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16/08/2017

Marie de Quatrebarbes, La vie moins une minute

 

                        marie de quatrebarbes,la vie moins une minute,liaison,naissance

Fais le mort pas si vite

autre chose sous la langue

rose, presque éteinte

fais le mort, pas de pression

(juste le sang un peu lourd)

s’il vous plaît, écoutez

le poème totale lumière sur

LIER sa propre existence

À la sienne n’est pas vraiment

Là, devant la forme

Le bout de métal dans la chair

Il l’enlace, si elle tombe

Ça y est, dit-il, elle est née

 

Marie de Quatrebarbes, La vie

moins une minute, Lanskine, 2014, p. 86.

 

21/05/2017

Samuel Beckett, Pour en finir encore et autres foirades

 

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                      Au loin un oiseau

 

   Terre couverte de ruines, il a marché toute la nuit, moi j’ai renoncé frôlant les haies, entre chaussée et fossé, sur l’herbe maigre, petits pas lents, toute la nuit sans bruit, s’arrêtant souvent, tous les dix pas environ, petits pas méfiants, reprenant haleine, puis écoutant, terre couverte de ruines, j’ai renoncé avant de naître, ce n’est pas possible autrement, mais il fallait que ça naisse, ce fut lui, j’étais dedans, il s’est arrêté, c’est la centième fois cette nuit, environ, ça donne l’espace parcouru, c’est la dernière, il est couché sur son bâton, je suis dedans, c’est lui qui a crié, lui qui a vu le jour moi je n’ai pas crié, je n’ai pas vu le jour, les deux mains l’une sur l’autre pèsent sur le bâton, le front pèse sur les mains, il a repris haleine, il peut écouter, le tronc à l’horizontale, les jambes écartées, les genoux fléchis, même vieux manteau, les basques raidies se dressent par–derrière, le jour point, il n’aurait qu’à lever les yeux, qu’à les ouvrir, qu’à les lever, il se confond avec la haie, au loin un oiseau […]

 

Samuel Beckett, Pour en finir encore et autres foirades, éditions de Minuit, 1976, p. 47-48.

16/01/2017

Andrea Zanzotto, Vocatif, suivi de Surimpressions, traduction Philippe Di Meo

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Vide des toiles d’araignée

par les fissures et les vallées,

vide de naissance et de sang.

De l’eau et quel verbe pierreux

tu déposes au pied de ces monts, de ces collines,

et quel vert sans pitié

vous révélez dans un feu

inégal et néfaste

ou ­ — c’est égal ­— dans un feu

effilé, équilibré

contre le mur où je pleure ; et le mur s’élève

depuis la tête lasse

lasse de naître et de naître encore

dans l’atroce vie bourdonnante.

 

Andrea Zanzotto, Vocatif suivi de Surimpressions,

traduit de l’italien et présenté par Philippe Di Meo,

Maurice Nadeau, 2016, p. 79.

10/09/2016

Pascal Guignard, Sur le jadis

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Chapitre LVI

 

   Le rêve est ce qui fait apparaître comme étant là des êtres absents, ou éloignés, ou disparus, ou morts. Ils sont là mais le « là » où ils séjournent n’est pas une dimaension spatiale (pour le vivant) ni temporelle (pour le mort). Le « il est là dans le rêve » renvoie à un là qui est avant le temps (comme il est l’est dans le rêve). Ce « là » du rêve précède chez les vivipares le « là » où projette la naissance atmosphérique. Le temps qui vient déchirer le « là » ne l’apporte pas. Il y a un « jadis » distinct de l’ontogenèse dt de la phylogenèse et de l’histoire. Si je le nomme jadis, c’est en sorte de bien le distinguer de tout passé.

 

Pascal Quignard, Sur le jadis, Folio/Gallimard, 2004, p. 157.

15/06/2016

Emil Cioran, De l'inconvénient d'être né

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Il fut un temps où le temps n’était pas encore… Le refus de la naissance n’est rien d’autre que la nostalgie de ce temps d’avant le temps.

 

   L’appesantissement sur la naissance n’est rien d’autre que le goût de l’insoluble poussé jusqu’à l’insanité.

 

   Dans les longues nuits des cavernes, des Hamlet en quantité devaient monologuer sans cesse, car il est permis de supposer que l’apogée du tourment métaphysique se situe bien avant cette fadeur universelle, consécutive à l’avènement de la Philosophie.

 

   Se lever, faire sa toilette et puis attendre quelque variété imprévue de cafard ou d’effroi.

   Je donnerais l’univers entier et tout Shakespeare, pour un brin d’ataraxie.

 

   On ne devrait écrire des livres que pour y dire des choses qu’on n’oserait confier à personne.

 

Emil Cioran, De l’inconvénient d’être né, Idées/Gallimard, 1973, p. 25, 26, 29, 30, 37.

30/06/2014

Tchicaya U Tam'si, Notes de veille

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Pourquoi n'est-elle pas venue

un soir me prendre au berceau

je n'avais qu'un lit de feuilles

Un rapt facile...

 

D'un peuple qui mendie son sang

qui dirait qu'il est à plaindre ?

 

Je manque d'ivresse pour comprendre ce qui est plausible.

Et pourtant le monde est tel qu'il apparaît à l'alouette : un miroir déformant.

 

C'est fatal je devais dormir encore quand le coq chantait.

 

Je descends des bâtards de Gengis Khan : je baisse la tête et souris de ce que la terre ne supporte plus aucun vertige.

 

Il suffirait d'être un Envoyé

et la raison d'être aurait

valeur de signe monétaire

ou de plus-value

J'ai mendié sur les chemins

l'envers de ce que le monde paraît

un pli à cette commissure.

[...]

 

Tchicaya U Tam'si, Notes de veille, dans J'étais nu pour le premier baiser de ma mère, Œuvres complètes, I, Gallimard, 2013, p. 561-562.