, qu’elle ne pouvait guère se souvenir de rien car son esprit était si rempli de troubles. Bien qu’elle dit cela d’habitude en yiddish, en employant pour troubles un mot emprunté à l’hébreu, son fils aliéné trouvait toujours agaçante cette déclaration sombre.

   D’ailleurs, elle laissait des notes dans le vestibule avertissant n’importe qui de ne pas sonner (car elle serait sortie entre telle et telle heure), comme si elle ne voulait pas qu’on dérangeât son fils schizophrénique, seul à la maison, ou comme si elle craignait qu’il n’ouvrît la porte d’entrée, ce que, du reste, il ne ferait guère, ayant entre autres choses, une telle répugnance à l’idiome de la plupart de ses concitoyens. Ou elle utiliserait, presque en entier, une feuille de papier pour écrire un seul numéro de téléphone.

   Par conséquent, elle achetait fréquemment des blocs de papier, mais pas assez fréquemment selon son fils schizophrénique. Étant de retour après avoir acheté au coin un nouveau bloc, elle ne prenait le plus souvent qu’une moitié pour elle-même et alors, en bonne mère, elle en offrait à son fils l’autre moitié, la plus forte, quoiqu’en lui demandant en anglais et d’une voix haute et perçante : « Veux-tu un bloc de papier ? » Il pensait, il se sentait à peu près certain qu’elle eût très bien su qu’il se fâcherait presque à coup sûr à cause de cette question si elle était posée en anglais ; et de plus, sa voix semblait au jeune homme aliéné exprimer un quelque chose de taquinant, ce qui ajoutait beaucoup à la détresse causée à lui par cette question.

 

Louis Wolfson, Le Schizo et les langues, préface de Gilles Deleuze, Bibliothèque de l’inconscient, Gallimard, 1970, p. 164-165.

01/11/2015

Esther Tellemann, Sous votre nom

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[...]

 

Par les peuples

qu'on oublie

la part coupable

    du monde

les murs qui

    enferment

par l'ortie et la

    myrtille

je me lie à toi

comme sœurs

    à la racine.

Nous naviguions

    très loin

confondions

    les drapeaux

grandissions

derrière les grilles.

 

 

*  *  *

 

 

Ne finissions

d'enfermer les silences

    dans nos mains

dans nos yeux

    les voix.

Toutes les morts

que nous avions

écrites furent

    ouvertes.

 

 

Esther Tellermann, Sous votre nom,

Flammarion, 2015, p. 52-53.

 

 

18/09/2015

Étienne Faure, Souvenirs souvenirs, dans Rehauts

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Comment fonctionne le théâtre, c’est la question dès qu’on entre dans le paysage d’une station, l’été balnéaire, au bord du débordement, puis vide l’hiver de toute âme, vacance qui accentue le décor de plage : vieux ressac, débris de fioles, de jouets, de sandales monoparentales, de raquettes, de râteaux, de sacs en plastique, tout un fourbi détaché des corps hier étalés sur le sable — sur le dos sur le ventre — criant ne t’éloigne pas trop.

Nous sommes dans la mémoire crois-tu entendre quand c’est la baignoire du théâtre qui t’accueille. On y écoute d’une seule oreille d’anciens acteurs de sable, les morts dans un coquillage. Tu parles.

 

Étienne Faure, Souvenirs souvenirs, dans Rehauts, n° 35, printemps 2015, p. 21.

17/08/2015

Cummings, No Thanks

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petit homme

(à tout allure

pris d’une énorme

inquiétude)

halte arrête oublie du calme

 

attends

 

(petit enfant

qui as tenté

qui as échoué

qui a pleuré)

couche-toi bravement

 

et dors

 

grande pluie

grande neige

grande lune

grand soleil

(pénètrent

 

en nous)

 

Cummings, No Thanks, NOUS,

traduit et présenté par Jacques

Demarcq, 2011, np.

03/05/2015

Anna Akhmatova, L'églantier fleuri

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Ah, tu croyais que j’étais de celles

Qu’on peut oublier,

Que j’irais me jeter, pleurant, priant,

Sous les sabots de ton cheval blanc.

 

Que j’irais demander aux sorcières

Une racine trempée d’eau magique,

Et t’offrirai en cadeau maléfique

Mon précieux mouchoir parfumé.

 

Sois maudit. Pas un regard, pas une plainte.

Je ne toucherai pas à ton âme exécrée,

Mais je te jure par le jardin des anges,

Sur l’icône des miracles je le jure,

Et sur l’ardente ivresse de nos nuits –

Jamais vers toi je ne reviendrai.

 

Juillet 1921, Saint-Pétersbourg.

 

Anna Akhmatova, L’églantier fleuri et autres poèmes,

traduits par Mario Graf et José-Flore Tappy, La

Dogana, 2010, p. 95.

28/10/2014

Luis Mizon, Corps du délit où se cache le temps

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tout est écrit par le corps

sans que la main droite sache

ce que fait la main gauche

le linge immaculé raconte

des histoires cryptées

 

près de la flamme

les taches deviennent visibles

on voit la trace de la machinerie

les effets spéciaux

 

la scène sombre du balcon

les aveux des amoureux

les hésitations des comédiens

les soupirs des jeunes poètes

les traces de l'amour et de la haine

 

l'oubli n'a rien effacé

 

Luis Mizon, Corps du délit où se cache le temps,

dessins de Philippe Hélénon, Æncrages

& Co, 2014, np.

 

 

02/10/2014

Charles Dobzynski, La question décisive

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        1929-29 septembre 2014 

 

Extrait de son premier recueil :

 

       Le chant du chômeur

 

Je suis le chômeur

Je viens par les plaies

Je porte les rumeurs à la gorge des baies

Je suis le chômeur et je forge ce temps

Comme une clé pour ouvrir les poitrines

D'où surgiront de grands drapeaux battants !

 

Je suis le chômeur

Le donneur de présence aux margelles du jour

Je suis celui qu'on veut conduire au vide

Qu'on veut réduire au spectre de ses cris

Qu'on veut clouer à tous les carrefours

Ainsi qu'une pancarte indiquant où commence

Le no man's land et la blessure des midis

Je suis celui qu'on jette aux vitres

Qu'on plie et qu'on oublie aux angles des distances

Et ma faim s'arrondit en un bolide dur

Pour étrangler le silence

Mais mon amour au fil de source

Passera par l'aiguille infinie du futur !

 

[...] 

Charles Dobzynski, La question décisive, Pierre Seghers,

1950, p. 17.

11/03/2014

Jacques Roubaud, Octogone (3)

Jacques Roubaud, Octogone, la rue, rêve, passé, oubli, fantastique

                                      La rue

 

   Je descendais cette rue qui était droite, inclinée de soleil, entre des automobiles d'une lenteur imprécise. Descendant cette rue j'avais la sensation du passé, d'un loin passé, d'une autre rue. Je ne parvenais pas à m'y revenir. Pas en personne, pas en image de soi, défenestrées : en certitude revenir, seulement en certitude. Dans le passé d'une autre rue quand je serais, je saurais. Mais comment ?

   Cette rue-là qui n'était pas cette rue-ci, comment redeviendrait-elle présente, comment m'allait-elle se présenter, cependant que je marchais, poursuivi par le soleil, par le scintillement des arbres, les courbés de poussière ? Il y avait trois chiens jaunes, une bicyclette, une boulangerie. Rue sans rue, aux maisons sans maisons, aux toits sans toits, comment la rue du passé se rapprochant, si je parvenais à lui faire faire ce mouvement vers moi, me pourrait-elle paraitre, là, maintenant, passée ? Cependant je m'efforçais de susciter en moi un tel étonnement.

   Une rue d'autrefois annonçait, future, sa présence étrange. Elle viendrait. Elle serait du passé venant à moi. C'est elle qui effectuerait ce mouvement. Et ce qu'elle me donnerait à voir, aussi proche fût-il, se déclarerait comme d'ailleurs. Pae quel signe ? une étiquette ? une voix ?

   La rue du passé était au bout d'un chemin, coupé de stations : à chaque station sur le chemin de la recollection, une image. À chaque image son nombre, le nombre du passé. Dix, vingt, trente stations sur le chemin. Mais aucune certitude d'aboutit. Aucune. Sinon qu'elle serait la station ultime. Et qu'elle ne le serait qu'au moment où, par l'effort de remémoration, je me serais placé, d'un seul coup, devant la pénultième image. Alors, le passé serait, immédiat.

   La pénultième image était, aussi, celle d'une rue. Ce n'était ni celle de la rue que je descendais maintenant, ni celle que j'avais descendue autrefois, qui ressemblait à la première ou ne lui ressemblait pas, mais tendait vers moi son appel. Je connus que c'était elle, celle d'avant. Rue liquide, sombre ; les mêmes arbres ; d'autres. Mais au moment même où je le sus, je cessai de le savoir.

 

Jacques Roubaud, Octogone, livre de poésie quelquefois prose, Gallimard, 2014, p. 287-288.

 

 

 

 

 

31/08/2013

Samuel Beckett, Nouvelles et textes pour rien

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     Où irais-je, si je pouvais aller, que serais-je, si je pouvais être, que dirais-je, si j'avais une voix, qui parle ainsi, se disant moi ? Répondez simplement, que quelqu'un réponde simplement. C'est le même inconnu que toujours, le seul pour qui j'existe, au creux de mon inexistence, de la sienne, de la nôtre, voilà une simple réponse. Ce n'est pas en pensant qu'il me trouvera, mais que peut-il faire, vivant et perplexe, oui, vivant, quoi qu'il dise. M'oublier, m'ignorer, oui, ce serait le plus sage, il s'y connaît. Pourquoi cette soudaine amabilité après tant d'abandon, c'est facile à comprendre, c'est ce qu'il se dit, mais il ne comprend pas. Je ne suis pas dans sa tête, nulle part dans son vieux corps, d'où tant de confusion. Cela devrait lui suffire, m'avoir retrouvé absent, mais non, il me veut là, avec une forme et un monde, comme lui, malgré lui, moi qui suis tout, comme lui qui n'est rien. Et quand il me sent sans existence, c'est de la sienne qu'il me veut privé, et inversement, fou, fou, il est fou. En vérité il me cherche pour me tuer, pour que je sois mort comme lui, mort comme les vivants. Tout cela il le sait, mais cela ne sert à rien, de le savoir, moi je ne le sais pas, moi je ne sais rien.

 

Samuel Beckett, Nouvelles et textes pour rien, avec 6 illustrations d'Avigdor Arikha, éditions de Minuit, 1958, p. 153.

13/08/2013

Jacques Réda, L'incorrigible

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               Oiseaux automatiques

 

La tourterelle, on dirait qu'elle est mécanique.

Toute la matinée, elle a volé d'un toit

À l'autre avec un grincement mélancolique

De vieux jouet en fer qu'on remonte d'un doigt

 

Prudent pour ménager le ressort en spirale

Qui sans doute a rouillé depuis vingt ou trente ans.

Mais non, ça marche encore, et l'on entend ce râle

S'efforcer entre des rouages grelottants.

 

Puis un pinson réglé comme une horloge vrille

Et vrille de nouveau, tout au fond du jardin.

L'air presque froid sous un ciel gris où rien ne brille :

Quelle cloison veut-il crever ? Ce qu'il atteint.

 

En fin de compte, c'est l'écœurante purée

Qu'on voudrait garder sous la paroi

La plus dure. Mais quand ce fer de la durée

La perfore, une paix se mêle au désarroi.

 

Car ce chant qui revient sans arrêt, identique,

Dit que le temps existe et qu'il ne compte pas.

Que l'heure sonne en vain puisqu'elle communique

Avec un vide où les attentes, les combats,

 

Les abandons, l'espoir et l'oubli s'équilibrent

Comme le ciel et son reflet dans les canaux.

Tout est joué d'avance. Il ne reste de libre

Que la querelle vaine et sans fin des oiseaux.

 

Jacques Réda, L'incorrigible, Gallimard, 1995, p. 30-31.

 

 

 

25/05/2013

Pierre Bergounioux, Univers préférables

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   La classification habituelle des récits ne couvre pas, loin s'en faut, l'extension du genre. À côté des formes élaborées, pourvues d'un titre, imprimées, des simples histoires qu'on échange et qu'on oublie, prolifèrent des textes muets, sans destinataire, ignorés du narrateur lui-même Eux aussi, pourtant, postulent des mondes. On peut ne s'être jamais su l'auteur de cette prose sourde. il arrive qu'un mot qu'on dit ou qu'on entend, un lieu où l'on revient, plus tard, agissent comme des catalyseurs, révèlent après couple grouillement de textes embryonnaires qui visaient à résoudre les énigmes, à conjurer les périls dont on se sentait environné.

   On ne les avait pas à proprement parler oubliés. On n'en jamais eu conscience. On était trop occupé à recenser des emplacements viables, des moments préservés, une activité acceptable, pour songer qu'on échafaudait, à cet effet, des récits. Certains reçurent un caractère d'avancement poussé. D'autres n'ont guère dépassé le stade larvaire, mots épars sur le silence, bouts de phrase sans suite, comme brisées de s'être heurtées à la muraille sans prise ni faille de la réalité. Certains étaient tournés vers d'autres récits, implicites ou sonores, dressés contre des idées hypothétiques ou avérées mais capables, toutes, d'adultérer profondément notre être, de nous l'aliéner.

 

Pierre Bergounioux, Univers préférables, dessins de Philippe Ségéral,

Fata Morgana, 2003, p. 7-8.

© Photo Tristan Hordé

01/01/2013

Samuel Beckett, Molloy

Samuel Beckett, Molloy, chambre, oubli, écriture

                                                I

 

   Je suis dans la chambre de ma mère. C'est moi qui y vis maintenant. Je ne sais pas comment j'y suis arrivé. Dans une ambulance peut-être, un véhicule quelconque certainement. On m'a aidé. Seul je ne serai pas arrivé. Cet homme qui vient chaque semaine, c'est grâce à lui peut-être que je suis ici. Il dit que non. Il me donne n peu d'argent et enlève les feuilles. Tant de feuilles, tant d'argent. Oui, je travaille maintenant, un peu comme autrefois, seulement je ne sais plus travailler. Cela 'a pas d'importance, paraît-il. Moi je voudrais maintenant parler des choses qui me restent, faire mes adieux, finir de mourir. Ils ne veulent pas. Oui, ils sont plusieurs, paraît-il. Mais c'est toujours le même qui vient. Vous ferez ça plus tard, dit-il. Bon. Je n'ai plus beaucoup de volonté, voyez-vous. Quand il vient chercher les nouvelles feuilles, il rapporte celles de la semaine précédente. Elles sont marquées de signes que je ne comprends pas. D'ailleurs je ne les relis pas. Quand je n'ai rien fait il ne me donne rien, il me gronde. Cependant je ne travaille pas pour l'argent. Pour quoi alors ? Je ne sais pas. Je ne sais pas grand-chose, franchement. La mort de ma mère, par exemple. Était-elle déjà morte à  mon arrivée ? Ou n'est-elle morte que plus tard ? Je veux dire morte à enterrer. Je ne sais pas. Peut-être ne l'a-t-on pas enterrée encore. Quoi qu'il en soit, c'est moi qui ai sa chambre. Je couche dans son lit. Je fais dans son vase. J'ai pris s aplace. Je dois lui ressembler de plus en plus. Il ne me manque plus qu'un fils. J'en ai un quelque part peut-être. Mais je ne crois pas. Il serait vieux maintenant, presque autant que moi. C'était une petite boniche. Ce n'était pas le vrai amour. Le vrai amour était dans une autre. Vous allez voir. Voilà que j'ai encore oublié son nom.

 

Samuel Beckett, Molloy, éditions de Minuit, 1951, p. 7-8.