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29/03/2015

Robert Desnos, Domaine public

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                 Les sources de la nuit

 

Les sources de la nuit sont baignées de lumière.

C’est un fleuve où constamment

boivent des chevaux et des juments de pierre

en hennissant.

 

Tant de siècles de dur labeur

aboutiront-ils enfin à la fatigue qui amollit les pierres ?

Tant de larmes, tant de sueur

justifieront-ils le sommeil sur la digue ?

 

Sur la digue où vient se briser

le fleuve qui va vers la nuit,

où le rêve abolit la pensée.

C’est une étoile qui nous suit.

 

À rebrousse-poil, à rebrousse-chemin,

Étoile, suivez-nous, docile,

et venez manger dans notre main,

Maîtresse enfin de son destin

Et de quatre éléments hostiles.

 

Robert Desnos, Domaine public, « Le Point de jour »,

Gallimard, 1953, p. 307.

 

10/01/2015

André Frénaud, La Sainte Face, “Le matin venu”

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Le matin venu

 

                                             à André Beaudin

 

Dans un hôtel jaune,

repoussant les larmes

et les moignons sanglants

ensoleillés par le minuit,

entre l'embonpoint

de l'édredon jaune

et le sang des astres

battant à la volée

dans mes vaisseaux,

le sentier guidé

parmi la pierraille,

l'odeur de la mer

besognant les eaux,

j'égarais les flaques

de péchés maudits,

je mordais la mort

qui perdait haleine

à vouloir m'entendre,

je devenais pâle

pour n'avoir plus peur,

je m'épiais dans l'arbre,

montant et remontant,

m'épuisant à rire

dans cet hôtel jaune,

dans ce lit de fer,

éclairé jusqu'où,

feuille tombée vivante

d'un sommeil sans rêve

au milieu de toi,

promesse souterraine,

pousse nourricière,

douce comme le bleu.

 

                        Marseille-Lyon, 14 mars 1949

 

André Frénaud, La Sainte Face, “Le matin venu”,

Poésie  / Gallimard, 1985, p. 165-166.

 

05/01/2015

Jean Tardieu, Margeries

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                   Clair de lune

  

L'image qui s'annonce et qui me suit

Est-ce un rayon qui cherche au sol un doux appui

Ou cette forme qui profite de la nuit

Pour traverser à tire-d'aile sans un bruit

La blanche ville où le travail s'est endormi ?

Approche et marche de ce pas toujours parti !

Nous sommes seuls à travers tout ce qui fut dit

Comme des sages bienveillants qui ont compris.

Rien ne renonce, rien ne bouge, rien ne fuit.

Tout ce que l'ombre m'a donné, tu me l'as pris.

Cueille ce rêve si tu dors, je l'ai promis.

 

 

Jean Tardieu, Margeries, Gallimard 1986.

 

 

 

28/11/2014

Thanassis Hatzopoulos, Cellule

                         

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                           Homme

 

 

Réfléchi

Alliant force et mesure

Il avance

 

Et cette tourmente qui balaie

Son esprit,

mémoire du corps

Mémoire de ce monde-ci

Non point de l'autre

 

La rage qui éclate, partagée,

Tourne de fatales catastrophes

En destins féconds

                   

                        Ce qu'on nomme l'aube

 

— Mais quelle donc cette violence

Qui fait poindre la lumière ?

 

Il s'interrogea lui-même et se coucha sur le côté

Puis sous l'éclat du soleil

Harassé de sa longue veille

Il s'endormit

 

Thanassis Hatzopoulos, Cellule, Traduit du grec Par Alexandre Zotos, en collaboration avec Louis Martinez, préface de Jean-Yves Masson, édition bilingue, Cheyne, 2012, p. 25, 121.

25/09/2014

Gilbert Lely, La Femme infidèle,

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           Écrit à Sainte-Radegonde

 

Le petit jour d’hiver, tremblant sous ses étoles,

Des tours de Saint-Gratien grisaillait les coupoles.

Amour ! tu m’éveillas dans notre lit bien clos.

Le fleuve Loire en bas roulait ses larges eaux.

Étendu sur le flanc contre Irène-Sylvie,

J’entrai, d’un lent désir, en sa grâce endormie.

Les vitres blêmissaient ; le fils de l’hôtelier,

Une chandelle au poing, descendait l’escalier ;

Et le grand coq lançait, en hérissant sa crête,

Un cri rauque et de pourpre à l’aurore muette.

 

               Gilbert Lely, La Femme infidèle, dans Œuvres poétiques,

                éditions de la Différence, 1977, p. 111.

24/09/2014

Emily Dickinson, Le Paradis est au choix, traduction Patrice Reumaux

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L'Amour — est antérieur à la Vie —

Postérieur — à la Mort

Le Paraphe de la Création, et

L'Exposant de la Terre —

 

                    *

 

Ceux qui ont été le plus longtemps dans la —

Ceux qui arrivent aujourd'hui —

Échappent également à nos usages —

La Mort est l'autre chemin —

 

                     *

 

Un long — long Sommeil ­— un merveilleux — Sommeil —

Qui ne tient pas compte du Matin —

En Étirant un membre — ou en soulevant une Paupière —

Un Somme indépendant —

 

Vit-on jamais Semblable oisiveté ?

Sur une Rive de Pierre

Se chauffer au fil des Siècles —

Sans jamais regarder une fois — s'il est Midi ?

 

                       *

 

Love — is anterior to Life —

Posterior — to Death —

Initial of Creation, and

The Exponent of Earth —

 

                        *

 

Those who have been in the Grave the longest —

Those who begin Today —

Equally perish from our Practice —

Death is the other way —

 

Foot of the Bold did least attempt it —

It — is the White Exploit —

Once to achieve, annuls the power

Once to communicate —

 

                         *

 

 

A long — long Sleep — A famous —Sleep —

That makes no show for Morn —

By Stretch of Lib — or stir of Lid —

An independant One —

 

Was ever idleness like This?

Upon a Bank of Stone

To bask the Centuries away —

Not once look up — for Noon ?

 

 

Emily Dickinson, Le Paradis est au choix, traduit et

présenté par Patrick Reumaux, Librairie Élisabeth

Brunet, 1988, p. 323, 323, 241 et, pour l'anglais, 322, 322, 240.

      

16/08/2014

Romain Fustier, Mon contre toi

                             Romain Fustier, Mon contre toi, nuit, sommeil, voleuse, rêve, tendresse

ma petite voleuse d'oreiller dont le visage reposé. dans une course-poursuite immobile. une traque silencieuse dans les nuages de ses songes. et je pars à sa recherche tandis qu'elle dort allongée devant moi. souffle calme. bouche phylactère. un message suspendu entre les lèvres. mon oreiller sous le visage. ma petite voleuse dort. s'arrêtant dans les bars de carrefour où l'on joue de la guitare la nuit. fonçant sue la fédérale dans une voiture de location. et je me lance à ses trousses. écartant les nuages de ses songes tandis qu'elle dort étendue devant moi. un vent du sud s'échappe de ses lèvres où je me glisse dans la bulle de son visage. ma petite voleuse d'oreiller dort et je deviens complice de sa fuite.

 

Romain Fustier, Mon contre toi, éditons de l'Atlantique, 2012, p. 48.

Romain Fustier anime avec Amandine Marembert la revue et les éditions Contre-Allées.

01/08/2014

Zbigniew Herbert, Hermès, le chien et l'étoile

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              La chambre meublée

  

Dans cette chambre il y a trois valises

un lit qui n’est pas à moi

une armoire et le moisi de sa glace

 

quand j’ouvre la porte

les objets se figent

une odeur connue m’assaille

de sueur insomnie et literie

 

un petit tableau au mur

montre le Vésuve

avec un panache de fumée

 

je n’ai pas vu le Vésuve

je ne crois pas aux volcans actifs

 

le deuxième tableau

est un intérieur hollandais

 

dans la pénombre

des mains de femme

inclinent un pot

d’où s’écoule une tresse de lait

 

sur la table un couteau une serviette

un pain un poisson une grappe d’oignons

 

si on suit la lumière dorée

en montant trois marches

par la porte entrebâillée

on voit un carré de jardin

 

les feuilles respirent la lumière

les oiseaux soutiennent la douceur du jour

 

un monde faux

tiède comme du pain

doré comme une pomme

 

du papier peint arraché

des meubles non apprivoisés

les taies des glaces sur le mur

voilà l’intérieur réel

 

dans cette chambre à moi

et à trois valises

le jour fond

en une flaque de sommeil

 

Zbigniew Herbert, Œuvres poétiques complètes I, Corde

de lumière suivi de Hermès, le chien et l’étoile et de Étude

de l’objet, édition bilingue, traduction du polonais par

Brigitte Gautier, Le Bruit du temps, 2011, p. 223 et 225.

08/07/2014

Georg Trakl, Œuvres complètes

 

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                                      Nuit d'hiver

 

   De la neige est tombée. Passé minuit, tu quittes, enivré de vin pourpre, le quartier sombre des hommes, la flamme rouge de leur foyer. Ô les ténèbres !

   Gel noir. La terre est dure, l'air a un goût d'amertume. Tes étoiles se ferment en signes mauvais.

   À pas pétrifiés, tu longes lourdement la voie, les yeux écarquillés, comme un soldat à l'assaut d'un rempart noir. Avanti !

   Amères, neige et lune !

   Un loup rouge qu'un ange étrangle. Tes jambes tintent en marchant comme de la glace bleue et un sourire plein de tristesse et d'orgueil a pétrifié ton visage et le front blêmit dans la volupté du gel ;

   ou bien il se penche, muet, sur le sommeil d'une sentinelle qui s'est écroulée dans sa cabane de bois.

   Gel et fumée. Un blanc linge d'étoiles brûlent les épaules qui supportent et les vautours de Dieu lacèrent ton cœur de métal.

   Ô la colline de pierre. En silence fond, et oublié, le corps froid dans la neige d'argent.

   Noir est le sommeil. L'oreille suit longtemps les sentiers des étoiles dans la glace.

   Au réveil, les cloches sonnaient dans le village. Le jour rose entra, à pas d'argent, par la porte de l'est.

 

Georg Trakl, Œuvres complètes, traduites de l'allemand par Marc Petit et Jean-Claude Schneider, Gallimard, 1972, p. 125.

19/06/2014

Lou Raoul, Else avec elle

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L'or Else

 

la campagne parfois ne dit pas un mot

et les voitures, toutes, s'éloignent

les animaux furtivement dans les taillis, tapis

puis le sifflement des rapaces nocturnes tout près, Else, de ton sommeil

parfois la campagne ne dit pas un mot

mais le matin, Else, tu regardes l'arbre du bout du champ, il vieillit aussi

mais tu rassembles des cailloux

des tas très petits c'est pas grand-chose ça ne pèse pas lourd

ou même c'est rien

mais toi tu vois, Else, leur or

l'or des cailloux

pour que ta vie te serve un peu

 

Lou Raoul, Else avec elle, éditions isabelle sauvage, 2012, p. 25.

23/02/2014

Raymond Queneau, L'instant fatal, dans Œuvres complètes,I

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                 Je crains pas ça tellment

 

Je crains pas ça tellment la mort de mes entrailles

et la mort de mon nez et celle de mes os

Je crains pas ça tellment moi cette moustiquaille

qu'on baptise Raymond d'un père dit Queneau

 

Je crains pas ça tellment où va la bouquinaille

la quais les cabinets la poussière et l'ennui

Je crains pas ça tellment moi qui tant écrivaille

et distille la mort en quelques poésies

 

Je crains pas ça tellment La nuit se coule douce

entre les bords teigneux des paupières des morts

Elle est douce la nuit caresse d'une rousse

le miel des méridiens des pôles sud et nord

 

Je crains pas cette nuit Je crains pas le sommeil

absolu Ça doit être aussi lourd que le plomb

aussi sec que la lave aussi noir que le ciel

aussi sourd qu'un mendiant bêlant au coin d'un pont

 

Je crains bien le malheur le deuil et la souffrance

et l'angoisse et la guigne et l'excès de l'absence

Je crains l'abîme obèse où gît la maladie

et le temps et l'espace et les torts de l'esprit

 

Mais je crains pas tellment ce lugubre imbécile

qui viendra me cueillir au bout de son curdent

lorsque vaincu j'aurai d'un œil vague et placide

cédé tout mon courage aux rongeurs du présent

 

Un jour je chanterai Ulysse ou bien Achille

Énée ou bien Didon Quichotte ou bien Pansa

Un jour je chanterai le bonheur des tranquilles

les plaisirs de la pêche ou la paix des villas

 

Aujourd'hui bien lassé par l'heure qui s'enroule

tournant comme un bourrin tout autour du cadran

permettez mille excuz à ce crâne — une boule —

de susurrer plaintif la chanson du néant

 

Raymond Queneau, L'instant fatal, dans Œuvres complètes,

 I, édition établie par Claude Debon, Pléiade / Gallimard, 1989, p. 123.

 

 

 

 

 

 

 

27/10/2013

Paul Claudel, Connaissance de l'Est

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                                   Octobre

 

   C'est en vain que je vois les arbres toujours verts.

   Qu'une funèbre brume l'ensevelisse, ou que la longue sérénité du ciel l'efface, l'an n'est pas d'un jour moins près du fatal solstice. Ni ce soleil ne me déçoit, ni l'opulence au loin de la contrée ; voici je ne sais quoi de trop calme, un repos tel que le réveil est exclu. Le grillon à peine a commencé son cri qu'il s'arrête ; de peur d'excéder parmi la plénitude qui est seul manque du droit de parler, et l'on dirait que seulement dans la solennelle sécurité de ces campagnes d'or il soit licite de pénétrer d'un pied nu. Non, ceci qui est derrière moi sur l'immense moisson ne jette plus la même lumière, et selon que le chemin m'emmène par la paille, soit qu'ici je tourne le coin d'une mare, soit que je découvre un village, m'éloignant du soleil, je tourne mon visage vers cette lune large et pâle qu'on voit pendant le jour.

      Ce fut au moment de sortir des graves oliviers, où je vis s'ouvrir devant moi la plaine radieuse jusqu'aux barrières de la montagne, que le mot d'introduction me fut communiqué. Ô derniers fruits d'une saison condamnée ! dans cet achèvement du jour, maturité suprême de l'année irrévocable. C'en est fait.

  Les mains impatientes de l'hiver ne viendront point dépouiller la terre avec barbarie. Point de vents qui arrachent, point de coupantes gelées, point d'eaux qui noient. Mais plus tendrement qu'en mai, ou lorsque l'insatiable juin adhère à la source de la vie dans la possession de la douzième heure, le Ciel sourit à la Terre avec un ineffable amour. Voici, comme le cœur qui cède à un conseil continuel, le consentement ; le grain se sépare de l'épi, le fruit quitte l'arbre, la Terre fait petit à petit délaissement à l'invisible solliciteur de tout, la mort desserre une main trop pleine ! Cette parole qu'elle entend maintenant est plus sainte que celle du jour de ses noces, plus profonde, plus tendre, plus riche : C'en est fait ! l'oiseau dort, l'arbre s'endort dans l'ombre qui l'atteint, le soleil au niveau du sol le couvre d'un rayon égal, le jour est fini, l'année est consommée? À la céleste interrogation cette réponse amoureusement C'en est fait est répondue.

 

                                                                        [octobre 1896]

 

Paul Claudel, Connaissance de l'Est [1900], suivi de L'oiseau noir dans le soleil levant [1929], préface de Jacques Petit, Poésie / Gallimard, 1974, p. 66-67.

 

 

01/04/2013

Johannes Bobrowski, Terres d'ombres Fleuves

Johannes Bobrowski,  Terres d'ombres Fleuves, routes d'oiseaux, sommeil,

Routes d'oiseaux 1957

 

I

Dans la pluie je dormais

dans les roseaux de la pluie je me réveillais.

Avant que tout se feuille, je vois la lune proche,

j'entends le cri des migrations d'oiseaux,

l'émouveur d'air, le cri

blanc qui met l'air en pièces.

 

Vite et vif

comme les loups prennent le vent,

sœur, écoute ! Wäinämöinen

chante à travers le vent,

jette l'aile de neige

sur ton épaule, nous dérivons

sur les pennes dans le vent du chant —

 

II

mais sous de vastes

ciels, seuls, routes

délaissées des légions

à plumes, qui s'en allaient —

dormant sur les vents

elles passaient, un soleil

neuf incendiait, la flamme

a jailli, elles ont brûlé

dans l'arbre de cendres.

 

C'est là-bas que se sont envolés

aussi nos chants.

Sœur, tes mains

blêmissent, tu continues dans mon obscurité

à dormir — quand aurai-je

à chanter la peur des oiseaux ?

 

 

Vogelstrassen 1957

 

I

Im Regen schlief ich,

im Regenröhricht erwacht ich.

Eh es blättert, seh ich den nahen Mond,

hör ich den Zugvogelschrei,

den Lufterschüttrer, den weißen

Schrei, der die Luft zerschlägt.

 

Schnell und scharf

wie die Wölfe wittern,

Schwester,lausch! Wäinemöinen

singt durch den Wind.

wirft aus Schnee den Fittich

auf deine Schulter, wir treiben

flügelnd im Liederwind —

 

II

aber unter großen

Himmeln allein, verlassne

Straßen der gefiederten

Heere, die vergingen —

schlafend auf den Winden

fuhren sie, eine neue

Sonne flammte, die Lohe

schlug herauf, sie brannten

im Aschenbaum.

 

Dort sind aufgeflogen

unsere Lieder auch.

Schwester, deine Hände

bleichen, du schläfst mir im Dunkel

fort — wann soll ich

singen der Vögel Angst ?

 

Johannes Bobrowski,  Terres d'ombres Fleuves, L'Atelier la Feugraie, traduit de l'allemand par Jean-Claude Schneider, 2005, p. 97 et 99, 96 et 98.

24/03/2013

Paul Éluard, Mourir de ne pas mourir

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                  Au cœur de mon amour

 

Un bel oiseau me montre la lumière

Elle est dans ses yeux, bien en vue,

Il chante sur une boule de gui

Au milieu du soleil

 

                          *

 

Les yeux des animaux chanteurs

Et leurs chants de colère ou d'ennui

M'on interdit de sortir de ce lit

J'y passerai ma vie

 

L'aube dans des pays sans grâce

Prend l'apparence de l'oubli.

Et qu'une femme émue s'endorme, à l'aube,

La tête la première, sa chute l'illumine.

 

Constellations,

Vous connaissez la forme de sa tête.

Ici, tout s'obscurcit :

Le paysage se complète, sang aux joues,

Les masses diminuent et coulent dans mon cœur

Avec le sommeil.

Et qui donc veut me prendre le cœur ?

 

                         *

 

Je n'ai jamais rêvé d'une si belle nuit,

Les femmes du jardin cherchent à m'embrasser —

Soutiens du ciel, les arbres immobiles

Embrassent bien l'ombre qui les soutient.

 

Une femme au cœur pâle

Met la nuit dans ses habits.

L'amour a découvert la nuit

Sur ses seins impalpables.

 

Comment prendre plaisir à tout ?

Plutôt tout effacer.

L'homme de tous les mouvements,

De tous les sacrifices et de toutes les conquêtes

Dort. Il dort, il dot, il dort.

Il raie de ses soupirs la nuit minuscule, invisible.

Il n'a ni froid ni chaud.

Son prisonnier s'est évadé — pour dormir.

Il n'est pas mort, il dort.

Quand il s'est endormi

Tout l'étonnait.

Il jouait avec ardeur,

il regardait,

Il entendait.

Sa dernière parole :

« Si c'était à recommencer, je te rencontrerais

            sans te chercher. » ]

 

Il dort, il dort, il dort.

L'aube a beau lever la tête,

Il dort.

 

Paul Éluard, Mourir de ne pas mourir [1924], dans Œuvres complètes I, textes établis et annotés par Marcelle Dumas et Lucien Scheler, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1968, p. 137-139.

 

31/12/2012

Claude Dourguin, Les nuits vagabondes

Claude Dourguin, Les nuits vagabondes, voyage, sommeil, bruit

   Je ne sais quel incident, retard pris dans le dédale des déviations, de routes secondaires non signalisées, nous fit arriver aux abords d'une petite cité maritime bien après le coucher du soleil. Heure, lassitude, il n'était pas question de poursuivre. Un toit ? Il n'y pensait pas. L'air, très doux, balançait les étoiles pâles au ciel, dans la perspective d'une avenue vaguement industrielle des bâtiments cubistes découpaient l'ombre, côté terre de grands pylônes inscrivaient pour les visiteurs d'autres planètes leurs chiffres cabalistiques. Pour une fois, ils semblaient porteurs d'une beauté — futuriste et, si l'on songeait à l'énergie mystérieuse dont ils supportaient les fils — vaguement mystique. Une petite route transversale prise au hasard permit de s'éloigner un peu, découverte en bout de champ voué à la culture maraîchère une banquette d'herbe, nous nous installâmes ente deux couvertures. Sur l'Ouest, une grande lune rousse s'était levée, hésitante derrière un voile de nuages blancs d'une extrême finesse. Pleine, elle se tenait proche, d'une taille, semblait-il excessive, grand œil distrait ouvert sur la scène. Au ciel gris bleu sans profondeur, éteint par d'imperceptibles nuées en bandes longues, errantes, on ne distinguait plus que quelques étoiles, discrètes. La nuit se tenait coite dans l'air humide et tiède, nul indice ne permettait de se situer, campagne indéterminée, incertaine peut-être même, ville campagne pour Alphonse Allais ? L'étrangeté venait de cette indéfinition tranquille, de ce suspens sous l'œil chassieux de la lune et de l'absence sans traces de ce pourquoi nous nous étions mis en route.

   Un sommeil bref fut le lot de ce que j'éprouvai comme une traversée les yeux bandés. Vers cinq heures, un gigantesque bruit de ferraille à quoi se superposa puis se mêla, chaos tonitruant, celui de moteurs — automobiles, camions, dont on entendait passer les vitesses, accélérations, l'une derrière l'autre, moulinettes aiguës, ou, courtes saccades de gros transporteurs ; décélérations brèves, diminuendo, il devait y avoir un feu rouge proche —, ce vacarme secoua l'aube, très vite s'intensifia puis finit, à la manière d'un gaz, par occuper la totalité de l'espace.

 

Claude Dourguin, Les nuits vagabondes, éditions Isolato, 2008, p. 27-29.

© Photo Claude Dourguin.