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14/11/2017

Jean de Sponde, Œuvres littéraires

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Tandis que dedans l’air un autre air je respire,

Et qu’à l’envy du feu j’allume mon désir,

Que j’enfle contre l’eau les eaux de mon plaisir,

Et que me colle à Terre un importun martyre,

 

Cet air tousjours m’anime, et le désir m’attire,

Je recherche à monceaux les plaisirs à choisir,

Mon martyre eslevé me vient encore saisir,

Et de tous mes travaux le dernier est le pire.

 

À la fin je me trouve en un estrange esmoy,

Car ces divers effets ne sont que contre moy ;

C’est mourir que de vivre en cette peine extrême.

 

Voilà comme la vie à l’abandon s’espard,

Chaque part de ce Monde en emporte sa part,

Et la moindre à la fin est celle de nous mesme.

 

Jean de Sponde, L’essay de poèmes chrétiens, dans Œuvres

littéraires, Droz, Genève, 1978, p. 259.

29/10/2017

Georges Perros, Henri Thomas, Correspondance 1960-1977

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11 août 1975, Georges Perros à Henri Thomas

 

Dans le fond — de quoi ? ce qu’on appelle notre destin c’est peut-être tout ce qu’on a aimé à moitié sans le savoir, tout aussi, ce qui nous a échappé, parce qu’on n’y tenait pas tellement. Trop mortel. D’où ce fumier infranchissable dont tu parles ? On sait peut-être l’essentiel trop vite. L’inacceptable si l’on tient à vivre un peu. La vie ça tient dans un dé à coudre. Mais, faut se taper tout le reste.

 

Georges Perros, Henri Thomas, Correspondance, 1960-1977, collection Théorodre Balmoral, Fario, 2017, p. 55.

05/09/2017

John Ashbery (1927-3 septembre 2017), Fragment, Clepsydre, poèmes français

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C’est sûrement sur une des pages intérieures

Que l’histoire de sa timidité sera écrite

Avec toutes les pensées libertines d’un trajet

Grossièrement en forme de cœur autour d’un marais

Qui pour beaucoup de nous sera le voyage ultime

Vu la petite quantité de grâce qu’on nous a accordée.

 

Cette banalité qui est en fin de compte notre

Possession la plus précieuse, parce que permettant de

Nous élever au niveau de nous-mêmes, ce qui serait peu de chose

Sans la présence d’un tas d’amis et d’ennemis, tous

Disposés à nous prêter serment, nous comptant

Peu sur cet anoblissement de dernière heure, restent

Colossaux, leurs chapeaux à larges bords figurant

Toute la honte de la gloire, nous enfermant dans l’idée du nombre :

L’éther divisant nos victoires, anciennes et futures : dents et sang.

 

John Ashbery, Fragment, Clepsydre, poèmes français), traduction Michel Couturier, Seuil, 1973, p. 19.

21/06/2017

Christophe Manon, Au nord du futur

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Nous n’étions rien il y avait

du silence en nous et nous

dansions dansions dressant nos désirs comme à l’assaut

de quelle falaise quelle enceinte quelle cime au

hasard n’obéissant à aucune loi aucun ordre nous enfantions

des bombes franchissions des portes allant de deuil en deuil au travers de la poussée du temps qui nous porte infailliblement

à l’échéance n’étant

que des hommes dépouillés

de ce que nous possédions encore de destin nous arpentions

les terres étrangères couverts

de nuit où étions-

nous nul ne le sait mais

comme il faisait sombre et comme

cependant nous vivions.

 

Christophe Manon, Au nord du futur, NOUS, 2016, p. 31.

 

 

 

29/03/2017

Bernard Noël, Des formes d'elle

 

                      

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Des formes d’elle

 

           I

 

vivre dis-tu

               c’est la venue

d’un mystère il s’empare

de nous tu vois cette ombre

sur le corps

                 tu vois

ce fantôme en dessous

la matière a besoin

de matière

                 ce besoin

est notre infini

                       ma langue

touche en toi une serrure

intime

                 tu fais de moi

un moi par-dessus les morts

par-delà les vivants

 

Bernard Noël, Des formes d’elle, dans

Les Plumes d’Éros, Œuvres I, P.O.L,

2010, p. 279.

30/12/2016

Jacques Lèbre, L'immensité du ciel

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                 Inquiétude

 

Serait-ce l’inquiétude de tout revivre ?

L’angoisse de sentir ou d’éprouver de nouveau

ce que déjà j’aurais pu sentir, éprouver ?

À moins que ce ne soit une sorte de rattrapage

pour revivre plus intensément

(et sans commettre les même erreurs)

ce que déjà j’aurais pu vivre ?

Cela, il me semble difficile d’y croire.

Comme si cette vie, celle-ci déjà vécue,

devait à jamais rester de l’ordre du rêve ?

 

Jacques Lèbre, L’immensité du ciel, La Nouvelle

Escampette, 2016, p. 11.

© Photo Carole Florentin

02/10/2016

Esther Tellermann, Sous votre nom

   

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Vivions-nous

à même

   nos linges

et nos tessons

pour finir

nos bouches

   d’ombre ?

Ou bien nous

nourrissions d’oracles

   et de couronnes

d’eau que retiennent

   les marges ?

 

Esther Tellerman, Sous votre

Nom, Flammarion, 2015, p. 104.

27/06/2016

Jacques Audiberti, Poésies 1934-1948

 

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                          Raminagrobis

 

Mangez, mes petits ! Mangez, mes petits ! Mangez !

Demain nous aurons nos sites changés.

Demain nous saurons, de la mort, la tendre,

la seule raison qui n’est que d’attendre.

 

Buvez, mes petits ! Buvez, mes petits ! Buvez !

Demain nous aurons nos pouces lavés.

Nous pourrons, demain, sous la pamplemousse,

graisser, des saisons, le dard, s’il s’émousse.

 

Aimez, mes petits ! Aimez, mes petits ! Aimons !

Nous sommes des feux vêtus de phlegmons.

Nous font, nous guettant, fléchir goutte à goutte

trop d’yeux sur ces murs et sur cette voûte.

 

Mourez, mes petits, mourez, mes petits, et tous !

Qu’il n’en reste un seul, eût-il nom Titous.

Il rebâtirait un temple quelconque.

 

La pierre des soirs tourne dans la conque.

 

Jacques Audiberti, Poésies 1934-1948, préface de

Georges Perros, Gallimard, 1976, p. 94.

 

 

09/05/2016

Georges Perros, Papiers collés

 

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  Vivre sans arrêt avec une personne, du matin au soir, au bout de huit jours on la déteste. Mais vivre avec soi-même ! Alors on part en voyage, on dédaigne de prendre une valise qui nous rappellerait… Et on arrive dans une chambre d’hôtel où la première chose entrevue est un miroir. (Inutile de le casser.)

 

   J’aime quand j’ai bu un peu. J’épouse la terre plus aisément. Je tourne un peu. Je suis à jeun quant à elle. Cet état de demi-ébriété me ravit. Comme un coma de juste mesure. Celui-là même que j’ai vainement cherché avec les êtres, que je n’espère plus trouver qu’avec moi-même, un jour de musique privilégiée, musique d’accompagnement qui m’adoptera pour thème.

 

Georges Perros, Papier collés, Gallimard, 1960, p. 37, 57.

28/04/2016

Claude Dourguin, Points de feu

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Pourquoi la littérature, l’art en général, dites-vous ? Hé bien comme libération, la seule, de la servitude, de la finitude.

 

Couleurs, textures, senteurs, odeurs, bruits, sons, matières, substances : tout cela nous requiert et nous attache, besoin éprouvé et satisfaction profonde.

 

La mort physique à quoi l’on assiste fait éprouver avec une évidence violente qu’elle est bien la seule réalité, le seul événement qui valide le « toujours » et le « jamais plus ».

 

Claude Dourguin, Points de feu, Corti, 2016, p. 64, 81, 94.

03/03/2016

Joseph Joubert, Carnets, II

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1805

 

... comme une araignée qui n’aurait pas de pattes n’aurait pas moins en elle-même l’habileté d’ourdir sa toile.

 

Quiconque n’est jamais dupe n’est pas ami.

 

De ce qu’il faut pour vivre avec les autres — ­et — de ce qu’il faut pour vivre avec soi-même.

 

1806

 

Ils se tiennent aux portes et ne voient que par les barreaux.

 

La grande affaire de l’homme c’est la vie, et la grande affaire de la vie c’est la mort.

 

La vie entière est employée à s’occuper des autres : nous en passons une moitié à les aimer, l’autre moitié à en médire.

 

Joseph Joubert, Carnets II, Gallimard, 1994 [1938], p. 76, 87, 87, 95, 100, 100.

12/02/2016

Alberto Giacometti, Écrits

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                                                                                Ma réalité

 

Je fais certainement de la peinture et de la sculpture et cela depuis toujours, depuis la première fois que j’ai dessiné ou peint, pour mordre sur la réalité, pour me défendre, pour me nourrir, pour grossir ; grossir pour mieux me défendre, pour mieux attaquer, pour accrocher, pour avancer le plus possible sur tous les plans, dans toutes les directions, pour me défendre contre la faim, contre le froid, contre la mort, pour être le plus libre possible ; le plus libre possible pour tâcher — avec les moyens qui me sont aujourd’hui les plus propres — de mieux voir, de mieux comprendre ce qui m’entoure, de mieux comprendre pour être le plus libre, le plus gros possible, pour dépenser, pour me dépenser le plus possible dans ce que je fais, pour courir mon aventure, pour découvrir de nouveaux mondes, pour faire ma guerre, pour le plaisir ? pour la joie ? de la guerre, pour le plaisir de gagner et de perdre.

 

Alberto Giacometti, Écrits, Hermann, 1992, p. 77.

15/09/2015

Raymond Queneau, Le Chien à la mandoline

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L’existence tout de même quel problème

 

J’en ai assez de vivre et non moins de mourir

Que puis-je faire alors ? sinon mourir ou vivre

Mais l’un n’est pas assez et l’autre c’est moisir

Aussi me peut-on voir errer plus ou moins ivre

 

C’est un fait je pourrais écrire un bien beau livre

Où je saurais bêler en me voyant périr

Mais cette activité nullement ne délivre

De faire de la mort l’objet de son désir

 

Les arbres qui marchaient n’inclinaient point leur tête

Les collines courant s’apprêtaient à la fête

De son haut le soleil semait dru ses rayons

 

La nature en ses plis absorbait ses victimes

L’absurde coq chantait ses prouesses minimes

Et je cherchais la rime en rongeant des crayons

 

Raymond Queneau, Le Chien à la mandoline, dans Œuvres complètes, I, Pléiade / Gallimard, 1989, p. 322.

 

 

 

 

31/05/2015

Henri Thomas, La joie de cette vie

 

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   C’est une occupation de voir les nuages courir au vent, se déformer, diminuer, s’élever, s’étaler, disparaître furtivement, changer de lumière et d’ombres. Les nuages ne s’amassent pas dans le ciel à ma demande, mais presque.

 

   Je n’ai pas vécu ce que j’écris maintenant ; je le vis, je le découvre, en l’écrivant — sur le mode de l’écriture, comme on dit en croyant par cette formule expliquer quelque chose.

 

   C’est tellement étrange d’exister autrement qu’une plante ou un caillou, qu’il faudra peut-être s’excuser de mourir. Je suis là à six heures du matin, éveillé depuis quatre, le cœur battant, dans l’attente du jour qui sera sans doute encore obscur. Je n’ai, pour répondre de moi, que mes livres, que j’ai oubliés, après m’y être absorbé, peut-être résorbé. Ils sont pareils en cela aux amours, dont on n’a plus que le titre : un nom, un prénom, une couleur dominante ; le reste a disparu, comme l’herbe des champs, comme les lignes écrites il y a six mois ou dix ans.

   Nous vivons sur (si l’on pense à la terre) ou sous (si c’est au ciel) d’anciennes terreurs, et c’est la même terreur. La chose et le mot viennent de terre ?

 

Henri Thomas, La joie de cette vie, Gallimard, 1991, p. 28, 30, 33.

15/04/2015

Franz Kafka, Lettres à Felice

 

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   Mes rapports avec la littérature et mes rapports humains sont immuables, ils ont leurs causes dans mon être, nullement dans des circonstances momentanées. Pour écrire, j’ai besoin de vivre à l’écart, non pas « comme un ermite », ce ne serait pas assez, mais comme un mort. Écrire en ce sens, c’est dormir d’un sommeil plus profond, donc être mort, et de même qu’on ne peut pas arracher un mort au tombeau, de même on ne peut pas m’arracher à ma table de travail dans la nuit. Cela n’est pas directement lié à mes rapports avec les gens, il se trouve simplement que je ne puis écrire, et vivre par conséquent, que de cette façon systématique, continue, stricte. Or toi [Felice], comme tu le dis, cela te sera « très lourd à porter ». Depuis toujours j’ai eu peur des gens, non pas des gens eux-mêmes à proprement parler, mais de leur intrusion dans mon être débile, voir ceux auxquels j’étais le plus lié pénétrer dans ma chambre m’a toujours causé de l’effroi, c’était plus que le pur symbole de cette crainte.

 

Franz Kafka, Lettres à Felice, II, traduit de l’allemand par Marthe Robert, Gallimard, 1972, p. 472.