Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

01/04/2024

Anne Calas, Une pente très douce

Unknown-2.jpeg

quelques maisons à colombages

renversées dans le cours

         d’une eau poissonneuse

         au trou dans le feuillage et

les balles de foin au loin

la plaine presque

         ici comme

une clarière inhabitée

un chemin dans l’épaisseur

des souvenirs

         un océan de feuillages

une crique de

soleil innocent

et joyeux

 

Anne Calas, Une pente très douce,

Flammarion, 2024, p. 60.

17/02/2024

Gérard Cartier, Le Voyage intérieur

gérard cartier, le voyage intérieur, campagne, silence

                      La campagne (Ceyzérieu)

 

Fourgon au cimetière la Faucheuse en visite on s’esbigne

lilas plantes odorantes premier coucou de l’année

botanisant de l’œil et de la langue album de 100 fleurs

prairies de marais derniers vestiges du grand lac de Chautagne

tout paysage est palimpseste tout regard recréation

au géographe aussi prodigue qu’un marchand de tourbe

une trompe rauque au loin motrice en manœuvre en gare de Culoz

on était à la fin du Würm on n’avait pas quitté le siècle

3 ânes gris au pas cassé un baudet du Poitou dans un fossé

nous mangeons nous aussi la corde qui nous tient au piquet

vivre sans art autant qu’on le peut sans philosophie

murets coiffés de lichen petit pont voûté sur le Séran

l’eau passée commence l’Holocène

                         (45°49’56,9"N - 5°44’38,2"E)

 

Gérard Cartier, Le Voyage intérieur, Flammarion, 2023, p. 71.

16/10/2023

Paul Verlaine, Jadis et naguère

images-1.jpeg

                          Paysage

 

Vers Saint-Denis c’est bête et sale la campagne,

C’est pourtant là qu’un jour j’emmenai ma compagne,

Nous étions de mauvaise humeur et querellions.

Un plat soleil d’été tartinait ses rayons

Sur la plaine séchée ainsi qu’une rôtie.

C’était pas trop après le Siège : une partie

Des « maisons de campagne » était à terre encor.

D’autres se relevaient comme on bisse un décor,

Et des obus tout neufs encastrés au pilastre

Portaient écrit : SOUVENIR DES DÉSASTRES.

 

Paul Verlaine, Jadis et naguère, dans Poésies complètes,

Bouquins/Robert Laffont, 2011, p. 299-300.

28/04/2021

Francis Ponge, Petite suite vivaraise

    AVT_Francis-Ponge_8547.jpg

Plateau de la Suchère

6 juillet

 

Tout de suite avant la fenaison, des champs immenses d’une tisane merveilleuse (herbes et fleurs fanées, rousses sur tiges encore droites), limités par des chemins creux comme des filons de pierres et de fleurs vives. D’autres champs de blé encore verts mais légers et tout étoilés à mi-hauteur de bleuets. Et, plus loin, des genêts jusqu’aux sapinières de moyenne hauteur, précédant elles-mêmes ces vieux bois de grands pins éclaircis à leur base, à travers quoi l’on aperçoit la merveilleuse silhouette des hautes Cévennes nues et bleues, aussi nobles et sévères que les Apennins de Mantegna. Et quel temps ! Quel air ! Pour ces premiers plans de Van Gogh et ces fonds de Mantegna.

 

Franci Ponge, Petite suite vivaraise, Fata Morgana, 1983, p. 8-9.

17/03/2021

Virgile, Le souci de la terre (nouvelle traduction des Géorgiques)

Virgile_et_les_muses_02.jpg

Oh quelle chance les paysans

Ils ne connaissent pas leur bonheur

Loin des rames ennemies, la terre très juste leur offre d’elle-même une nourriture facile

Ils n’ont pas de grandes maisons qui vomissent par de magnifiques portes dès les saluts du matin un flot gigantesque de courtisans

Ils ne rêvent pas de linteaux ouvragés en belle écaille

Ni d’habits brodés d’or

Ni de cuivres d’Éphyre

Pour eux, on ne teint pas la laine blanche de pigments d’Assyrie

On ne sert pas une huile d’olive pure, gâchée par la cannelle

Mais repos sans soucis

Vie sans mensonges, riche de ressources variées

Pouvoir paresser devant les grandes étendues

Grottes, lacs, eaux vives, vallées fraîches

Mugissement des bœufs

Siestes molles sous un arbres

Rien ne manque

Bois, tanières des bêtes

Jeunesse endurante, travailleuse et habituée à peu

Culte des dieux et des Anciens vénérés

Ici dernières traces de la Justice abandonnant la terre

Virgile, Le souci de la terre, traduction des Géorgiques par Frédéric Boyer, Gallimard, 2018, p. 141-142.

20/01/2021

Peter Handke, Images du recommencement

Peter-Handke-lauteur-80-oeuvres_0_729_501.jpg

Quand de toute la journée je ne vais pas dehors dans ma « campagne » (ça peut très bien être la limite même de la ville) je me sens sale, en tout cas comme quelque chose à nettoyer.

Je suis content que tant de gens soient fourrés dans leurs voitures et qu’on ne les voie pas.

Des gens cultivés sont peut-être comme tous les autres mais en tant qu’inconnus, ils sont plus supportables que les autres.

Une beauté que je n’ai pas conquise moi-même me fait à chaque fois un peu peur.

 C’est l’abattement qui s’installe quand je ne peux plus que dire à tout ce qui existe : « et alors ? » 

 

Peter Handke, Images du recommencement, traduction G.-A. Goldschmidt, Christian Bourgois, 1987, p. 41, 42, 45, 46, 53.

10/01/2017

James Sacré, Cappuccino brioche au Belvedere Bar à Montalcino

                             3549790076.jpg

Si j’étais peintre et doué pour le dessin

En quelques traits et taches de couleur

J’aurais là sur le papier ce qu’on voit de la campagne par le fond vitré du café :

Au pied des dernières maisons avant la chute en presque falaise

Toits de tuiles qui se distinguent mal de la pierre et briques des murs…

J’aurais là sur mon papier le silence ou l’esprit de Montalcino.

 

Paysage toscan sans trop de cyprès (il n’y en a pas

Dans les fresques de Lorenzetti à Sienne,

Ou de Signorelli Monte Olivero Maggiore) :

La très large étendue de campagne s’ouvre au loin

Jusqu’à sa remontée vers des Crêtes perdues dans le gris d’aujourd’hui

Taches de verts, et d’autres couleurs de terre

À peine soulignées d’arbres et de buissons.

 

Je dessine quoi avec des mots ? Et quel rapport

Entre le rythme de mes vers et celui des lignes

Qui tiennent le paysage et l’ouvrent dans l’infini ?

 

James Sacré, Cappuccino brioche au Belvedere Bar à Montalcino, Faï fioc, 2016.

27/01/2015

Jean-Loup Trassard, Caloge

                                                   images.jpg

                               Croissant

 

   Il disait qu'il allait y aller. Mais il avait commencé au jardin, arraché ou coupé, brûlé bourrier, ronces, fanes d'artichauts. Débité les branches tombées pendant la tempête, mis les triques à l'abri sous le bûcher. Fait un fourneau encore pour les feuilles, bois mort, grandes herbes, lierre. Consolidé les clôtures et barrières, payé dans le bourg plusieurs factures. Son travail de bureau le tenait aussi à l'intérieur. Cependant il voulait avant de repartir mettre la propriété en ordre; Et savait qu'en rentrant, après trois semaines, il faudrait déjà tout reprendre. Vous n'imaginez pas ça, vous, en ville. Ce n'est pas seulement le rapport. Il y a du respect pour la terre. On ne peut manquer à faire ce qu'il faut. Semblerait qu'on ne lui rend pas ce qu'elle nous donne. Même les prés ont besoin d'entretien, surtout les vieilles pairies de fond comme celles-là où n'importe quoi pousse assez vite si l'on n'y prend pas garde.

   Depuis son arrivée, fin de juin, il s'était mis en retard. Il répétait, avec raison, que fallait couper chardons, orties, oseilles avant qu'elles ne puissent dégrainer. Envahissants, ils prendraient la place de l'herbe. Même rares, leurs touffes rompent le tapis, comme on dit chez nous, « ça dégriche, ou grimace, fait vilain. » Et puis, si vous laissez vos chardons monter, les voisins se plaignent : la graine, emplumée, vole au loin quand elle est mûre, tout le quartier serait ensemencé. Cette année, je ne sais pas pourquoi, on en a eu des sacrés chardons !

 

Jean-Loup Trassard, Caloge, Le temps qu'il fait, 1991, p. 79-80.

19/06/2014

Lou Raoul, Else avec elle

                               imgres.jpg

L'or Else

 

la campagne parfois ne dit pas un mot

et les voitures, toutes, s'éloignent

les animaux furtivement dans les taillis, tapis

puis le sifflement des rapaces nocturnes tout près, Else, de ton sommeil

parfois la campagne ne dit pas un mot

mais le matin, Else, tu regardes l'arbre du bout du champ, il vieillit aussi

mais tu rassembles des cailloux

des tas très petits c'est pas grand-chose ça ne pèse pas lourd

ou même c'est rien

mais toi tu vois, Else, leur or

l'or des cailloux

pour que ta vie te serve un peu

 

Lou Raoul, Else avec elle, éditions isabelle sauvage, 2012, p. 25.

08/05/2014

James Sacré, Donne-moi ton enfance

                           imgres-3.jpg

    La campagne de ton enfance. On la voit qui s'en va loin : au-delà de grands oliviers qui sont comme un geste du tems. Cette campagne est une belle étendue de lumière et de champs cultivés tenue dans la hauteur et relevée sur ses bords en collines qui sont déjà de la montagne.

   Tu montres, on ne distingue pas bien, un endroit où ton grand-père t'emmenait, cheval et l'eau d'une fontaine à ramener à la maison. Sur le plat le cheval tire sa tête de côté, dis-tu, mais une fois dans la pente l'effort remet tout son corps dans le droit du chemin.

   J'ai le sentiment d'être dans un endroit pour lire un monde sans secret sinon celui, donné là devant, dans la lumière. Tu n'as presque rien dit parce que sans doute

   Il n'y a rien à dire. Ce qui s'étend devant ton enfance jusqu'à ce geste des oliviers vient nous toucher.

   On a l'impression de comprendre mieux comment vivre est à la fois de l'espace et du temps.

 

James Sacré, Donne-moi ton enfance, Tarabuste, 2013, p. 101-102.

12/04/2013

Jean-Loup Trassard, L'espace antérieur

imgres.jpeg

   Fenêtre de droite dans la salle à manger, par les carreaux du bas au-dessus du placard à verres, je regarde la voiture, une Simca bleue décapotable, qui s'éloigne vers le portail, mes parents partent pour La Mans, je suis à la fois curieux de cette journée à passer seul avec les servantes et un petit peu ému sans doute, mais avant que la voiture ne quitte la cour elle s'arrête, les deux bonnes et moi le constatons : qu'est-ce qui ne va pas, chose oubliée ? La scène est cadrée par l'embrasure oblique et profonde de la fenêtre, vue à travers les vieux carreaux légèrement teintés de vert : mon père descend, fouille à l'arrière, sort une boîte et d'un grand coup de pied pour dégagement (il aimait le football au lycée) envoie valdinguer cette boîte de Blédine, contenu s'égaille, couvercle roule de son côté, la voiture a déjà démarré quand le couvercle atteint l'herbe qui est sous les ormes, la voiture disparaît au portail, les servantes : « Oh ! Monsieur a trouvé les fromages ! » Elles m'ont expliqué que ma mère avait emporté des petits fromages pour ses parents, bien enfermés dans une boîte de fer avec l'espoir que mon père ne s'en apercevrait pas, mais l'odeur avait dû filtrer... Or mon père ne supportait ni la vue ni l'odeur des fromages quels qu'ils soient, sur la table ou ailleurs. Ma mère était seulement autorisée à fabriquer quelques fromages à partir du lait de nos vaches pourvu que lui ne les rencontre jamais. Elle les faisait s'affiner dans un garde-manger de plein air, une petite cabane sur pattes dissimulée derrière le laurier-palme, là où était le fagotier (deux étages et, sur quatre faces dont l'une faisait porte, des persiennes doublées de fin grillage). Je devais avoir quatre ou cinq ans mais ce couvercle roule très lentement.

 

Jean-Loup Trassard,  L'espace antérieur, Gallimard, 1993, p. 97-98.