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10/09/2016

Pascal Guignard, Sur le jadis

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Chapitre LVI

 

   Le rêve est ce qui fait apparaître comme étant là des êtres absents, ou éloignés, ou disparus, ou morts. Ils sont là mais le « là » où ils séjournent n’est pas une dimaension spatiale (pour le vivant) ni temporelle (pour le mort). Le « il est là dans le rêve » renvoie à un là qui est avant le temps (comme il est l’est dans le rêve). Ce « là » du rêve précède chez les vivipares le « là » où projette la naissance atmosphérique. Le temps qui vient déchirer le « là » ne l’apporte pas. Il y a un « jadis » distinct de l’ontogenèse dt de la phylogenèse et de l’histoire. Si je le nomme jadis, c’est en sorte de bien le distinguer de tout passé.

 

Pascal Quignard, Sur le jadis, Folio/Gallimard, 2004, p. 157.

03/07/2016

Yves Bonnefoy, Ce qui fut sans lumière

                                        En hommage à Yves Bonnefoy, 1923-1er juillet 2016

     

 

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                L'agitation du rêve

 

                           I

 

Dans ce rêve le fleuve encore : c'est l'amont,

Une eau serrée, violente, où des troncs d'arbres

S'entrechoquent, dévient ; de toute part

Des rivages stériles m'environnent,

De grands oiseaux m'assaillent, avec un cri

De douleur et d'étonnement, — mais moi, j'avance

À la proue d'une barque, dans une aube.

J'y ai amoncelé des branches, me dit-on,

En tourbillons s'élève la fumée,

Puis le feu prend, d'un coup, deux colonnes torses,

Ont un porche de foudre. Je suis heureux

De ce ciel qui crépite, j'aime l'odeur

De la sève qui brûle dans la brume.

 

Et plus tard je remue des cendres, dans un âtre

De la maison où je viens chaque nuit,

Mais c'est déjà du blé, comme si l'âme

Des choses consumées, à leur dernier souffle,

Se détachait de l'épi de matière

Pour se faire le grain d'un nouvel espoir.

Je prends à pleines mains cette masse sombre

Mais ce sont des étoiles, je déplie

Les draps de ce silence, mais découvre

Très lointain, très proche la forme nue

De deux êtres qui dorment, dans la lumière

Compassionnée de l'aube, qui hésite

À effleurer du doigt leurs paupières closes

Et fait que ce grenier, cette charpente,

Cette odeur du blé d'autrefois, qui se dissipe

C'est encore leur lieu, et leur bonheur.

[...]

 

Yves Bonnefoy, Ce qui fut sans lumière, Poésie / Gallimard, 1995 (1987), p. 85-86.

 

 

 

21/05/2016

Pierre Reverdy, Le Cadran quadrillé

 

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                         Si on osait entrer

 

   Derrière la porte sans vitres deux têtes s’encadrent avec une douce grimace amicale.

   Et par l’autre porte entr’ouverte, celle qui les protège la nuit, on voit les rayons où s’alignant les livres, où se réfugient les rires et les mots des veillées sous la lampe, sous la garde d’un drapeau tricolore et d’un pantin menaçant qui n’a qu’un bras.

   Et tout se meurt en attendant la nuit, la vie des lumières et de leurs rêves.

 

Pierre Reverdy, Le cadran quadrillé, dans Œuvres complètes, I, édition Étienne-Alain Hubert, Flammarion, 2010, p. 842.

 

15/05/2016

Marina Tsvétaïéva, Tentative de jalousie

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Poème pour Ossip Mandelstam

 

Tu rejettes la tête en arrière —

Et puis que tu es fier et hâbleur.

Quel joyeux compagnon jusqu’à moi

A conduit ce mois de février !

 

Cliquetant de pièces de monnaie

Et lentement soulevant la poussière,

Comme des étrangers triomphants

Nous allons par la ville natale.

 

De qui sont les mains délicates

Qui ont, beauté, touché tes cils,

Quand, comment, par qui et combien

Tes lèvres ont-elles été baisées —

 

Je m’en moque. Mon esprit avide

A surmonté ce rêve-ci.

Et toi c’est le garçon divin,

Petit de dix ans, que j’estime.

 

Nous resterons au bord du fleuve,

Où trempent les perles des réverbères,

Je te mènerai jusqu’à la place —

Témoin des tsars adolescents.

 

Siffle ton mal de jeune garçon,

Serre ton cœur au creux de ta main.

— Toi, flegmatique et frénétique,

Toi, mon émancipé, — pardon !

 

                                       18 février 1916

 

Marina Tsvétaïéva, Le ciel brûle, suivi de

Tentative de jalousie, traductions de Pierre Léon

et Ève Malleret, Poésie / Gallimard, 1999, 97-98.

 

Le sixième numéro de la revue annuelle Place de la Sorbonne, animée par Laurent Fourcaut, sera présenté à la Maison de la Poésie de Paris le 17 mai, à 19h30.

Outre un entretien avec l’éditeur Antoine Jaccottet, le sommaire offre des inédits en langue française, de poètes confirmés (William Cliff, Pierre Dhainaut, Jacques Demarcq, etc.) ou non (Ariel Spiegler, Christine Guinard, Minh-Triet Pham, etc.), et des traductions de poètes d’Argentine, de l’Équateur, de Slovénie, d’Allemagne, d’Autriche. D’autres rubriques — poème commenté, prose accompagnant un tableau, des lectures, etc.) — complètent ce très riche numéro.

 

 

16/04/2016

Jean Ristat, Artémis chasse à courre le sanglier, le cerf et le loup

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              La chasse au loup

 

À cette heure incertaine où l’obscur dispute

Au jour son royaume la déesse repue

Rappelle ses valets avant que de céder

Au sommeil tous les oiseaux se sont tus et les

Pâles enfants des hommes tremblent dans leurs draps blancs

Lorsqu’un rêve très ancien vient les visiter

À la vitre étoilée de la chambre l’ombre

Bleue de la bête qui regarde et attend

 

                               *

 

À l’enclume de la nuit apollon martèle

La lune vieille casserole cabossée

Et blanchie aux feux ronflants de l’empire des

Morts voici l’heure des métamorphoses et des

Enchantements Ô théâtre où tout s’échange et

Se déplie les mots comme fleurs de papier

 

[...]

 

Jean Ristat, Artémis chasse à courre le sanglier, le cerf et le loup,

Gallimard, 2007, p. 43.

 

11/04/2016

Camille Loivier, Poèmes, dans Rehauts

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Photo Michel Durigneux

 

chacun a une maison vide abandonnée

dans un coin de la mémoire chacun a

cette forme au fond de la tête dont il se

sauve où il rentre la nuit

 

(expecta la mano de nieve

tu sors par la fenêtre sur les toits blancs

car cette main blanche se tend vers toi

tu vois cette main de neige qui te dit viens

sauve toi saute sur le toit car bientôt

tout aura disparu et tu seras survivant

- - - expecta la mano de nieve)

 

mais derrière la maison il y a quelque chose

une présence

 

entre dans une maison comme un voleur

un inconnu sans repère qui ne sait pas

où il va

va vite entre les murs

oiseau se tape aux fenêtres

 

— je regarde dehors     le monde est maison

dans le chèvrefeuille je trouve un nid abandonné

dans le chèvrefeuille qui gonfle le mur la maison devenue

végétale s’envole     ramifiée au monde

 

un chevreuil entre pour se protéger

 

dans le chèvrefeuille chevreuil

 

Camille Loivier, Poèmes, dans Rehauts, n° 37, printemps

été 2016, p. 78-79.

 

23/03/2016

Ariane Dreyfus, Quelques branches vivantes

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                 Le centre de la scène

 

Elle danse très loin.

 

C’est ainsi que je rêvais. C’est pourquoi je reste dans le noir. Mais j’ai soif. Cette soif d’une liberté qui recule.

 

Il vient lui aussi.

Sans le dire entrouvre l’arabesque d’une main

Qu’on veut libre.

 

L’embrasse avec ses jambes ouvertes le temps d’être portée là-haut

Contre lui.

 

Son visage contient des choses humaines on se souvient

Mais c’est dans l’articulation que l’histoire vient.

 

 

Toujours ce temps pour faire un geste

Ne plus le revoir.

 

Ariane Dreyfus, Quelques branches vivantes, Poésie / Flammarion,

2001, p. 47.

19/03/2016

Sanda Voïca, Épopopoèmémés

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                          Ouvre les yeux

 

 Ouvre les yeux pour — je ne sais plus : c’était hier déjà

Et je me cache de plus en plus vite les raisons d’ouvrir les yeux

Ouvre les yeux — on me disait hier matin, entre sommeil et réveil.

Ouvre le tiroir et regarde, surtout : on me le disait. Qui donc ?

Et j’ai ouvert un large tiroir plein de livres, où le premier à voir et à ouvrir,

                             [posé couché à côté de quelques autres.

C’était mon livre : un livre que je reconnaissais sans reconnaître —

Je l’avais écrit moi, en effet, mais sa couverture bleu-blanchâtre était inédite.

Et ce n’est pas un rêve : l’interprétation d’un rêve, peut-être, mais en direct,

         devant mes yeux ouverts, devant ce tiroir ouvert, et surtout dans ma vie

           toujours ouverte, béante.

 

Je n’ai pas fini mon poème hier — le poème du jour s’arrête ici — écrit

           aujourd’hui, mais c’est le poème d’hier. D’hier matin.

Le 13e en rang, le 13e diffus, le 13e en cours d’empoisonner les autres.

     Celui d’aujourd’hui surtout.

Le 14edéjà commencé sur le papier — pas encore tapé : en retard de mes      

             poèmes.

J'ouvre une autre page word, ici.

J’ouvre. Et je ferme aussi celui-ci.

Fermeture-éclair : comme celui d’un sac de couchage, pour un camping à jamais

             ajourné, mais dont profite mon chat :

Je lui ai fait prendre un bain, et pour qu’il ne s’enrhume pas, je l’ai mis dedans,

                 bébé sage, soulagé de sa crasse tignasse,

il ose à peine sortir son nez.

Cette fois je ferme la boutique, le numéro 14 m’attend.

 

Comme une femme dans un bordel, qui est attendue. Au boulot !

 

Sanda Voïca, Épopopoèmémés, éditions Impeccables, 2015, p. 66-67.

19/02/2016

Thilo Krause, À la lisère du sommeil

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Poème

 

                                                   ...ed è subito sera

                                            Salvatore Quasimodo

 

Remontant de la cave en frissonnant

je regardai droit

dans les yeux d’un chat.

 

Sans trouver

de réplique je trébuchai, pris d’un léger vertige

dans le gouffre d’une des pupilles

 

je tombais et

tombais et ne me rattrapai que lorsqu’une porte s’ouvrit

que le soleil se déploya d’un mur à l’autre.

 

Déjà le soir était là.

 

 

Gedicht

                                          ...ed è subito sera                                                                                        

                                            Salvatore Quasimodo

 

Als ich fröstelnd aus dem Keller kam

blickte ich geradewegs

in die Augen einer Katze.

 

Ich wusste nichts

zu erwidern, stolperte von leichtem Schwindel gepackt

in den Brunnenschacht der einen Pupille.

 

Ich fiel und

fiel und fing mich erst, als eine Tür aufging

als Sonne sich spannte von Wand zu Wand.

 

Schon war es Abend.

  

Thilo Krause, À la lisère du sommeil, traduit de l’allemand par Eva Antonnikov, dans La revue de belles-lettres, 2015, 2, Lausanne, p. 41 et 40.

 

13/02/2016

Pierre Silvain, Julien Letrouvé colporteur : recension

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   Les éditions Verdier puisent pour leur collection de poche dans un fonds patiemment construit depuis 1979 ; dans un format élégant, qui verra bientôt une centième livraison, voisinent Pierre Michon et Varlam Chalamov, Armand Gatti et Jean-Pierre Richard, Rilke et Benny Lévy. L’un des derniers, Julien Letrouvé colporteur, du regretté Pierre Silvain (1926-2009), était paru en 2007, et l’on redécouvre ce récit qui n’est pas étranger, au travers d’une fiction attachante, à l’histoire de la lecture.

   Les prophètes à trois sous nous annoncent la fin du livre sur papier, sans savoir, apparemment, que sa diffusion très large aujourd’hui, notamment avec les livres de poche, est très récente. On imagine mal une France, pas si lointaine dans le temps, majoritairement analphabète. À l’époque de Jean-Jacques Rousseau, un succès de vente dépassait rarement 1000 exemplaires, et seuls les livres de la ‘’Bibliothèque bleue’’ étaient connus dans les campagnes — c’est-à-dire dans la plus grande partie du pays : ils y entraient grâce aux colporteurs et ils pouvaient y être lus à voix haute, quand il se trouvait un homme ou une femme instruits. Étrangers aux élites, ces petits livres à couverture bleue réunissaient aussi bien des récits de l’histoire sainte que des recettes de cuisine ou les prophéties de Nostradamus, des condensés des romans du Moyen Âge et des contes de la tradition. Ce sont ces livres que propose Julien Letrouvé dans les villages.

     Le nom de Julien Letrouvé est sans ambiguïté : c’est un enfant abandonné à sa naissance ; recueilli dans une ferme, il est gardien de cochons, mais il a passé sa petite enfance au milieu de fileuses, et l’une d’elles, qui maîtrisait la lecture, lisait pour ses compagnes. Qu’à partir de petits signes sur du papier, l’on puisse quitter le moment présent et imaginer d’autres espaces, d’autres temps marque le jeune Julien pour la vie. À la puberté, il devient colporteur mais, négligeant la vente de la mercerie rémunératrice dans ce métier, il se consacre au livre, à ces histoires qui lui ont permis de supporter son sort.

Julien marche et, presque un siècle plus tard, il « eût pu croiser un autre marcheur » dans la région qu’il parcourt, Rimbaud. L’histoire se passe en septembre 1792, le mois de la bataille de Valmy (qui s’est déroulée le 20) et Julien avance sous la pluie vers le lieu des combats. Comme souvent dans les récits de Pierre Silvain, les époques se confondent et, à côté de personnages contemporains rencontrés dans sa marche (l’astronome Laplace, la voiture du roi en fuite), en viennent aussi d’autres, fictif comme Fabrice del Dongo, ou réel comme Chateaubriand. Sont évoqués également les jours de la Terreur de 1793, Gœthe racontant la bataille de Valmy, de petites poupées présentes aussi dans un autre livre, Passage de la morte (2007). Julien, lui, se lie avec un déserteur prussien rencontré lors d’une halte, Voss, qui lit au jeune garçon une des histoires d’un livre bleu ; et le jeune colporteur, penché sur le livre, comme au temps des fileuses, « retrouvait le besoin inapaisable de comprendre ce que lui refusait son ignorance ».

   Le lecteur comprend bien qu’il est plongé dans un récit de formation, dans lequel les évocations mêlent de manière convaincante les époques et les lieux, font passer de l’univers du livre à une certaine réalité. Toute initiation connaît des violences ; ici, les soldats prussiens retrouvent le déserteur, le tuent et brûlent les livres, le seul appui de Julien ; ce sont « Le Paradis perdu, l’Âne d’or, Les Voyages de Gulliver, Une vie et Salammbô, Du Côté de chez Swann, Là-bas, Le Bruit et la fureur, L’Odyssée. » Nous sommes sans aucun doute dans le rêve avec cette liste, comme l’est la fin du récit. Julien continue sa route vers nulle part, lui venu de nulle part — sans père ni mère ; il marche tout l’hiver, atteint au printemps une ferme et, à la femme qui l’a accueilli, il affirme qu’il est prêt à poursuivre sa route vers « là-bas ». Mais : « Il n’y a pas de là-bas, ici on est au bout du monde [...]. Et qui pourrait vous attendre, là où vous allez, plus loin que le bout du monde ? » La réponse, si simple, est une superbe manière d’honorer la lecture : « Celle qui lit les livres ». Pierre Silvain, toujours dans une langue précise, maîtrisée, inspirée, n’achève pas le récit sur un échec. L’hiver est terminé et la femme, qui ne sait pas plus lire que Julien, se substituera à la liseuse rêvée, elle ne déchiffrera pas le mystère des mots mais elle deviendra la lectrice du monde.

Pierre Silvain, Julien Letrouvé colporteur, Verdier Poche, 2016, 128 p., 7, 50 €.

Cette recension a été publiée sur Situais le 28 janvier 2016.

 

24/01/2016

Fernando Pessoa, Pour un ''Cancioneiro"

 

        fernando pessoa,pour un cancioneiro,écrire,imagination,rêve,sensation

On dit que je feins ou mens

Tout ce que j’écris. Mais non,

Moi, simplement, je sens tout

Avec l’imagination.

Je ne me sers pas du cœur.

 

Tout ce que je rêve ou éprouve,

Ce qui me manque ou m’accomplit,

est comme une terrasse

Sur autre chose encore.

C’est cette chose qui est belle.

 

C’est pourquoi j’écris au milieu

De ce qui n’est pas à côté,

Délivré de tous mes émois,

Sérieux de tout ce qui n’est pas.

Sentir ? C’est au lecteur de sentir !

 

Fernando Pessoa, Pour un ‘’Cancioneiro’’,

traduction Patrick Quillier, dans Œuvres

poétiques, Pléiade / Gallimard, 2001, p. 176.

29/12/2015

Stéphane Korvin, noise

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la fin. longtemps la répéter, ne pas la retenir, avec les mains qui fabriquent ces jours-ci des pansements discrets.

 

Je sais ce qu’il faut faire. s’accoter, être un cylindre, collecter la lumière, l’informité ne pas la répandre trop vite, les jours sont si longs, ils dorment dans la paume avec des idées de vertige

 

 

comme tout le monde, l’épuisante matière, la fabrique aimer, nous tournons autour d’une impression ténue

 

nos malléoles se heurtent, les voyages sont serrés, les chemins jouent à creuser et s’évaser, rien accueille, ici heurte

 

les lettres se logent, lentement elles forment des fleurs, des lettrines, la tête s’éprend, toute seule elle ne crépite pas

 

les couleurs se retirent et tombent jusqu’aux solives, un cœur claque quand l’oiseau entre

 

deux ou trois semaines : elles se taisent, passent et pendulent

 

si je savais parler je te glisserais « accorde tes rêves »

 

Stéphane Korvin, noise, isabelle sauvage, 2015, p. 7-8.

18/12/2015

Reinhard Priessnitz (1945-1985), 44 poèmes, poésie complète

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ballade sous la neige

 

si ma psyché me parle sans tain

la neige enverra balader

le ciel en éclats

l’artère de la nuit

se met en voix

ivre dans les joncs

ma psyché droite

se met en voix

coq et cocotte

s’il neige la parole

se fera-t-elle hiver

faucheur et faux

le cœur un flocon

le filet de sa vois sera-t-il

corde vocale gelée

sa glace une fleur

éclats de verre

pouls de la nuit

couverons-nous

coq blanc et blanche cocotte

tandis qu’il neige et neige

irons-nous balader

ma psyché pose

des questions qui glacent

dans un rêve qui tombe

 

schneelied

 

spricht mein spiegel sich blind

wind wandern der schneefall

die sherbe des himmels

die ader der nacht

spielt seine stimme

taumelnd im schilf

mein richtender spiegel

spielt seine stimme

henne und hahn

wird wenn es schneit

das sprechen ein winter

schnitter und sense

das herz eine flocke

wird seine stimme

ein frostiges band

sein eis eine blume

gläserne scherbe

pulsender nacht

werden wir brüten

weisser hahn weisser henne

unter schneefall und schneefall

werden wir wandern

mein sprechender spiegel

klirrende fragen

im fallenden traum

 

Reinhard Priessnitz, 44 poèmes,

poésie complète, traduction Alain Jadot,

préface Christian Prigent, NOUS, 2015,

p. 77 et 76.

 

 

08/12/2015

Tristan Corbière, Les Amours jaunes

                        Tristan Corbière, Les Amours jaunes, poète, pipe, fumée, sommeil, rêve

La pipe au poète

 

Je suis la Pipe d’un poète,

Sa nourrice et : j’endors sa Bête.

 

Quand ses chimères éborgnées

Viennent se heurter à son front,

Je fume... et lui, dans son plafond,

Ne peut plus voir les araignées.

 

... Je lui fais un ciel, des nuages,

La mer, le désert, des mirages ; 

— Il laisse errer là son œil mort...

 

Et, quand lourde devient la nue,

Il croit voir une ombre connue,

— Et je sens mon tuyau qu’il mord...

 

— Un autre tourbillon délie

Son âme, son carcan, sa vie !

... Et je me sens m’éteindre... — Il dort —

.............................................................

— Dors encor : la Bête est calmée,

File ton rêve jusqu’au bout...

Mon pauvre !... la fumée est tout.

— S’il est vrai que tout est fumée...

 

Tristan Corbière, Les Amours jaunes, dans Charles Cros,

T. C., Œuvres complètes, édition Pierre-Olivier-Walzer pour T. C., Pléiade / Gallimard, 1970, p. 734.

 

 

26/11/2015

Raymond Queneau, Une trouille verte, dans Contes et propos

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   Depuis mon plus jeune âge, j’ai toujours redouté ce qui pourrait me causer quelque ennui, aussi ai-je eu peur successivement de Croquemitaine, des figures de cire des Musées Dupuytren, des places trop fréquentées par les véhicules, des voyous, des pots de fleurs qui tombent sur la tête, des échelles, de la chaude-pisse, de la vérole, de la Gestapo, des V2. La paix n’a bien sûr, en aucune façon, calmé ces alarmes : ainsi, l’autre soir, je mange de la purée de marrons et je me mets à rêver que je suis dans une djip et que le conducteur ne parvient pas à éviter une épaisse colonne, je la vois venir, je me dis qu’on rentre dedans, ça y est, on est rentré dedans, tout noircit ; dans le noir, je me dis : je suis mort, je me dis : c’est comme ça quand on est mort, et puis je me réveille, l’estomac gros et le cœur battant. J’allume, je regarde la montre, il est deux heures, deux heures du matin, bien tôt encore, et je me lève pour aller pisser. Comme je ne pratique pas le pot de chambre, il faut que je me rende aux vécés. Il y a un long couloir. Je le traverse en disant : si ceci, si cela. J’arrive à me faire peur et je pénètre dans les chiottes bien heureux de pouvoir fermer la porte derrière moi, pour couper court, et se sentir chez soi, et non seulement fermer la porte, mais aussi tourner le verrou.

   Je pisse.

   Je tire sur la chasse d’eau.

   Quand l’hygiénique glouglou se fut tu, je perçus dans le couloir la présence de néants, sans ambiance d’existence, ce qui me fit chaud dans les dents, froid sous les ongles, horripilation générale. Une frousse abjecte s’empara de mon âme et, prenant ma tête à deux mains, je m’assis sur le siège des vatères en gémissant sur mon sort immonde.

[...]

 

Raymond Queneau, Une trouille verte, dans Contes et propos, Gallimard, 1981, p. 157-158.