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13/10/2026

Étienne Faure, Légèrement frôlée

étienne faure, légèrement frôlée, terre

Aux champs dans les kermesses,

cérémonies et fêtes, c’est la fusion

des corps, des âmes, feux et foyers

avec le tintamarre des cloches

à la volée, en concordance avec les oiseaux migrateurs

et les canards dans le ciel incendié, les fanfares

et les drapeaux des jours fériés traversés de soleil

et des lois qui les ont institués :

toutes les générations présentes,

à venir, passées, hantent les lieux à la cantonade,

à bouche ouverte au rire, mégot, cigare ou pétard à mèche,

au boire et au manger,

fêtant leurs saints patrons, plastronnent

avec la certitude éternelle d’être au cœur

du monde et de l’instant (à peine à cette heure sait-on qu’elle est ronde

et tourne, ignorant,

par une sorte d’application de la théorie des vases,

où va le soleil qui s’abat, s’engloutit en silence,

comme étranger aux clameurs du canton).

 

le ventre du monde en plein champ

 

Étienne Faure, Légèrement frôlée, Champ Vallon, 2007, p. 65.

01/01/2023

Jours d'hiver

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28/10/2022

Jacques Lèbre, À bientôt

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Un jour on ne sera plus là. Ce là fait pour me retenir à chaque instant et qui, le moment venu, n’en fera rien.

 

Oiseaux, plus visibles l’hiver. Eux aussi à découvert.

 

Quand on est dans son propre appartement comme dans la salle d’attente d’une gare.

 

J’aimerais mourir la fenêtre ouverte, au début d’un printemps doux et nuageux, après qu’il a plu un peu, juste pour sentir encore l’odeur de la terre avant de partir.

 

Jacques Lèbre, À bientôt, Isolato, 2022, p. 28, 33, 44, 46.

30/05/2020

Patrizia Cavalli, Mes poèmes ne changeront pas le monde

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Toutes les morts terrestres

les grâces endormies

les genèses et les constellations

les créations audacieuses, les fugues,

la licorne, la chasse, l’incendie,

les lacs,

les voix les voix

sont sur ta terre

que moi je vois de loin

en me penchant par la fenêtre

au dernier étage.

 

Je ne peux pas descendre, il n’y a pas d’escalier ;

ni ne peux sauter parce qu’après

mutilée estropiée je ne pourrais plus marcher.

Je m’efforce de voir la mer.

 

Patrizia Cavalli, Mes poèmes ne changeront pas le monde,

traduction Danièle Faugeras et Pascale Janot,

éditions des femmes, 2007.

03/12/2018

Suzanne Doppelt, Rien à cette magie

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la terre est ronde comme un œuf de poule ou d’autruche, un cercle imprécis dix-neuf fois plus grand que la lune d’où un jeune homme est tombé avec son double effronté, la jolie boule du monde, c’est son modèle réduit, de toutes les figures la plus semblable à elle-même, il doit se courber pour la reproduire puis la traverser. Une circumnavigation destinée à lui seul plus à quelques marins appointés, il faut du souffle et le sens de l’orientation car le commencement et la fin se confondent, un troisième œil électrique aussi afin de maintenir le fantôme en image, le ballon d’essai si bien gonflé et suspendu au bout d’un fil, une idée fixe toujours sur le point d’être emportée. Par le milieu un trop plein d’air ou un mauvais courant, un microclimat et plus rien ne tourne rond, il lui faudra des lunettes spéciales le laissant voir sans lui montrer grand-chose, le vide d’un rêve qui se déplie et se replie, neuf sphères qui composent le système du monde, moins une , peinte et cadrée avec grand art. 

Suzanne Doppelt, Rien à cette magie, P. O. L, 2018, np.

07/04/2018

Julien Bosc, Le Verso des miroirs

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je vis aux lisières de la terre et de la mer

le long d’une rivière défaite

un vertige

une bascule

une volée d’étourneaux dans la brume

 

des portes se referment

le vent bégaie

une étincelle allume la bougie

les laves forgent un rivage

deux premiers mots murmurent

 

Julien Bosc, Le Verso des miroirs, Atelier de

Villemonge, 2018, p. 3. © Photo Chantal Tanet

 

 

 

 

 

 

 

26/08/2017

Eugène Savitzkaya, Sang de chien

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   Comme un champignon je serai bientôt, comme un champignon esquinté par un groin si je continue à vivre de la sorte, si je continue à me frotter au vent, car le vent peu à peu me déforme le visage et me rend méconnaissable. Il entre par les narines et gonfle brusquement les sinus jusqu’à ce qu’ils explosent. Si je continue à manger mes peaux mortes, si je dors sur le ventre et la face écrasée contre terre. Si je continue à me coucher sur de la pierre, car la pierre, surtout le granit, contient une réserve d’humidité glacée qui a le pouvoir de se communiquer directement aux os et à la moelle. Si je continue à respirer. Si je continue à manger de la terre, et de la terre la glaise la plus salée, je deviendrai ça, une souche pourrie depuis longtemps et creuse, pleine du bois meulé et digéré par les insectes.

 

Eugène Savitzkaya, Sang de chien, éditions de Minuit, 1988, p. 54.

15/02/2017

Fernando Pessoa, Le gardeur de troupeaux

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Je trouve si naturel que l’on ne pense pas

que parfois je me mets à rire tout seul,

je ne sais trop de quoi, mais c’est de quelque chose         

ayant quelque rapport avec le fait qu’il y a des gens qui pensent…

 

Et mon mur, que peut)il bien penser de mon ombre ?

Je me le demande parfois, jusqu’à ce que je m’avise

que je me pose des questions…

Alors je me déplais et j’éprouve de la gêne

comme si je m’avisais de on existence avec un pied gourd…

 

Qu’est-ce que ceci peut bien penser de cela ?

Rien ne pense rien.

La terre aurai-elle conscience des pierres et des plantes qu’elle porte ?

S’il en est ainsi, et bien, soit !

Que m’importe, à moi ?

Si je pensais à ces choses, je cesserai de voir les arbres et les plates et je cesserai de voir la Terre, pour ne voir que mes propres pensées…

Je m’attristerais et je resterais dans el noir.

Mais ainsi, sans penser, je possède et la Terre et le Ciel.

 

Fernando Pessoa, Le gardeur de troupeaux, traduction Armand Guibert, Gallimard, 1960, p. 98-99.

14/12/2016

John Clare (1793-1864), Poèmes et proses de la folie

                John Clare, poèmes et proses de la folie, terre, rêve, temps, lieu

                        Je sens que je suis

 

Je sens que je suis je sais seulement que je suis

Que je foule la terre non moins morne et vacant

Sa geôle m’a glacé de sa ration d’ennui

A réduit à néant mes pensées en essor

J’ai fui les rêves passionnés dans le désert

Mais le souci me traque — je sais seulement que je suis

J’ai été un être créé parmi la race

Des hommes pour qui ni temps ni lieux n’avaient de bornes

Un esprit voyageur qui franchissait l’espace

De la terre et du ciel comme une idée sublime —

Et libre s’y jouait comme mon créateur

Une âme sans entraves — comme l’Éternité

Reniant de la terre le vain le vil servage

Mais à présent je sais que je suis — voilà tout

 

John Clare, Poèmes et proses de la folie de John Clare, traduction

Pierre Leyris, Mercure de France, 1969, p. 81.

20/11/2016

Sabine Péglion, Un trou dans la nuit

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Ce qui de l’eau dérive

         ces absences froissées

         au confluent des vents

         dans le pas des collines

         en ces jours désertés

 

Ce qui dans la terre s’obstine

         surgit    des feuilles mortes

         auréoles déposées

en stigmates d’argent

dans l’humus du temps

 

Ce qui en ce jardin de meure

là où l’enfant courait

et dispersait ses joies

l’empreinte de sa voix

dans l’aubier des noyers

 

Ce qui résonne en toi

 

         paroles d’un chant

qu’on fredonne en passant

dans les marges du temps

 

Sabine Péglion, Faire un trou à la nuit,

la tête à l’envers, 2016, p. 58.

17/04/2016

Aragon, Théâtre / Roman

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Thérèse, ou L’acteur ne parvient pas à s’endormir

 

   Des pas dans l’épaisseur des murs des meubles, des méandres

   De ma mémoire Des soupirs Ce que je fus ce que je suis

   Me tiennent éveillé La maison la rue À cette heure de l’ombre

   Tous les bruits les plus bas les plus forts Un passant

   Qui me ressemble les freins d’une voiture et je n’arrive pas

   À comprendre si c’est au dehors ou dans moi

   Tous les bruits sont contre-nature

 

   J’écoute invinciblement j’écoute la rumeur mortelle de ma vie

   J’entends battre un volet la voile d’un navire

   Un vent je ne sais d’où venu m’apporte de partout

   Le chant morne des drapeaux en berne

 

   Je chavire ou le lit Je m’enfonce je verse

   Vers toi ma Terre qui m’attires

   Comme tu fais le plomb

 

   Terre ma femme ma faiblesse à la fois

   Et ma force

   Terre ma terre où je tombe

   Terre profonde à mon fléchir

   À la mesure de ma pesée

   Terre couleur de mon sommeil

   Terre ma nuit mon insomnie

 

Aragon, Théâtre / Roman, Gallimard, 1974, p. 217-218.

 

08/08/2015

Guillevic, Accorder - Présences terraquées

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Présences terraquées

 

I

 

Mer parsemée d’îlots,

Après un long regard sur vous,

Vous faites revivre

Le cinglant esprit d’épopée

Qui raconte la très ancienne histoire

Du mariage de la terre et de l’eau.

 

En sourdine

Montent les cantiques

Que e chante l’océan

Quand il rencontre

Un continent.

Ensemble,

Se refusant à tout dire

De la création du monde,

Ils laissent à des îlots

Le soin de la rêver.

II

Oui, roc,

Je te connais

Autant qu’on peut connaître

Du dehors

Quand on n’est pas la chose ?

Moi, il me semble

Que j’ai été roc

Et que pour ça,

Oui, je te connais.

 

Guillevic, Accorder, poèmes, 1933-1996,

édition établie par Lucie Albertine Guillevic,

Gallimard, 2013, p. 262-263.

11/06/2015

Pascal Commère, Des laines qui éclairent

 

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Seraient-ils perdus une fois encore les mots,

par la terre brune et collante qui entérine

en silence toute mort en juin comme une boule

de pluie sur tant d'herbe soudain qui verse, avec

dans la poitrine ce serrement, par les collines

presque en haut, quand la route espérée dans un virage

d'elle-même tourne et disparaît... Je reconnais

le menuisier qui rechignait au guingois des portes

cependant que vous gagnez en ce jour de l'été

la terre qui s'est tue, humide et qui parlait

dans votre voix soucieuse ; à chaque mot j'entends

le travers du roulis des phrases le tonnerre

d'un orage depuis longtemps blotti dans l'œuf, la coque

se fissure — sont-ce les rats qui remontent, ou le râle

des bêtes hébétées dans l'été, longtemps résonne,

comme les corde crissent, lente votre voix digne

par-dessus l'épaisse terre menuisée, les vignes

bourrues... Et sur mon épaule, posée, la douceur

ferme de votre main pèse sans appuyer.

 

Pascal Commère, De l'humilité du monde chez les bousiers (1996),

dans Des laines qui éclairent, Le temps qu'il fait, 2012, p. 211.

 

 

           

17/04/2015

Raymond Queneau, Fendre les flots

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      Quel est ton nom ?

 

Quel est ton nom ?

— Mon nom est naufrage

mon nom découpe l’horizon

seul, seul un mât surnage

survivrai-je à cet orphéon ?

L’ouragan étend ses trompettes

la mer multiplie ses trempettes

survivrai-je à ce rigodon ?

tout se tait puis tout se calme

la constance me tend sa palme

merci ! encore un effort

pour trouver quelque dictame

dans la perspective d’un port

 

 

       Un chemin d’eau

 

Mon avenir est-il sur l’eau

souventes fois me le demande

Où est-il le temps des limandes

où nageant comme un serpentin

je traçais à travers les ondes

mon petit tout petit chemin

mais le crauleur s’est assagi

en restant sur la terre ferme

marcher sur l’eau est difficile

prendre le bateau bien banal

l’Océan dans mon esprit

engendre ici ces poésies

Je marche le long du canal

en regardant les chalands lents

poursuivre leur chemin fatal

vers le port de débarquement

 

Raymond Queneau,  Fendre les flots,

Gallimard, 1969, p. 57 et 170.

27/01/2015

Jean-Loup Trassard, Caloge

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                               Croissant

 

   Il disait qu'il allait y aller. Mais il avait commencé au jardin, arraché ou coupé, brûlé bourrier, ronces, fanes d'artichauts. Débité les branches tombées pendant la tempête, mis les triques à l'abri sous le bûcher. Fait un fourneau encore pour les feuilles, bois mort, grandes herbes, lierre. Consolidé les clôtures et barrières, payé dans le bourg plusieurs factures. Son travail de bureau le tenait aussi à l'intérieur. Cependant il voulait avant de repartir mettre la propriété en ordre; Et savait qu'en rentrant, après trois semaines, il faudrait déjà tout reprendre. Vous n'imaginez pas ça, vous, en ville. Ce n'est pas seulement le rapport. Il y a du respect pour la terre. On ne peut manquer à faire ce qu'il faut. Semblerait qu'on ne lui rend pas ce qu'elle nous donne. Même les prés ont besoin d'entretien, surtout les vieilles pairies de fond comme celles-là où n'importe quoi pousse assez vite si l'on n'y prend pas garde.

   Depuis son arrivée, fin de juin, il s'était mis en retard. Il répétait, avec raison, que fallait couper chardons, orties, oseilles avant qu'elles ne puissent dégrainer. Envahissants, ils prendraient la place de l'herbe. Même rares, leurs touffes rompent le tapis, comme on dit chez nous, « ça dégriche, ou grimace, fait vilain. » Et puis, si vous laissez vos chardons monter, les voisins se plaignent : la graine, emplumée, vole au loin quand elle est mûre, tout le quartier serait ensemencé. Cette année, je ne sais pas pourquoi, on en a eu des sacrés chardons !

 

Jean-Loup Trassard, Caloge, Le temps qu'il fait, 1991, p. 79-80.