Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

24/03/2019

Jacques Réda, La Course

ob_0bc8fe_jacques-reda.jpg

                      Juin 44

 

Maintenant que le fil se détend et s’embrouille

(Et la mémoire écrit avec un crayon blanc),

Je reviens en arrière à tâtons, rassemblant

Les divers rescapés de ma longue patrouille.

 

Je retrouve la porte aux craquements de rouille

Qui donnait sur le fleuve où je palpe le flanc

De ma barque ; j’entends ronfler un monoplan

Piper Club, et je vois éclater la citrouille

 

De la lune sur les jardins criblés d’obus.

Quelle étrange saison, favorable aux abus

Des vivants quand la mort rôdait sous les cerises.

 

Je ramais, je cueillais pour Janine en piqué

Blanc — tous ses mouvements étaient pleins de surprises

Dans l’ombre qu’à midi mitraillait en piqué

Le soleil.

 

Jacques Réda, La course, Nouvelles poésies itinérantes et familières,

Gallimard, 1999, p. 78.

23/06/2016

Jacques Réda, La course

                                                   jr1.jpg

                         Gitans à Montreuil

 

Dans les vergers à l’abandon qui dominent Montreuil

   Les filles des Gitans fument près des roulottes

   Sous des cordes à linge où sèchent leurs culottes,

   Elles rôdent avec la grâce du chevreuil.

 

On n’ose jeter en passant qu’un rapide coup d’œil

   Des vieilles à l’affut suspendent leurs parlotes

   (Les hommes sont allés vendre des camelotes

   Dans le grand déballage, en bas). Pourquoi ce deuil

 

   Au fond de la lumière, alors qu’elle irradie,

   Et dans l’air vif ce goût fade de maladie ?

   Les filles des Gitans ont beau se déhancher,

 

   L’espace fourbu gît sous ses propres décombres :

   Cabanes à lapins, potagers à concombres

   Sous la fumée inerte et sans feu d’un pêcher

   Rose.

 

Jacques Réda, La Course, Gallimard, 1999, p. 46.

17/09/2014

Jacques Réda, La Course

imgres.jpg

Fallait-il qu'on s'embête à crever le dimanche

Pour aller à l'Escale à sept heures du soir

Boire un, deux martinis au gin et sans pouvoir

Jamais s'en payer un troisième. Je me penche

 

De nouveau sur ce tabouret du bar étanche

Où le pluie et le vent, l'air de plus en plus noir

Venaient pourtant rôder jusque vers le comptoir

Anticipant déjà leur facile revanche.

 

On rentrait en effet par la route, au plus droit,

Sous les arbres saisis de fureur ou d'effroi

Entre les pavillons aux louches lueurs d'huile

 

Et les potagers fous écorchés par l'hiver.

Sans rien dire, en songeant que vivre est une tuile

Qu'il eût fallu casser d'un coup de revolver.

 

Jacques Réda, La Course, Gallimard, 1999, p. 85.