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14/02/2016

Georges Braque, Le jour et la nuit

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Ceux qui viennent par derrière : les purs, les intacts, les aveugles, les eunuques.

 

Il ne faut pas imiter ce que l’on veut créer.

 

Ceux qui vont de l’avant tournent le dos aux suiveurs. C’est tout ce que les suiveurs méritent.

 

L’Art survole, la Science donne des béquilles.

 

J’ai le souci de me mettre à l’unisson de la nature, bien plus que de la copier.

 

Georges Braque, Le jour et la nuit, Gallimard, 1952, p. 10, 11, 12, 13, 14.

 

06/01/2016

Olivier Domerg, Le temps fait rage

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                               © Brigitte Pallagi

 

 

pour toute poétique & pour toute morale, ce qui est devant

nous. pont de l’Anchois, un matin d’avril. léger voile malgré

grand soleil, soleil et beau temps. léger voile peut-être du fait

de la petite rivière, là, derrière, en contrebas. tout indique

que ce sentier conduit au refuge qui porte son nom. le plein

d’oiseaux dans les vallons boisés, repousses vert tendre,

crissement des chaussures de marche dans le désert du

sentier. pour toute poétique & pour toute morale, ce qui est

devant nous. je n’ai jamais fini, disait-il, jamais, jamais. elle

est nue, presque unicolore. c’est davantage un éclat lumineux

qu’une couleur. ici, et sur une centaine de mètres, le vacarme

de l’eau domine, prend le dessus sur le ronflement des

voitures qui passent de temps à autre sur la départementale.

petite gorge arborée, cascades, eau claire, remontée de son

amplifié par la caisse de résonance du vallon. pied de la

montagne comme pied du mur ; pareil pour l’écriture. on

entend des rossignols, mais pas que des quantités.

 

Olivier Domerg, Le temps fait rage, Le bleu du ciel, 2015, p. 25.

15/09/2015

Raymond Queneau, Le Chien à la mandoline

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L’existence tout de même quel problème

 

J’en ai assez de vivre et non moins de mourir

Que puis-je faire alors ? sinon mourir ou vivre

Mais l’un n’est pas assez et l’autre c’est moisir

Aussi me peut-on voir errer plus ou moins ivre

 

C’est un fait je pourrais écrire un bien beau livre

Où je saurais bêler en me voyant périr

Mais cette activité nullement ne délivre

De faire de la mort l’objet de son désir

 

Les arbres qui marchaient n’inclinaient point leur tête

Les collines courant s’apprêtaient à la fête

De son haut le soleil semait dru ses rayons

 

La nature en ses plis absorbait ses victimes

L’absurde coq chantait ses prouesses minimes

Et je cherchais la rime en rongeant des crayons

 

Raymond Queneau, Le Chien à la mandoline, dans Œuvres complètes, I, Pléiade / Gallimard, 1989, p. 322.

 

 

 

 

03/06/2015

Pier Paolo Pasolini, La rage

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Série de photographies de femmes parées de bijoux au théâtre

 

La classe propriétaire de la richesse

Parvenue à une telle familiarité avec la richesse,

qu’elle confond la nature et la richesse.

 

Si perdue dans le monde de la richesse

qu’elle confond l’histoire et la richesse.

 

Si touchée par la grâce de la richesse

qu’elle confond les lois et la richesse.

 

Si adoucie par la richesse

qu’elle attribue à Dieu l’idée de la richesse.

 

Pier Paolo Pasolini, La rage, traduit de l’italien par Patrizia

Atzei et Benoît Casas, NOUS, 2014, p. 105.

11/05/2015

Henry David Thoreau, Walden ou la vie dans les bois

 

 

                        Pendaison de crémaillère

 

 En octobre je m’en allais grappiller aux marais de la rivière, et m’en revenais avec des récoltes plus précieuses en beauté et parfum qu’en nourriture. Là aussi j’adirai, si je ne les cueillis pas, les canneberges, ces petites gemmes de cire, pendant d’oreille de l’herbe des marais, sortes de perles rouges, que d’un vilain râteau le fermier arrache, laissant le marais lisse en un grincement de dents, les mesurant sans plus au boisseau, au dollar, vendant ainsi la dépouille des prés à Boston et New York ; destinées à la confiture, à satisfaire là-bas les gouts des amants de la Nature. Ainsi les bouchers ratissent les langues des bisons à même l’herbe des prairies, insoucieux de la plante déchirée et pantelante. Le fruit brillant de l’épine-vinette était pareillement de la nourriture pour mes yeux seuls ; mais j’amassai une petite provision de pommes sauvages pour en faire des pommes cuites, celles qu’avaient dédaigné le propriétaire e tles touristes. Lorsque les châtaignes furent mûres j’en mis de côté un demi boisseau pour l’hiver. C’était fort amusant, en cette saison, de courir les bois de châtaigniers alors sans limites de Lincoln, — maintenant ils dorment de leur long sommeil sous la voie de fer — un sac sur l’épaule, et dans la main un bâton pour ouvrir les bogues, car je n’attendais pas toujours la gelée, parmi le bruissement des feuilles, les reproches à haute voix des écureuils rouges et des geais, dont il m’arrivait de voler les fruits déjà entamés, attendu que les bogues choisie par eux ne manquaient pas d’en contenir de bons.

 

Henry David Thoreau, Walden ou La vie dans les bois, traduction L. Fabulet, Gallimard, 1967 [1922].

24/04/2015

Philippe Beck, Élégies Hé

 

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Le talent anxieux d’une forme

crée l’ambiance de l’oubli.

Attention.

Pudeur sur l’horloge haute

peint la pierre de son image.

Silhouette se pose

devant le télescope du peintre du monde.

Le nez de cuivre et d’or

s’imprime par la fraîcheur.

Cendrillon infinie a goûté la pomme.

Ses jambes de danseuse de bronze

vont de l’avant.

Je me souviens du départ dans le printemps :

les briques anglaises

libèrent le ciel

qui respire inconsciemment.

Le fauve respire la fraïcheur

de cimes, et l’ombre de midi.

Il retrouve la tanière verte

dans des cafés

entourés de briques liées

par l’espace ailé.

Béquille demande espace.

Convalescence infinie commence.

Pour les déductions d’un pays.

Convalescent a des raisons

à midi.

 

Philippe Beck, Élégies Hé, Théâtre Typographique,

2005, p. 93.

13/03/2015

Cesare Pavese, Le métier de vivre

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   Que dire si, un jour, les choses naturelles — sources, bois, vignes, campagne — sont absorbées par la ville et escamotées et se rencontrent dans des phrases anciennes ? Elles nous feront l’effet des theoi, des nymphes, du naturel sacré qui surgit d’un vers grec. Alors la simple phrase « il y avait une source » sera émouvante.

 

   Le sentiment terrible que tout ce que l’on fait est de travers, et ce qu’on pense, et ce qu’on est. Rien ne peut te sauver, parce que, quelque décision que tu prennes, tu sais que tu es de travers et en conséquence ta décision l’est aussi.

 

   Avec les autres — même avec la seule personne qui émerge — il faut toujours vivre comme si nous commencions alors et devions finir un instant plus tard.

 

Cesare Pavese, Le métier de vivre, traduction  de l’italien par Michel Arnaud, Gallimard, 1958, p. 249, 251, 256.

04/03/2015

Mary Oliver, American Primitive

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Première neige

 

La neige

a commencé ici

ce matin et continué

toute la journée, sa blanche

rhétorique partout

nous renvoyant au pourquoi, comment,

d’où vient une telle beauté

et quel en est le sens : une telle

fièvre oraculaire ! glissant

devant les fenêtres, une énergie qui semblait

ne jamais devoir se retirer, ne jamais s’apaiser

qu'en beauté ! seulement maintenant,

au coeur de la nuit,

elle s’est enfin arrêtée.

Le silence

est immense,

et les cieux retiennent encore

un million de bougies ; nulle part

les choses familières :

les étoiles, la lune,

l'obscurité que nous attendons

et repoussons tous les soirs. Les arbres

scintillent comme des châteaux

de rubans, les vastes champs

se consument à la lumière, le lit

d'un ruisseau amasse au passage

des collines luisantes

et bien que les questions

qui nous ont assaillis tout le jour

demeurent — pas une seule

réponse trouvée ;

sortir maintenant

dans le silence et la lumière

sous les arbres

et à travers champs,

semble en être une.

 

*

 

 

First snow

 

The snow

began here

this morning and all day

continued, its white

rhetoric everywhere

calling us back to why, how,

whence such beauty and what

the meaning; such

an oracular fever! flowing

past windows, an energy it seemed

would never ebb, never settle

less than lovely! and only now,

deep into night,

it has finally ended.

The silence

is immense,

and the heavens still hold

a million candles; nowhere

the familiar things:

stars, the moon,

the darkness we expect

and nightly turn from. Trees

glitter like castles

of ribbons, the broad fields

smolder with light, a passing

creekbed lies

heaped with shining hills;

and though the questions

that have assailed us all day

remain — not a single

answer has been found —

walking out now

into the silence and the light

under the trees,

and through the fields

feels like one.

 

Mary Oliver, "First snow", extrait de

American Primitive, Back Bay Books,

1983, p. 26-27. Traduction Chantal Tanet

et Melissa Nickerson.

15/02/2015

Emily Dickinson, Le Paradis est au choix, traduction Patrick Reumaux

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Il n’y a pas de Silence sous terre — aussi silencieux

À endurer

Le formuler découragerait la Nature

Et hanterait le Monde.

 

*

 

Qui était-ce sinon Moi qui gagnait la Hauteur —

Qui étaient-ce sinon Eux, qui échouaient !

Mourir a maints tours dans son sac

S’ils pouvaient vivre, ils le feraient !

 

*

 

Les collines en syllabes Pourpres

Racontent les Aventures du Jour

À de petites bandes de Continents

Qui regagnent leurs Pénates après l’École.

 

*

 

Mourir — sans le Mort 

Vivre — sans la Vie

Telle est la pilule Miracle

Qu’on veut nous faire avaler.

 

Emily Dickinson, Le Paradis est au choix, traduit et

présenté par Patrick Reumaux, Librairie Élisabeth

Brunet, 1998, p. 347.

 

 

11/02/2015

Georges Braque, Le jour et la nuit, carnets 1917-1952

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Nous n’avons jamais de repos : le présent est perpétuel.

 

En art, il n’y a pas d’effet sans entorse à la vérité.

 

Le peintre pense en formes et en couleurs ; l’objet, c’est la poétique.

 

Le peintre ne tâche pas de reconstituer une anecdote, mais de constituer un fait pictural.

 

J’ai le souci de me mettre à l’unisson de la nature, bien plus que de la copier.

 

Écrire n’est pas décrire, peindre n’est pas dépeindre.

 

Georges Braque, Le jour et la nuit, Gallimard, 1952, p. 11, 12, 13, 13, 14, 15.

 

01/01/2015

Guillevic, Coordonnées

 

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— À t'entendre on dirait

    Que le jour s'est muré,

    Qu'il ne nous reste sur les yeux

    Que de la nuit martyrisée.

 

— C'est moins que rien, c'est tas d'absence.

    Sommeil et masse.

 

— Le merle veut. Qui dirait mieux ?

    Il parle d'air

    Teinté de sang la nuit dernière.

 

— Sang ou musique,

    On y voit noir.

 

— Peut-être un homme au fond du puits,

    Grimpant encore

    Puisque le noir n'est pas le jour.

 

— Je veux bien, si les roches

    Pratiquent d'autres danses.

 

­— Mais la pervenche a d'autres joies,

    Car elle en dit

    Plus que le pré ne peut en croire.

 

— Le tremblement léger

    Qui n'arrivait à rien

    Qu'à se trouver spirale,

    En voie toujours de se former

    Sans poids ni lieu.

 

— Un champ de seigle, un toit de tuile

    Pour le soleil, et la fillette

    Plus près du seigle que du ciel.

 

— On pourrait faire un jeu

    Où les racines seraient surprises.

    On les verrait qui alimentent.

 

— Presque pareils

    A l'eau du lac avec la terre

    Qui lui fait bol,

    Ainsi nous sommes, quand tu pourras.

 

— Salue, arbre, salue, salue,

    Salue la mer si tu vois loin.

    Vous n'aurez pas

    D'autres amours.

 

Guillevic, Coordonnées, éditions des Trois Collines,

Genève-Paris, 1948, p. 109-111.

 

23/07/2014

Pierre Reverdy, Cette émotion appelée poésie

 

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   Je préviens que j’emploierai ce mot [poète] au sens large des anciens ; non pas du faiseur de vers — qui n’en a plus aucun pour nous — mais désignant tout artiste dont l’ambition et le but sont de créer, par une œuvre esthétique faite de ses propres moyens une émotion particulière que les choses de la nature, à leur place, ne sont pas en mesure de provoquer en l’homme. En effet, si les spectacles de la nature étaient capables de vous procurer cette émotion-là, vous n’iriez pas dans les musées, ni au concert, ni au théâtre, et vous ne liriez pas de livres. Vous resteriez où et comme vous êtes, dans la vie, dans la nature. Ce que vous allez chercher au théâtre, au musée, au concert et dans les livres, c’est une émotion que vous ne pouvez trouver que là — non pas une de ces émotions sans nombre, agréables ou pénibles, que vous dispense la vie, mais une émotion que l’art seul peut vous donner.

 

   Il n’y a plus personne aujourd’hui pour croire que les artistes apprennent leur art et leur métier dans la nature. En admettant qu’elle soit, comme on l’a dit, un dictionnaire, ce n’est pas dans un dictionnaire que l’on apprend à s’exprimer. […] C’est par les toiles des maîtres que sont d’abord émus les jeunes peintres, par les poèmes des aînés que sont remués, blessés à vie, les futurs grands poètes.

 

   […] les vrais poètes ne peuvent prouver la poésie qu’en poétisant, si je puis dire. Pour moi, à qui certains prestigieux moyens n’ont pas été très libéralement départis, je suis bien obligé de m’y prendre autrement. On a souvent dit et répété que la poésie, comme la beauté, était en tout et qu’il suffisait de savoir l’y trouver. Eh bien non, ce n’est pas du tout mon avis. Tout au plus accorderai-je que la poésie n’étant au contraire nulle part, il s’agit précisément de la mettre là où elle aura le plus de chance de pouvoir subsister. — Mais aussi, qu’une fois admise la nécessité où l’homme s’est trouvé de la mettre au monde afin de mieux pouvoir supporter la réalité qui, telle qu’elle est, n’est pas toujours très complaisamment à notre portée, la poésie n’a pas besoin pour aller à son but de tel ou tel véhicule particulier. Il n’y a pas de mots plus poétiques que d’autres. Car la poésie n’est pas plus dans les mots que dans le coucher du soleil ou l’épanouissement splendide de l’aurore — pas plus dans la tristesse que dans la joie. Elle est dans ce que deviennent les mots atteignant l’âme humaine, quand ils ont transformé le coucher du soleil ou l’aurore, la tristesse ou la joie. Elle est dans cette transmutation opérée sur les choses par la vertu des mots et les réactions qu’ils ont les uns sur les autres dans leurs arrangements — se répercutant dans l’esprit et la sensibilité. Ce n’est pas la matière dont la flèche est faite qui la fait voler — qu’importe le bois ou l’acier — mais sa forme, la façon dont elle est taillée et équilibrée qui font qu’elle va au but et pénètre et, bien entendu aussi, la force et l’adresse de l’archer.

 

 

Pierre Reverdy, Sable mouvant, Au soleil du plafond, La Liberté des mers, suivi de Cette émotion appelée poésie, édition d’Étienne-Alain Hubert, Poésie / Gallimard, 2003, p. 94-95, 96, 107-108.

07/05/2014

Pier Paolo Pasolini, La Rage

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62. Série de photographies de femmes parées de bijoux au théâtre.

 

La classe propriétaire de la richesse.

Parvenue à une telle familiarité avec la richesse,

qu'elle confond la nature et la richesse.

 

Si perdue dans le monde de la richesse

qu'elle confond l'histoire et la richesse.

 

Si touchée par la grâce de la richesse

qu'elle confond les lois et la richesse.

 

Si adoucie par la richesse

qu'elle attribue à Dieu l'ide de la richesse.

 

63. Gens qui rentrent à une réception et porte qui se ferme.

 

La classe de la beauté et de la richesse,

un monde qui n'écoute pas.

 

La classe de la beauté et de la richesse,

un monde qui vous laisse à la porte.

 

Pier Paolo Pasolini, La Rage, traduit par Patrizia Atzei et Benoît Casas, NOUS, 2014, p. 105-106.

 

 

03/04/2014

Jean-Baptiste Para, Laromira

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                        Laromira

 

Pardonne-moi si je te dis à l'oreille des choses tristes

Quand j'entends le bruit de mes pas dans mes os

 

Un silence m'a sauvée du mot

Un autre silence sauvera le mot

 

Et le vent sera ma demeure

 

 

J'ai vu nager les étoiles et j'ai vu les beaux reins du lièvre

J'ai appris qu'en allant de rivière en rivière

Rien n'était véritablement loin

J'ai longtemps tourné une bague  à mon doigt

J'ai appris que l'on pensait autrement dans le froid

 

Et le vent sera ma demeure

 

 

Il pouvait neiger dans toute l'étendue de mes veines

La patience était en moi comme le pain sur la table

Mes pouces façonnaient des visages d'argile

De la main gauche je savais aérer le lait

Il y avait dans mes yeux un peu d'ambre

Un peu de vert de nos marais

 

Et le vent sera ma demeure

 

 

Comme le merle et l'abeille sauvage

J'étais l'amie du sureau noir

J'aimais la nonchalante fierté

Des hommes et des tournesols

Le rire où rebondit

La petite perle d'un collier défait

 

Et le vent sera ma demeure

 

[...

Jean-Baptiste Para, Laromira dans Rehauts, n°32,

second semestre 2013, p. 39-32.

24/02/2014

Paul de Roux, Au jour le jour 5, Carnets 2000-2005

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   Le sentiment de la nature, de son "étrangeté" est peut-être le degré le plus bas  de la perception du non-humain, de la perception de puissances qui ne relèvent pas de l'espèce humaine. Oui, c'est peut-être quelque chose de très primaire, mais c'est du moins quelque chose qui vous arrache à la toute puissance de nos sociétés humaines, faisant craquer les bornes d'un univers artificiellement clos, tel celui de la "ville tentaculaire".

 

   Je me suis dit soudain que le Louvre était mes sentiers, mes bois, mes montagnes perdus. Ce n'est pas que l'esprit, c'est aussi, tout autant, la chair du monde que je retrouve ici fugitivement.

 

   Je brouille le monde en moi. Le chaos intérieur donne un reflet chaotique du monde. Je ne vois rien, je n'entends rien, je ne sens rien. La perte est immense. Et comme était modeste, la provende que je faisais à travers champs ! Quelques piécettes de l'incalculable fortune proposée. Aujourd'hui cependant, seule leur réminiscence conserve un certain éclat dans la besace du passé. La lumière, le vent, ce qui ne se stocke pas, ne s'emporte pas dans la poche, cela seul peut-être s'accorde à quelque chose de très intime, en un point où cœur, sens, esprit coïncident, se confondent.

 

Paul de Roux, Au jour le jour 5, Carnets 2000-2005, Le bruit du temps, 2014, p. 48, 56, 80.