18/05/2019
Jean-Yves Masson, Neuvains du sommeil et de la sagesse
Je n'ai pas eu à la chercher longtemps, la maison grise. Soudain
près du grand pont de pierre, au bout de cette rue trop noire,
elle était là. Et si je l'avais imaginée différente,
passé le bref étonnement je crus l'avoir connue depuis toujours.
Enfant, à l'une ou l'autre de ces fenêtres
tu te penchais. Mais point de jardin, point d'allée :
le bruit seulement de la rue — carrioles, chevaux et voitures —
et l'heure au clocher de l'église, les cris d'enfants au loin...
Plus rien ici ne se souvient de ton sourire.
Jean-Yves Masson, Neuvains du sommeil et de la sagesse, éditions Cheyne,
2007, p. 63.
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17/05/2019
Sylvia Plath, Arbres d'hiver
Mort-nés
Ces poèmes ne vivent pas : c’est un triste diagnostic.
Ils ont pourtant bien poussé leurs doigts et leurs orteils,
Leur petit front bombé par la concentration. S’il ne leur a pas été donné
D’aller et venir comme des humains
Ce ne fut pas du tout faute d’amour maternel.
Ô je ne peux comprendre ce qui leur est arrivé !
Rien ne leur manque, ils sont correctement constitués.
Ils se tiennent si sagement dans le liquide formique !
Ils sourient, sourient, sourient, sourient de moi.
Et pourtant les poumons ne veulent pas se remplir ni le cœur s’animer.
Ils ne sont pas des porcs, ils ne sont pas même des poissons,
Bien qu’ils aient un air de porc et de poisson —
Ce serait mieux s’ils étaient vivants, et ils l’étaient.
Mais ils sont morts, et leur mère presque morte d’affolement,
Et ils écarquillent bêtement les yeux, et ne parlent pas d’elle.
Stillborn
These poems do not live: it’s a sad diagnosis.
They grew their toes and fingers well enough,
Their little foreheads bulged with concentration.
If they missed out on walking about like people
It wasn’t for any lack of mother-love.
O I cannot understand what happened to them!
They are proper in shape and number and every part.
They sit so nicely in the pickling fluid!
They smile and smile and smile and smile at me.
And still the lungs won’t fill and the heat won’t start.
They are not pigs, they are not even fish,
Though they have a piggy and a fishy air —
It would be better if they were alive, and that’s what they were.
But they are dead, and their mother near dead with distraction.
And their stupidly stare, and do not speak of her.
Sylvia Plath, Arbres d’hiver, précédé de La Traversée, édition bilingue, traduction Françoise Morvan et Valérie Rouzeau, Poésie/Gallimard, 1999, p. 88 (texte anglais) - 89.
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16/05/2019
Lord Byron, Oraison vénitienne (Ode on Venice)
Oraison vénitienne
(Ode on Venice)
Ô Venise ! Venise ! Quand tes murs de marbre
Seront gagnés par les eaux, il y aura
Un cri des nations devant tes salons engloutis,
Une forte lamentation le long de la mer vorace !
Si moi, voyageur du nord, je pleure sur toi,
Que devront faire tes fils ? tout sauf sangloter
Et pourtant ils ne font que gémir dans leur sommeil.
Par contraste avec leurs pères,
Ils sont aux disparus ce que le limon,
Ce que la vase verdâtre des flots refluant,
Est à l’écume impétueuse qui ramène au port
Le marin sans navire. ; ce sont des crabes rampants
Répandus dans leurs rues étayées.
(…)
Lord Byron, Le corsaire et autre poèmes orientaux, traduction
Jean Pavans, édition bilingue, Poésie/Gallimard, 2019, p. 27.
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15/05/2019
Charles Péguy, Les Tapisseries
Paris
Sept villes se vantaient d’avoir cerné la Ville :
Auteuil voulait en faire un jardin potager ;
Grenelle en voulait faire’ un énorme verger ;
Bercy, des entrepôts ; Montmartre, un vaudeville.
Passy faillit en faire un immeuble servile,
Un caravansérail pour le noble étranger ;
Vaugirard, la Villette à ce peuple léger
Faisaient des abattoirs pour sa guerre civile.
Mais la dame a mangé les sept petites sœurs,
Elle a mis pour toujours la liberté de l’âme,
Et tous ces fourniments, et tous ces fournisseurs,
Le négoce, l’amour, et la cendre, et la flamme,
Et tous ces boniments et tous ces bonisseurs,
Et les gouvernements gendres et successeurs
Sous le commandement des tours de Notre-Dame.
Vendredi 20 septembre 1912
Charles Péguy, Les Tapisseries, Poésie / Gallimard, 1957, p. 91.
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14/05/2019
George Oppen, Poésie complète
Chambre d’enfant
Un ami a visité les chambres
De Keats et de Shelley
Près du lac, observant « qu’il s'agissait de simples
Chambres d’enfant », ce qui a eu le don
De l’émouvoir. Certes la chambre d’un poète
Est toujours une chambre d’enfant
Et j’imagine que les femmes le savent.
Peut-être une femme sera-t-elle excitée par
Un banquier d’une grande laideur, un homme
Et non pas un enfant qui cherche à retrouver
Son souffle sur le corps d’une fille.
George Oppen, Poésie complète, traduction Yves di Manno,
José Corti, 2011, p. 141.
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13/05/2019
Bashô, Jours d'hiver
Une ombre noire
dans le petit matin blême
attise la flamme
(Bashô)
Entre chien et loup
incliné sur l’horizon
un mince croissant
Tokoku)
Papillons sur le houblon
et la voilà qui se mouche
(Bashô)
De notre malheur
ne résoudra le mystère
le chant du coucou
(Yasui)
Jusqu’aux fleurs des champs
butine le papillon
aux ailes froissées
(Bashô)
Bashô,Jours d’hiver, traduction René
Sieffert, Presses orientalistes de France,
1987, p. 17, 17, 19, 21, 25.
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12/05/2019
René de Obaldia, Innocentines
Dimanche
Charlotte
Fait de la compote.
Bertrand
Suce des harengs.
Cunégonde
Se teint en blonde.
Épaminondas
Cire ses godasses
Thérèse
Souffle sur la braise.
Léon
Peint des potirons.
Brigitte
S’agite, s’agite.
Adhémar
Dit qu’il en a marre.
La pendule
Fabrique des virgules.
Et moi dans tout cha ?
Et moi dans tout cha ?
Moi, ze ne bouze pas
Sur ma langue z’ai un chat.
René de Obaldia, Innocentines,
Grasset, 1989, p. 81-82.
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11/05/2019
Bernard Vargaftig, Distance nue
`
Cailloux murs pivoines
Et l’ombre
Des sorbiers
N’est plus qu’un mouvement
L’aveu me fait face
Accourir
Était
Une page muette
Paysage comme
Sans rien
Déchirer
L’air touchait où je tremble
Où les chiens se jettent
Où dans l’aube
Les places
Ont le nom d’un instant
Bernard Vargaftig, Distance nue,
André Dimanche, 1994, np.
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10/05/2019
Norge, Le Stupéfait
Une fête
La folle mouche d’octobre
Qu’exaltait l’amour de vivre,
Sent déjà pincer le givre
Qui va lui blanchir la robe.
Mais elle ne gémit pas
Et nous zézaie à tue-tête
Mordant au raisin muscat
Que la mort est une fête.
Norge, Le Stupéfait, Gallimard,
1988, p. 99.
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09/05/2019
Franck Guyon, une cérémonie
rejoindre ses semblables, terre et cendre et poussière, heure venue, et tu ressembleras bientôt à ce qui n’a jamais eu lieu, jamais, sans pourtant jamais te défaire tout à fait de ce mouvement perdu sur le lac et le grain de l’ombre : rejoindre ses semblables, à n’oublier que l’alphabet des choses, le lierre, le lilas mauve ou blanc, le blé, la coquille et l’écorce, les animaux du monde, le ver, le cerf, l’hirondelle à manier les anneaux de l’air, et ce bleu sur le dos des sardines, et ces vents qui montent dans les plis du large : rejoindre ses semblables et retrouver cette longue absence de laquelle autrefois nous avions cru peut-être un peu nous dégager : mais le vin nouveau qui viendra bientôt n’apaisera rien du cœur : et le cœur est plus dur et plus vert que les plus mauvaises lunes
Franck Guyon, une cérémonie, le phare du cousseix, 2018, p. 11.
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08/05/2019
Bernard Delvaille, Poèmes 1951-1981
Désordre, 3
Il en va souvent des itinéraires de la passion
Comme de ces vents d’octobre qui fleurent la fougère
Ils bercent en silence le sommeil de notre maison
Et se retranchent dans les tranchées et les domaines du mystère
L’amour vient de la mer et y retourne Nous le savons ô fable
Immortelle et complice À chaque amour suffit sa peine
Lorsque les vagues auront effacé votre nom sur le sable
Il m’a soudain semblé que toute plainte serait vaine
Quand viendra le moment précis de votre mort je serai là
Douloureux et retrouvé fidèle muet et amoureux
Nous partirons alors vers ces plats pays où au ras
De l’eau volent quelques oiseaux malhabiles au creux
Des falaises du soir sous un ciel en lutte aux embruns
Vous savez qu’il sera trop tard que je ne serai plus jaloux
Que de ces pays brûlés nous soyons ou non riverains
Sachez simplement que ce grand jardin ravagé est à vous
Bernard Delvaille, Poèmes (1951-1981), Seghers, 1982, p. 107.
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07/05/2019
Andrea Zanzotto, Le paysage, illusions anciennes et nouvelles
Raisons d’une fidélité
L’habitat humain dans le cadre naturel constitué par le paysage pourrait sembler totalement accidentel, sans signification, ou même néfaste comme une plaie. La tentation revient encore à notre époque de le considérer de cette manière : s’il le voyait « de Sirius » ou Micromégas dégoûté de l’homme et de ses méfaits, ou de son grouillement inexplicable, le déblaierait peut-être volontiers de la présence corruptrices des fourmilières humaines, libérant la pureté du vert et du bleu, du doré et du brun, les couleurs de la gemme terrestre dans sa configuration originelle. Mais si l’on a l’orgueil et l’humilité qu’il faut pour se situer sur le plan humain (tel est le postulat implicite de tout propos venant de l’homme), la présence humaine dans le cadre naturel doit nécessairement retrouver un sens. On ne peut débattre des signes laissés par cette présence que dans la tension qui se fait « mesure de toutes choses ». L’habitat plaie disparaît alors pour laisser place à l’habitat floraison qu’un milieu terrestre doit être prêt à recevoir — qu’il est même, en un sens, destiné à recevoir. On ne peut échapper à ce pari : l’homme en tant que moment le plus ardent de la réalité naturelle, se situe en elle à sa juste place, la remet en ordre selon ses lois et en révèle par cela même la pré-humanité, cette attente où elle se préparait à sa réussite la plus complexe pour ne pas dire la plus haute. (…)
Andrea Zanzotto, Le paysage, illusions anciennes et nouvelles, traduction Christophe Garraud, dans Conférence, n°47, hiver 2018-printemps 2019, p. 443-444.
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05/05/2019
Samuel Beckett, Cap au pire
Encore. Dire encore. Soit dit encore. Tant mal que pis encore. Jusqu’à plus mèche encore. Soit dit plus mèche encore.
Dire pour soit dit. Mal dit. Dire désormais pour soit mal dit.
Dire un corps. Où nul. Nul esprit. Ça au moins. Un lieu. Où nul. Pour le corps. Où être. Où bouger. D’où sortir. Où retourner. Non. Nulle sortie. Nul retour. Rien que là. Rester là. Là encore. Sans bouger.
Samuel Beckett, Cap au pire, traduction Édith Fournier, éditions de Minuit, 1991, p. 7.
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04/05/2019
Malcolm Lowry, Le Vendredi-Saint de M. Lowry...
Le Vendredi-Saint de M. Lowry
sous un véritable cactus
Parce que je suis un esbrouffeur
Parce que je suis un effrayé
Parce que je dois éluder
La sentence du Seigneur
Puis à nouveau m’en moquer
Et encore une fois être crucifié à son côté
Parce que je dois décider
Parce que je ne le fais point
Étant comme Crusoé
Naufragé sur un îlot de douleur
Je suis mort, je crève d’ennui
Parce que je suis un esbrouffeur
Parce que je suis un effrayé.
Malcolm Lowry, Poèmes, traduction Jean Follain,
dans"Malcolm Lowry", Les lettres nouvelles,
1950, p. 89.
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03/05/2019
Jean Tardieu, Une Voix sans personne
Le monde immobile
Puits de ténèbres
fontaine sourde
lac sans éclat
présence épaisse
battement faible
l’instant est là
rien ni personne
une ombre lourde
et qui se tait
j’attends des siècles
rien ne résonne
rien n’apparaît
sur ce tombeau
l’espace bouge
c’est ma pensée
pour nul regard
pour nulle oreille
la vérité.
Jean Tardieu, Une Voix sans
personne, Gallimard, 1954,
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- 38-39.
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