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25/09/2019

Julien Bosc, Je n'ai pas le droit d'en parler

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En hommage à Julien Bosc, décédé le 24 septembre 2018

 

(...)

De tant devoir me perdre, voyez : j’ai tiré un trait sur ma voix. Pour cette raison, ce soir, j’aimerais que quelqu’un me parle, me raconte une histoire, vraie ou fausse, cruelle ou tendre, de cape et d’épée ou de compagnon maçon, n’importe, mais à voix haute, que j’en entende au moins une. Et sinon une histoire : un mot, d’une langue vivante ou morte , une injure ou un reproche, sans souci de ma vanité, je les mérite tous ; un cri, sans qu’il me fût ensuite fait grief d’avoir cogné , un sanglot, s’il est un obstacle pour l’écho. Ou comme il vous plaira. Je ne suis pas difficile. Cependant pitié ! pas le vent, pas le bruit des vagues, pas la chute des pierres, pas le grillon ou la pie. Rien qui ne soit pas ta voix.

 

Julien Bosc, Je n’ai pas le droit d’en parler, Atelier La Feugraie, 2008, p. 22-23.

© Photo Chantal Tanet

24/09/2019

Julien Bosc, De la poussière sur vos cils

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En hommage à Julien Bosc, décédé le 24 septembre 2018

 

(...)

— Puis-je vous faire le récit d’un rêve ?

— D’un rêve ?

— Disons cela comme ça

— Oui

 

— J’étais assis, au bas de ce mur, mais un autre lui faisait pendant de telle sorte que j’étais dans un couloir... Je ne sais où le rêve avait commencé, je n’ai que la mémoire parcellaire de ce qui m’en reste, aussi ne puis-je pas vous dire qui ou quoi m’avait projeté dans ce couloir, si même on m’y avait projeté... J’y étais, seul, ni bien ni mal — il s’agissait d’autre chose... —, je ne pensais à rien de particulier mais confusément à tout lorsque soudain des chiens, je crois deux, oui deux chiens m’ont sauté à la figure, je veux dire au visage... Faible comme je l’étais après le trajet qu’on m’avait fait souffrir, je ne pus me défendre, vous vous en doutez. Et, en aurais-je eu la force, qu’aurais-je pu faire contre ces chiens dressés pour la haine ?... Je vous épargne les détails — à vous de même qu’à moi... je ne veux plus m’en souvenir... je dois m’en souvenir... je ne sais pas — mais j’eus le visage dévoré. Mon corps, non ! mes mains, non ! ma tête, non ! Ils n’avaient dévoré que mon visage. Mon visage et mon nom. Et je n’étais pas mort, pas même blessé.

 

Julien Bosc, De la poussière sur vos cils, éditons la tête à l’envers, 2015, p. 22-23. © Photo Tristan Hordé

22/07/2019

Julien Bosc, La demeure et le lieu : recension

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Le livre, recueil posthume dont quelques extraits avaient été publiés dans Rehauts, avait été préparé par son auteur, tout comme Le coucou chante contre mon cœur qui paraîtra en 2020 aux éditions Le Réalgar. On y reconnaît la voix de Julien Bosc (1964-2018), par la présence d’allusions à tel livre précédent et au retour de quelques motifs — celui de la mer et du départ, et, qui donne son esprit à l’ensemble, celui d’une identité introuvable et de la détresse qui l’accompagne. La postface de Jacques Lèbre situe précisément La demeure et le lieu par rapport aux autres livres de Julien Bosc et en donne une lecture sensible et approfondie.

Quelles qu’aient été les variations dans l’écriture des différents livres publiés, une caractéristique réunit la plupart d’entre eux, l’attention au dehors, à ce que l’on hésite à noter, à ce que l’on oublie parce que partie du quotidien le plus ordinaire. Julien Bosc, sans cesse, relève les menues découvertes au cours des marches, les mouvements des oiseaux, la pousse des bourgeons, les couleurs changeantes du ciel, son étonnement quand il saisit quelques bribes de la vie nocturne du hérisson ou de la hulotte, l’épanouissement des fleurs, la préparation des fagots et des bûches à fendre — travail nécessaire quand on se chauffe avec un poêle dans une région aux hivers rudes, la Creuse ; etc. Poèmes de la vie ordinaire, où l’on apprend ce que font les chats Pépère et Minette comme on lit les compliments refoulés de l’auteur devant une jolie marchande légumes ? Oui, si la lecture ne retient que la répétition de petits gestes : il n’y a alors que les traces de moments de la vie, une manière de journal. Non, si le lecteur prend en compte ce qui suit une série d’énumérations et, de là, reprend l’ensemble sous un nouveau jour.

Les vers de plusieurs poèmes débutent par un verbe à l’infinitif, suivi ou non de compléments, comme dans « marcher / regarder / attendre / écouter / laisser dire / effacer / plusieurs fois reprendre / aller dans la nuit / réessayer / croire un instant que oui / or non      déjà demain et rien ». Les actions sont ici données sous la forme la plus générale, pas du tout situées dans le temps, ce qui signifie que l’échec à écrire évoqué n’est pas lié aux circonstances. Comme si « forcer les ferrures de la langue » ne permettait que rarement de fixer « les rares mots rescapés du naufrage ». Ce qui s’exprime sous différentes formes, c’est la quasi-certitude de ne pouvoir (ou savoir) restituer ce qui devrait l’être ; une fois le poème écrit en ayant eu « la sale sensation / parfois / de faire feu de tout bois », alors « preuve est là       rien n’a été dit ». Le doute de soi est rarement surmonté et il est lié à une relation difficile aux choses du monde.

Julien Bosc observe les oiseaux autour de sa maison, les manœuvres (qui échouent) des chats pour les attraper, marche près de la rivière, dans les bois où il surprend une biche, réunit des fleurs des champs : toutes actions qui le réconfortent, mais commence-t-il à brûler feuilles et « vieux genets », les « voir partir en fumée » entraîne une vive mélancolie, « (penser qu’on pourrait se pendre / allez savoir pourquoi à ce moment-là) ». Le lecteur retourne à un livre précédent, De la poussière sur vos cils, où était évoquée la fumée des crématoires, et lit d’ailleurs une autre allusion à ce livre avec « les cendres sur ses cils ». S’arrêtant pour rêver aux figures que le temps dessine sur un vieux mur, Julien Bosc reconnaît une fleur et diverses figures d’animaux mais aussi « la face d’un gisant bouche-bée » et, non pas une silhouette mais « le portrait d’un homme » (souligné par moi) dont les traits « expriment une immense tristesse ». Aussi l’idée de la disparition habite-t-elle le livre, le matin au réveil ou lorsqu’un travail physique occupe la journée, toujours sont présents les « anciens galets dans la gorge », galets déjà dans le poème d’ouverture. Cependant, dans le temps même où tout semble vaciller, être noué, existent une échappée, la possibilité de quitter ce qui provoque la détresse.

Le lecteur revient alors à un autre livre de Julien Bosc, La Coupée, récit en vers d’un court voyage sur un navire conteneur qui l’a fait « passer (…) de l’autre côté du miroir » et, le voyage achevé, il prend soin d’écrire qu’il faudra « prendre garde     à ne sombrer ni toucher le fond ». La mer libératrice et le vocabulaire de la marine sont sans cesse présents dans La demeure et le lieu et aux endroits ou aux moments les plus inattendus. De l’évocation de la nuit et d’arbres en hiver on saute à celle de poussière de coquillage : de là à « un esquif pris dans la tempête », une mouette. La mer est également là quand le vent est fort, « il suffit de fermer les yeux (…) », et c’est le rivage et, la nuit, la lune devient phare pour guider 

vers le large     la côte 

l’aventure         ou sa nostalgie

Un poème est remarquable pour suivre la transformation des éléments du quotidien en paysage marin : une énumération — nom + qualification — de choses vues « de bas en haut » permet de passer d’un ruisseau à des cumulus qui « très lentement dérivent

         sur la voie du retour

         des feux là et là entre la ligne des arbres

le bourdonnement des mouches

les stridulations des grillons

un phare enfin

un port d’attache

et

assis sur une étroite jetée

un vieux pêcheur (…) »

 

Seul le départ pourrait écarter « la pensée d’en finir », sortir de la répétition et de la présence du passé que rappellent de petites actions de la vie de chaque jour. Pourtant, on peut aussi lire dans le souci de les rapporter, comme le sait bien Julien Bosc, « une manière parmi d’autres de conjurer la mort / ou / plus simplement / de déjouer les sempiternelles incertitudes de l’existence ». Certes, sa disparition conduit à lire dans les poèmes des signes de son choix de tout quitter, on peut cependant lire et relire La demeure et le lieu sans rien connaître du destin de son auteur et l’on est fortement touché par sa manière d’empoigner la vie.

 

Julien Bosc, La demeure et le lieu, Faï Fioc, 2019, 80 p., 9 €. Cette recension a été publiée sur Sitaudisle 19 juin 2019.

31/05/2019

Julien Bosc, La demeure et le lieu

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la locution « à bord de nuit »

comme dans « se promener à bord de nuit »

est-elle propre à cette famille de paysans

(de qui je l’affectionne et la tiens)

ou est-elle plus largement répandue

 

quoi qu’il en soit

si elle touche la corde sensible

c’est que

révélatrice des transmutations et métamorphoses

— où s’accordent mots et songes —

elle fait du crépuscule un navire

des cieux la mer

et

de la nuit

l’augure d’une traversée merveilleuse

                                             — si

                                             à bord

                                             et au large déjà

                                             la côte est laissée derrière soi

 

Julien Bosc, La demeure et le lieu, Faï fioc, 2018, p. 39.

© Photo Chantal Tanet

30/03/2019

Julien Bosc, Elle avait sur le sein des fleurs de mimosa : recension

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La phrase titre débute chacune des 9 séquences du long poème posthume de Julien Bosc. Il s’agit d’un récit de rêve qui met en scène un homme et une femme, sans que l’on puisse, à certains moments, déterminer qui, des deux, rêve, cette indécision étant un des éléments de la construction du texte. L’absence de repères temporels (« Un long temps passa / Des siècles peut-être » ; « Un matin d’hier ; « Les années passèrent » ; etc.) et l’indétermination des espaces sont caractéristiques de cet état dans lequel le réel perd ses contours. Seul un élément du monde est présent d’un bout à l’autre du récit, la mer.

Un château est mentionné mais ce décor d’un certain romantisme est bâti devant la mer, par ailleurs la terre est travaillée par les eaux (« côtes hautes et déchirées ») et la plupart des notations qui la concernent la lient à la mer. Les mots employés n’appartiennent pas tous au vocabulaire courant et sont empruntés au lexique technique ; à côté, par exemple, de phare, digue, jetée, proue, hisser les voiles, larguer les amarres, on lira aussi bollard, musoir, amer, videlle, etc., et certaines expressions sont données avec une valeur figurée comme lester son rêve ou, à propos de la robe de la femme, prendre le large. Ajoutons l’existence de gigantesques navires ; sachant que Julien Bosc a voyagé quelques jours sur un porte-conteneurs (voir La coupée, 2016), on pourrait penser seulement à une fascination pour la mer si l’on oubliait qu’elle figure un lieu sans repère, toujours semblable à lui-même, et qu’elle symbolise toujours, conventionnellement, la vie (comme le liquide amniotique) autant que la mort (les dangers de la tempête), donc l’origine et la fin, une traversée et un retour.

L’image de la boucle (du vide au vide) apparaît très tôt dans le poème ; à la question « D’où venez-vous ? » est donnée une réponse complexe ; d’abord « D’un amour fou », ensuite « D’une racine vivace survivant à chacune des saisons et dont le dernier mot est l’écho silencé du premier » ; à l’idée de la vie qui ne cesse s’ajoute celle du retour, du miroir (qui évoque un livre précédent, Le verso des miroirs, 2018) ;  la séquence suivante, donnée entre parenthèses, associe cette idée, avec l’image de la rencontre, à la mort : « (Or / Un matin d’hier / À l’angle de deux rues // La mort). Traversée d’une origine à la disparition. C’est aussi à partir du miroir qui réfléchit la lumière que sont détruits par le feu « Les lieux / Les noms / Les souvenirs (…) / Tout », c’est-à-dire l’espace, le temps, la mémoire (de l’espace et du temps) ; ne subsistent que « elle la fleur la mer » et ce qui est proposé également hors du temps et d’un lieu (« sans début trame ni fin ») et enfin, détachés de la séquence, « Les mots du corps ». On y voit une allusion à un écrit précédent, Le corps de la langue (2016), mais ici se pose la question de la présence, ou de l’absence, du corps.

Paradoxalement le corps apparaît peu dans l’ensemble des séquences. La phrase titre, reprise, implique certes la nudité, et cette nudité est soulignée (« nue et brune », ou blanche comme la dalle de la tombe), mais quand elle est évoquée ce n’est pas dans un contexte amoureux, les mots qui lui sont associés sont tous négatifs : « peine », « amour suffoqué » (donc, étouffé jusqu’à la mort), « trépas », « chancellement »,  « vertige » ; c’est un corps qui n’a plus d’assise, qui se défait, et l’amour est à peine énoncé qu’il disparaît. Ce mouvement vers la disparition répété plus avant, puisqu’elle fait entrer la nuit en elle, par « l’huis de la vie » ; singulier emploi d’un mot archaïque qui permet l’homophonie, lui, l’absent, apparaît en creux. Lorsque le corps (masculin ou féminin ?) vit l’acte amoureux, il n’est aucunement dans l’échange — soumis, yeux bandés, membres entravés —, sinon dans le « sang d’un baiser » et, une fois encore, tout disparaît dans « la tempête les flammes » ; le feu semble encore présent plus avant dans le poème avec le mot « âtre », dont le contexte (« La mer / Immense large d’huile âtre ») écarte l’idée de feu et oriente vers un autre sens : le mot, archaïque lui aussi, signifie « noir » (latin ater). L’absence d’échange se manifeste également dans une autre scène ; l’homme est mort et enterré, « Seule et nue elle l’exhuma / Le mit en elle une dernière fois ». Ces variations autour de l’inaccomplissement d’une relation amoureuse ont leur pendant dans d’autres rapports à l’autre et au monde.

La femme est, d’abord rêvée, introduite « dans le corps du poème » ; ensemble de mots, elle peut s’écarter de la figure conventionnelle de l’amoureuse et se définir sans relation avec ce que le lecteur attendrait ; ainsi, entrée dans le poème, elle délaisse :

                       (…) la veille pour les songes

                       La clarté pour l’ombre

                       Le feu pour le fanal

 

                       (…) Le dialogue pour le ressassement

                       L’étreinte pour le vide

Ce qui est stable, ce qui évoque fortement le réel, ce qui assure le lien à l’autre, tout cela est abandonné au bénéfice de ce qui est du côté de l’oubli, de la répétition, de l’absence. C’est une figure mélancolique qui s’impose dans ce récit, et les voix de l’homme et de la femme ne s’accordent pas — pour autant qu’elles cherchent à le faire. Poème étrange et attachant autour d’un amour fou, dans lequel les visages de l’amour, même rêvés, ne parviennent pas à sortir du chaos.

 

Julien Bosc, Elle avait sur le sein des fleurs de mimosa, Préface Édith de la Héronnière, peinture de Cécile A. Holdban, " la tête à l’envers ", 2019, 76 p., 16 €. Cette note a été publiée sur Sitaudis le 7 février 2019.

 


 

15/10/2018

Étienne Faure, Tête en bas

 

                                  Soirée autour de Tête en bas d’Étienne Faure,

                               avec un hommage à Julien Bosc, éditeur et poète,

                                        le jeudi 18 octobre, à partir de 19 h,

                              librairie Liralire, 116, rue Saint-Maur, 75011, Paris.

 

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Parfois s’excusant, les livres

— d’avoir vécu, d’être jaunes —

chutent, obscurs,

soudain remarqués sur la planche

par leur absence — on les ramasse,

en relit quelques lignes, extraits de vie,

fulgurances, les adopte un temps

puis leur sens retombe, les mains les rangent

au plus haut, côté ciel, en réchappent

un dactyle, une fleur inhalée de longue date,

foin du monde où s’arrêta la lecture d’avant,

et des lettres d’amour recluses

autrefois parcourues en hâte, emmêlées avec

les mots du livre qui les protègent, les enveloppent,

les mots protégeant les mots jusqu’à la prochaine

lecture quand d’autres mots s’acclimatent

au noir des signes, qu’on y voie.

 

chutes

 

Étienne Faure, Tête en bas, Gallimard, 2018, p. 81.

29/09/2018

Julien Bosc, Le corps de la langue

Julien Bosc, Le corps de la langue, bouche, partage, silence, parole

                                           été 2017

ainsi la langue dans sa bouche

 

                  partagée

 

                  avec les mots

 

                qu’il les silence

                        plie

                      déplie

 

                     attende

         le jour

        attende

         la nuit

        écoute

     laisse faire

        accueille

fasse siens tels quels

             et

 

leur cédant sa voix

 

          parle

 

du bout des lèvres contre ses lèvres à

                           elle

                  buvantses paroles

           à n’en plus finir ni pouvoir

 

                     ni non plus

 

Julien Bosc, Le corps de la langue, Quidam, 2016, np.        

 

28/09/2018

Julien Bosc, De la poussière sur vos cils

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                                            juillet 2017

 

Non loin du village

Non loin d’un tas de briques

 

Elle et lui, comme autrefois.

Comme autrefois

(autrefois disons)

 

Tout a changé

Sauf le lieu — le terrible lieu.

Sauf leurs jeunesses — fauchées.

Sauf leurs noms — jetés au feu avant d’entrer dans le livre.

Sauf leurs voix.

 

— Mais est-ce la leur à chacun ?

Où est-ce celle, sourde, qui leur est commune et les sépare de telle sorte que c’est dans ce tout petit écart qu’ils s’aiment et parlent ?

(Parlent, disons)

 

                                                                                       Ô vitre brisée sur l’inénarrable

 

Julien Bosc, De la poussière sur vos cils, La tête à l’envers, 2015, p. 50-51.

27/09/2018

Julien Bosc, Le verso des miroirs

                                                              

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                                                                             juillet 2017

                                                            Julien Bosc

Julien Bosc (1964-2018) est brutalement décédé à la fin de la semaine dernière. Devenu spécialiste de l’art Lobi du Burkina Faso, il avait aménagé un espace consacré à la sculpture Lobi au Musée du Quai Branly.  Installé dans la Creuse, il y a fondé en 2013 les éditions le phare du cousseix, du nom du village où il vivait. Il a édité, entre autres, des plaquettes de Françoise Clédat, Fabienne Courtade, Paul de Roux, Erwann Rougé, Ludovic Degroote, Franck Guyon, Antoine Emaz, Édith de la Héronnière, Étienne Faure, Jacques Josse… Poète, il a publié ces dernières années De la poussière sur vos cils (2015), Le Corps de la langue (2016), La Coupée (2017), Le Verso des miroirs (2018). C’est un homme de culture, généreux et attentif, qui disparaît.

 Jacques Lèbre et Tristan Hordé

 

                                          Poème qui ouvre son dernier livre, Le verso des miroirs

je vis aux lisières de la terre et la mer

le long d’une rivière défaite

un vertige

une bascule

une volée d’étourneaux dans la brume

 

les portes se referment

le vent bégaie

une étincelle allume la bougie

les livres forgent un rivage

deux premiers mots murmurent

 

Julien Bosc, Le verso des miroirs, Atelier de

Villemonge, 2018, p. 3.

02/03/2017

Julien Bosc, La coupée

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Garder son cap

n’est jamais varier que très lentement

ne jamais non plus aller plus vite qu’il ne faut

bien observer tout ce qui entoure     sans se soucier de soi

aimer la lenteur     à sn corps défendant si nécessaire

l’apparence du surplace quelquefois     et s’il advient s’armer de patience

attendant sans tourments des jours meilleurs     ils reviendront tôt ou tard

être là de nuit comme de jour et

en permanence à l’écoute de ce qui se dit ou chante

comme de tout semblerait se taire

 

de quelques règles de la vie en mer

— qui pourraient être du poète

 

Julien Bosc, La coupée, Potentille, 2017, p. 14.

07/11/2016

Julien Bosc, Le corps de la langue (préface Bernard Noël)

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                  elle a été devant lui

 

                elle et lui de même taille

 

                           elle a attendu

 

lui a demandé de porter les mains sur ses seins

 

                                 il n’a pas su

 

                           elle l’a fait pour lui

                                 les prenant

                                 et posant là

                                 sur ses seins

 

                                     les mains

 

                   elle a voulu savoir si il les aime

 

                                  il a répondu

 

Julien Bosc, Le corps de la langue, préface de Bernard Noël,

Quidam éditeur, 2016, np.

20/02/2016

Julien Bosc, De la poussière sur vos cils : recension

 

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   Les vers en exergue extraits de Dans la Conversation, recueil de Jacques Lèbre, orientent la lecture du livre : les corps gazés dans les camps de la mort ont été brûlés et « quelques-uns peuvent dire encore / [...] j’ai vu la fumée s’élever dans le ciel ». Le long ‘’poème prosé’’ de Julien Bosc n’est pas un récit, on y lit des « scories de l’innommable », les traces de ce que des témoins ont écrit, ce qui demeure pour nous de ce qu’ils ont vécu — « quelqu’un cette nuit écrit à partir d’une mémoire qui n’est pas la sienne ». Et d’abord un mur, mur de mémoire, « preuve » du passé et qui porte des noms : pour sa construction, sont énumérés tous les matériaux qui ont été utilisés au cours du temps en divers lieux pour bâtir un mur, marbre, pierre, banco, etc. Rien de tout cela ne convient, et à la question de sa matière une seule réponse : « — Telle la mémoire ? / — Tel le miroir sans tain de la souvenance oui. » Mais la parole sur ce qui fut semble impossible, il n’y aurait que « les mots creusés sur le vide », et cependant personne n’a, aujourd’hui, « le droit d’oublier ce que nous ne pouvons raconter ». C’est à partir de cette impossibilité qu’écrit Julien Bosc.

Ce qui peut être écrit l’est ici dans une forme particulière. Deux personnages, Lui et Elle, dialoguent dans divers lieux ; au début la nuit dans un pré, plus tard dans un hôpital pour la guérir de la folie née du souvenir de l’holocauste (« Elle perdit la raison »), puis dans un village « Entre la montagne et la mer ». Leurs échanges sont parfois accompagnés d’un commentaire et s’achèvent par un fragment en italique, introduit par le « Ô » du lyrisme et reprenant littéralement ou pour le sens ce qui précède. On pense à un livret d’opéra ou à une tragédie, avec dialogues, voix hors champ ou didascalies, intervention d’un chœur, et ce d’autant plus que les répliques sont toujours brèves, la syntaxe et le vocabulaire dépouillés, des fragments de dialogue répétés, la répétition se produisant aussi dans une réplique :

Jamais, jamais je n’ai pu, je n’ai pu jamais, jamais pu, jamais, mais malgré moi tout le temps, minute après minute, nuit et jour sans répit, ni rien, sans répit ni rien, ni rien pouvoir, rien pouvoir faire, rien pouvoir faire taire, à en devenir folle. Folle.

   La folie naît du souvenir des camps de la mort, ceux de la ‘’solution finale’’, ce qu’explicite un seul échange :

— Votre nom est-il juif ?

— Oui.

— Êtes-vous juif ?

— Oui.

— Êtes-vous innocent ? Êtes-vous coupable ?

Réponse qui ne peut être entendue : une pierre « est-elle innocente ou est-elle coupable ? ».

   La seule amorce de récit du livre est présentée comme un rêve par l’homme, elle décrit un lieu d’où l’on ne peut sortir, un couloir, où des chiens dévorent le visage et le nom, métaphore de l’identité à faire disparaître. Les images de destruction brutale abondent dès l’ouverture ; le dialogue évoque d’abord une porte et des fenêtres, pourtant il ne s’agit pas d’une maison, d’un refuge, la clef est perdue, une main broyée, les yeux aveugles, l’ordre même de la nature défait avec le « givre incandescent ». La poussière sur les cils ? non, ce sont les cendres qui retombent, et avant la mort ce sont les fils barbelés, la langue tranchée, le nom broyé, « les wagons de la mort et la folie dans les wagons ».

   Que reste-t-il après « la nuit du retour sans retour » ? Le livre pourrait s’achever sur des questions comme celles-ci, « Quel témoin ? Le témoin du récit ? Quel récit ? » Il reste des noms, des noms inscrits sur un mur, dans la mémoire, et reste donc « le récit d’un mur ». Le hasard des publications a mis sur ma table le livre de Julien Bosc et un entretien de Philippe Beck, ‘’Dialogue de la poésie avec la prose testimoniale’’(1) ; j’en détache pour conclure quelques lignes, qui disent aussi la nécessité pour la poésie d’écrire après les témoins : « Les proses de témoignage (le réel prosant et prosé) en disent toujours plus. C’est l’excès qui demande la poème, selon moi, et en réponse aux vers de Celan : « Niemand / zeugt für den / Zeugen. » (« Gloire de cendres », dans Renverse du souffle). « Nul / ne témoigne pour le / témoin. » Le poète ni le romancier ne témoignant à la place du témoin, et cela se dit en vers libres ; le « témoin » est rejeté après le deuxième vers — le suspens est catégorique. Mais le témoin n’est pas seul et sa prose est précédée, parlée déjà ; elle doit être continuée. »

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1. ‘’Dialogue de la poésie avec la prose testimoniale’’, entretien de Philippe Beck avec Frédéric Detue, dans Europe, ‘’Témoigner en littérature’’, janvier-février 2016, p. 221-235. L’ensemble du numéro, dès l’introduction de Frédéric Detue et Charlotte Lacoste, est remarquable.

 

Julien Bosc, De la poussière sur vos cils, La tête à l'envers, 2015, 13, 50 €. 

Cette note a été publiée dans Sitaudis le  5 février 2016.

   

  

 

12/10/2015

Julien Bosc, Sans lieu-dit ni demeure

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Sans lieu-dit ni demeure

 

des neiges d’avril

écloses ou en bouton

de premières capucines

orange lie de vin ou jaune

un bouleau arqué par la neige à tout-va d’une seule nuit

d’inattrapables montmorency en haut du cerisier de huit ans

l’ombre adolescente et pas peu fière d’un jeune tilleul

un ciel bleu

un ténu vent silencieux

une conscience exsangue        sans lieu-dit ni demeure

et rien

hormis le geai des chênes simulant la crécelle

le fond du puits

la corde

la gorge et le galet

 

Julien Bosc, Sans lieu-dit ni demeure, dans  Rehauts, n° 36, automne-hiver 2015, p. 91.

Julien Bosc a publié récemment Maman est morte (Rehauts, 2012), Tout est tombé dans la mer (Approches, 2014)