Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

21/10/2016

Cavafy, Poèmes : Lustre

                                     cp-cavafy2.jpg

Lustre

 

Dans une chambre vide et petite — seuls quatre murs

couverts d’étoffes toutes vertes —

un lustre superbe brûle et flambe ;

et dans chacune de ses flammes s’embrase

une lascive passion, un lascif élan.

 

Dans la petite chambre qui étincelle,

éclairée du feu violent du lustre,

point familière est cette lumière qui en sort ;

ni faite pour des corps timides

la volupté de cette chaleur.

 

Cavafy, Poèmes, traduction Georges Papoutsakis, Les Belles Lettres, 1977, p. 82.

 

Cavafy, Poèmes : Lustre

                                     cp-cavafy2.jpg

Lustre

 

Dans une chambre vide et petite — seuls quatre murs

couverts d’étoffes toutes vertes —

un lustre superbe brûle et flambe ;

et dans chacune de ses flammes s’embrase

une lascive passion, un lascif élan.

 

Dans la petite chambre qui étincelle,

éclairée du feu violent du lustre,

point familière est cette lumière qui en sort ;

ni faite pour des corps timides

la volupté de cette chaleur.

 

Cavafy, Poèmes, traduction Georges Papoutsakis, Les Belles Lettres, 1977, p. 82.

 

31/03/2016

Samuel Beckett, Molloy

                                  Samuel-Beckett-006.jpg

     Je suis dans la chambre de ma mère. C'est moi qui y vis maintenant. Je ne sais pas comment j'y suis arrivé. Dans une ambulance peut-être, un véhicule quelconque certainement. On m'a aidé. Seul je ne serai pas arrivé. Cet homme qui vient chaque semaine, c'est grâce à lui peut-être que je suis ici. Il dit que non. Il me donne n peu d'argent et enlève les feuilles. Tant de feuilles, tant d'argent. Oui, je travaille maintenant, un peu comme autrefois, seulement je ne sais plus travailler. Cela 'a pas d'importance, paraît-il. Moi je voudrais maintenant parler des choses qui me restent, faire mes adieux, finir de mourir. Ils ne veulent pas. Oui, ils sont plusieurs, paraît-il. Mais c'est toujours le même qui vient. Vous ferez ça plus tard, dit-il. Bon. Je n'ai plus beaucoup de volonté, voyez-vous. Quand il vient chercher les nouvelles feuilles, il rapporte celles de la semaine précédente. Elles sont marquées de signes que je ne comprends pas. D'ailleurs je ne les relis pas. Quand je n'ai rien fait il ne me donne rien, il me gronde. Cependant je ne travaille pas pour l'argent. Pour quoi alors ? Je ne sais pas. Je ne sais pas grand-chose, franchement. La mort de ma mère, par exemple. Était-elle déjà morte à  mon arrivée ? Ou n'est-elle morte que plus tard ? Je veux dire morte à enterrer. Je ne sais pas. Peut-être ne l'a-t-on pas enterrée encore. Quoi qu'il en soit, c'est moi qui ai sa chambre. Je couche dans son lit. Je fais dans son vase. J'ai pris s aplace. Je dois lui ressembler de plus en plus. Il ne me manque plus qu'un fils. J'en ai un quelque part peut-être. Mais je ne crois pas. Il serait vieux maintenant, presque autant que moi. C'était une petite boniche. Ce n'était pas le vrai amour. Le vrai amour était dans une autre. Vous allez voir. Voilà que j'ai encore oublié son nom.

 

  Samuel Beckett, Molloy, éditions de Minuit, 1951, p. 7-8.

02/01/2016

Cavafy, ''Une nuit'' : trois traductions

                                    

                                     cavafy50.jpg

 

Une nuit

 

C’était une chambre pauvre et de fortune

Reléguée au-dessus d’une taverne louche.

De la fenêtre, on voyait la ruelle

Sordide et étriquée. D’en bas

Montaient les voix d’ouvriers

Jouant aux cartes et s’amusant.

 

Là, sur le lit banal, sur l’humble lit,

J’ai possédé le corps de l’amour, les lèvres

Sensuelles et roses de l’ivresse,

— Les lèvres roses d’une ivresse telle que

                                 [maintenant encore,

Cependant que j’écris, tant d’années après,

Chez moi, dans l’isolement, l’ivresse me reprend.

 

Cavafy, Œuvres poétiques, traduction Socrate C. Zervos

et Patricia Portier, Imprimerie nationale, 1991, np.

 

Une nuit

 

La chambre était pauvre et commune,

cachée en haut de la taverne louche.

Par la fenêtre, on voyait la ruelle

malpropre et étroite. D’en bas

montaient les voix de quelques ouvriers

qui jouaient aux cartes et s’amusaient.

 

Et là, sur cette couche humble et vulgaire,

je possédais le corps de l’amour, je possédais

les lèvres voluptueuses et roses de l’ivresse —

roses d’une belle ivresse, que même en ce moment

où, après tant d’années ! j’écris,

dans ma maison solitaire, je m’enivre à nouveau.

 

  1. C. P. Cavafy, Poèmes, traduit par Georges Papoutsakis,

Les Belles Lettres, 1977, p. 92.

 

Une nuit

 

La chambre était pauvre et vulgaire,

cachée au-dessus de la taverne louche.

Par la fenêtre on voyait la ruelle,

étroite et sale. D’en bas

montaient les voix de quelques ouvriers

qui jouaient aux cartes et s’amusaient.

 

Et là, dans l’humble lit d’un quartier populaire

j’avais à moi le corps de l’amour, j’avais les lèvres

voluptueuses et roses de l’ivresse —

roses d’une telle ivresse, qu’en cet instant

où j’écris, après tant d’années !

dans mon logis solitaire, l’ivresse revient.

 

Constantin Cavàfis, Une nuit, traduit par Michel

Volkovitch, Le Cadran ligné, 2012, np.

 

Tableau de Thalia-Flora Karavia, 1926

 

 

19/08/2015

Cummings, font 5

AVT_Edward-Estlin-Cummings_2693.jpg

 

en  dépit de tout

ce qui respire et bouge, puisque le Destin

(de ses très longues mains blanches

arrangeant chaque pli)

lissera entièrement nos esprits

 

— quand de quitter ma chambre

je me retourne, et (me penchant

dans le matin) j’embrasse

cet oreiller, chérie

où nos têtes ont vécu, ont été

 

Cummings, font 5, traduction et postface

de Jacques Demarcq, 2011, p. 81.

12/09/2014

Christian Bachelin, Neige exterminatrice

bachelin2.jpeg

                                1933- août 2014

 

Testament d’os et de brindilles

Débris de cris sanglots de tôles

Ombre éparse âme en graffiti

Mal d’aurore et métempsychose

 

Le ciel de morgue les pylônes

Le coq des mille et une morts

En jadis le vélo qui cogne

Et cocaïne au champ d’orties

 

Le coq la rouille des aurores

Le moignon d’être au corridor

Tristan le triste trismégiste

Yseut la morte de minuit

 

Le blanc des os le cachalot

Sa nageoire en travers des flots

Seul horizon vieux paquebot

Bistro des morts banquises d’os

 

                   *

 

Des rendez-vous d’amour se figent pour toujours

Dans l’unique odeur éphémère d’une neige

Dont à jamais la même saveur singulière

Gardera vierge un certain idéal obscur

De bonheur enfermé dans des flocons d’un soir

Et que conservera dans sa chimère exacte

Le froid de quelques pas vers des chambres d’hiver

Vers de beaux châteaux noirs dont nul ne reviendra

Sauf pour se torturer lointain voyeur aveugle

D’une séquestration idyllique et sans âge.

 

            Christian Bachelin, Neige exterminatrice, poèmes 1967-2003,

           Préface de Valérie Rouzeau, esquisse bibliographique par              Éric Dussert, Le temps qu’il fait, 2004, p. 143 et 173.

28/08/2014

Walter Benjamin, La lune

                         

                                                     imgres.jpg

                                    La lune

 

   La lumière qui coule de la lune n'éclaire pas le théâtre de notre existence diurne. Le périmètre baigné par sa lueur égarante semble appartenir à une contre-terre ou à une terre seconde. Ce n'est pas celle que la lune suit comme son satellite, c'est une terre à son tour transformée en satellite de la lune. Son vaste sein, dont la respiration était le temps, ne se soulève plus ; la création est enfin rentrée chez elle, et peut remettre le voile de veuve que le jour lui avait arraché. C'est ce que me donnait à comprendre le rayon blafard qui se glissait vers moi à travers les lames de la jalousie Mon sommeil était agité, découpé par l'arrivée et le départ de la lune. Quand elle était là et que je me réveillais, je me trouvais expulsé de ma chambre, qui ne semblait vouloir héberger personne d'autre qu'elle. La première chose sur laquelle tombaient alors mes yeux, c'étaient les deux cuvettes couleur crème de ma vaisselle de toilette. Pendant la journée, je n'aurais jamais songé à m'y attarder. Mais à la lumière de la lune, la bande bleue qui courait à la partie supérieure des cuvettes était une offense. Elle imitait un ruban de tissu bleu glissé à travers un ourlet. Et de fait, le bord des cuvettes était plissé comme une collerette. Entre les deux cuvettes se trouvaient de lourds brocs de la même porcelaine, portant le même motif floral. Ils s'entrechoquaient quand je quittais mon lit, et leur tintement se propageait sue le plateau de marbre de la table de toilette, se communiquait aux bols et aux godets. Quoique je me réjouisse de surprendre dans mon environnement nocturne un signe de vie — et ne fût-ce que l'écho de la mienne propre —, celui-ci n'avait rien de fiable et en ami déloyal attendait de me duper. [...]

 

Walter Benjamin, La lune, traduit de l'allemand par Pierre Rusch, dans Europe, "Walter Benjamin", avril 2013, n° 1008, p. 9-10.

01/08/2014

Zbigniew Herbert, Hermès, le chien et l'étoile

imgres.jpeg

              La chambre meublée

  

Dans cette chambre il y a trois valises

un lit qui n’est pas à moi

une armoire et le moisi de sa glace

 

quand j’ouvre la porte

les objets se figent

une odeur connue m’assaille

de sueur insomnie et literie

 

un petit tableau au mur

montre le Vésuve

avec un panache de fumée

 

je n’ai pas vu le Vésuve

je ne crois pas aux volcans actifs

 

le deuxième tableau

est un intérieur hollandais

 

dans la pénombre

des mains de femme

inclinent un pot

d’où s’écoule une tresse de lait

 

sur la table un couteau une serviette

un pain un poisson une grappe d’oignons

 

si on suit la lumière dorée

en montant trois marches

par la porte entrebâillée

on voit un carré de jardin

 

les feuilles respirent la lumière

les oiseaux soutiennent la douceur du jour

 

un monde faux

tiède comme du pain

doré comme une pomme

 

du papier peint arraché

des meubles non apprivoisés

les taies des glaces sur le mur

voilà l’intérieur réel

 

dans cette chambre à moi

et à trois valises

le jour fond

en une flaque de sommeil

 

Zbigniew Herbert, Œuvres poétiques complètes I, Corde

de lumière suivi de Hermès, le chien et l’étoile et de Étude

de l’objet, édition bilingue, traduction du polonais par

Brigitte Gautier, Le Bruit du temps, 2011, p. 223 et 225.

18/07/2014

Fernando Pessoa, Bureau de tabac

 

fernando paeesoa,bureau de tabac,rien,nada

 

                     Tabacaria

          

 Não sou nada.

Nunca serei nada.

Não posso querer ser nada.

A parte isso, tenho em mim todos os sonhos do mundo.

 

Janelas do meu quarto,

Do meu quarto de um dos milhões do mundo que ninguém sabe quem é

(E se soubessem quem é, o que saberiam ?)

Dais para o mistério de uma rua cruzada constantemente por gente,

Para uma rua inacessível a todos os pensamentos,

Real, impossívelmente real, certa, deconhecidamente certa,

Com o mistério das coisas por baixo das pedras e dos seres,

Com a morte a pôr humidade nas paredes e cabelos brancos nos homens,

Com o Destino a conduzir a carroça de tudo pela estrada de nada.

 

Estou hoje vencido, como se soubesse a verdade.

Estou hoje lúcido, come se estívesse para morrer,

E não tivesse mais irmandade com as coisas

Senão uma despedida, tornando-se esta casa e este lado da rua

A fileira de carruagens de um comboio, e uma partida apitada

De dentro da minha cabeça,

E uma sacudidela dos meus nervos e um ranger de ossos na ida.

 

[…]

 

          Bureau de tabac

 

Je ne suis rien.

Je ne serai jamais rien.

Je ne peux vouloir être rien.

À part ça, je porte en moi tous les rêves du monde.

 

Fenêtres de ma chambre,

Ma chambre où vit l’un des millions d’êtres au monde, dont personne ne sait

     qui il est

(Et si on le savait, que saurait-on ?),

Vous donnez sur le mystère d’une rue au va-et-vient continuel,

Une rue inaccessible à toutes pensées,

Réelle au-delà du possible, certaine au-delà du secret,

Avec le mystère des choses par-dessous les pierres et les êtres,

Avec la mort qui moisit les murs et blanchit les cheveux des hommes,

Avec le destin qui mène la carriole de tout par la route de rien.

 

 Aujourd’hui je suis vaincu comme si je savais la vérité.

Aujourd’hui je suis lucide comme si j’allais mourir

Et n’avais d’autre intimité avec les choses

Que celle d’un adieu, cette maison et ce côté de la rue devenant

Un convoi de chemin de fer, un coup de sifflet

À l’intérieur de ma tête,

Une secousse de mes nerfs, un grincement de mes os à l’instant du départ.

 […]

 

Fernando Pessoa, Bureau de tabac, [édition bilingue] traduit par Rémy Hourcade, préface de A. Casais Monteiro, postface de Pierre Hourcade, illustré par Fernando de Azevedo, Le Muy, éditions Unes, 1993, p. 37-38 et 15-16.

 

 

 

           Bureau de tabac

 

 Je ne suis rien.

Je ne serai jamais rien.

Je ne peux vouloir être rien.

À part ça j’ai en moi tous les rêves du monde.

 

Fenêtres de ma chambre,

De ma chambre abritant un de ces millions au monde dont nul ne sait qui il est

(Et si on le savait, que saurait-on ?)

Vous donnez sur le mystère d’une rue constamment remplie de gens qui se croisent,

Sur une rue inaccessible à la moindre pensée,

Réelle, impossiblement réelle, exacte, inconnaissablement exacte,

Avec le mystère des choses par-dessous les pierres et les êtres,

Avec la mort qui met du moisi sur les murs et des cheveux blancs sur les hommes,

Avec le Destin conduisant la charrette de tout sur la route de rien.

 

 

Aujourd’hui je suis vaincu comme si je savais la vérité.

Aujourd’hui je suis lucide, comme si j’allais mourir,

Et sans avoir d’autre fraternité avec les choses

Qu’un adieu, cette maison et ce côté de la rue devenant

Un convoi de chemin de fer et un sifflet de départ

Retentissant dans ma tête,

Et une secousse de mes nerfs et un crissement d’os au moment de partir.

 

Fernando Pessoa, Bureau de tabac, dans Œuvres poétiques, traduction par Patrick Quillier en collaboration avec Maria Antónia Cãmara Manuel, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 2001, p. 362-363.

20/05/2014

Margherita Guidacci (1921-1992), En relisant Ovide

Margherita Guidacci, En relisant Ovide,  étoile, amitié, rencontre, chambre

             Hôte de ta maison

 

Hôte de ta maison dans la chambre

la plus haute, je sens tes rêves monter

du sol et s'entremêler aux miens

pour s'évanouir ensemble

en suivant la même verticale et se jeter

au milieu des étoiles. Quelle joie

de chercher alors par les deux fenêtres

(jumelles et opposées) les amitiés

célestes auxquelles tu m'initias :

contempler au nord Altaïr

et au sud Bételgeuse !

 

 

           Météores d'hiver

 

Étoiles fugaces, dauphins du ciel,

avec vous voyage mon âme,

un bond lumineux dans les vagues

bleues de la nuit,

 

vers mes lointains amis désirés

qui peut-être aperçoivent le signe, et qui, pensant

avec une nostalgie pareille à la mienne

aux douces heures passées ensemble,

 

prient pour que nous soit donnée une nouvelle rencontre,

et déjà la prière est exaucée :

l'affection simultanée, dans le sillage de l'étoile,

nous étreint dans un embrassement immatériel.

 

Margherita Guidacci, En relisant Ovide, traduit de l'italien

par Iris Chionne et Pierre Présumey, dans Conférence, n° 36, printemps 2013, p. 399-400.

16/06/2013

Jacques Dupin, Une apparence de soupirail

imgres-2.jpeg

[...]

   Les nuages traversent la chambre au delà des cimes qui nous retiennent. La chambre abandonnée aux nuages... Les nuages laissés à la mer...

 

   Une vieille sur son séant, toutes ses forces regroupées en un seul fil, de laine rouge... Elle ajuste le point de crochet, à l'infini, simplement. Du nœud de ses phalanges grises, à l'écoute de l'intensité...

 

   Le sentier de montagne, le simple, le nu... Imprégné de la couleur du ciel. Le sentier perdu. Effacé... S'écrivant à travers les flammes. Tourneboulant la frayeur subite des chevaux...

 

   Le vent souffle dans l'oreiller  que ta nuque écrase. Le même vent qui m'exile. La lumière qui te soustrait. Notre bouche s'emplit de boue.

 

   Des herbes et des nombres, blessés, la musique s'empare. Les arbres sont à l'abandon. Ta cuisse s'éteint longuement. Dans mon sommeil. Sous les arbres.

 

   Frappant la pierre, le basalte de ma naissance, — l'orgue réfractaire. Frappant ingénument. Absurdement. Lapidant la lumière...

   Je n'ai de forces que pour dormir. Dormir entre les coups de la masse et mes tempes de pierre.

[...]

 

 

Jacques Dupin, Une apparence de soupirail, Gallimard, 1982, p. 70-75.

03/05/2013

Virginie Poitrasson, Journal d'une disparition — mai 2008

imgres-1.jpeg

6 mai

présence du vélo sous mes pieds, les pédales qui tournent sous la poussée, l'essoufflement prend forme

 

première annonce de ta disparition

 

7 mai

retour aux bases, première gestuelle de survie, avec peut-être de l'agitation, et la matière, la matière si forte à cet instant

 

ta chambre vide de ta présence

 

8 mai

en recherche, en action, à tourner en rond, avec les scénarios les plus probants, échafaudages accrochés aux émotions

 

et ta trace comme s'évaporant au soleil

 

9 mai

statique, tendue, arrêtée dans le salon, du salon au jardin, du jardin au salon, périmètre du raisonnement mental

 

quand tu commences à te livrer virtuellement

 

10 mai

le début de la liste, parce qu'il faut bien commencer par quelque chose, parce que faire des listes fait tenir (faire des listes pour ne pas devenir fou)

 

et tu es ressenti comme une perte — mais pas totale

 

11 mai

une pause suspendue, bulle de patience, oreilles et bouches multiples, tout dans la gravité, suspendue en l'air, gravitation qui s'incite et s'insinue en moi

 

toi, ton odeur, ta musique, tes objets, ta souffrance encore présents dans la pièce

[...]

 

Virginie Poitrasson, Journal d'une disparition — mai 2008—, Ink, 2009, np.

02/03/2013

Agnès Rouzier, Le fait même d'écrire

Qu'importe la chambre, — si ce n'est tout entier le temps — qu'importe la chambre ? Pouvait-on même dire : refuge ? (Je effacé par nous mais recevant de cet insistant pluriel sa légèreté principale. Je s'écoutant rire). Qu'importe la chambre, hors les autres cellules qui l'écrasent, l'enserrant, l'entourent, la protègent, qu'importe la chambre hors ces escaliers qu'il faut monter pour l'atteindre, qu'importe la chambre si ce n'est cette île, en plein ciel, portée par d'autres îles, et ce personnage anonyme qui y accède (mettons qu'ils se souvienne de ... ou de tout autre). Qu'importe ce faisceau de questions hors cette clôture que nul ne déchiffre, mais que chacun touche et parcourt. Voici que le vent a tourné et que la plage oblique vers un autre espace : la mer impatiente. Jadis chaude, maintenant glacée, frangée d'une même route, même rangée d'immeubles, glacée : roulé en boule dans un creux de sable, un chandail abandonné. Qu'importe la chambre — ou salle à manger — et nous le revoyons dans la petite cuisine — je vous en prie il faut le délivrer — dans la petite cuisine en désordre — mais toujours le bocal de cornichons au sel, à moitié vide — devant le bol de café au lait (odeur et couleur écœurante, bord ébréché) qu'importe, si nous l'effaçons il se crée — ici bougeant, ici dormant, homme, paysage, et ville, et machine, et fleuve, insecte ou vague, ici endormi et plus dense, de tout son corps pesant attiédi de sueur et d'odeur nocturne (au plus fort), ou bien éveillé les pieds nus après la douche, dans le plaisir infiniment fragile de l'été, avant d'avaler — aliment complet et réminiscence — un verre de lait glacé, ô mères... Qu'importe la chambre, et ce récit qui le délivre, l'enserre : le roi dit nous voulons. Et toi, penché, tu te souviens : moi-je (ou bien la rue, la pluie, les courses, le matin fatigant, et les oranges que l'on transporte déjà fades).

 

Agnès Rouzier, Le fait même d'écrire, Change / Seghers, 1985, p. 30-31.

01/01/2013

Samuel Beckett, Molloy

Samuel Beckett, Molloy, chambre, oubli, écriture

                                                I

 

   Je suis dans la chambre de ma mère. C'est moi qui y vis maintenant. Je ne sais pas comment j'y suis arrivé. Dans une ambulance peut-être, un véhicule quelconque certainement. On m'a aidé. Seul je ne serai pas arrivé. Cet homme qui vient chaque semaine, c'est grâce à lui peut-être que je suis ici. Il dit que non. Il me donne n peu d'argent et enlève les feuilles. Tant de feuilles, tant d'argent. Oui, je travaille maintenant, un peu comme autrefois, seulement je ne sais plus travailler. Cela 'a pas d'importance, paraît-il. Moi je voudrais maintenant parler des choses qui me restent, faire mes adieux, finir de mourir. Ils ne veulent pas. Oui, ils sont plusieurs, paraît-il. Mais c'est toujours le même qui vient. Vous ferez ça plus tard, dit-il. Bon. Je n'ai plus beaucoup de volonté, voyez-vous. Quand il vient chercher les nouvelles feuilles, il rapporte celles de la semaine précédente. Elles sont marquées de signes que je ne comprends pas. D'ailleurs je ne les relis pas. Quand je n'ai rien fait il ne me donne rien, il me gronde. Cependant je ne travaille pas pour l'argent. Pour quoi alors ? Je ne sais pas. Je ne sais pas grand-chose, franchement. La mort de ma mère, par exemple. Était-elle déjà morte à  mon arrivée ? Ou n'est-elle morte que plus tard ? Je veux dire morte à enterrer. Je ne sais pas. Peut-être ne l'a-t-on pas enterrée encore. Quoi qu'il en soit, c'est moi qui ai sa chambre. Je couche dans son lit. Je fais dans son vase. J'ai pris s aplace. Je dois lui ressembler de plus en plus. Il ne me manque plus qu'un fils. J'en ai un quelque part peut-être. Mais je ne crois pas. Il serait vieux maintenant, presque autant que moi. C'était une petite boniche. Ce n'était pas le vrai amour. Le vrai amour était dans une autre. Vous allez voir. Voilà que j'ai encore oublié son nom.

 

Samuel Beckett, Molloy, éditions de Minuit, 1951, p. 7-8.