12/07/2013
Samuel Beckett, Peste soit de l'horoscope
là-bas
là-bas
surprenant
pour un être
si petit
jolis narcisses
armée de mars
alors en marche
puis là
puis là
puis de là
narcisses encore
mars alors
en marche encore
surprenant
encore
pour un être
si petit
thither
1976
Samuel Beckett, Peste soit de l'horoscope et
autres poèmes, traduit de l'anglais et présenté
par Édith Fournier, éditions de Minuit;
2012, p. 37.
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11/07/2013
Jude Stéfan, Disparates
1930
ce dimanche
l'amoureuse penche la tête
au mont des martyrs à la
goutte d'or des vignes
la conductrice de tramway
sur l'épaule reconquise
du chiffonnier aux guenilles
que les yeux meurent les premiers
et les ongles les derniers Ils
s'en raillent
en chantonnant
en descendant enlacés vers
la rumba la java
par les rampes
vers les casquettes et les tournures
suées et fumées
avant de s'aliter
pour s'enlanguer s'endormir vers
leur lendemain ouvrable
Jude Stéfan, Disparates, Gallimard, 2012, p. 27.
©Photo Chantal Tanet
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10/07/2013
Peter Huchel, La neuvième heure
Par les routes
La troupe vagabonde
des feuilles glacées,
le jour l'a rabattue sur la fosse à feu
avec ses lacets.
Près du chariot
à l'abri de la bâche,
la bohémienne
à ses pieds,
emmitouflé, l'enfant endormi.
Elle sort de sa veste de mouton
un jeune chien qui tète,
en l'allaitant
elle nourrit dans la neige le vent affamé.
Sœur lointaine
de la déesse asiatique,
le croissant de silex,
tu l'as perdu
au bord des étangs infernaux.
Tu entends dans la nuit l'aboi
derrière les traces de roues, d'un campement l'autre.
Unterwegs
Die streifende Rotte
vereister Blätter
fällte der Tag
mit Drähten über der Feuergrube.
Neben dem Karren
im Schutz der Plache
die Zigeunerin,
zu ihren Füßen
eingewickelt das schlafende Kind.
Sie hebt aus dem Schafspelz
einen jungen Hund an die Brust,
ihn säugend,
säugt sie den hungrigen Wind im Schnee.
Ferne Tochter
der asiatischen Göttin,
die Feuersteinsichel
hast du verloren
am Rand der höllischen Teiche.
Du hörst das Gebell in der Nacht
das der Radspur folgt von Lager zu Lager.
Peter Huchel, La neuvième heure [Die neunte Stunde], traduit de l'allemand par Maryse Jacob et Arnaud Villani, Atelier La Feugraie, 2013, p. 63 et 62.
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09/07/2013
André Breton, L'amour fou
Un contact qui n'en a pas même été un pour nous, un contact involontaire avec un seul rameau de la sensitive fait tressaillir en dehors de nous comme en nous tout le pré. Nous n'y sommes pour rien ou si peu et pourtant toute l'herbe se couche. C'est un abattage en règle comme celui d'une boule de neige lancée en plein soleil sur un jeu de quilles de neige. Ou encore un roulement de tambour qui brusquement ne ferait d'une au monde de toutes les compagnies de perdrix. J'ai à peine besoin de te toucher pour que le vif-argent de la sensitive incline sa harpe sur l'horizon. Mais, pour eu que nous nous arrêtions, l'herbe va reverdir, elle va renaître, après quoi mes nouveaux pas n'auront d'autre but que te réinventer. Je te réinventerai pour moi comme j'ai le désir de voir se recréer perpétuellement la poésie et la vie. D'une branche à l'autre de la sensitive — sans craindre de violer les lois de l'espace et bravant toutes les sortes d'anachronismes — j'aime à penser que l'avertissement subtil et sûr, des tropiques au pôle, suit son cours comme au commencement du monde à l'autre bout.
André Breton, L'amour fou, Gallimard, 1969 [1937], p. 97.
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08/07/2013
Étienne Faure, Entrée, sortie
La porte grince, ouvre et grince
pour mieux souligner qu'elle ouvre
sur un décor révélé à la rampe
électrique — entre en scène un vieil acteur
couvert d'une poussière honorifique
qui tousse, maintenant lève les bras,
déca pe avec des mots, simple incise,
pour à la fin d'un geste opposé au verbe
claquer la porte en forme de réplique,
les pas exclamatifs s'éloignant,
bientôt de suspension...
... car l'acteur mort en paria au troisième acte,
pauvre, infirme et secoué par les maux,
six mois après resurgira empereur
dans une autre vie, un autre théâtre,
s'autorisant à rire en plaine phrase
avec la salle inchangée, à son comble.
entrée, sortie
Étienne Faure, Entrée, sortie, dans "larevue" (des arts
du langage" et quelques autres), 2013, éditions julien
nègre, p. 50.
©Photo Tristan Hordé
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07/07/2013
Jean-Louis Giovannoni, Issue de retour — éditions Unes (3)
Ici n'est pas tenu
à Christine Oleksak
On ne saisit pas l'horizon
Le bord des ciels.
L'envol se fait — à l'envers —
dans les bassins, les vasques.
Près de la matière
L'air semble plus libre.
Corps des contraires
Fait de peaux internées
Glissant l'une en l'autre.
Corps toujours tenu
Ceint dans sa propulsion
Comme balle cherchant
Où se nicher.
Eau palpée par des solides
En sait plus long
Que l'écoulement.
Résidence
Là
Où l'on ne se tient pas.
Toujours soustrait
Plus qu'ajouté.
Jean-Louis Giovannoni, Issue deretour, éditions Unes,
2013, p. 67.
Les éditions Unes, fondées par Jean-Pierre Sintive
en 1981, ont été reprise par François Heusbourg en 2013.
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06/07/2013
Maurice Benhamou, Tréfonds du temps — éditions Unes (2)
I
Gorge de nuit
buveuse d'étoiles.
Pourrons-nous jamais
concevoir
ce qui se passe ?
Se voiler.
Elle se voile,
la face des mots.
Éplorée
elle pleure
plongeant au fond des nuits.
Nuit qui anéantis
notre ardente attente
de la nuit.
Le corps de l'espace
s'étire
indéfiniment
élargissant nos plaies.
Voici
de tout son long
le nuit
exaltant la lunule de l'ongle.
Nuit rêche
dans la bouche.
Proche
ce qui n'a pas de nom.
.
Mais au Noir
le regard n'atteint pas.
Des barbelés d'étoiles
l'accrochent et le déchirent.
Inaccessible
entre les cordes du jour
fut aussi le visage de l'aimée.
Quelle voix de personne
dans l'épaisse forêt de la nuit
appelle
frémit
selon les souffles anciens
de la terre furtive ?
[...]
Maurice Benhamou, Tréfonds du temps, suivi de
Trait-fond, encres de chine de Jean Degottex,
éditions Unes, 2013, p. 9-10.
Les éditions Unes, fondées par Jean-Pierre Sintive en 1981,
ont été reprises par François Heusbourg en 2013.
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05/07/2013
Geoffrey Squires, Sans titre — éditions Unes (1)
Trouver des histoires à ces arbres
narratifs dans leur feuillage
une raison à la densité
peu de choses résistent à l'interprétation
se défendent avec succès
contre la compréhension
et d'une certaine façon tout est dans l'air
pendu piégé et nulle part où aller
suspendu au-dessus de ces profondes rivières indolentes
branches traînantes poissons reposant dans les mares
To find stories for these trees
narratives of their foliation
some reason for density
few things resist interpretation
defend themselves successfully
against comprehension
and it is all the air somehow
hanaging trapped with nowhere to go
suspended above these deep indolent rivers
with branches trailing fish lying in ponds
Geoffrey Squires, Sans titre [Untitled III], traduit de l'anglais
(Irlande) et préfacé par François Heusbourg, 2ditions Unes,
2013, p. 17 et 16.
© Photo Keith Tuma, 2005.
Les éditions Unes, fondées par Jean-Pierre Sintive en 1981 ont été reprises en 2013 par François Heusbourg.
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04/07/2013
Armand Robin, Le temps qu'il fait,
Chevaux Oiseaux
[...]
Les oiseaux se réveillent tous ensemble ; ils se hâtent de tout regarder, se pressent aux vitres du ciel avec mille bruits de cristal : leur bec est près de leur oreille, près de leurs yeux ; ils chantent dès qu'ils voient :
— À chaque aube ordinaire les seigneurs chevaux, Treithir devant, Treitkam derrière, au moment de sortir de leur écurie d'ombre, font tomber de leur tête les quelques brindilles de nuit qui veulent s'y fixer encore. Leurs pâturages de rosée et de gel déjà frémissent sur eux ; leur croupe humide étincelle ; dédaignant à demi l'aube triop basse, ils s'élèvent bientôt plus haut, s'acheminent bien plus loin que tout soleil naissant. Ils vont l'amble comme les cimes d'arbres où nous, milliers et milliers de moineaux, voguons et chancelons, ivres du vin des vents intarissables.
— De leur royaume d'au-delà l'horizon ils ne reviennent qu'au soir tombé, avec cet ait qu'ils prennent tous de ne connaître nul voyage. L'ombre déjà croulante abrite leur regard. Ces grands jaloux du ciel ne lèvent qu'à regret la tête, ne regardent pas les oiseaux et moi, martinet, martinet, ils me dédaignent plus que tout autre. Quand je me pose sur leur croupe, je me sens grand puissant posé ; je leur pardonne, je les chante.
Armand Robin, Le temps qu'il fait, L'imaginaire /Gallimard, 1986 [1941], p. 103-104.
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03/07/2013
Benoît Casas, L'ordre du jour (recension)
En 2012, Benoît Casas et Luc Bénazet avaient réuni dans Envoi des poèmes échangés par courriel, l'un répondant à l'autre1 ; L'ordre du jour est un livre aussi singulier. Il s'agit d'un journal, tenu scrupuleusement du 1er janvier au 31 décembre, ce qui laisserait le lecteur perplexe (qui a tenu un journal avec cette régularité ?) s'il ne lisait pas la quatrième de couverture : Casas y donne le mode d'emploi : ce journal « imaginaire et synthétique » est construit à partir de fragments tirés de lectures. Recopier une remarque du Journal de Jules Renard du 9 octobre 1893 permet de la réutiliser (en la modifiant un peu) pour la journée du 9 octobre ; la construction littéraire se nourrit également de correspondances variées — les familiers de celle de Flaubert, par exemple, reconnaîtront des passages devenus célèbres (« je dors comme / un caillou / je mange comme / un ogre / et je bois comme / une éponge. ») — de recueils de poèmes ou de réflexions philosophiques, de Michaux ou d'Adorno.
C'est bien toute une bibliothèque qui est traversée dans ce journal écrit en vers libres ; Casas, comme beaucoup de lecteurs, relève ce qui peut susciter sa réflexion, l'inciter à écrire (« lire un paragraphe / de Wittgenstein par jour / pour y méditer et écrire / ou un passage de Benjamin », 241) et ce qui s'accorde avec ses choix. On pourrait, ici et là, repérer une source, parce qu'une formulation éveille un souvenir (Flaubert, ci-dessus), qu'une œuvre citée est un livre de chevet (le Journal de Jules Renard) ou qu'une phrase, par hasard, a été relue récemment (« la poubelle de Babel », dans Rangements de Daniel Oster). Mais c'est là un jeu qui, outre qu'il serait vite décevant, ne conduirait qu'à rassembler une liste de noms, à ajouter à ceux que donne Casas, trace de ses lectures (Marx, Perec, Lorca, Zorn, Proust, Mathiez, Spinoza) et de projets (« démolir / Heidegger »), de ses choix en peinture (Picasso, Fragonard, Goya, Giotto, Rembrandt, Caravage, Bosch) et en musique (Bach, Bartok, Monteverdi, Schumann).
L'essentiel n'est pas dans la reconstruction de listes, ce qui importe est la réflexion que l'on peut engager à propos de ce type de journal, et les notes de Casas à ce sujet sont nombreuses. Il indique la manière dont il a construit le livre : « ce qui me surprend : /que ce que j'ai écrit / soit fait presque entièrement / de citations. de syncopes. / la plus folle mosaïque / qui se puisse imaginer. (p. 248) ». Cette mosaïque met à la fois en évidence la dispersion dans les notations et l'unité d'une vie. Si un ordre du jour est une liste de sujets qui sont classés dans un certain ordre, il est certain que le livre ne remplit pas le programme, sauf si l'on considère que les notations parfois se suivent avec une absence de continuité reflétant ce qui se passe dans la vie ; ainsi : « beau soleil après pluie. / j'aime la blancheur de la lotte. (p. 164) ». On multiplierait les exemples de ces rencontres, mais elles répondent à un souhait de Casas : « cette juxtaposition se voudrait / cubiste mise en forme. (p. 151) » Et il faut alors entendre "ordre du jour" autrement : « passons à l'ordre du jour. / programme d'une vie libre. (p. 12) »
L'unité se construit par la reprise régulière de quelques motifs. Deux sont dominants dans le Journal, bien délimités, « travailler et aimer. (p. 41) ». De là découle toute une série de thèmes qui charpentent L'ordre du jour, accroissant le plaisir à se repérer dans cet « emmêlement [...] de petits riens tressés. (p. 207) ». "Travail" et "travailler" sont deux mots clés ; de quoi s'agit-il ? lire, sans cesse, pour apprendre et se transformer, et de là rejeter tout ce qui néglige la formation de l'esprit ou s'y oppose — on ne s'étonnera pas que soient soulignées « la bêtise la crasse ignorance / des bourgeois. (p. 227) » Écrire aussi, activité qui n'est pas séparée de la lecture, et peut-être L'ordre du jour est-il le livre qui se construit dans la « petite usine d'écriture. (p. 87) », comme certains passages le laissent imaginer : « j'ai l'impression de ne faire qu'accumuler / des notes pour un livre sans savoir /si je trouverai jamais / le courage de l'écrire. (p. 232) » À ce travail sont liées de nombreuses questions relatives à la langue et à la poésie, dont beaucoup sont d'ailleurs au cœur des textes de Casas.
La relation à l'autre dans l'amour est complexe, on s'en doute. Elle apparaît, souvent, seulement sexuelle — « seule compte l'étreinte des corps (p. 40) » — et Casas emprunte à Flaubert l'expression sans détour de la sexualité : « fouteur sentant / le sperme qui monte / et la décharge qui s'apprête. (p. 40) ». Il y a des histoires de séduction, de désir violent et, parallèlement, les bribes d'un récit plutôt romantique où la femme aimée est d'ailleurs liée à ce qui absorbe en partie la vie de l'auteur : « il n'y a que l'amour réciproque. / elle assise sur le lit / lisant un livre.(p. 164) ».
Ni le monde extérieur, le politique mais aussi fleurs et couleurs du ciel, ni les rêves, ni les notations sur l'Italie, de Turin à la Sicile, ne sont absents de ce journal partiellement inventé — mais, note Casas, « quoi que j'écrive / cela raconte mon histoire / sans que je le sache. (p. 229) ».
Benoît Casas, L'ordre du jour, Seuil, 2013.
Cette recension a été publiée en juin sur Sitaudis
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02/07/2013
André Salmon, Créances (Les Clés ardentes — Fééries — Le Calumet)
Le poète au cabaret
À Guillaume Apollinaire
La danse des bandits et des épileptiques
S'allonge à la clarté des lampes électriques —
Tes sœurs, pâle miroir des mauvaises fortunes,
Lune, vivant péché du cadavre nocturne.
Les rêveurs excellents boivent au cabaret,
Certains, rongés d'ennuis et de remords muets,
Honnis des filles et des valets harassés,
Griffonnent d'affreux vers sur le marbre glacé.
Hurlant en orphéons des couplets déshonnêtes,
Ivres, certains croient voir sur la ville en goguette,
Pour forcer à l'extase et la Belle et la Bête,
Le gibet triomphal promis au bon poète.
Comme une courisane ourlant ses yeux de khol
Ils fardent leur génie aux flammes de l'alcool
Et, las de souffrir étant si mal payés,
Quelques-uns font des mots pour se désennuyer.
Or, je suis sans génie et je ne suis pas ivre,
L'alcool ne m'offre pas ses caresses de cuivre,
J'ai refusé la paix sans obtenir la gloire,
Je ne sais plus aimer et je ne sais plus boire.
Au moins, dormir un peu dans la bonne chaleur
Des pipes éruptant et dans la bonne odeur
Des boissons, sans songer à tout le mal qu'on fait
Au pauvre criminel ignorant du forfait.
Dormir, dormir un peu ! mais ça n'est pas possible,
On gueule ici ! Oh ! fuir aux campagnes loisibles,
Se mêler aux complots des gueux dans les luzernes !...
Non ! nos culs ont besoin du velours des tavernes.
Pourtant je sais un jour prochain où je fuirai
Aux bois sourds, palais d'ombre où les chênes sont rois
Et dans les chemins nous mettent des fleurs aux doigts
Mais ce soir c'est la noce, amis, ohé ! ohé !
La danse des bandits et des épileptiques
S'allonge à la clarté des lampes électriques
Et je souffre l'amour de tes rayons obliques
Lune, fardeau cruel au cœur des lunatiques.
André Salmon, Créances, 1900-1910 (Les Clés ardentes
— Fééries — Le Calumet), Gallimard, 1926, p. 31-33.
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01/07/2013
François de Malherbe, Poésies
Chanson :
Sur le départ de la vicomtesse d'Auchy
Ils s'en vont ces rois de ma vie,
Ces yeux, ces beaux yeux,
Dont l'éclat fait pâlir d'envie
Ceux mêmes des cieux.
Dieux, amis de l'innocence,
Qu'ai-je fait pour mériter
Les ennuis où cette absence
Me va précipiter ?
Elle s'en va cette merveille
Pour qui nuit et jour
Quoi que la raison me conseille,
Je brûle d'amour.
Dieux, amis de l'innocence,
Qu'ai-je fait pour mériter
Les ennuis où cette absence
Me va précipiter ?
En quel effroi de solitude
Assez écarté
Mettrai-je mon inquiétude
En sa liberté ?
Dieux, amis de l'innocence,
Qu'ai-je fait pour mériter
Les ennuis où cette absence
Me va précipiter ?
Les affligés ont eu leur peine
Recours à pleurer ;
Mais quand mes yeux seraient fontaines,
Que puis-je espérer ?
Dieux, amis de l'innocence,
Qu'ai-je fait pour mériter
Les ennuis où cette absence
Me va précipiter ?
François de Malherbe, Poésie, Librairie de la
Bibliothèque nationale, 1884, p.154-155.
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30/06/2013
Pascal Quignard, La nuit sexuelle
Une scène française
Il existe une étrange scène française. On la découvre dans Mellan. Elle se multiplie à partir de Fragonard. Elle se radicalise avec Courbet. Claude Mellan à vrai dire, s'il l'invente, ne la poursuit pas et ne l'acheva pas. On la nomme La Souricière. Un nourrisson sorti de la vulve sa mère se retourne à quatre pattes et regarde la vulve dont il est issu.
Courbet peignit ce que le XIXe siècle appela le "con" en 1866. Il en vendit l'image à Khalil Bey. Khalil Bey la transmit à Bernheim Jeune. Bernheim la passa à François de Harvany, François de Harvany la céda au baron Herzog. Elle arriva de façon mystérieuse entre les mains du psychanalyste Jacques Lacan dissimulée sous un cache conçu par le peintre Masson. Je me souviens qu'en ce temps là on nommait origine du monde ce qui n'est que l'origine de chacun.
Nous ne sommes pas Ulysse. Nous n'avons pas de "chez nous" à la surface de ce monde. Tout Ithaque que nous voudrions rejoindre est interne. Cet internat est celui de la poche maternelle que chaque naissance rompt. L'errance n'aura donc pas de terme à la surface des flots ou de la terre. Pour chaque vivant vivipare un premier monde est perdu. Tout Éden est seuil et expulsion. Où retourner ? Glisserions-nous notre visage dans le sexe d'une femme ? Puis les épaules ? Puis le tronc ? Les hanches ? Le retour impossible, tel est le temps. Notre seul "chez nous" est cette étrange "ek-sistence" où pousse le jadis. Cette poussée est la Nature. L'adieu, le perdre, le ne pas se retourner, l'invisible sont les quatre murs de notre prison.
Pascal Quignard, La nuit sexuelle, J'ai lu, 2009 [2007], p. 137-138.
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29/06/2013
Bashô, Le Manteau de pluie du Singe, traduction René Sieffert
ÉTÉ
Pousses de bambou
au temps de ma tendre enfance
dessinées par jeu
Dans le pot le poulpe
poursuit un songe vain
lune de l'été
Viens à la lumière
toi qui sous les vers à soie
chantes ô crapaud
Vers l'astre du jour
le tournesol toujours penche
saison des pluies
De la brosse à sourcils
elle a emprunté la forme
la fleur de carmin
Regardant les lucioles
le batelier s'est saoulé
démarche incertaine
Que bientôt mourront
ne se laisse deviner
au cri des cigales
Bashô, Le Manteau de pluie du Singe, traduit du japonais par René Sieffert, POF, 1986, p. 43, 45, 47, 51, 53, 55, 59
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28/06/2013
Edoardo Sanguineti, Corollaire, traduction Patrizia Atzei et Benoît Casas
1.
acrobate (n.m.) est celui qui marche tout en pointe (des pieds) : (tel, du moins,
pour l'étymon): mais ensuite il procède, naturellement, tout en pointe de doigts, aussi,
de mains (et en pointe de fourchette) : et sur sa tête : (et sur les clous,
en fakirant et funambulant) : (et sur les fils tendus entre deux maisons, par les rues
et les places : dans un trapèze, un cirque, un cercle, sur un ciel) :
il voltige sur deux cannes, flexiblement, enfilées dasn deux verres, deux chaussures,
deux gants : (dans la fumée, dans l'air) : pneumatique et somatique, dans le vide
pneumatique : (dans de pneumatiques plastiques, dans des fûts et bouteilles) : et il saute mortellement :
et mortellement (et moralement) il tourne :
(ainsi je tourne et saute, moi, dans ton cœur) :
1.
acrobata (s.m.) è chi cammina tutto in punta (di piedi) : (tale, almeno,
è per l'etimo) : poi procede, però, naturalmente, tutto in punta di dita, anche,
di mani (e in punta di forchetta) : e sopra la sua testa : (e sopra i chiodi,
fachireggiando e funamboleggiando): (e sopra i fili tra due case, per le strade
e le piazze: dentro un trapezio, in un circo, in un cerchio, sopra un cielo):
volteggi su due canne, flessibilmente, infilzate in due bicchieri, in due scarpe,
in due guanti: (dentro il fumo, nell'aria): pneumatico e somatico, dentro il vuoto
pneumatico (dentro pneumatici plastici, dentro botti e bottiglie) : e salta mortalmente:
e mortalmente (e moralmente) ruota:
(cosi mi ruoto e salto, io nel tuo cuore):
Edoardo Sanguinetti, Corollaire, traduit de l'italien par Patrizia Atzei et Benoît Casas, Préface de Jacques Roubaud, NOUS, 2013, p. 13 et 71.
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