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20/10/2023

Étienne Faure, Vues prenables

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À chaque alliance, premier lit, remariage,

la peau des murs avait changé,

ici offrant l’illusion du feuillage

d’une toile de Jouy inspirée des fêtes

à la campagne où le motif s’organise

en chemins, en rivières,

où court une tige fleurie sur un fond picoté

que les fabricants avaient reproduit maintes fois,

au bout du siècle effeuillé près du lit.

Parmi les vases, cassolettes, chandeliers, lampes,

on vivait volets tirés dans la pénombre

pour ne pas abîmer les tentures

et que les papiers peints ne passassent

trop vite

il y avait bien cachés dans les ramures

des souvenirs au matin réveillés, tête lourde,

en lés répétés où dormait le pavot

et les vies imprimées là, sans raccords.

la peau des murs 

 

Étienne Faure, Vues prenables,

Champ Vallon, 2009, p. 83.

Photo T.H., 2012

07/09/2023

Li Bai, Florilège

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Pensée d’une nuit calme

 

La lune luit, claire, devant mon lit,

On jurerait le sol couvert de givre.

Levant les yeux, j’ai la lune qui luit ;

Baissant les yeux, mon pays de revivre.

 

                           *

 

Dans la cité de la Luo, une nuit de printemps, j’entends une flûte

 

Chez qui la flûte en jade au son qui vole noir ?

Grâce au vent de printemps la ville en est emplpie !

J’entends « Coupons un saule ! » au sein des airs du soir ;

Qui donc du vieux jardin ne sent la nostalgie ?

 

Li Bai, Florilège, traduit du chinois, présenté et annoté par

Paul Jacob, Connaissance de l’Orient/Poésie /Gallimard,

2023, p. 165, 166.

07/02/2022

Charles Pennequin, Dehors Jésus

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Petit Jésus est nostalgique des premiers instants qu’il vit mais qu’il ne connaît pas. Il st nostalgique de la vie qui pousse sans s’arrêter. La vie pousse devant lui et autour de lui, partout la vie elle pousse et elle ne s’arrête jamais et pourtant il lui semble qu’elle n’est que mort. La vie elle ne s’arrête jamais pour échapper à la mort, mais en réalité c’est parce qu’elle continue qu’elle est dans la mort, c’est ce que petit Jésus pense, car petit Jésus pense que la vie c’est la nostalgie, c’est-à-dire le moment où tout s’arrête. La vie, c’est le moment où l’on voudrait tout noter de la vie et qu’on ne peut pas, on ne peut pas noter la vie qu’on vit pense alors petit Jésus, et petit Jésus voudrait accrocher la vie pour pouvoir tout goûter des moments qu’il est en train de vivre, ce qu’il vit file à toute allure, elle file de partout tout autour du petit Jésus la vie.

 

Charles Pennequin, Dehors Jésus, P. O. L, 2022, p. 113-114.

11/09/2021

Gustave Roud, Journal

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Ascension [24 mai 1938] – « Sur la Croix » Ferlens

 

Espèce de saisissement tout à l’heure, en arrivant au carrefour de Ferlens. La couleur des ombres d’arbres sur les quatre routes éveille en moi un appel, un rappel de voyages anciens et c’est un cri confus et caché qui me traverse — une voix qui me dit de ne point attendre, de partir, de partir, où ? Je ne sais à quel moment précis de l’autrefois de ma vie ces valeurs sont liées, mais cela doit être à quelque chose d’essentiel, peut-être autour de ma vingtième année… À travers tout ce printemps, d’ailleurs, j’ai ressenti le même choc indéfinissable et c’était toujours devant les routes de poussière bordées d’herbe sombre — Les valeurs de ce gris-blanc-bleu et du vert bleuâtre des prairies étaient absolument partielles à un accord musical retrouvé, mais qu’on se répète sans trêve avec une très profonde nostalgie — sans pouvoir la situer dans le temps et dans l’espace.

 

Gustave Roud, Journal Carnets cahiers et feuillets II 1937-1971, éditions Empreintes 2004, p. 36-37.

09/07/2017

Rainer Maria Rilke, La mélodie de l'amour et de la mort du cornette Christoph Rilke

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   Chevaucher, chevaucher, chevaucher, le jour, la nuit, le jour.

Chevaucher, chevaucher, chevaucher.

   Et la vaillance est maintenant si lasse et la nostalgie si grande. Il n’y a plus de montagnes, à peine un arbre. Rien n’ose se lever. Des cahutes étrangères sont accroupies assoiffées près de puits envasés. Nulle part une tour. Et partout le même tableau. On a deux yeux en trop. La nuit seulement, on croit parfois connaître le chemin. Peut-être que nous refaisons sans cesse la nuit le trajet que nous avons péniblement gagné sous un soleil étranger ? C’est possible. Le soleil est pesant, comme chez nous en plein été. Mais nous avons fait nos adieux en été. Les robes des femmes brillèrent longtemps sur la verdure. Et nous chevauchons maintenant depuis longtemps. On ne peut donc qu’être en automne. Du moins là où des femmes tristes nous connaissent.

 

Rainer Maria Rilke, La mélodie de l’amour et de la mort su cornette Christoph Rilke, traduction Roland Crastes de Paulet, Alia, 2017, p. 11.

19/11/2016

Antoine Emaz, Cambouis

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Il ne faut pas briller, mais luire. Les images les plus faibles ont la résonance la plus longue. Celles qui flashent durent leur éclair, pas davantage.

 

Vieux disque de Dylan, Blonde on blonde, et temps gris dehors. Correspondance entre cette lumière faible, de saison, et la vieillerie intacte de la chanson. Aucune nostalgie, seulement voir-entendre du temps.

 

Loin de la poésie, au sens où la langue n’interfère pus avec ce qui est. Les arbres et la pluie sont, sans demander leur reste de mots. Comme si les cordes internes étaient détendues, qu’il n’y avait plus qu’un désir de laisser filer le temps pour se refaire.

 

« Ajoutez quelquefois, et surtout effacez » (Boileau Art poétique). Juste. On n’a jamais fini d’enlever du trop.

 

Si tu n’écris pas de poèmes, ne te soucie pas. Tu ne devais pas en écrire. Ou tu n’étais pas à la hauteur. Ou tu n’avais pas besoin, intensément, d’en écrire. Et voilà. Laisse aller, attends.

 

Antoine Emaz, Cambouis, Seuil, 2009, p. 23, 46, 69, 93, 124.

24/08/2016

Marie de Quatrebarbes, La vie moins une minute

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Café de la paix. Ici, tout va bien

le goût de rien, l’épée rentrée dans le thorax

j’ai la lèpre. Mais si, je vous jure : j’ai la lèpre

au point du jour, à point fermé le dimanche

je dors sous l’étendard, fait chaud là-dessous

 

Mon sommeil me murmure

« les mots sont importants »

on en discute avec les morts

jusqu’ici, tout va bien

 

Qu’es-ce que vous prendrez Mademoiselle ?

la nature est docile

cette façon délicate d’être soi-même

attentive aux gestes du détail

 

Je vis en rythmes économes

compte et recompte les boutons tombés du peignoir

j’ai été cette petite fille solitaire

la garder encore un peu près de moi

être pour elle la porte ouverte du château

enfermer ma jeunesse dans son cœur

une fois si vieille, peut-être

les retrouvailles rebattues

elles commencent ici pour nous

 

Marie de Quatrebarbes, La vie moins une minute,

Lanskine, 2014, p. 64.

29/04/2014

Philippe Jaccottet, Éléments d'un songe

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         À la longue plainte de la mer un feu répond

 

   Elle a levé les yeux vers lui, c'est à peine si elle ose lui parler, faute de savoir s'y prendre ; c'est ainsi que rien n'est plus difficile, que chacun évite de trahir sa fierté et son secret. Pourtant elle se décide, parce qu'elle est trop lasse, parce que la conseille une grande douceur à la fin du jour : « Avons-nous vraiment perdu ce feu ? » dit-elle comme s'il était plus discret de parler par images. « Est-ce qu'il ne peut flamber qu'à condition d'être bref, et, en ce cas, comment ferons-nous ? » Elle pourrait se rappeler le nostalgique poème qui redit sans cesse : « Enfance, qu'y avait-il alors qu'il n'y a plus ?...» Ainsi toute lumière semble-t-elle vouée à n'éclairer que le passé, par rapport ou grâce à une ombre présente. Ainsi le paradis recule-t-il, ne cesse-t-il de reculer, pour se situer enfin au commencement du temps, avant le commencement du temps. « Qu'allons-nous faire ? Je ne veux pas traîner dans la nostalgie. Et quels sont ces ennemis qui ne cessent de nous attaquer de toutes parts, qui essaient de nous détruire avant même que nous soyons morts ? Est-ce que la mort nous travaille dès le premier jour que nous sommes entrés avec un grand cri dans son empire ? Réponds-moi, et ne reste pas ainsi à sourire  de ce sourire qui semble à personne n'être adressé ! La vie serait-elle impossible en dehors des solutions banales que nous avons toujours méprisées ? Fallait-il, aurait-il fallu plutôt que nous restions seuls et que nous refusions ces lois apparemment benoîtes, cruelles pourtant puisqu'elles semblent nous user et si promptement nous détruire ? »

 

Philippe Jaccottet, Éléments d'un songe, in Œuvres, édition établie par José-Flore Tappy, Pléiade / Gallimard, 2014, p. 282.

 

 

19/01/2014

Albert Camus, Carnets II, janvier 1942-mars 1951

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1942

 

Littérature. Se méfier de ce mot. Ne pas le prononcer trop vite. Si l'on ôtait la littérature chez les grands écrivains on ôterait ce qui probablement leur est le plus personnel. Littérature = nostalgie. L'homme supérieur de Nietzsche, l'abîme de Dostoïevski, l'acte gratuit de Gide, etc., etc.

 

Se persuader qu'une œuvre d'art est chose humaine et que le créateur n'a rien à attendre d'une "dictée" transcendante. La Chartreuse, Phèdre, Adolphe auraient pu être très différents — et non moins beaux. Cela dépendra de leur auteur — maître absolu.

 

Nostalgie de la vie des autres. C'est que, vue de l'extérieur, elle forme un tout. Tandis que la nôtre, vue de l'extérieur, paraît dispersée. Nous courons encore après une illusion d'unité.

 

Il ne couche pas avec une putain qui l'aborde et dont il a envie parce qu'il n'a qu'un billet de mille francs sur lui et qu'il n'ose pas lui demander la monnaie.

 

C'est quand tout fut couvert de neige que je m'aperçus que les portes et les fenêtres étaient bleues.

1943

 

Avoir la force de choisir ce qu'on préfère et de s'y tenir. Ou sinon il vaut mieux mourir.

 

On ne peut rien fonder sur l'amour : il est fuite, déchirement, instants merveilleux ou chute sans délai. Mais il n'est pas...

 

Albert Camus, Carnets II, janvier 1942-mars 1951, édition établie et annotée par Raymond Gay-Grunier, Folio, 2013, p. 36, 37, 40, 44, 61, 95, 122.

10/06/2013

Jean Follain, Paris

Jean Follain, Paris,  Squares, jardins, places, passages, nostalgie

                        Squares, jardins, places, passages

 

   Les grands parcs furent entourés de grilles en fer de lance. Les squares furent seulement ceints de basses clôtures de fer. Au centre fut parfois édifié un kiosque à musique.

   Les gens à traces se réfugient dans les squares pour continuellement ressasser le thème confus de leur vie : leurs doigts fiévreusement remuent : ils essaient de réparer le vieux manteau tissé de fils de brume et de fils d'or d'une destinée rêvée, jamais réalisée. Sous le soleil violent, alors que les enfants édifient des fortifications de sable, les arbres épanouissent leur feuillage de joie.

Des femmes tricotent, ayant posé sur leurs genoux les laines de couleur. Chaque square a ses habitués particuliers : de vieux juifs discutent au square d'Anvers, au square des Batignolles d'atrabilaires célibataires gardent toutes leurs tendresses pour les oiseaux à qui ils émiettent un peu de pain en se complaisant au murmure des petits ruisseaux artificiels.

   En automne, parfois, des hommes ramassent machinalement les feuilles mortes qu'ils broient dans leurs mains ; certains respirent d'une narine gourmande un relent de terreau, d'autres défaillent d'avoir faim sur les bancs et, dans une hallucination, sentent cette odeur de corne brûlée qui monte aux abords des maréchaleries : un souvenir d'adolescence lie cette odeur à leur fringale, car autrefois ils passaient devant le maréchal ferrant en rentrant de l'école du soir.

 

 

Jean Follain, Paris, éditions R.-A. Corréa, 1935, p. 32-34.

21/02/2013

André Frénaud, Les Rois mages

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           Pays perdu

 

Mon pays d'enfance,

oh ! si loin de moi !

Ô sillon parallèle

quand je te revois, bête

sans croupe ni crinière.

 

Les jardins maraîchers,

les remblais du canal,

bâtiments ferroviaires,

les vieillards presbytes,

la cloche du presbytères,

le veuf sort de l'épicerie,

s'en va au cimetière,

les garçons et les filles.

Mais où donc est-il ?

Qui me conduira ?

 

... Il y avait une voiture à cheval

encapuchonnée, certain tintement.

Au détour de la crête, le château disparaît,

en tuiles grise, et le vent de bruine

le vêt, d'osier et des fleurs du sureau.

Le mordu ricane derrière le mur.

Seul je vois l'oiseau dans la mousse,

aux pattes velues... Il faut dormir.

J'ai entendu un cri... Le tonnerre

assombrit la carriole.

 

En vain j'attends dans la boue noire,

pays de houille et de mamelons niais.

Ici, il n'y a plus d'autrefois.

 

André Frénaud, Les Rois mages, suivi de L'Étape

dans la clairière, Poésie Gallimard, 1987, p. 52-53.