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01/10/2018

Albert Cohen, Carnets, 1978

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  Lorsque je me couche sur ma droite et que je ferme les yeux pour m’endormir, j’ai peur de ma mort et je suis scandalisé. Je n’accepte pas de  perdre mes yeux qui étaient une partie de mon âme. Mon âme n’est pas un impalpable ectoplasme à gogos. Mon âme, c’est moi. Ce n’est pas de la philosophie, cette filandreuse toile d’araignée toute de tromperies, mais une grenue et indestructible petite vérité tout à fait vraie. Oui, tout ce que vous voudrez, dites tout ce que vous voudrez, mais ma petite vérité est bon teint. Mon âme, c’est mon corps et non un magique souffle. Or, je n’accepte pas de ne plus bouger, moi dont la main droite en cette minute studieusement bouge. Je n’accepte pas que moi qui suis ne soit plus, et bientôt plus. Quelle aventure que ce mobile que je suis soit bientôt immobile et de toute éternité.

 

Albert Cohen, Carnets, 1978, Gallimard, 1979, p. 89.

12/02/2017

Jean Tardieu, Accents

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               Couple en marche

 

— Les doigts doublés d’un souvenir d’argile

En mouvement sous le désir des mains ;

 

— La dent qu’agace une grêle de grains

Mots inconnus aux lèvres malhabiles ;

 

— Sur l’œil goulu demi-jointes paupières

Fixant la ligne où l’élan se résout ;

 

— L’ouïe attentive à l’intime tonnerre

Mineur du ciel et du sol coup par coup ;

— Proche tempête, éclaire (que seuls redoutent

Les regards froids, riche orage inventé

Par l’enchanteur à tâtons sur une route

Et tout fumant de lente volonté ;

 

— Le pas, qu’un contre temps voisin balance,

— Le corps, hanté d’un corps qui l’accomplit,

 

— Et l’âme, — gerbe, — escalade, — puissance,

En équilibre au versant de la nuit.

 

Jean Tardieu, Accents, Gallimard, 1939, p. 34.

 

                                                                      ***

L’association des amis du peintre Gilbert Pastor entre dans sa deuxième année.
Le site internet progresse : http://gilbert-pastor.blogspot.fr <http://gilbert-pastor.blogspot.fr/>  
nous espérons qu’il vous intéressera ; n’hésitez pas à envoyer vos remarques et propositions à : jp.sintive@wanadoo.fr

18/01/2017

T. S. Eliot, La terre vaine

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Les hommes creux

(Un penny pour le vieux Guy)

 

                   I

 

Nous sommes les hommes creux

Les hommes empaillés

Cherchant appui ensemble

La caboche pleine de bourre. Hélas !

Nos voix desséchées, quand

Nous chuchotons ensemble

Sont sourdes, sont inanes

Comme le souffle du vent parmi le chaume sec

Comme le trottis des rats sur les tessons brisés

Dans notre cave sèche.

 

Silhouette sans forme, ombre décolorée,

Geste sans mouvement, force paralysée ;

 

Ceux qui s’en furent,

Le regard droit, vers l’autre royaume de la mort

Gardent mémoire de nous — s’ils en gardent — non pas

Comme de violentes âmes perdues, mais seulement

Comme d’hommes creux

D’hommes empaillés.

 T. S. Eliot, La terre vaine, dans Poésie, traduction Pierre

Leyris, Seuil, 1969, p. 107.