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07/10/2018

Rémi Chechetto, Laissez-moi seul

                          Rémi Chechetto.jpg           

(…) loin la mort, loin dans le pays laissé loin d’ici, loin dans le pays où je suis né, où nous sommes nés dans la lumière, la poussière, où nous portions les toits des maisons afin que la tranquillité habille et habite notre corps, où nous célébrions les fêtes, pleurions les défaites, où les terres portaient nos noms, où elles paraient nos noms de leurs pierres

 

et les feuilles des arbres s ‘élargissaient afin que l’ombre soit plus tendre, nous étions pain dans les chansons, et lune et robe et chemise et chemin solitaire, nous mêlions l’écho de nos voix aux voix de la colline, les dieux étaient les compagnons de nos veillées, ils nous servaient leurs mots, nous leur servions nos mets, nous pouvions tenter d’être ce que nous voulions, mettions nos pas dans ceux de l’avenir, ne levions les mains que pour accueillir et cueillir la pluie, et nous n’étions pas coupables d’être nés

 

d’être nés là

 

pas coupables

 

arriva la foudre, ou plutôt les bombes furent là, les fusils furent là, engendrant la foudre, prodiguant la foudre, la décuplant, comme arrivée de partout et partout là, partout, jusqu’à la présence de la foudre jusque sous ma peau, et la foudre me vola le soleil qui était mon pain, me vola le toit de ma maison, mes amandiers, mon chant, ma table, l’ombre tendre, mes mots en ordre et mes mots en désordre, ma famille, mes amis, ma boussole, mes blessures anciennes, me vola, décréta que ma terre ne portait pas mon nom et que mon nom était pire q’une quantité inutile, plus négligeable qu’un mégot

(…)

 Rémi Chechetto, Laissez-moi seul, Lanskine, 2018, p. 8-9.

22/08/2014

H[ilda] D[oolittle] Trilogie

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              Hommage aux anges

           

                            [1]

 

Hermès Trismégiste

est le patron des alchimistes ;

 

sa province est la pensée,

inventive, rusée et curieuse ;

 

son métal est le vif-argent,

ses clients, orateurs, voleurs et poètes ;

 

vole doc, ô orateur,

pille, ô poète,

 

prends ce que la vieille-église

trouva dans la tombe de Mithra,

 

bougie et écriture et cloche,

prends ce sur quoi la nouvelle-église a craché

 

et qu'elle a détruit et cassé ;

ramasse les fragments de verre brisé

 

et de ton feu et de ton haleine,

fais fondre et intègre ;

 

ré-invoque, re-crée

l'opale, l'onyx, l'obsidienne,

 

à présent éparpillés en tessons

que foulent les humains.

 

                             [II]

 

Tes murs ne tombent pas, dit-il,

parce que tes murs sont de jaspe ;

 

mais pas carrée, ai-je pensé,

une autre forme (octaèdre ?)

 

glissa à la place

réservée par règle et rite

 

pour les douze fondements,

pour le verre tréluisant,

 

car elle n'a que faire du soleil

ni  de la lune pour luire ;

 

car la vision comme nous la voyons

ou l'avons vue ou l'avons imaginée

 

ou autrefois invoquée

ou conjurée ou l'avions conjurée

 

par un autre a été usurpée ;

j'ai vu la forme

 

qui aurait pu être de jaspe,

mais elle n'était pas carrée.

 

H[ilda] D[oolittle] Trilogie, traduit par Bernard

Hoepffner, éditions Corti, 2011, p. 57-58

20/10/2013

Anna Akhmatova, Requiem, Prologue I

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 3 versions de      

            Requiem : Épilogue, I

 

Et j'ai appris comment s'effondrent les visages,

Sous les paupières, comment émerge l'angoisse,

Et la douleur se grave sur les tablettes des joues,

Semblables aux pages rugueuses des signes cunéiformes ;

Comment les boucles noires ou les boucles cendrées

Deviennent, en un clin d'œil, argentées,

Comment le rire se fane sur les lèvres sombres,

Et, dans un petit rire sec, comment tremble la frayeur.

Et je prie Dieu, mais ce n'est pas pour moi seulement,

Mais pour tous ceux qui partagent mon sort,

Dans le froid féroce, dans le juillet torride,

Devant le mur rouge devenu aveugle.

 

Anna Akhmatova, Requiem, traduction du russe par Paul

Valet, éditions de Minuit, 1966, p. 41.

 

                                    *

 

J'ai appris comment se flétrissent les visages,

Comment la peur regarde sous les cils baissés,

Comment la souffrance burine sur les joues

Des pages rudes en signes cunéiformes,

Comment les boucles noires et cendrées

Soudain deviennent argentées,

Le sourire se fane sur les lèvres dociles,

Et l'effroi tremble dans un petit rire sec.

Et je ne prie pas pour moi seule,

Mais pour tous ceux qui étaient avec moi là-bas,

Dans un froid de loup et dans un juillet brûlant,

Sous le mur rouge devenu aveugle.

 

Anna Akhmatova, Poème sans héros, Requiem et autres œuvres,

présentation et traduction de Jeanne et Fernand Rude,

François Maspero, 1982, p. 187.

 

                                        *

 

J'ai appris comment se défont les visages,

Comment, sous les paupières, la peur guette,

Comment la souffrance transforme les joues

En dures tablettes gravées de signes cunéiformes,

Comment les boucles noires ou cendrées

Soudat deviennent d'argent,

Comment le sourire se fane sur ls lèvres dociles,

Comment dans un petit rire sec tremble la peur.

Et je ne prie pas seulement pour moi,

Mais pour toutes celles qui étaient avec moi

Dans les grands froids et dans la canicule

Au pied du mur rouge aveugle

 

                 Automne 1939

 

Anna Akhmatova, L'églantier fleurit et autres poèmes, traduits par

 

Marion Graf et José-Flore Tappy, La Dogana, 2010, p. 221.