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31/10/2018

Dominique Maurizi, Septième rive

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Est-ce que je rêve quand je t’entends,

quand, comme ces cris au loin qu’on

perçoit, je devine une voix ?

 

Est-ce que je dors, est-ce que je rêve,

quand je ne vois que flocons de fumée,

et que seule dans le noir, rien ne pleure

avec moi ?

 

Est-ce que je rêve, est-ce que je rêve,

quand je t’entraîne avec les ombres, et

que tu passes dans le noir, comme ces

pas au loin qu’on entend ?

 

Dominique Maurizi, Septième rive,

la tête à l’envers, 2017, p. 70.

31/12/2017

Norge, La langue verte

 

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Ode aux vaches

 

Allez-y, vaches sacrées,

Je suis seul à vous entendre.

Votre chant s’est retiré

De leurs oreilles de cendre.

 

Donnez votre lait qu’on guette

Aux ordinaires barattes,

Gardons nos secrets, fillettes

Par le Tigre et par l’Euphrate.

 

L’homme rond, l’homme carré,

Tout l’homme géométrique

N’écoute d’un cœur zélé

Que le sifflement de trique.

 

Inutile de beugler

Si haut ! J’ai compris, mes vaches,

Et nos destins sont réglés

Par une même cravache.

 

Ruminez les gazons bêtes,

C’est encore loin l’empyrée

Après quoi vous soupirez

Comme l’ours et le poète.

 

Ce qui fait votre langage

Si noble et si riche de ton,

C’est qu’il puise dans l’herbage

Le cri même du limon.

 

Tu rêves, je rêve, ils rêvent.

Ô, ma vache ensommeillée,

Crois-tu que les nuis s’achèvent,

Crois-tu qu’on va s’éveiller ?

 

Norge, La langue verte, Gallimard,

1954, p. 119-120.

22/04/2013

Franck André Jamme, au secret

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les très délectables

élégances

de la mémoire

 

les pensées devant lesquelles

se dresse tout à coup

une immense pensée

 

les êtres

qui se mettent à rêver

sur la route

et peu à peu

c'est le chemin

lui-même

qui se mue

en leur songe

 

[2]

        *

 

tous ces gens

qui aimeraient se balader

dans les bois

ou dans les jardins

 

selon les jours

 

et rien d'autre

 

l'art d'emmêler

les plans de l'ignorance

et de la perception

 

le livres

ne faisant voyager

au fond

que de la fausse monnaie

 

et on en a le sang figé

 

[34]

        *

les pensées

derrière lesquelles

attendent

des milliers de pensées

 

les atroces vérités

de la mémoire

 

les êtres

qui s'arrêtent subitement

sur le chemin

et peu à peu

ils se transforment

en pierres

 

[62]

        *

 

l'art d'accoupler

le plan de l'ignorance

et  celui de la perception

 

les sortes de courts albums

ne montrant au fond

que des listes

 

tous ces gens

qui errent

dans les couloirs

 

selon les jours

 

et rien d'autre

 

[81]

 

Franck André Jamme, au secret, dessins de

Jan Voss, éditions isabelle sauvage, 2010, np.

02/07/2012

Claude Chambard, La Montée des Couardes

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   Puisque tout le monde rêve, moi non, moi je ne rêve pas, dis-je à Sigmund, dis-je à Grandpère, dis-je montant péniblement la côte, le chemin blanc des Couardes. Tu dis n'importe quoi, dit Grandpère, Sigmund ne dit rien, c'est à peine si l'on devine un léger énervement à cette crispation du pied gauche dans le cuir souple de la chaussure noire. Pousse, pousse la brouette, pousse, ça grince, ça coince, ça souffle, ça claque sur la caillasse, allez bagnard pousse, pousse la brouette dans les Couardes, bras distendus, muscles blancs, doigts sciés tordus — c'est l'arthrose (c'est l'âge [c'est la mauvaise santé], c'est ça c'est l'âge) — & la puanteur des détritus à vomir, à vomir parigot, à gerber.

   Jours jours + jours + jours (cf. la Vie de famille), refrain connu, sifflements irrésistibles — & jours de canicule, jours de froid, c'est selon, orage, molaires sensibles — ou est-ce incisives, si ce n'est canines acérées (chaud froid ce n'est pas bon pour l'émail) gencives en sang il faut se soigner — ôter — changer ? ­ sa peau est un souhait, on veut la lumière & l'orage, il pleut, il pleut des cordes, il pleut à seaux, il grêle — c'est mauvais pour la vigne — odeur âcre des trottoirs des villes puantes, chaussée trempée, il fait froid pour ainsi dire — dans les vieux os, il fait froid toujours, toujours il fait froid, toujours trop tôt — Grandpère ne pars pas.


Claude Chambard, La Montée des Couardes, éditions Contre-pied et Claude Chambard, 2012, p. 5-6.