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10/11/2017

Blaise Cendrars, 19 poèmes élastiques

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19.Construction

 

De la couleur, de la couleur et des couleurs

Voici Léger qui grandit comme le soleil de l’époque tertiaire

Et qui durcit

Et qui fixe

La nature morte

La croûte terrestre

Le liquide

Le brumeux

Tout ce qui se ternit

La géométrie nuageuse

Le fil à plomb qui se résorbe

Ossification

Locomotion

Tout grouille

L’esprit s’anime soudain et s’habille à son tour comme les animaux et les plantes

Prodigieusement

Et voici

La peinture devient cette chose énorme qui bouge

La roue

La vie

La machine

L’âme humaine

Une culasse de 75

Mon portrait

                                                Février 1919

 

Blaise Cendrars, Dix-neuf poèmes élastiques, dans Œuvres romanesques ;précédées de Poésies complètes, Pléiade / Gallimard, 2017, p. 71.

01/04/2017

Jean Tardieu, Accents

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                            Le solitaire

 

 

Ce cloître est grand, que l’absence fait naître ;

Pourtant les murs étoufferaient leur maître

S’ils n’étaient peints de fresques et de fenêtres.

 

L’une est parfois un miroir vis-à-vis

Où seulement la colline revit,

Pâle trésor à l’univers ravi ;

 

Et si le jour a des plumes plus douces

Pour déposer le pollen et la mousse

En la cellule où l’amertume pousse,

 

Le soir envoie une ombre de cyprès

Sur le mur blanc. La lune veille auprès.

La nuit s’engrange au fond d’un cœur secret.

 

Mais tout le songe enchaîné des images

N’est qu’un captif aux mains de la Plus Sage

Dont les portraits et les mille visages

 

Sont regardés au long de ce moutier

Et font pleuvoir sur le monde effrayé

Un regard clair et jamais détourné.

 

Jean Tardieu, Accents, Gallimard, 1939, p. 57.

 

 

 

15/12/2016

Jacques Roubaud, Octogone

                 jacques rougeaud, octogone, citez, portrait, génie, maïkovski, aragon

                                   Vitez

 

Cheveux noirs, regard brun, traits coupés au couteau

Le sourire du chat, ne montrant pas ses dents

Pas de chaleur, pas d’émotion, ombre portée

Double, à grand froid, comme un rasoir sifflant l’espace.

 

Janséniste baroque et modeste d’orgueil,

À cinquante ans ! jouant Faust nu, diogénique

Sort d’une malle, s’étonne, choque, puis convainc

Occupant le plateau investi de son pas.

 

Tenant les vers immensément serrés, distincts,

Médités (de Maïakovski contre Aragon)

Rafales de la voix et diction de l’esprit.

 

Tout d’intellect, insensuel, insaisissable

Il savait ne laisser personne indifférent

Au total un génie étrange, saisissant.

 

Jacques Roubaud, Octogone, Gallimard, 2014, p. 53.

01/05/2016

Jean Genet, Ce qui reste d'un Rembrandt déchiré...

                              Jean Genet, Ce qui reste d'un Rembrandt déchiré.., corps, portrait, perte

                       Ce qui est resté d’un Rembrandt…

 

Comme une odeur d’étable : quand, des personnages, je ne vois que le buste (Hendrijke à Berlin) ou seulement la tête, je ne peux m’empêcher de les imaginer debout sur du fumier. Les poitrines respirent. Les mains sont chaudes. Osseuses, noueuses, mais chaude. La table du Syndic des Drapiers est posée sur de la paille, les cinq hommes sentent le purin et la bouse. Sous les jupes d’Hendrijke, sous les manteaux bordés de fourrure, sous les lévites, sous l’extravagante robe du peintre les corps remplissent bien leurs fonctions : ils digèrent, ils sont chauds, ils sont lourds, ils sentent, ils chient. — Aussi délicat et grave que soit son regard, la Fiancée juive a un cul. Ça se sent. Elle peut d’un moment à l’autre relever ses jupes. Elle peut s’asseoir, elle a de quoi. Madame Trip aussi. Quant à Rembrandt lui-même, n’en parlons pas : dès son premier portrait sa masse charnelle ne cessera de s’accélérer d’un tableau à l’autre jusqu’au dernier, où il arrive, définitif, mais non vidé de substance. Après qu’il a perdu ce qu’il avait de plus cher — sa mère et sa femme — on dirait que ce costaud va chercher à se perdre, sans politesse envers les gens d’Amsterdam, à disparaître socialement.

 

Vouloir n’être rien, c’est une phrase qu’on entend souvent. Elle est chrétienne : faut-il comprendre que l’homme cherche à perdre, à laisser se dissoudre ce qui, de quelque manière, le singularise banalement, ce qui lui donne son opacité, afin, le jour de sa mort, de présenter à Dieu une pure transparence, même pas irisée ? Je ne sais pas et je m’en fous.

 

Jean Genet, Ce qui est resté d’un Rembrandt déchiré en petits carrés bien réguliers, et foutu aux chiottes, dans Ouvres complète, IV, Gallimard, 1968, p. 21-23.

 

16/12/2015

Emmanuèle Jawad, Faire le mur

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Huit plans

 

double portrait, positif-négatif, diptyque

onirique, saisie d’un mur, dans le cadre, mains coupées aux poignets, retenues à l’arête du mur, superposées, en repos, dans la montée, se hissant, tête de dos, nuque courte, en plongée, autour, foule en ronde, circulation de couleurs vives, floues, mouvements arrêtés à la lisière de l’angle de vue, l’arête, un mur, point d’appui, d’où repose, s’attache, à considérer l’ancrage éphémère, l’assise des mains, en prise avec, terre crue, la foule dans la danse, un poste d’observation, à hauteur d’homme, un camp

 

[...]

 

Emmanuèle Jawad, Faire le mur, Lanskine, 2015, p. 53.

 

22/11/2015

Pierre Reverdy, Sable mouvant

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                                 Le bonheur des mots

 

   Je n’attendais plus rien quand tout est revenu, la fraîcheur des réponses, les anges du cortège, les ombres du passé, les ponts de l’avenir, surtout la joie de voir se tendre la distance. J’aurais toujours voulu aller plus loin, plus haut et plus profond et me défaire du filet qui m’emprisonnait dans ses mailles. Mais quoi, au bout de tous mes mouvements, le temps me ramenait toujours devant la même porte. Sous les feuilles de la forêt, sous les gouttières de la ville, dans les mirages du désert ou dans la campagne immobile, toujours cette porte fermée – ce portrait d’homme au masque moulé sur la mort, l’impasse de toute entreprise. C’est alors que s’est élevé le chant magique dans les méandres des allées.

   Les hommes parlent. Les hommes se sont mis à parler et le bonheur s’épanouit à l’aisselle de chaque feuille, au creux de chaque main pleine de dons et d’espérance folle. Si ces hommes parlent d’amour, sur la face du ciel on doit apercevoir des mouvements de traits qui ressemblent à un sourire.

   Les chaises sont tombées, tout est clair, tout est blanc — les nuits lourdes sont soulevées de souffles embaumés, balayées par d’immenses vagues de lumières.

   L’avenir est plus près, plus souple, plus tentant.

   Et sur le boulevard qui le lie au présent, un long, un lourd collier de cœurs ardents comme ces fruits de peur qui balisent la nuit à la cime des lampadaires.

 

Pierre Reverdy, Sable Mouvant : Au soleil du plafond, La Liberté des mers, suivi de Cette émotion appelée poésie, édition d’Étienne-Alain Hubert, Poésie / Gallimard, 2003, p. 51-52.

21/09/2015

Ted Hughes, Birthday Letters, traduction Sophie Doizelet

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                           Wuthering Heights

 

Walter était le guide. Le cousin de sa mère

Avait hérité de quelques assiettes à soupe des Brontë.

Il se sentait désolé pour elles. Les écrivains

Sont des gens pitoyables. Ils se cachent de la réalité,

La déguisent. Mais ton euphorie transatlantique

L’a rendu euphorique. Il est entré en effervescence

Comme son vin de rhubarbe gardé trop longtemps :

Une récolte de légendes et de racontars

Au sujet de ces pauvres filles. Puis,

Après le presbytère, après la chaise longue

Où était morte Emily, les minuscules livres faits main,

Les dentelles délicates, les chaussures pour petites fées,

Ce fut le chemin tracé depuis Stanbury. L’ascension,

Un mile toujours plus loin, plus haut, menant

À l’Éden privé d’Emily. C’était pour toi à présent

Que la lande se soulevait, déployait

Ses fleurs sombres. C’était bien.

Plus sauvage, peut-être, qu’Emily ne l’avait jamais vu.

Les pieds mouillés, la tête nue,

Elle montait péniblement cette colline pour rejoindre ses seuls amis —

On peut l’imaginer. Une forteresse obscure.

[...]

 

Ted Hughes, Birthday Letters, traduit de l’anglais et présenté par

Sophie Doizelet, Poésie / Gallimard, 2015, p. 83.

20/09/2015

Rose Ausländer, Pays maternel

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Marianne Moore

 

Dessiné

À la plume d’oiseau

Son visage

 

Chaque trait

Un modèle mathématique

Tiré

Par un regard incorruptible

 

Froid échantillon poétique

Et pourtant

Chaque figure réchauffée

Du sang de son idée

 

Rose Ausländer, Pays Maternel, traduction

Edmond Verroul, Héros-Limite, 2015,

p. 36.

 

24/03/2015

Tourguéniev, Un Roi Lear des steppes

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                              Un Roi Lear des steppes

 

   J’ai passé mes quinze premières années à la campagne, chez ma mère, riche propriétaire de la province de ***. L ‘impression la plus frappante qui me soit restée de ce temps déjà lointain, je la dois à notre plus proche voisin, un certain Martin Pétrovitch Karlo. Cette impression ne pourrait guère s’effacer pour la bonne raison que de toute ma vie je n’ai jamais rencontré son pareil. Imaginez un homme d’une taille gigantesque : sur un énorme buste était planté, un peu de travers et sans nulle apparence de cou, une tête monstrueuse surmontée d’une masse de cheveux en broussaille, d’un gris tirant sur le jaune, et qui partait presque des sourcils ébouriffés. Sur le vaste champ de ce visage, couleur de volaille plumée, un robuste nez couvert de bosses, flanqué d’yeux minuscules d’un bleu de faïence et d’expression hautaine, surplombait une bouche minuscule elle aussi. La voix qui sortait de cette bouche était enrouée et néanmoins retentissante  elle rappelait le bruit strident que fait sur un mauvais pavé un charroi de barres de fer. Kharlov semblait toujours s’entretenir par grand vent avec une personne placée de l’autre côté d’un ravin. La véritable expression de son visage ne se laissait pas facilement définir, car on avait parfois de la peine à en embrasser d’un regard toute l’étendue ; sans être ni désagréable ni  même d’une certaine grandeur, il n’en offrait pas moins un spectacle étonnant et extraordinaire. Et quelles mains il avait : de vrais coussins ! Quels doigts, quels pieds ! Je ne pouvais pas, il m’en souvient, considérer avec une sorte de terreur respectueuse le dos large de deux empans de Martin Pétrovitch, ni ses épaules semblables à deux meules de moulin, ni surtout ses oreilles qui, soulevées des deux côtés par ses grosses bajoues, rappelaient dans leurs volutes, leurs torsades et leurs boursouflures ces pains blancs en forme de cadenas si connus chez nous sous le nom de « kalatches ».

 

Tourguéniev,  Un Roi Lear des steppes, dans Romans et nouvelles complets, III, traduction Henri Mongault, revue par Édith Scherrer, Pléiade / Gallimard, 1986, p. 169-170.

30/01/2015

Pierre Klossowski, Les lois de l'hospitalité

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                                        I

 

   Après avoir manqué le portrait d'une femme parce qu'elle m'est proche, mais que son âme m'échappe par maints côtés, si bien que tout ce que je pourrais dire n'était que de l'ordre de la suspicion et que tout ce que je me suis appliqué à dire d'elle ne concernait que le piège de son corps et de son visage, tant pour elle-même que pour autrui — je tâcherai d'évoquer maintenant comment, de cette même femme qui vit auprès de moi, j'ai voulu capter la physionomie émanée d'elle, et que sa vie propre, pourtant si simple, me disputait et me dérobait — et c'est tout de même la vie que nous menons ensemble. Et l'effort que j'ai tenté depuis des années, c'était de passer derrière notre vie, pour la regarder. J'ai donc voulu saisir la vie en me tenant hors de la vie, d'où elle a un tout autre aspect. Si on la fixe de là, on touche à une insoutenable félicité...

 

Pierre Klossowski, Le souffleur, dans Les Lois de l'hospitalité, Le Chemin, Gallimard, 1968, p. 187.

 

 

15/07/2013

Blaise Cendrars, J'ai vu mourir Fernand Léger

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   Léger, un grand type mince et costaud, avec des yeux tendres et amusés dans un visage fripé, ravagé, et des rides extraordinaires et innombrables le tiraillant, le nouant dans tous les sens, ce qui faisait ressembler sa tête à une quille ayant beaucoup servi.

   Il avait encaissé des coups durs.

   Casquette ou chapeau de toile, les chaussures cirées, chaussettes et cravate de couleur, chemise à carreaux, précieux chandail, veston cintré, confection américaine, imperméable sur le bras, il se donnait l'allure d'un boxeur, dont il accentuait l'effet en chaloupant, en roulant des épaules, la démarche lourde.

   Mais déjà à La Roche, en 1906, alors que nous étions tous plus ou moins anarchistes, jamais il ne se mêla à nos bagarres.

   C'était un être pacifique et patient, d'une belle sensibilité primaire et exagérée.

   Il disparaissait tous les soirs.

   Nul ne peut dire ce qu'il devenait. Je lui ai connu plusieurs épouses légitimes et des centaines de femmes. Je ne sais pas comment il s'y prenait. Ce n'était pas un don Juan mielleux ni un séducteur né. Son boniment était insane. Il sautait dans un autobus en marche, prenait place à côté d'une femme et li déclarait : « Vous savez, vous, vous ressemblez à ma sœur. Mêmes yeux, même teint, même odeur...»

   C'était une première touche. La liaison était établie. On était frangins. Cela pouvait demeurer sans lendemain. Cela pouvait durer des années. C'était un cas.

 

 

Blaise Cendrars, J'ai vu mourir Fernand Léger, dans Œuvres autobiographiques complètes II, édition publiée sous la direction de Claude Leroy, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 2013, p. 716-717.

07/05/2011

Aragon : Henri Matisse, roman

         Aragon par Matisse

   aragon.jpgPourquoi faut-il au peintre un modèle si c’est pour s’en écarter ? Cette question, toute l’œuvre de Matisse la pose, et c’est une énigme qui n’est pas de l’impuissance à représenter, car quiconque a connu les modèles de Matisse, des modèles, les reconnaît là-même où il s’en écarte, où la disproportion des traits l’emporte sur le visage ou le corps. Tout à fait à la fin de sa vie, H. M. a réuni lui-même sous le titre Portraits des dessins et des peintures qui ont eu pour lui l’ambition de ce titre, il y a écrit une préface où l’on peut lire, je veux dire on peut entendre, ce qui suit :

J’ai beaucoup étudié la représentation du visage humain par le dessin pur et pour ne pas donner au résultat de mes efforts le caractère de mon travail personnel — comme un portrait de Raphaël est avant tout un Raphaël — je me suis efforcé, vers 1900, de copier littéralement le visage d’après des photographies ce qui me maintenait dans les limites du caractère apparent d’un modèle. Depuis j’ai quelquefois repris cette marche du travail. Tout en suivant l’impression produite en moi par un visage, j’ai cherché à ne pas m’éloigner de sa construction anatomique.

J’ai fini par découvrir que la ressemblance d’un portrait vient de l’opposition qui existe entre le visage du modèle et les autres visages, en un mot de son asymétrie particulière. Chaque figure a son rythme particulier et c’est le rythme qui crée la ressemblance. […]

La révélation de la vie dans l’étude du portrait m’est venue en pensant à ma mère. Dans un bureau de poste de la Picardie, j’attendais une communication téléphonique. Pour passer le temps je pris une formule télégraphique qui traînait sur la table et traçai à la plume un visage de femme. Je dessinais sans y penser, ma plume allait à sa volonté, et je fus surpris de reconnaître le visage de ma mère avec toutes ses finesses. Ma mère avait un visage aux traits généreux, qui portait la distinction profonde des Flandres françaises.

J’étais alors un élève appliqué au dessin « à l’ancienne », voulant croire aux règles de l’école, sorte de déchets de l’enseignement des maîtres qui nous ont précédés, en un mot la partie morte de la tradition, où tout ce qui n’était pas constaté sur nature, tout ce qui venait du sentiment et de la mémoire, était méprisé et appelé « chiqué ». Je fus saisi par les révélations de ma plume et je compris que l’esprit qui compose doit garder une sorte de virginité aux éléments choisis et rejeter ce qui lui vient par le raisonnement.

  

C’est là ce que H. M. appelle « la révélation du bureau de poste », et qui marque un tournant décisif dans son œuvre, commande, serais-je tenté de dire, tout l’avenir du peintre.

 

Aragon, Henri Matisse, roman, Quarto / Gallimard, 1998 [1971], p. 477-479, et 482.