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29/07/2017

Tristan Corbière, Les Amours jaunes

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               Sonnet posthume

 

Dors : ce lit est le tien… Tu n’iras plus au nôtre.

— Qui dort dîne. — À tes dents viendra tout seul le foin.

Dors : on t’aimera bien. — L’aimé c’est toujours l’Autre…

Rêve : La plus aimée est toujours la plus loin…

 

Dors : on t’appellera beau décrocheur d’étoiles !

Chevaucheur de rayons ! … quand il fera bien noir ;

Et l’ange du plafond, maigre araignée, au soir,

—Espoir — sur ton front vide ira filer ses toiles.

 

Museleur de voilette ! un baiser sous le voile

T’attend… on ne sait où : ferme les yeux pour voir.

Ris : les premiers honneurs t’attendent sous le poêle.

 

On cassera ton nez d’un bon coup d’encensoir,

Doux fumet !... pour le trogne en fleur, plein de moelle

D'un sacristain très bien, avec son encensoir.

 

Tristan Corbière, Les Amours jaunes, dans Charles Cros,

C., Œuvres complètes, Pléiade / Gallimard, 1970, p. 849.

 

16/04/2016

Jean Ristat, Artémis chasse à courre le sanglier, le cerf et le loup

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              La chasse au loup

 

À cette heure incertaine où l’obscur dispute

Au jour son royaume la déesse repue

Rappelle ses valets avant que de céder

Au sommeil tous les oiseaux se sont tus et les

Pâles enfants des hommes tremblent dans leurs draps blancs

Lorsqu’un rêve très ancien vient les visiter

À la vitre étoilée de la chambre l’ombre

Bleue de la bête qui regarde et attend

 

                               *

 

À l’enclume de la nuit apollon martèle

La lune vieille casserole cabossée

Et blanchie aux feux ronflants de l’empire des

Morts voici l’heure des métamorphoses et des

Enchantements Ô théâtre où tout s’échange et

Se déplie les mots comme fleurs de papier

 

[...]

 

Jean Ristat, Artémis chasse à courre le sanglier, le cerf et le loup,

Gallimard, 2007, p. 43.

 

08/12/2015

Tristan Corbière, Les Amours jaunes

                        Tristan Corbière, Les Amours jaunes, poète, pipe, fumée, sommeil, rêve

La pipe au poète

 

Je suis la Pipe d’un poète,

Sa nourrice et : j’endors sa Bête.

 

Quand ses chimères éborgnées

Viennent se heurter à son front,

Je fume... et lui, dans son plafond,

Ne peut plus voir les araignées.

 

... Je lui fais un ciel, des nuages,

La mer, le désert, des mirages ; 

— Il laisse errer là son œil mort...

 

Et, quand lourde devient la nue,

Il croit voir une ombre connue,

— Et je sens mon tuyau qu’il mord...

 

— Un autre tourbillon délie

Son âme, son carcan, sa vie !

... Et je me sens m’éteindre... — Il dort —

.............................................................

— Dors encor : la Bête est calmée,

File ton rêve jusqu’au bout...

Mon pauvre !... la fumée est tout.

— S’il est vrai que tout est fumée...

 

Tristan Corbière, Les Amours jaunes, dans Charles Cros,

T. C., Œuvres complètes, édition Pierre-Olivier-Walzer pour T. C., Pléiade / Gallimard, 1970, p. 734.

 

 

05/12/2015

Pierre Silvain, Assise devant la mer

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   Maintenant qu’il se soulève au-dessus du lit, il voit sa mère debout devant la table de toilette, en combinaison légère, ses épaules dénudées, et dans le miroir incliné son visage de profil tandis que par petites touches, d’une houppette en cygne, elle se poudre les joues, le front. Quand son regard rencontre soudain le sien qu’un reflet lumineux parmi les piqûres couleur de rouille lui renvoie, elle s’arrête, interdite, honteuse peut-être d’avoir oublié la présence de l’enfant, ou bien troublée par l’interrogation qu’elle découvre dans les yeux sombres qui ne se détournent pas. Elle va prendre aussitôt sur le dos d’une chaise sa robe bleue imprimée de pois blancs qu’elle-même a coupée et cousue, droite, sans plis, décolleté en pointe, la revêt, la lisse doucement du plat de la main sur les hanches, le ventre. Il observe chacun de ses gestes sans un cillement et lorsqu’elle vient s’asseoir au bord du lit, il sent la poudre de riz l’envelopper d’un faible nuage de rose, mais il reste aussi tendu que s’il se défendait de respirer un parfum interdit. Un instant indécise ou désarmée devant l’enfant transi par une crainte puérile, la mère ouvre ses bras, l’attire contre elle, contre ses seins qui s’écartent sous la pression de la tête de plus en plus pesante, abandonnée. Pourtant, il ne dort pas, il est tout entier ce corps sans défense qu’il laisse retourner au corps maternel dont le même mouvement berceur qu’autrefois, quand il ne savait rien du monde autour de lui, rien d’autre que l’effleurement d’un souffle ou le duvet d’un baiser de lèvres sur ses lèvres, l’endort, tandis qu’il entend les paroles d’une chanson — un peu triste — s’éloigner, se brouiller et enfin mourir là-bas où sa mère l’attend.

 

Pierre Silvain, Assise devant la mer, Verdier, 2009, p. 37-38. © Photo Marina Poole.

07/10/2015

Roger Gilbert-Lecomte, Œuvres complètes, II, Poésie

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Dans les yeux de la nuit

 

Une femme s’endort sur un toit c’est la nuit

Abandonnée antique au péril du vertige

Aux traîtrises rêveuses des gestes du sommeil

Songeuse ensevelie en glissades mortelles

Sur le haut toit déserte glace tendue face à l’espace

Sur le zinc oxydé de vieux soleil tueur

Et de lune ancienne empoisonneuse en larmes

La grande somnambule y crie de tous ses ongles

De ses doigts déments naissent des diamants crissants

Et des gouttes de sang qui chantent en dansant

La danse en perles du mercure

Vers la femme qui dort sur le monstre du vide

Une cheminée fume un nuage en haillons

Dans la soie noire de la suie le vent des nuits

Dresse une tente errante

Creuse l’antre céleste nomade

Pour l’adoration des yeux prodigieux

De la femme endormie aux paupières battantes

Ses trop longs cils vibrants émeuvent les rayons

Des étoiles rétractiles

C’est la nuit la dormeuse un œil clos l’autre ouvert

Tout le monde à jour contre ce qu’elle voit .

 

Roger Gilbert-Lecomte, Œuvres complètes, II, Poésie,

édition établie par Jean Bollery, Gallimard, 1977, p. 74.

17/08/2015

Cummings, No Thanks

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petit homme

(à tout allure

pris d’une énorme

inquiétude)

halte arrête oublie du calme

 

attends

 

(petit enfant

qui as tenté

qui as échoué

qui a pleuré)

couche-toi bravement

 

et dors

 

grande pluie

grande neige

grande lune

grand soleil

(pénètrent

 

en nous)

 

Cummings, No Thanks, NOUS,

traduit et présenté par Jacques

Demarcq, 2011, np.

27/05/2015

Ingeborg Bachmann, Trois sentiers vers le lac

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                                Problèmes, problèmes

 

   « Alors à sept heures. Oui mon chéri. J’aimerais mieux. Café du Hochhaus. Parce que par hasard je... Oui, par hasard, de toute façon il faut que j’aille chez le coiffeur. À sept heures, c’est à peu près ce que je prévois si j’ai le temps de... Quoi, ah bon ? Il pleut ? Oui, je trouve aussi. Il pleut sans arrêt. Oui, moi aussi. Je suis contente. »

   Beatrix souffla encore quelque chose dans le micro du combiné et posa le récepteur, soulagée elle se tourna sur le ventre et appuya de nouveau sa tête sur les coussins. Pendant qu’elle s’efforçait de parler avec animation, son regard était tombé sur le vieux réveil de voyage avec lequel jamais personne ne voyageait, il n’était effectivement que neuf heures et demie, ce qu’il y avait de mieux dans l’appartement de sa tante Mihailovics, c’état les deux téléphones, et elle en avait un dans sa chambre à côté de son lit, pouvait à tout moment parler dedans, se mettant alors volontiers les doigts dans le nez quand elle faisait semblant d’attendre posément une réponse, ou préférant encore, aux heures tardives, faire des pédalages ou exécuter des exercices encore plus difficiles, mais à peine avait-elle raccroché qu’elle était déjà rendormie. Elle était capable dès neuf heures du matin de répondre avec une voix claire et nette, et ce brave Erich pensait alors qu’elle était, comme lui, debout depuis longtemps, qu’elle était peut-être même déjà sortie et se trouvait en cette journée prête à toute éventualité.

 

Ingeborg Bachmann, Trois sentiers vers le lac, traduction de l’allemand Hélène Belleto, Actes Sud/Babel, 2006, p. 51-52.

29/03/2015

Robert Desnos, Domaine public

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                 Les sources de la nuit

 

Les sources de la nuit sont baignées de lumière.

C’est un fleuve où constamment

boivent des chevaux et des juments de pierre

en hennissant.

 

Tant de siècles de dur labeur

aboutiront-ils enfin à la fatigue qui amollit les pierres ?

Tant de larmes, tant de sueur

justifieront-ils le sommeil sur la digue ?

 

Sur la digue où vient se briser

le fleuve qui va vers la nuit,

où le rêve abolit la pensée.

C’est une étoile qui nous suit.

 

À rebrousse-poil, à rebrousse-chemin,

Étoile, suivez-nous, docile,

et venez manger dans notre main,

Maîtresse enfin de son destin

Et de quatre éléments hostiles.

 

Robert Desnos, Domaine public, « Le Point de jour »,

Gallimard, 1953, p. 307.

 

10/01/2015

André Frénaud, La Sainte Face, “Le matin venu”

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Le matin venu

 

                                             à André Beaudin

 

Dans un hôtel jaune,

repoussant les larmes

et les moignons sanglants

ensoleillés par le minuit,

entre l'embonpoint

de l'édredon jaune

et le sang des astres

battant à la volée

dans mes vaisseaux,

le sentier guidé

parmi la pierraille,

l'odeur de la mer

besognant les eaux,

j'égarais les flaques

de péchés maudits,

je mordais la mort

qui perdait haleine

à vouloir m'entendre,

je devenais pâle

pour n'avoir plus peur,

je m'épiais dans l'arbre,

montant et remontant,

m'épuisant à rire

dans cet hôtel jaune,

dans ce lit de fer,

éclairé jusqu'où,

feuille tombée vivante

d'un sommeil sans rêve

au milieu de toi,

promesse souterraine,

pousse nourricière,

douce comme le bleu.

 

                        Marseille-Lyon, 14 mars 1949

 

André Frénaud, La Sainte Face, “Le matin venu”,

Poésie  / Gallimard, 1985, p. 165-166.

 

05/01/2015

Jean Tardieu, Margeries

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                   Clair de lune

  

L'image qui s'annonce et qui me suit

Est-ce un rayon qui cherche au sol un doux appui

Ou cette forme qui profite de la nuit

Pour traverser à tire-d'aile sans un bruit

La blanche ville où le travail s'est endormi ?

Approche et marche de ce pas toujours parti !

Nous sommes seuls à travers tout ce qui fut dit

Comme des sages bienveillants qui ont compris.

Rien ne renonce, rien ne bouge, rien ne fuit.

Tout ce que l'ombre m'a donné, tu me l'as pris.

Cueille ce rêve si tu dors, je l'ai promis.

 

 

Jean Tardieu, Margeries, Gallimard 1986.

 

 

 

28/11/2014

Thanassis Hatzopoulos, Cellule

                         

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                           Homme

 

 

Réfléchi

Alliant force et mesure

Il avance

 

Et cette tourmente qui balaie

Son esprit,

mémoire du corps

Mémoire de ce monde-ci

Non point de l'autre

 

La rage qui éclate, partagée,

Tourne de fatales catastrophes

En destins féconds

                   

                        Ce qu'on nomme l'aube

 

— Mais quelle donc cette violence

Qui fait poindre la lumière ?

 

Il s'interrogea lui-même et se coucha sur le côté

Puis sous l'éclat du soleil

Harassé de sa longue veille

Il s'endormit

 

Thanassis Hatzopoulos, Cellule, Traduit du grec Par Alexandre Zotos, en collaboration avec Louis Martinez, préface de Jean-Yves Masson, édition bilingue, Cheyne, 2012, p. 25, 121.

25/09/2014

Gilbert Lely, La Femme infidèle,

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           Écrit à Sainte-Radegonde

 

Le petit jour d’hiver, tremblant sous ses étoles,

Des tours de Saint-Gratien grisaillait les coupoles.

Amour ! tu m’éveillas dans notre lit bien clos.

Le fleuve Loire en bas roulait ses larges eaux.

Étendu sur le flanc contre Irène-Sylvie,

J’entrai, d’un lent désir, en sa grâce endormie.

Les vitres blêmissaient ; le fils de l’hôtelier,

Une chandelle au poing, descendait l’escalier ;

Et le grand coq lançait, en hérissant sa crête,

Un cri rauque et de pourpre à l’aurore muette.

 

               Gilbert Lely, La Femme infidèle, dans Œuvres poétiques,

                éditions de la Différence, 1977, p. 111.

24/09/2014

Emily Dickinson, Le Paradis est au choix, traduction Patrice Reumaux

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L'Amour — est antérieur à la Vie —

Postérieur — à la Mort

Le Paraphe de la Création, et

L'Exposant de la Terre —

 

                    *

 

Ceux qui ont été le plus longtemps dans la —

Ceux qui arrivent aujourd'hui —

Échappent également à nos usages —

La Mort est l'autre chemin —

 

                     *

 

Un long — long Sommeil ­— un merveilleux — Sommeil —

Qui ne tient pas compte du Matin —

En Étirant un membre — ou en soulevant une Paupière —

Un Somme indépendant —

 

Vit-on jamais Semblable oisiveté ?

Sur une Rive de Pierre

Se chauffer au fil des Siècles —

Sans jamais regarder une fois — s'il est Midi ?

 

                       *

 

Love — is anterior to Life —

Posterior — to Death —

Initial of Creation, and

The Exponent of Earth —

 

                        *

 

Those who have been in the Grave the longest —

Those who begin Today —

Equally perish from our Practice —

Death is the other way —

 

Foot of the Bold did least attempt it —

It — is the White Exploit —

Once to achieve, annuls the power

Once to communicate —

 

                         *

 

 

A long — long Sleep — A famous —Sleep —

That makes no show for Morn —

By Stretch of Lib — or stir of Lid —

An independant One —

 

Was ever idleness like This?

Upon a Bank of Stone

To bask the Centuries away —

Not once look up — for Noon ?

 

 

Emily Dickinson, Le Paradis est au choix, traduit et

présenté par Patrick Reumaux, Librairie Élisabeth

Brunet, 1988, p. 323, 323, 241 et, pour l'anglais, 322, 322, 240.

      

16/08/2014

Romain Fustier, Mon contre toi

                             Romain Fustier, Mon contre toi, nuit, sommeil, voleuse, rêve, tendresse

ma petite voleuse d'oreiller dont le visage reposé. dans une course-poursuite immobile. une traque silencieuse dans les nuages de ses songes. et je pars à sa recherche tandis qu'elle dort allongée devant moi. souffle calme. bouche phylactère. un message suspendu entre les lèvres. mon oreiller sous le visage. ma petite voleuse dort. s'arrêtant dans les bars de carrefour où l'on joue de la guitare la nuit. fonçant sue la fédérale dans une voiture de location. et je me lance à ses trousses. écartant les nuages de ses songes tandis qu'elle dort étendue devant moi. un vent du sud s'échappe de ses lèvres où je me glisse dans la bulle de son visage. ma petite voleuse d'oreiller dort et je deviens complice de sa fuite.

 

Romain Fustier, Mon contre toi, éditons de l'Atlantique, 2012, p. 48.

Romain Fustier anime avec Amandine Marembert la revue et les éditions Contre-Allées.

01/08/2014

Zbigniew Herbert, Hermès, le chien et l'étoile

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              La chambre meublée

  

Dans cette chambre il y a trois valises

un lit qui n’est pas à moi

une armoire et le moisi de sa glace

 

quand j’ouvre la porte

les objets se figent

une odeur connue m’assaille

de sueur insomnie et literie

 

un petit tableau au mur

montre le Vésuve

avec un panache de fumée

 

je n’ai pas vu le Vésuve

je ne crois pas aux volcans actifs

 

le deuxième tableau

est un intérieur hollandais

 

dans la pénombre

des mains de femme

inclinent un pot

d’où s’écoule une tresse de lait

 

sur la table un couteau une serviette

un pain un poisson une grappe d’oignons

 

si on suit la lumière dorée

en montant trois marches

par la porte entrebâillée

on voit un carré de jardin

 

les feuilles respirent la lumière

les oiseaux soutiennent la douceur du jour

 

un monde faux

tiède comme du pain

doré comme une pomme

 

du papier peint arraché

des meubles non apprivoisés

les taies des glaces sur le mur

voilà l’intérieur réel

 

dans cette chambre à moi

et à trois valises

le jour fond

en une flaque de sommeil

 

Zbigniew Herbert, Œuvres poétiques complètes I, Corde

de lumière suivi de Hermès, le chien et l’étoile et de Étude

de l’objet, édition bilingue, traduction du polonais par

Brigitte Gautier, Le Bruit du temps, 2011, p. 223 et 225.