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23/03/2017

Ivan Alechine, Enterrement du Mexique

 

                                 Proche du porc

 

L’aube soulève le toit de chaume

sans eau sans nourriture

je veux forcer l’enclos

c’est en octobre la fête des premiers fruits et des enfants de moins de cinq ans

je dors d’un œil

l’autre se lève

 

à travers un trou dans la toile

je vois les feux de la cérémonie à fleur de terre

leurs flammes sont les cris joyeux

des enfants dits akiélis — esprits —

elles montent aux ciel — bataillons de flammes —

combattre les 400 Mimixcoas — les étoiles de l’infini du Nord qui voudraient en finir avec notre vie

 

il y a un sang de l’aube

comme il y a un sang du soir

le soleil file le coton des nuages

sang de naissance

sang de mort

c’est la lumière saisie par l’eau

que l’on capture dans les coupes votives

 

demain on sacrifiera trois taureaux

avec leur premier sang on peindra du doigt

le maïs et les fleurs

les flacons d’eau de sources et les flèches votives

hommes esclaves des fleurs

hommes sous le poids des fleurs

 

Ivan Alechine, Enterrement du Mexique, Galilée, 2016, p. 82-83.

29/01/2017

Laure (Laure Colette Peignot), Écrits

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La vie répond — ce n’est pas vain

on peut agir

contre — pour

La vie exige

le mouvement

La vie c’est le cours du sang

le sang ne s’arrête pas de courir dans les veines

je ne peux pas m’arrêter de vivre

d’aimer els êtres humains

comme j’aime les plantes

de voir dans les regards une réponse ou un appel

de sonder les regards comme un scaphandre

mais rester là

entre la vie et la mort

à disséquer des idées

épiloguer sur le désespoir

Non

ou tout de suite : le revolver

 

il y a des regards comme le fond de la mer

et je reste là

quelques fois je marche et les regards sr croisent

tout en algues et détritus

d’autres fois chaque être est une réponse ou un appel

 

Écrits de Laure, Jean-Jacques Pauvert, 1971, p. 150.

 

17/01/2017

Aimé Césaire, Soleil cou coupé

                                     

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Marais

 

Le marais déroulant son lasso jusque là lové autour de son nombril le marais dégoisant les odeurs qui jusque là avaient tissé une épaule avec des aisselles

Le marais défaisant le mauvais œil qui jusqu’à présent lui avait éclairé tant bien que mal le mauvais bouge au fond duquel il entretenait ses mauvaises raisons dans un bocal de sangsues luxueuses réservées au sang des plus illustres têtes couronnées.

 

et me voilà installé par les soins obligeants de l’enlisement au fond du marais et fumant le tabac le plus rare qu’aucune alouette ait jamais fumé.

 

Miasme on m’avait dit que ce ne pouvait être que le règne du crépuscule. Je te donne acte que l’on m’avait trompé. De l’autre côté de la vie, de la mort, montent des bulles. Elles éclatent à la surface avec un bruit d’ampoules électriques brisées. Ce sont les scaphandriers des victimes de la réclusion qui reviennent à la surface remiser leur tête de plomb et de verre leur tendresse.

[ …]

 

Aimé Césaire, Soleil cou coupé, K éditeur, 1948, p. 77.

16/01/2017

Andrea Zanzotto, Vocatif, suivi de Surimpressions, traduction Philippe Di Meo

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Vide des toiles d’araignée

par les fissures et les vallées,

vide de naissance et de sang.

De l’eau et quel verbe pierreux

tu déposes au pied de ces monts, de ces collines,

et quel vert sans pitié

vous révélez dans un feu

inégal et néfaste

ou ­ — c’est égal ­— dans un feu

effilé, équilibré

contre le mur où je pleure ; et le mur s’élève

depuis la tête lasse

lasse de naître et de naître encore

dans l’atroce vie bourdonnante.

 

Andrea Zanzotto, Vocatif suivi de Surimpressions,

traduit de l’italien et présenté par Philippe Di Meo,

Maurice Nadeau, 2016, p. 79.

26/12/2016

Jean Giono, Le grand troupeau

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   Il se fit soudain dehors un grand silence, comme si on tombait dans l’épaisseur du ciel. Joseph s’en sentit le ventre tout vide. Le major leva en l’air son ciseau sanglant.

   — L’attaque, il dit. Puis : Fabre, va voir !

   Fabre sortit. C’était le petit jour : plus d’obus. On entendait clapoter le canal et, là-bas au fond, vers le liséré vert de l’aube, des cris d’hommes menus et pointus, comme d’une bataille de rats. Une mitrailleuse tapait lentement. Une grappe de grenades éclatait du côté du moulin.

   — Oui, dit Fabre en rentrant, c’est ça, ils sont partis…

   — Alors maintenant, dit le major…

   Il regarda autour de lui ce sang déjà et cette boucherie d’hommes.

   Maintenant, dans cette petite caverne de la terre, contre le talus du canal, on venait décharger de la viande à pleins brancards. Un barrage enragé écrasait les réserves de l’autre côté du canal. Ce feu de fer et cette fumée dansaient sur les hommes à grands coups. Dans le canal l’eau frémissait comme une peau de cheval. La flamme de la lampe de carbure se couchait, puis s’élançait vers le plafond. Toute la caverne tremblait comme un ventre de bateau.

 

Jean Giono, Le grand troupeau, Folio/Gallimard, 1986 [Gallimard, 1931], p. 132.

15/09/2016

Pierre Sylvain, Assise devant la mer

 

                                          pierre silvain,assise devant la mer,poule,mère,mort,sang

                                Photo Marina Poole

 

                                                   L’irregardable

 

   Entre ses murs nus blanchis à la chaux, la petite cour est déserte. L’enfant retient son souffle et quand la mère apparaît sur la scène où va s’accomplir un acte barbare, reste là, bien que saisi d’épouvante, pour tout voir ; la poule effarée qu’elle immobilise contre sa hanche, l’éclair des ciseaux au moment où elle les plonge à l’intérieur du bec que de son autre main elle maintient grand ouvert, la langue un instant dardée, d’un rose humide dans un réflexe de défense, le jet de sang sur sa main après qu’elle a retiré les ciseaux, l’hésitation de la poule qu’en essuyant sa main à son tablier elle a lâché, ses pas hésitants avant la course folle à travers la cour, les chutes, les bonds, les arrêts soudains, les derniers battements d’ailes, le dernier heurt contre le mur, l’éclaboussement écarlate contre la blancheur de la chaux, la mère qui s’est retirée dans une encoignure et attend que finisse la grotesque, pitoyable gigue de mort.

 

Pierre Silvain, Assise devant la mer, Verdier, 2009, p. 68-69.

09/01/2016

Eugène Savitzkaya, Nouba

 

                              eugene-savitzkaya_5213911.jpg

[...]

y a-t-il quelqu’un

à côté d emoi ?

qui partagera ma couche ?

où serai-je demain ?

demain sera-t-il ?

serai-je demain ?

où demain sera-t-il ?

qu’en sera-t-il demain ?

de qui sont ces os ?

qui tient à ses os ?

où serons-nous demain ?

qui boit mon sang ?

ai-je du sang ?

que dit le sang ?

qui saigne ?

à quelle heure saigne-t-on ?

saigne-t-on à sa guise ?

où est mon mari ?

mon mari est-il ?

est-il mon mari ?

qui est contre mon cœur ?

contre qui est mon cœur ?

qui contient mon cœur ?

que contient mon cœur ?

où est ma fiancée ?

qui est ma fiancée ?

ai-je une fiancée ?

on se fiance ?

qui se fiance ?

se fiance-t-on ?

fiance-t-on ?

comment faire ?

on nous flétrit ?

nous flétrit-on ?

qui est au timon ?

qui nous émascule ?

qui est l’homme ?

qui est la femme ?

quel temps fait-il ?

fait-il du temps ?

du temps se fait-il ?

comment se fait le temps ?

où se fait-il ?

[...]

Eugène Savitzkaya, Nouba, Yellow Now

(Crisnée, Belgique), 2007, np.

 

10/10/2014

Dylan Thomas, Poèmes, traduction Patrick Reumaux

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La lumière point là où le soleil ne brille pas

 

La lumière point là où le soleil ne brille pas.

Là où la mer ne s'étend pas, les eaux du cœur

Épandent leurs marées,

Et, spectres brisés, des vers luisants plein la tête,

Les choses de lumière

Passent à travers la chair là où la chair n'habille pas les os.

 

Une chandelle dans les cuisses

Échauffe la jeunesse et la graine et brûle la graine de la vie.

Là où la graine ne lève pas

Le fruit de l'homme s'ouvre dans les étoiles

Brillant comme une figue.

Là où la cire n'est pas, la chandelle montre ses cheveux.

 

L'aube point derrière les yeux.

Des pôles du crâne et de l'orteil, le sang venteux

Glisse comme une mer.

Ni clôturées, ni jalonnées, les giclées du ciel

Fusent à la verge

Révélant dans un sourire l'huile des larmes.

 

La nuit dans les orbites arrondit

Comme une lune de poix la limite des globes.

Le jour éclaire l'os.

Là où le froid n'est pas, la morsure des vents fait tomber les   épingles

Qui retiennent les robes de l'hiver.

La taie du printemps pend au bord des paupières.

 

La lumière point sur des lots secrets

Sur des crêtes de pensées où les pensées sentent dans la pluie.

Quand meurent toutes les logiques

Le secret de la glèbe pousse à travers l'œil

Et le sang saute dans le soleil.

Au-dessus des lopins incultes l'aube fait halte.

 

Dylan Thomas, Poèmes, traduction Patrick Reumaux, dans

Œuvres, I, édition établie par Monique Nathan et Denis Roche,

Seuil, 1970, p. 368-369.